‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 42 sur 60 · A-T-ELLE MÉRITÉ LE SURNOM DE · texte numérisé non relu

A-T-ELLE MÉRITÉ LE SURNOM DE

« Quel roman que ma vie ! écrivait la princesse de Chimay à un de ses fidèles amis, le chevalier de Pougens; il y a des jours où je me figure que je regarde jouer une comédie, comme le soir où j'ai vu, sur un théâtre du boulevard, annoncer : M. de Robespierre chez la citoyenne Tallien. Quand j'étais sur la paille de la prison, à vingt-quatre heures de l'échafaud, nous pensions rêver aussi, tant la jeunesse nous aveuglait sur l'horrible lendemain; le lendemain, c'était le 9 thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été renversée. »

Se vantail-elle, celle dont l'influence entraîna le Destin, celle qui reçut de ses contemporains le sur-

nom de Notre-Dame de Thermidor, sous lequel elle est passée à la postérité?

Par suite de quels avatars, Thérésia de Cabarrus fut-elle mise en rapport avec Tallien, dont elle fut la compagne avant de devenir la femme, pour épouser plus tard, après divorce, le prince de Caraman- Chimay, d'une des plus nobles familles de Belgique : c'est ce que nous allons conter brièvement avant d'insister davantage sur le rôle public qu'elle joua durant la tourmente révolutionnaire.

Jeanne-Marie-Ignace-Thérézia de Cabarrus, bien qu'elle ait vu le jour à Madrid, était de famille essentiellement française. Son père, M. de Cabarrus, était né à Bayonne et descendait d'un de ces conquistadores qui sillonnèrent les mers, remplissant l'ancien et le nouveau monde du bruit de leurs exploits ; sa mère, qui s'appelait Marie-Antoinette Galabert, n'était devenue Mme de Cabarrus qu'après un essai plus ou moins prolongé de vie conjugale, si l'on peut dire, avant la lettre.

Sous prétexte de compléter une éducation, très imparfaite, du reste, le père Cabarrus fit partir pour Paris la jeune Thérézia, dont la beauté fit tout de suite sensation. Après quelques passionnettes sans

impoiiance, notamment avec le fils d'un richissime fermier général, M. de Laborde, Thérézia épousait, un peu par dépit, a-t-on dit, un M. de Fontenay, « petit, roux, issu d'une famille si humble que le Parlenient avait fait longtemps difficulté de l'accepter. » Jean-Jacques Devin de Fontenay était, en réalité, conseiller du roi en son Parlement; il avait vingt-six ans; sa jeune épouse ne comptait que quinze printemps. Mariage, après tout, sortable, sans trop grande disproportion d'âge, comme d'aucuns l'ont voulu prétendre, ni de situation, car M. de Fontenay, bien que pourvu de la particule nobiliaire, comptait parmi ses proches ascendants, un « marchand épicier » et un « marchand drapier ». Mais M. de Fontenay apportait en dot près d'un million de francs, principalement en immeubles, et son titre de marquis, ce qui n'était pas pour déplaire à celle qui avait consenti, sans trop de répugnance, quoiqu'on en ait écrit, à s'unir à lui.

Quant à elle, outre sa jeunesse et sa beauté, elle n'était pas tout à fait sans fortune. Son avoir comprenait au moins « quatre maisons aux Champs- Elysées, rue des Gourdes, plus tard rue des Blanchisseuses, et enfin rue Marbeuf, depuis 1829, n" 1, au coin de l'allée devenue aujourd'hui l'avenue Mon-

taigne, n"^ G et 8; un autre immeuble, mentionné dans les Petites affiches du 4 novembre 1807, sans numéro; plus une maison à Passy, indiquée dans les Petites affiches du 20 mai 1842, rue Bizet, n° 6. »

La nature s'était montrée, pour Thérézia, prodigue de ses dons : grande et svelte, elle était « souple comme un jonc » ; de très beaux yeux, des sourcils bien arqués, un regard fascinateur, et une bouche non moins prometteuse que le regard; des cheveux noirs et brillants; « absolument de la soie noire », selon l'expression de quelqu'un qui l'approcha, et ce quelqu'un est une femme. Joignez à cela de belles épaules, des bras admirablement modelés, une grâce dans les manières qui doublait ses charmes, et convenez que nulle n'incarna mieux la séduction que cette enchanteresse.

