MADAME TALLIEN
d'après le portrait de Gérard (Estampe de la collection de l'auteur)
venger en propos libres. Et pendant ce tems, on prépare du linge et de la charpie.
Lorsque tout est prêt, le chirugien s'avance et dit : « Portez ce blessé sur le bord de la table. » On le lève sur son séant : il se porte lui-même sur ses mains. Le chirurgien lui lave la figure; on le retourne du côté du jour pour le panser plus facilement. Le chirurgien lui met une clef entre les dents; il cherche avec les doigts dans l'intérieur de la mâchoire; il trouve deux dents déracinées et les prend avec une pince; il dit : <s: La mâchoire inférieure est cassée. » Il enfonce dans la bouche plusieurs tampons de linge pour pomper le sang dont elle est remplie. Le chirurgien passe à plusieurs reprises un lardoir par le trou de la balle et le fait sortir par la bouche. Il lave encore la figure et met ensuite un morceau de charpie sur la plaie, sur quoi il pose un bandeau qui passe autour du menton; il coëffe en forme de serre-tête la partie supérieure de la tête avec un linge. Pendant cette opération, chacun disait son mot. Lorsqu'on passa le bandeau sur son front, un homme dit : « Voilà que l'on pose le diadème à Sa Majesté. » Un autre dit : « Le voilà coëff"é comme une religieuse. »
Il devait entendre toutes ces choses, car il avait quelque force et ouvrait souvent les yeux.
Le pansement fini, on le recoucha, en ayant soin de remettre la boîte sous sa tête, pour lui servir, disait-on, d'oreiller, en attendant qu'il aille faire un tour à la petite fenêtre. Je n'en ai pas vu davantage, m'étant retiré pour aller faire un somme.
Les vêtemens que Saint-Just portait n'étaient aucunement endommagés. Sa cravatte même était bien mise. Il
avait un habit de couleur chamois, un gilet fond blanc et une culotte de drap gris blanc.
Dumas avait une cravatte de couleur en soie dont les bouts passaient dans la chemise, de manière qu'on lui voyait le col à découvert. Il avait une redingotte d'un fond noirâtre d'une étoffe pareille à du voile. L'on pouvait croire que cette redingotte était d'une de ses anciennes soutanes.
La mise de Payan n'était nullement endommagée. Il portait un col blanc, un habit de couleur grisâtre, un gilet fond blanc et une culotte rembrunie.
Pour Robespierre, il était sans souliers, ses bas étaient retombés jusqu'à ses maléoles, sa culotte déboutonnée et toute sa chemise couverte de sang...
Une révolution nouvelle venait de s'accomplir, la Terreur avait vécu.
Qu'elle fût ou non l'unique instigatrice du geste de Tallien, que devenait, dans ces conjonctures, celle dont la vie menacée avait déchaîné la force vengeresse? La belle et fascinante Thérézia, sortie de prison le 12 thermidor (30 juillet 1794), après une détention qui n'avait pas duré moins de deux mois et une semaine, épousait cinq mois plus tard son sauveur, et acceptait, en attendant mieux, d'être Mme Tallien.
Devenue l'idole de Paris libéré, partout où elle se montrait, au théâtre, dans les fêtes, dans la rue.
on la saluait d'acclamations : elle était devenue pour le peuple excédé de meurtres : Notre-Dame de Thermidor.
Nombreux sont les historiographes de l'idole qui nient, avec des arguments non négligeables, la réalité du rôle décisif joué par la jeune femme : pour les uns, ce serait, de sa part, simple vantardise; pour d'autres, c'est de connivence avec son amant qu'elle aurait, après coup, embelli sinon créé de toutes pièces cette héroïque fable. Mais l'histoire était trop belle pour ne pas être adoptée d'enthousiasme, et Notre-Dame de Thermidor restera pour la postérité comme pour son temps le nom le plus représentatif de Thérézia Cabarrus, princesse de Chimay.
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UNE RECLAMATION DE L 'USINE DU SANS CULOTTE AU COMITÉ CIVIL DE LA SECTION DU FINISTÈRE
d'après un autographe de la collection de l'auteur
Nous croyons pouvoir donner place ici, comme un amusant échantillon des adresses de toute nature, jusqu'aux plus inattendues, dont la Convention fut assaillie aussitôt après la chute du « tyran », à la pièce suivante, qui est en notre possession. Nous avons la bonne fortune de pouvoir l'accompagner du prospectus vantant les effets de la panacée dont il est question.
