LA QUÊTEUSE
{D'après le Eoman Bourgeois, 1712)
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six poinçons de diamants et de rubis; qu'il avait trois ou quatre grandes mouches et plus d'une douzaine de petites, et un steinkerque (cravate) de matines « qui faisait semblant de cacher une gorge». N'est-ce pas admirable? Et que dire du clergé qui se prêtait à de semblables mascarades dans le Saint Lieu?
Mais appréciez les réllexions qu'inspire à l'abbéfemme son algarade :
« On me fit la guerre [disant] que j'avais été un peu coquette, sur ce qu'en passant sur les chaises, je m'arrêtais quelquefois pendant que le bedeau me faisait faire place, et m'amusais à me mirer pour rajuster quelque chose à mes pendants d'oreille et à mon steinkerque; mais je ne le fis que le soir au salut et peu de gens s'en aperçurent. Je fatiguai beaucoup pendant toute la journée, mais j'avais eu tant de plaisir de me voir applaudie {sic) de tout le monde, que je ne me sentis lasse que quand je fus couchée. J'oubliais à dire que je fis deux cent soixante et douze livres. Il y eut trois jeunes hommes fort bien faits, que je ne connais point, qui me donnèrent chacun un louis d'or. Je crus que c'étaient des étrangers : il est certain qu'il y vint beaucoup de gens d'autres paroisses, sachant que
je devais quêter. J'avoue que le soir, au salut, j'eus un grand plaisir. Il était nuit; on parla plus librement. J'entendis, à deux ou trois reprises, en différents endroits de l'église, des gens qui disaient : Mais est-il bien vrai que ce soit là un homme? Il a bien raison de vouloir passer pour une femme. Ces louanges me paraissaient des vérités qui n'étaient point mendiées; ces gens-là ne m'avaient jamais vue, et ils ne songeaient point à me faire plaisir. »
Vous avez remarqué que, dans tout ce récit, l'abbé ne se traite qu'au féminin; il est tout à fait entré dans la peau de son rôle.
Ce travestissement perpétuel commençait tout de même à faire jaser. Il courait dans les ruelles des couplets satiriques, dans le genre de celui-ci :
Sancy (1), au faubourg Saint-Marceau
Est habillé comme une fille;
Il ne paroîtroit pas si beau
S'il étoit encor dans la ville.
Il est aimable, il est galand,
Il aura bientôt des amants.
On a pu, très naturellement, se poser, sur les mœurs de l'abbé de Choisy, une question que de
1. C'est sous le nom de Mme de Saiiey que l'abbé de Choisy était connu au faubourg Saint-Marceau.
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trop fâcheuses apparences autorisent à accueillir.
Ne doit-on lui reprocher qu'« une extrême légèreté et la débauche inhérente à son temps? » Il n'est pas douteux, pour le docteur Laignel-Lavastine, que l'abbé fut, dans le sens le plus compréhensif du terme, un inverti sexuel.
Fût-ce de la perversité acquise, ou de la perversité congénitale? En faveur de la première hypothèse, Laignel fait justement valoir l'éducation relâchée de l'abbé que sa mère avait de bonne heure «dressé» à cet effet; et l'on a pu invoquer, pour excuse à ses étrangetés, les exemples qu'il eut sous les yeux. Il est certain que le duc d'Orléans et Choisy ne furent pas les seuls à être travaillés de cette manie de s'habiller en femmes, qui si justement étonne. Il nous suffira d'évoquer cet abbé d'Entragues, contemporain de Choisy, qui entretenait la blancheur de son teint par de fréquentes saignées et dormait les bras suspendus pour avoir de plus belles mains; qui « recevait les visiteurs sur son lit, paré comme une châsse, coiffé de huit avec une cornette de dentelles, force fontanges, une échelle de rubans à son corset, un manteau de lit volant et des mouches (1). »