M. de Fontenay fut-il le seul à qui il fut donné d'apprécier toutes ces perfections? Si nous ajoutions foi à la chronique scandaleuse, nous nous garderions de l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il naquit de cette union, en apparence peu troublée, un enfant, un fils, qui devait mourir à l'âge de vingt-six ans, « lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur ».

Dès qu'elle fut relevée de couches, Mme de Fon-

tenay, sacrifiant à la mode du temps, se rendit chez Mme Lebrun, le peintre célèbre, dont l'atelier était situé rue Saint-Honoré, afin qu'elle fixât sur la toile ses beaux traits, sa rieuse physionomie. Elle racontera plus tard que c'est à cette époque qu'elle fut, pour la première lois, mise en présence de l'homme qui devait jouer dans son existence le rôle capital, le futur proconsul de Bordeaux, et président de la Convention, Tallinn, à qui elle allait, un peu plus tard, devoir la vie et la renommée.

Le portrait de Mme de Fontenay venait d'être achevé, il était encore sur le chevalet, exposé à l'admiration des visiteurs, quand, un jour où M. de Rivarol, parmi d'autres connaisseurs, était dans l'atelier de Mme Lebrun, un jeune homme se présenta, qui demandait à parler à l'écrivain. Il tenait à la main des épreuves d'imprimerie qui, disait-il, devaient être remises sans délai à l'auteur. Il se dit correcteur de l'imprimerie Panckoucke, et tendit à Rivarol les placards où étaient soulignés les mots sur lesquels on appelait l'attention du publiciste : celui-ci ayant une écriture fort difficile à déchiffrer.

Le jeune correcteur s'appelait Tallien, et Mme Lebrun l'ayant prié de donner son avis sur le portrait

qui faisait l'admiration générale, il en fit la critique mesurée, d'une manière qui décelait une sûreté de jugement dont l'artiste autant que ses hôtes furent émerveillés. Ces détails ont été contestés par les uns, adoptés par les autres.

Il ne semble pas, en tout cas, que Mme de Fontenay ait particulièrement remarqué, ce jour-là, l'obscur artisan qu'elle devait, quelques années plus tard, retrouver si opportunément sur sa route.

La Révolution avait éclaté; on était sous le règne de la Terreur. Mme de Fontenay et son mari ne se sentant plus en sécurité à Paris, avaient demandé un passeport pour Bordeaux. Bien qu'en instance de divorce — divorce qui devait être prononcé un mois plus tard — les deux époux partirent ensemble; mais le jour même de leur arrivée à Bordeaux, chacun allait de son côté. M. de Fontenay s'embarquait seul pour la Martinique, tandis que Thérézia et son fils fixaient leur résidence dans la capitale de la Guyenne.

A cette époque, Tallien est à Bordeaux, où il a été envoyé pour organiser le mouvement révolutionnaire. Le typographe a fait du chemin, depuis la rencontre fortuite de Mme de Fontenay dans Tate-

par elle-même (Gravure de la collection de l'auteur)

lier parisien. Envoyé par le département de Seineet-Oise à la Convention, il a voté la mort du roi, sans sursis, « afm de ne pas prolonger les angoisses du condamné ». Nommé membre du Comité de Salut public, il a pris une part des plus actives aux débats auxquels donnèrent lieu l'échaufïourée du 10 août, les massacres de septembre, la proscription des Girondins. Il a rempli ensuite une mission dans rindre-et-Loire, puis en Vendée, avant d'exercer comme une sorte de proconsulat à Bordeaux.