Citoyens Représentans (1)
Si j'ai lieu de présumer que toutes mes lettres au Comité n'étoient lues que par les scélérats : Couthon, St Just et Robespierre, qui avoient si bien endoctriné cet autre scélérat de Le Rebours commissaire à la commission des secours « que je ne pouvois obtenir les fonds « que j'avois besoin pour former mon établissement de
1. Les mots soulignés au cours du texte, le sont par l'auteur du placet, dont nous respectx)ns l'ortho^aphe.
« mon Eau de Salubrité que je projette depuis tant de « temps»; Me sera-t-il permis d'espérer plus de justice aujourd'hui de votre Patriotisme et de vos lumières, puisque ces scélérats n'y sont plus, pour s'opposer à un établissement aussi utile?
Le petit imprimé que j'ai l'honneur de vous remettre cijoint, Citoyens Representans, vous fera voir que c'est presque toujours en vain qu'on s'oppose au bonheur public; et le décret rendu hier sur le renouvellement des comités chaque mois me l'assure.
Il est donc question, pour votre honneur et le mien, de ne pas me faire crier plus longtemps, après les secours que je sollicite; puisqu' autrement vous me feriez croire plus que jamais, ainsi que plusieurs s'en sont plaints, que, comme les scélérats, dont le ciel a fait justice, votre comité ne pense encore qu'à protéger des histrions, au lieu d'encourager les talens et les hommes de génie.
Pour ne pas vous laisser ignorer, cependant, le motif qui a donné lieu à mon imprimé, et dont il y en aura bientôt 2000 exemplaires de distribués dans Paris, le voici.
Ne pouvant concevoir comment je pouvois recevoir des lettres de la Commission des secours, tantôt signées par Le Rebours, et tantôt signées par Rolland, Godard et Déniarest, tandis que je savois qu'il n'y avoit que Le Rebours qui en étoit le chef, je crus devoir faire cet imprimé pour faire sentir au Public et à la Convention, combien on ne cherchoit qu'à entretenir le charlatanisme et les charlatans en France : ne pouvant présumer tout ce qui, sous main, se tramoit.
Mais ce n'est pas encore autant ceci qui m'y obligea le plus, que la versatilité des diverses lettres que j'avois reçues, touchant mon Eau de Salubrité, et dont vous connoissez les premières.
Vous avez vu. Citoyens Representans, par ma dernière lettre à Le Rebours du 1^^ thermidor, que je lui reprochois de m'avoir fait écrire le 5 et 27 messidor par Rolland, que faute de n'avoir pas donné « la composi- « tion de mon Eau à la commission de santé, et cette « commission ne pouvant que s'en rapporter à l'anna- « lise qu'en avoient faite les citoyens Thouret et Darlet, « elle avoit jugé que mon Eau ne presentoit aucun « moyen de guérir », il étoit étonnant qu'un commissaire du Gouvernement s'en rapportât au jugement de la Commission, qui avoit jugé mon Eau sans la connoitre, et s'en étoit rapportée à des fourbes à qui j'avois contesté publiquement la vérité de leur déclaration, comme j'offrois de le prouver à la Convention.
Hé bien, le 1^^ Thermidor, je recois une lettre sur le soir, laquelle aulieu de repondre à ma lettre cidessus, me dit, en affectant de la date du 30 messidor :
« La commission des Secours Publics, Citoyen, nous « charge de repondre a ta lettre du 14 messidor, que « tout ce qui tient à l'article de guérir, étant du ressort « de la commission de Santé, qui seule peut prononcer « sur les objets de cette nature, c'est à cette commission « que tu dois adresser tes observations. Salut et fra- « ternité, »
Signée : Godard et Desmaret^,
Et il est à observer que le 19 Prairial, vous m'aviez fait écrire « que c'étoit à la Commission des secours « que je devois m'adresser, plutôt qu'à vous. »
Ne paroit-il donc pas étonnant, que des gens devant qui vous me renvoyez, au mépris de vos ordres, me renvoyent à leur tour devant une commission intéressée à perpétuer l'ignorance? car je ne crains point de vous dire que c'est Bayen, Pelletier, un médecin, qui n'est pas Lassis, et un Chirurgien grand et maigre, lesquels, lorsque j'étois à la Commission de Santé pour savoir leur avis, insistoient le plus à ce que mon Eau de Salubrité ne fut pas acceptée et mise en usage dans les hôpitaux, si je n'en donnais la composition, quoique le Décret de la Convention ordonnoit le contraire...
Je serois au desespoir. Citoyens Representans, si j'étois obligé de mettre sous les yeux du Public encore les injustices que je n'ai cessé de recevoir de tous les côtés, en voulant, comme vous le voyez, me rendre utile à ma Patrie.