C'est sur ces entrefaites qu'on arrêtait, comme suspecte d'aristocratisme, la belle Thérézia. Pour Mme de Fontenay, il n'y avait d'autre alternative que Tallien ou la mort; son choix ne fut pas long à se fixer : « Quand on traverse la tempête, écrirat-elle plus tard, on ne choisit pas toujours sa planche de salut. » Cette réflexion nous dispense de rechercher si la jolie prisonnière céda à un entraînement des sens ou du cœur, ou si elle n'eut que le souci de sa conservation.

Tallien, lui, avait subi tout de suite l'emprise. Thérézia était, pour emprunter la prose de Lamartine, « une de ces femmes dont les charmes sont des puissances et dont la nature se sert, comme de Cléopâtre ou de Théodora, pour asservir ceux qui

asservissent le monde et pour tyranniser l'âme des tyrans. »

La marquise, devenue l'Egérie d'un pourvoyeur de guillotine, sait rapidement se mettre dans la peau de son nouveau rôle. On la voit changer ses manières, son costume, son langage, et les accommoder au goût du jour. « Vêtue en amazone, la tête couverte d'un chapeau à panache tricolore, elle débitait, le décadi, à l'église des Récollets des homélies patriotiques. Tantôt elle se promenait, dans de splendides équipages, en se drapant avec grâce dans les plis de sa chlamyde grecque; tantôt elle paraissait, debout sur son char, éblouissante de jeunesse, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête. » Entre temps, elle touchait du piano, pinçait de la harpe ou de la guitare, et faisait voisiner pinceaux et boîte de couleurs, avec son métier à broder et ses cahiers de musique.

D'aucuns ont reproché à Mme de Fontenay d'avoir mené cette existence frivole dans un moment où les têtes tombaient, où la Terreur était à son comble. On ne doit pas oublier, à sa décharge, l'action modératrice qu'elle sut exercer sur les puissants du jour, les nombreux actes de bonté dont tant de malheureux lui furent redevables. Que d'accusés sortirent

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de leur geôle grâce à sa toute-puissante intervention ! Non sans risques pour elle, puisque ces velléités de modérantisme ayant réveillé les susceptibilités des révolutionnaires, ceux-ci s'empressèrent de dénoncer Tallien au Comité de Salut public.

A Paris, où il est venu en toute hâte pour se justifier devant la Convention, notre personnage trouve, jointe à la première, une accusation beaucoup plus grave. Le rapport de l'envoyé du terrible Comité laisse assez clairement entendre que Tallien n'est pas à l'abri de tout soupçon, sous le rapport de la corruption. « Bordeaux, lit-on dans une lettre de Marc-Antoine Jullien, datée du 11 prairial an II (30 mai 1794), Bordeaux semble avoir été jusqu'à présent un labyrinthe d'intrigues et de gaspillages. Il est bien difficile de démêler le républicanisme et la probité. »

Quelques jours auparavant, la Fontenay, comme la désigne le peu galant émissaire de Robespierre, avait reçu un ordre de passe, l'autorisant à quitter Bordeaux pour se rendre à Orléans; le 10 mai, elle arrivait à Fontenay-aux-Roses, où elle avait sa résidence habituelle; douze jours après, un mandat d'arrêt était décerné contre elle.

D'abord enfermée à la Petite-Force, mise au

secret, elle fut ensuite placée dans la même chambre que huit autres femmes de toutes catégories sociales. Elle montra, semble-t-il, beaucoup de présence d'esprit et même de gaieté, dans ce milieu qui n'était guère fait pour l'inspirer. S'il faut s'en rapporter à son propre récit, elle avait été incarcérée à une heure après minuit; les murs dégouttaient d'humidité; le cachot n'était meublé que de paille et l'on marchait dans la fange. Elle fut déshabillée devant huit hommes, pour être fouillée. On ne lui rendit que sa chemise qu'on recouvrit d'une robe de toile grossière, sans manches.