J'ose vous dire, que ma grande envie de vouloir aggrandir mes connoissances me coûte plus de 150.000 D, et m'a ruiné; parce que sous Vancien régime, comme sous le nouveau, je n'ai trouvé sur mon chemin que des ignorans pour la plupart et des jaloux qui craignoient que, si je venois à m'élever par mes talens, je ne leur fisse ombrage; et ne les empêchasse d'exécuter leurs desseins criminels, ou ambitieux, comme je pourrois encore en fournir la preuve.
Vous trouverez donc également ci-joint Citoyens Representans, quelques reflexions qu'on m'a communiquées sur la guerre actuelle, et qu'on m'a engagé de
VOUS faire passer, parce qu'ayant voyagé en Hollande, on savoit que j'en connoissois le Pays.
Ainsi, Citoyens Representans, si Barere a dit hier à la Convention, « qu'il étoit de l'intérêt de la Republique, « que les Comités ne fussent composés que de gens « modestes, et tous dévoués au bonnheur de la Repu- « blique » j'attend de votre justice a présent la faveur que je vous demande, puisqu'il ne tient qu'à vous de me mettre à même de rendre les plus grand service (sic) à la Société qu'on lui ait jamais rendu dans mon genre.
Salut et fraternité Jeudy de Lhoumand Med. Physicien et Naturaliste.
Paris Rue de Beauvais n° 51, Le 12 Thermidor l'an 2 de la Republique françoise une et indivisible.
Voici maintenant la copie du prospectus :
Le Charlatanisme dévoilé.
Honni soit qui mal y pense.
Le Charlatanisme a été, de tous les tems, le plus grand fléau de la société. C'est lui, de l'aveu des plus grands hommes, qui a toujours troublé l'harmonie et le bon ordre. On se tromperait donc furieusement, si l'on croyait que ce n'est qu'en médecine qu'il y a des Charlatans : il en existe dans tous les états et professions, c'est-à-dire, des fourbes, des ignorans et des fripons. En effet, s'il n'y a point de fourberie ni de friponnerie sans ignorance, on doit conclure de là qu'il n'y a jamais
eu en France plus de charlatans que depuis quelque tems; et qu'il est très-pressant de démasquer cette espèce de fourbes, pour les empêcher de tromper le peuple aussi impunément qu'ils le font tous les jours.
Ce qui vient d'arriver au citoyen Jeudy-de-Lhoumand, Médecin-Physicien et Naturaliste, au sujet de son Eau de Salubrité, qu'il a mise au jour pour le bonheur du genre humain, (parce qu'avec un remède simple, aidé des plus simples remèdes, il fait chaque jour des miracles dans des cas où il n'y avait point de remèdes curatifs), est plus que suffisant pour en fournir la preuve aux hommes sensés qui voient avec plaisir les progrès de nos lumières.
Cet honnête citoyen, persuadé que tout honnête homme doit s'empresser de faire jouir la société du fruit de ses talens et de son génie, crut devoir, avant d'offrir son Eau de Salubrité au public, la présenter à la Convention nationale, pour la prier d'en faire faire l'analyse au terme du décret, conformément aux anciennes ordonnances qui conservaient aux auteurs le secret de leurs découvertes; et prouver par là qu'elle ne contenait rien de dangereux, afin que le public pût en user avec plus de confiance.
Le comité des secours lui ayant donné deux commissaires médecins et chymistes, ces deux commissaires ne se contentèrent pas seulement de Vanalyser, ils la dégustèrent encore; et d'après cet examen sévère, ils ne balancèrent pas dans leur rapport, (dont il en a copie), d'en faire le plus grand éloge; et de dire « qu'elle ne « pouvait être que très-salutaire dans les maladies épii. (démiques pour lesquelles il la présentait, » Mais on ne
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AUTOGRAPHE DE JEUDY-DE-LHOUilAND
(Collection de l'auteur)
PAJfS LES COULISSES DE L'HISTOIRE
le croirait peut-être pas : pour ôter au citoyen Jeudyde-Lhouraand le mérite de sa découverte, ils osèrent prétendre que la composition de son Eau était connue des médecins; et que ce n'était que de la crème de tartre mêlée avec de Vacide vitriolique, tandis qu'il n'entre pas la plus petite particule de tartre dans sa composition : comme il n'a pas hésité d'en assurer la Convention par une adresse, en offrant de lui prouver, par le témoignage de deux Représentans devant qui il la composerait, que c'était quatre autres acides bien différens qu'il y ajoutait, pour servir de correctifs à cet acide caustique et violent.
Ce ne serait cependant rien encore, si ses ennemis, jaloux de sa découverte, s'étaient contentés de ce seul procédé. Ils ont osé ameuter contre lui, dès le moment qu'il eût fait paraître son Eau de Salubrité, deux jeunes étourdis pour l'insulter et lui dire publiquement que ce n'était que de la crème de tartre dont il se servait; et peu après, un journal, nommé Le Messager du soir, à qui le citoyen Jeudy-de-Lhoumand a cru devoir, par honneur, démontrer par les Petites Affiches du 3 thermidor, qu'il était un imposteur qui n'avait pas voulu dire la vérité. Et non contents encore de cette bassesse, ils ont voulu insinuer à quelques comités de la Convention « que pour détruire le charlatanisme en France et les « charlatans, il fallait empêcher de publier des annonces « dans Paris, et que la nation achetterait tous les « remèdes secrets pour les rendre publics ».
Mais, Grand Dieu! où en serions-nous, si, sous le prétexte qu'il y a des charlatans en médecine, ou dans le nombre de ceux qui vendent des remèdes, on venait à
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interdire aux auteurs de quelques découvertes le droit et la liberté qu'ils ont de les publier; et s'il était permis ensuite à des médecins Chymistes et intrigans de se rendre ainsi juges et parties pour approuver les remèdes secrets, et perpétuer une pareille monstruosité chez un peuple libre?...
La médecine est-elle donc à un si haut degré de perfection aujourd'hui, pour réserver à une seule classe d'hommes le droit exclusif de soulager l'humanité dans ses maux, tandis qu'il est démontré que ce n'est pas encore parmi les seuls gens de l'art qu'existent les plus grandes connaissances, et qu'une loi à ce sujet est des plus nécessaire.
N'est-il pas prouvé, au contraire, que la médecine est une des sciences exactes la moins avancée, par le nombre de maladies chroniques qui existent; et qu'elle a besoin plus qu'aucune autre du concours des hommes de génie et des vrais Physiciens, pour chercher dans la nature les remèdes qui sont propres à guérir l'humanité de ses plus grands maux?
Il serait donc impossible de mieux démontrer a présent qu'il n'y a pas de plus grands charlatans que les ignorans et les intrigans dans tous les genres, lesquels ne cherchent toujours qu'à en imposer au peuple comme aux autorités constituées, pour surprendre aux hommes de génie le fruit de leurs veilles, ou les empêcher d'en tirer avantage : tant il est doux de jouir des connaissances d'autrui, sans qu'il en coûte ni travail ni peine I
Aussi, peuple français! puisque tu es le véritable souverain, apprends maintenant à connaître quels sont tes vrais amis!... Et vois, si j'en ai imposé à la Convention
dans ma dernière adresse, lorsque je lui ai confirmé hardiment toutes les propriétés de mon Eau de Salubrité, aidée des plus simples remèdes, en disant : qu'elle est véritablement propre à guérir les maladies épidémiques, les fièvres putrides, les cathares, les indigestions, les coliques, les maux d'estomac, le lait répandu, le marasme (sic), les douleurs, chasser les vents et rappeller les menstrues aux femmes d'une manière merveilleuse, toutes maladies qui tiennent à la mauvaise qualité de nos humeurs; ensuite, à diviser les glaires, tenir le ventre libre, tempérer le sang, servir de vin dans les repas par son agréable acidité et son bon marché (la pinte de liqueur ne revenant pas à 3 sols et demi), et enfin, à guérir aussi merveilleusement nos frères d'armes dans les hôpitaux, qui y périssent et languissent faute de bons remèdes : puisqu'il n'y en a pas un de ceux qui en ont fait usage, blessés ou non-blessés, qui n'ait reconnu toutes ces propriétés, et qui n'en ait chez lui une petite provision aujourd'hui, pour s'en servir au besoin, en dépit des méchants...
Tu me trouveras donc tous les jours, peuple bon et juste, très-disposé à t'écouter pour te soulager dans tes infirmités, depuis 8 heures du matin jusqu'à 3 heures du soir, malgré la jalousie et l'envie de nos ennemis. Car, pour te complaire davantage, j'ai fait des bouteilles de 50 sols et de 5 lir. afin que le pauvre comme le riche puissent jouir du remède précieux que la nature et mes veilles m'ont fait découvrir pour ton bonheur.
Mon domicile est rue de Beauvais n° 51, près du musœum; et mes entrepots, pour ta commodité, sont chez le citoyen Berthellemot, Confiseur, n° 53 et 54,
jardin de l'égalité; le citoyen Corbay, rue Honoré, n° 664, près la rue du Roule; le citoyen Rebin, marchand de tabac, n" 11, au bas de la rue du Théâtre Français; et chez la citoyenne Ducolet, Mercière rue Planche Mibrai n*' 20.