Elle resta vingt-cinq jours dans ce lieu, « sans recevoir aucun soin de propreté, sans que sa paille ait été changée (pas plus que ses vêtements) ; sans bas, sans souliers, sans mouchoir, sans peigne. » Au bout de vingt-cinq jours de détention, elle était « si enflée, si malade, que la croyant près de mourir, on la porta au grand air, dans la cour de la prison. C'était la première fois qu'elle revoyait le jour. »

Qu'elle ait dramatisé la situation pour se rendre plus intéressante aux yeux de son auditoire, rien de plus humain et qui ne saurait nous étonner; mais une part de vérité doit être contenue dans sa relation : il nous appartient de la dégager.

« Des malheureux, enfermés à la Force, eurent pitié d'elle et firent une pétition pour lui obtenir la permission de passer une heure par jour dans une chambre où l'on verrait clair, et dont l'air serait moins corrompu que dans son cachot, ce qui lui fut accordé. »

Pour occuper ses loisirs, elle dessinait sur les murs de sa cellule, se prenant elle-même pour modèle; quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'un jour en rentrant dans la pièce qu'elle avait un instant quittée, elle trouva son nom écrit au-dessous du portrait sommairement esquissé. Elle ne douta pas qu'elle était connue au moins d'un de ceux qui étaient incarcérés avec elle et cette découverte lui rendit quelque courage.

Le plaisant de l'affaire, c'est que le guichetier lui reconnaissant tout à coup un talent qui ne s'était pas jusqu'alors révélé, insista pour avoir ses traits peints par la jolie détenue, ainsi que ceux des cinq cerbères qui l'aidaient dans sa besogne, et il lui apporta, à cet effet, le matériel indispensable.

Les journées se passaient dans l'angoisse du lendemain, sans que la prisonnière s'abandonnât pour cela à la désespérance. Un incident tout imprévu vint bientôt raviver son espoir. Elle ramassa, au

cours d'une de ses promenades hygiéniques, un cœur de laitue qui venait de tomber à ses pieds. Il renfermait un billet, dans lequel on indiquait le moyen de correspondre avec le dehors. Faute d'encre, elle traça, dit-elle, les caractères de sa missive avec son propre sang, et avec les couleurs que lui avait procurées le geôlier. C'est ainsi qu'elle put écrire à Tallien des billets, suivis presque aussitôt de réponses. En vain son amant avait-il essayé de la sauver. Tous ses efforts avaient échoué.

Le matin du 7 thermidor, le geôlier dit à la « citoyenne Cabarrus » qu'elle n'a pas à prendre la peine de faire son lit pour le soir; elle rédige alors à l'intention de son protecteur le billet fameux que l'on connaît :

De la Force, le 7 thermidor.

La citoyenne Fontenay au citoyen Tallien, rue de la Perle, 17.

L'administrateur de police sort d'ici; il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit : Robespierre n'existait plus, et les prisons étaient ouvertes. Mais grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser.

Ce billet laconique était cinglant comme un coup de fouet. Si l'énergie de Tallien avait fléchi, ce suprême appel était bien fait pour la réveiller et la stimuler. Le même jour, il répondait à son adorée : « Soyez aussi prudente que j'aurai de courage, mais calmez votre tête. » Cette tête, il n'était qu'un moyen de la soustraire au couperet : c'était de faire tomber celle de Robespierre. Afin de sauver la femme qu'il aimait et se sauver lui-même, Tallien n'avait plus à hésiter; il lui fallait attaquer de front l'homme qui avait médité sa perte et le devancer dans cette œuvre de mort.

Le 8 thermidor se passe, sans que les conjurés aient réussi à se mettre d'accord; le lendemain, l'anxiété régnait à l'Assemblée.

La séance commence, comme d'ordinaire, par la lecture du procès-verbal de la précédente séance. Saint-Just monte à la tribune, Tallien l'interrompt, en protestant de son dévouement à la patrie qui, avec la liberté, est son suprême objectif. Billaud- Varenne succède à Tallien et parle longuement. Robespierre demande la parole. Les cris de : A bas le tyran! retentissent de tous côtés.