Nota. Cette feuille n'est que le prélude d'un plus grand ouvrage sous le même titre, qui ne roulera que sur les faits, lequel sera dégagé de ces sophismes qui ont tant contribué à reculer la médecine et la chymie comme la politique du vrai sentier dont elles n'eussent jamais dû s'écarter; c'est-à-dire, de l'observation et l'expérience, les seuls guides surs du philosophe et du vrai physicien qui ne veulent pas s'égarer.
Lé calvaire d'un musicien de génie la surdité de beethoven
Il a été beaucoup épilogue sur l'irrascibilité de caractère de Beethoven; nombre d'admirateurs du génial musicien se sont révoltés de cette intrusion dans la vie intime de leur idole.
Que nous importent, disent-ils, les colères ^ T/'^ V
de tel ou tel homme ,, ^ ^ ^ t t> ^
d aprcs un dessin de J. F. Lyser de génie, ses soucis
d'intérieur, ses préoccupations domestiques? Tous
ces détails d'intimité nous sont indifférents; quel
jour ouvrent-ils sur la psychologie du personnage qife nous étudions? « Je voudrais assez, écrivait un jour le polygraphe Emile Faguet, que des hommes de génie on ne publiât que ce qui explique leur génie et la forme particulière de leur génie. »
Mais qui oserait aujourd'hui prétendre que les particularités d'un caractère sont sans influence sur la genèse des idées? Que les mille difficultés de détail auxquelles se heurte, dans la vie quotidienne, un tempérament d'une sensibilité extrême, n'ont aucune répercussion sur sa santé et par sa santé sur son œuvre? Qui donc pourrait, de bonne foi, affirmer que la connaissance des misères et des souffrances supportées par un homme exceptionnel, ne nous aident en rien à mieux comprendre et à mieux expliquer lui-même et cette œuvre?
Et quand il s'agit, comme dans le cas de Beethoven, d'un martyre subi pendant presque tout le cours d'une existence, comment pourrait-on tenir pour négligeables les réactions qui s'en sont suivies fatalement?
On sait que les portraits de Beethoven abondent; bien qu'il soit difficile de se prononcer sur leur
Photo Emil Koch. Bonn
d'après le portrait de W.-F. Màhler (1808)
degré d'authenticité respectif, il est tout de même possible de se reconnaître dans ce dédale. Prenons pour guide un critique d'art aussi avisé qu'éclairé, M. Adolphe Boschot, et nous aurons, en un croquis légèrement tracé, tous les éléments essentiels.
Beethoven avait une taille moyenne; les épaules presque trop tombantes, le torse étroit. Son visage, prompt à se congestionner, portait les traces de la variole, si commune à son époque. De gros yeux de myope; étonnés ou irrités, faisaient saillir leurs globes des paupières fatiguées. Les prunelles étaient d'un gris bleu; Beethoven portait parfois des lunettes pour reposer sa vue. La physionomie était complétée par un nez bossu, des narines épanouies, des pommettes et une mâchoire fortement accentuées. Les arcades sourcilières se renflaient près du nez, accusant deux plis volontaires. Ajoutez un front fortement bombé, des cheveux noirs embroussaillés, et vous avez un portrait à peu près complet. Dans l'ensemble, le visage était asymétrique, le côté gauche plus développé que l'autre, ce qui rendait encore plus sensible une fossette très creuse qui n'était pas au milieu du menton, mais légèrement vers sa droite.
<c A l'exception des moments où la mélancolie
l'assaillait, relate un compositeur de ses amis, (mélancolie) causée par ses maux physiques, il était enjoué, bienveillant, plein d'humour et de plaisanterie, et ne se souciait de personne. » On l'a comparé quelquefois à J.-J. Rousseau, sous le rapport de la misanthropie; comme chez Jean-Jacques, ses maux physiques n'ont pas été, en effet, sans répercussion sur son hypocondrie.