C'est alors que se produit l'incident décisif.

Tallien s'écrie mélodramatiquement, avec des

gestes appropriés à la circonstance, qu'il percera lui-même, du poignard qu'il tient à la main, le nouveau Cromwell qui vient de surgir, si l'Assemblée n'ose pas le décréter d'accusation. Sur ces mots, qui déchaînent un tumulte indicible, la Convention décrète l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et se déclare en permanence « jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution ».

Robespierre veut encore essayer de parler : les cris, les imprécations fusent de toutes parts; la sonnette du président tinte sans relâche, perdue dans le bruit qui émane de cette bande de forcenés. On entend cependant, dans le tumulte, une voix, celle de Robespierre, s'écrier : « ... Pour la dernière fois, président d'assassins, je te demande la parole!... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux m'assassiner! » — « Tu ne l'auras qu'à ton tour », lui répond Thuriot, qui vient de succéder, au fauteuil présidentiel, à Collot-d'Herbois. Enfm, de guerre lasse, après un échange d'interjections intraduisibles, le silence s'établit, le décret d'arrestation est mis aux voix : Maximilien Robespierre et son frère Augustin, Saint- Just, Couthon, Le Bas entendent leur condamnation.

Passons ici la plume à un témoin oculaire, dont la déclaration autographe, publiée pour la première

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fois par nous dans la « Chronique médicale », est entre nos mains. Elle s'intitule : Notes sur la journée du 9 thermidor de la main de J. M. Jomard, architecte, attaché au Comité du Salut public pour les fonderies de canon.

Robespierre a pendant la nuit parlé, à sept ou 8 reprises, dans la salle de la Commune, au milieu de ses amis. Ses discours avaient peu de suite. Il invitait au ralliement autour de lui et de la Commune, et traitait d'assassins tous les membres de la Convention.

Les tribunes étaient publiques, et l'on pouvait entrer à la Maison commune, en montrant sa carte de citoyen, comme à l'ordinaire. Quelqu'un qui s'y était introduit par un moyen simple et qui en sortit sans éprouver de difficulté, s'approcha d'un groupe de canonniers qui restaient dans la place de Grève; comme il cherchait à entendre ce qui s'y disait, il fut prié de passer son chemin.

Les canonniers reçoivent l'ordre de quitter la place, et la place n'est bientôt plus occupée par les mêmes hommes, mais bien par ceux qui accompagnaient les représentans du peuple.

Les canonniers ont quitté la place d'après un ordre du Comité révolutionnaire de chacune des sections.

On pénètre dans l'intérieur de la Maison commune. On trouve Robespierre dans une salle voisine du lieu des séances de la Commune. Il est étendu par terre, blessé d'un coup de feu qui lui a traversé la mâchoire infé-

rieure (1). On le relève et des sans-culottes le portent par les pieds et la tête : ils sont douze au moins autour de lui; ils lui déchirent la manche de son bras droit et le dos de sa redingotte qui était bleue.

Pendant ce tems-là, un gendarme avait trouvé Couthon et lui tira un coup de pistolet, mais dans le corps. On est à la recherche de Saint-Just, Dumas, Payan, et à la poursuite de tous les conjurés, membres de la Commune.

On amène Robespierre au Comité de Salut public; il est toujours porté, de la même manière, par les mêmes hommes. Il se cache la figure avec son bras droit. « L'espèce de cortège s'arrête un instant au pied du grand escalier. Des curieux viennent augmenter la foule. Plusieurs d'entre eux qui étaient le plus près, lèvent son bras pour voir sa figure. L'un dit : « Il n'est pas mort^ car il est encore chaud. » Un autre dit : « Ne v'ià-t-il pas un beau roi? » Un autre dit : « Quand ce serait le corps de César, pourquoi ne l'avoir pas jeté à la voirie? »

Les porteurs ne veulent pas qu'on le touche, et ceux qui tiennent les pieds disent à ceux qui sont à la tête de la tenir bien élevée, dans l'intention de lui conserver le reste de vie qu'il a encore.

L'on monte enfin avec le fardeau, jusque dans une grande salle du Comité. On le dépose sur une grande table, à l'opposé du jour; on pose sa t-ête sur une boîte remplie de morceaux de pain de munition moisis.

Il ne remue pas les yeux, mais il respire beaucoup; il pose sa main droite sur son front; on voit qu'il cherche

. 1. Sur les derniers moments et la blessure de Robespierre, voir : D^ Cabanes^ Les Indiscrétions de VHistoire, t. V, pp. 355 et suiv.

à se cacher. Son visage, quoique défiguré, donne encore quelques signes d'affectation, quelquefois les muscles frontaux se rapprochent et son front devient ridé; quoiqu'ayant l'air assoupi, l'on voit que sa blessure lui fait ressentir de grandes douleurs.

Il entre du monde pour voir Robespierre. Chacun dit ce qui lui vient à l'idée.

Parmi ceux qui l'avaient amené, il y avait un pompier et un canonnier, qui ne cessaient de lui parler. Ils avaient toujours quelques mots plaisans à lui adresser. L'un lui disait : « Sire, votre majesté souffre... » L'autre : « Eh bien, il me semble que tu as perdu la parole; tu n'achèves pas ta motion : elle était si bien commencée. Ah! il faut que je dise la vérité; tu m'as bien trompé, scélérat! » Un autre citoyen a dit : « Je ne connais qu'un homme qui ait su bien l'art des tyrans, et cet hamme est Robespierre!...»

On amène Saint-Just, Dumas et Payan, tous trois garrottés; ce sont des gendarmes qui les escortent. Ils restent un bon quart d'heure debout à la porte de la salle du Comité. On les fait asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre : ils n'ont encore proféré aucune parole. Des plaisants font écarter des personnes qui environnaient ces trois hommes et disent : « Retirez-vous donc, que ces messieurs voient leur roi dormir... » Comme il dort sur une table.

Saint-Just avance la tête pour voir Robespierre. Saint- Just avait une figure abattue et humiliée : ses yeux grossis peignaient le chagrin.

Dumas, dont la figure est naturellement maigre, décharnée et nullement colorée, ne paraissait pas très

affecté; il avait un air rêveur, un regard fixe et ne faisait aucun mouvement. Il agitait seulement ses doigts proche de sa cuisse.

Payan avait un air quelquefois moqueur; on le voyait sourire. Etant assis, il fit un signe de tête, comme pour dire : je ne crains pas la mort. Mais ce sentiment ne resta pas longtemps peint sur sa figure; la peur se répandit parmi tous ses traits, et son visage devint abattu.

Dumas dit : « Pourrais-je avoir un verre d'eau, gendarme? » On va lui chercher ce qu'il demande, et Payan en regardant Saint-Just, dit : « Vous pouvez bien en apporter trois. » Il n'y avait d'eau que pour deux, et il se passe quelque tems avant d'en avoir donné autant à Saint-Just. C'est alors que ce dernier parle. Il avait depuis quelques instans les yeux fixés sur l'acte constitutionnel qui est affiché dans la salle. Il avance le bras, comme pour le montrer, et dit, d'un ton de voix très bas : « Voilà pourtant mon ouvrage, et le gouvernement révolutionnaire aussi. » Il en dit davantage, et prophéra même une phrase d'assez longue haleine. Mais il ne fut entendu que du gendarme qui était le plus proche de lui. Ce gendarme lui répondit sur un ton assez ironique. On lui apporte un verre d'eau, il n'en boit qu'une petite partie et rend le verre en disant : merci!

Peu de tems après, Elie Lacoste arrive : on lui montre les captifs. Il dit : « Il faut les mener à la Conciergerie; ils sont hors de la Loi. » On les emmène.

Il parle ensuite à un chirurgien et lui dit de panser Robespierre, afin de le mettre en état de pouvoir être puni.

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