Certaines de ses biographies sont remplies d'anecdotes sur ses démêlés domestiques; on nous le montre proclamant « à tout venant qu'on ne trouvait plus d'honnêtes gens; voyant tout sous un mauvais jour, maltraitant jusqu'à la gouvernante à toute épreuve qui le servait depuis plusieurs années. » Parmi ses plats favoris, était une soupe au pain, une sorte de panade. Pour la confectionner, on devait, nous dit-on, lui présenter un certain nombre d'œufs sur une assiette, avant de les utiliser. Il les mirait, les cassait lui-même et les flairait les uns après les autres, afm de s'assurer de leur fraîcheur. S'ils avaient le goût de paille, par exemple, la gouvernante avait à s'expliquer. Mais, prudemment, elle s'esquivait aux premières objurgations, car, alors, pleuvaient sur la malheureuse les œufs décapités, « tombant derrière son dos comme les bombes d'une
batterie bien pointée, et dont les entrailles jaunes et blanches, s'échappaient en torrents de lave gluante (sic). »
Notre musicien en vint un jour à aller faire luimême ses provisions au marché et à préparer le repas de ses propres mains. On a gardé le souvenir d'un dîner où il reçut ses hôtes « en jaquette de nuit, la chevelure hirsute, coiffée d'un bonnet de nuit, un tablier de cuisine aux reins, absorbé devant ses fourneaux. » Ces agapes sont restées mémorables : « La soupe rappelait l'écume du pot-au-feu qu'on distribue par charité aux mendiants dans les auberges; le bœuf n'était pas même à demi-cuit et bon pour des estomacs d'autruche; les légumes baignaient dans l'eau et la graisse, et le rôti semblait avoir été fumé dans la cheminée. » Cette expérience suffit : la gouvernante reprit son service et Beethoven revint à sa table de travail.
Ce n'était qu'une trêve; le grand compositeur ne tardait pas à se trouver de nouveau en proie à d'irritants soucis d'intérieur. On a publié une lettre de Beethoven datée du 5 septembre 1816, où il demande à un de ses fervents admirateurs de lui procurer un domestique muni de bonnes références et d'une conduite irréprochable. Il devait, en outre, être marié
et pas sanguinaire; afin, ajoutait le scripteur, « que je sois sûr de mon existence. » Est-ce une boutade, ou peut-on voir là poindre déjà la manie de la persécution?
Sa farouche misanthropie va s'accentuant de jour en jour : un matin, l'impératrice l'ayant fait prier de passer chez elle, il lui fait répondre sans autre excuse qu'il serait occupé toute la journée, et qu'il s'y rendrait le lendemain.
Beethoven, en outre, se distinguait par une versatilité qui ne fit que s'accroître dans les dernières années de sa vie. Il ne se trouvait bien nulle part : dès qu'il était installé dans un appartement, il n'avait pas de cesse qu'il n'en eût découvert un autre. Ces déménagements répétés n'allaient pas sans être coûteux. Dans ces heures pénibles, il jetait quelques phrases de musique sur le papier, que sa servante s'empressait d'aller échanger contre quelques francs, chez les éditeurs de Vienne.
On s'expliquerait mal les bizarreries de caractère de Beethoven si l'on omettait de tenir compte de l'état de sa santé en général; mais l'infirmité sur laquelle il convient d'insister et d'entrer ici dans quelques détails, c'est la surdité qui fut le tourment de sa vie. Son hypocondrie fut incontestablement
d'après le portrait de Joseph Stieler (Le xix^ siècle en images)
liée à cette affection. S'il fut morose, colérique, insupportable à lui-même et à autrui, c'est qu'il était sourd. Un musicien sourd! Qu'il soit, en dépit de cette disgrâce, parvenu à réaliser l'œuvre que nous connaissons, n'est-ce pas pour susciter une admiration sans mélange? Loin de le diminuer, n'est-ce pas le grandir encore que de révéler son martyre au lieu de le tenir caché comme une chose honteuse?
A s'en rapporter à Beethoven en personne, il aurait perdu l'ouïe à la suite d'un refroidissement. Ce renseignement paraît exact; il est, du moins, confirmé par un manuscrit découvert, il y a quelques années, par celui des biographes du musicien qui passe pour le plus abondamment informé. Voici ce que relate ce document, entre tous précieux.
En 1796, Beethoven rentrait un soir chez lui, trempé de sueur, après une journée d'été très chaude. Il ouvrit toutes grandes les fenêtres et portes de son appartement et se déshabilla jusqu'au pantalon. Il se mit à chercher la fraîcheur, s'installant à la fenêtre largement ouverte et restant en plein courant d'air. La conséquence de cette imprudence ne se fit pas attendre : à partir de cette épo-
que, son ouïe s'affaiblit, et peu à peu il arriva jusqu'à la surdité absolue.
On ne s'étonne plus de l'évolution du mal, lorsqu'on connaît les déplorables habitudes d'hygiène du patient. Nous avons, à cet égard, les confidences de quelqu'un qui semble l'avoir bien connu.
« Il se levait de très bonne heure le matin : à cinq ou six heures, en hiver comme en été. Pour se laver, il prenait de préférence de l'eau glaciale. Il en avait toujours plusieurs cruches sur sa toilette. Avec ses mains, il portait en grognant et hurlant {sic) quantité d'eau sur sa figure et ses cheveux, sans s'apercevoir qu'il y avait une flaque par terre, dans laquelle il barbotait comme un canard. »
Il avait encore la fâcheuse habitude, étant donné son tempérament, de choisir des logements orientés au Nord; et de se promener en plein bois, sous les ombrages plus ou moins humides, la tête toujours découverte, sans se soucier d'avoir été précédemment exposé à la chaleur ou au soleil.
Mais si ces détails expliquent comment il a entretenu son mal, ils ne nous renseignent pas sur l'étiologie de celui-ci. A vrai dire, cette étiologie est assez incertaine. On a voulu incriminer une fièvre continue, comme la fièvre typhoïde, qui est susceptible
d'entraîner des troubles auditifs pouvant dépendre soit d'un catarrhe de la trompe d'Eustache, soit d'un trouble nerveux.
Tout différent est un récit de Beethoven, A l'entendre, il aurait fait une chute malencontreuse et, en se relevant, il se serait trouvé sourd et le serait resté. Une contradiction est à relever ici : l'artiste serait tombé sur les mains, et non sur le crâne, et il paraît bien peu vraisemblable d'attribuer à ce traumatisme le début de ce mal.
Dans une lettre datée du 25 février 1800, Beethoven déclare que le sens de l'ouïe s'affaiblit chez lui « chaque jour, depuis trois ans ». Il se plaint, de plus, d'une diarrhée continuelle et d'une faiblesse extraordinaire qui en a été la suite immédiate». Un des praticiens qui le soignaient pensa tonifier son oreille défaillante, en lui prescrivant de l'huile d'amandes douces ! Remède bien anodin, qui devait, naturellement, rester inefficace.
Certains de ceux qui le traitèrent n'eurent-ils pas la malencontreuse inspiration de lui conseiller l'opium et les bains froids; d'autres, plus avisés, des bains ordinaires d'eau tiède. Si ses maux d'intestins en furent amendés, l'ouïe n'en éprouva aucune amélioration.
L'hiver suivant, les coliques reviennent, une violente diarrhée se manifeste; on fait appel à un « chirurgien », qui se contente d'ordonner au malade des pilules pour l'estomac et une infusion pour les oreilles. Celles-ci continuent à bruire et à bourdonner jour et nuit.
Au théâtre, Beethoven est obligé de se placer tout près de l'orchestre, pour entendre ce que dit le chanteur. Les sons élevés des instruments, des voix, ne parviennent aux oreilles du malheureux sourd que lorsqu'il est un peu éloigné. Il s'étonne et il se félicite qu'on ne s'aperçoive pas de son infirmité; on met sur le compte de la distraction les étrangetés qu'on remarque. A cette époque, il entend les sons, non les mots; mais aussitôt que quelqu'un crie, cela lui devient insupportable.
L'année suivante (1801), son ouïe s'est encore affaiblie. L'audition va de mal en pis et l'entérite suit le même cours. Le traitement qu'on lui inflige témoigne de l'incertitude du diagnostic : le médecin qui le soigne a prescrit l'application sur les deux bras de vésicatoires, où il entre une certaine écorce, qu'on a présumé être de l'écorce de garou {daphne mezereum). Les bourdonnements et bruissements sont un peu plus faibles qu'auparavant, mais l'ouïe
n'en est nullement améliorée; peut-être serait-elle devenue plus mauvaise sans cette intervention.
Beethoven est tenté d'essayer du galvanisme, dont on disait alors merveille; il demande là-dessus conseil à un de ses correspondants.
Puis le découragement le saisit à nouveau. II s'emporte contre la Faculté, ce qui se conçoit, entre dans des colères de plus en plus violentes. « Il renversa souvent son encrier sur le piano, qui était près de son pupitre à écrire. Aucun meuble n'était en sûreté près de lui, du moins aucun meuble précieux. Tout était renversé, sali, abîmé. »
Ses singularités et ses emportements étaient légendaires à Vienne. Un jour, le compositeur dînait à l'hôtel du Cygne. Le garçon lui apporte un plat qui ne lui était pas destiné. Beethoven, d'une manière désobligeante, en fait l'observation à celui qui le sert. Celui-ci ayant voulu répliquer, Beethoven saisit le plat — c'était un rôti, avec une sauce abondante — et le lance à la tête du malotru. Ce fut une scène inénarrable. Le maestro continuait à se répandre en injures, son adversaire lui répondait sans ménagements, tandis que les consommateurs s'esclaffaient aux larmes, devant les grimaces bouffonnes du servant et la fureur impétueuse du client. Il ne
manquait qu'un Hogarth pour croquer le tableau ! Dans la plupart des hôtels qu'il fréquentait, on connaissait si bien l'emportement et les manies du maestro qu'on lui passait toutes ses fantaisies, même lorsqu'il négligeait de payer son écot.
Tous ceux qui l'ont approché s'accordent à dire quelle triste influence la perte de l'ouïe a eue sur le caractère de Beethoven : « De là viennent, écrit l'un d'eux, la concentration, les méfiances souvent vis-à-vis de ses meilleurs amis... Les relations avec lui sont une véritable contrainte; on ne peut jamais s'y abandonner à soi-même. »
Au printemps de 1802, Beethoven eut une crise de mélancolie qui aboutit à une tentative de suicide. Il se retira dans une silencieuse bourgade de vignerons, et prit un appartement de deux petites pièces, dans un pavillon ayant autrefois appartenu à un monastère disparu. « On y montait par un escalier extérieur en bois. Les fenêtres s'ouvraient sur un superbe noyer. C'est dans cette paisible demeure qu'il connut le plus affreux désespoir. »
La pièce connue sous le nom de Testament d'Heiligenstadt est un fragment autobiographique des plus précieux. Beethoven l'a rédigé à l'intention de ses frères Cari et Johann. Nous n'en reproduirons
d'après Ed. Eamman
que les passages dont le médecin peut tirer profit : < O hommes, qui me jugez ou déclarez haineux, revêche ou misanthrope, vous ne savez pas la cause secrète de ce qui vous paraît ainsi... Pensez seulement que, depuis six ans, un état incurable m'a frappé, aggravé par des médecins inintelligents. Trompé d'année en année, dans l'espoir d'une amélioration, forcé enfin d'envisager un mal durable (dont la guérison, si elle n'est pas tout à fait impossible, durera peut-être des années)... il a fallu de bonne heure m'isoler, mener une vie solitaire... Il ne m'était pas encore possible de dire aux hommes : Parlez plus haut, criez, je suis sourd! Comment me serait-il possible d'alléguer alors la faiblesse d'un sens qui devrait être chez moi à un plus haut degré de perfection que chez les autres, d'un sens que je possédais naguère dans la plus grande perfection, dans une perfection telle que peu de gens de mon métier ne l'avaient encore eue... Pour moi, pas de distraction dans la société des hommes, pas d'entretiens distingués, d'épanouissements mutuels. Il me faut vivre comme un exilé; si je m'approche d'une société, une brûlante angoisse me saisit, car je crains d'être exposé à laisser remarquer mon état; il en fut ainsi toute cette demi-année que je
passai à la campagne, poussé par un médecin intelligent à ménager autant que possible mes oreilles... Quelle humiliation quand quelqu'un se tenant près de moi entendait au loin une flûte et que je n'entendais rien! Ou que quelqu'un entendait chanter le pâtre et que je n'entendais rien non plus. De tels événements me jetaient presque dans le désespoir; peu s'en fallait que je misse moi-même fin à mon existence. L'art seul m'a retenu... »
On s'est souvent demandé si Beethoven avait produit son œuvre principale avant que sa surdité se déclarât. « Il commençait à être sourd, écrit M. Teodor de Wyzewa, lorsqu'il a écrit sa première symphonie; il n'avait pas entendu un orchestre depuis des années lorsqu'il imagina," avec la symphonie en fa, une orchestration nouvelle, la plus sonore et la plus fondue qui soit. »
Imagine-t-on ce musicien, qui n'a d'autres moyens de subsistance que la musique, et qui, à trente ans, s'aperçoit que tout le monde des sons est fermé désormais pour lui?
Ses visiteurs sont contraints d'écrire leurs questions, auxquelles il répond de vive voix; et l'on a conservé de ces étranges dialogues, où manquent mal-
heureusement les répliques de l'interlocuteur principal, précisément celles qui nous auraient intéressé!
La première preuve indubitable qu'ait fournie Beethoven de la perte de l'ouïe, c'est au cours d'une promenade à la campagne qu'elle se serait manifestée. Celui qui l'accompagnait ce jour-là lui fit remarquer un berger qui, dans le bois, jouait fort joliment d'une flûte de bois de sureau. « Beethoven, conte le témoin, resta une demi-heure sans rien entendre, et bien que je l'assurasse à plusieurs reprises que je n'entendais plus rien (ce qui n'était pas vrai du tout), il devint extraordinairement taciturne et sombre. »
Dans une lettre envoyée de Vienne, à la date du 29 juin 1800, le malheureux s'exhale en plaintes angoissées sur sa surdité, sa triste surdité.
Cette surdité a commencé par l'oreille gauche, puis a gagné l'oreille droite. Au début, le musicien a caché de son mieux son état, et ce n'est que plus tard, par les confidences de ses intimes, que le secret si jalousement gardé a été dévoilé.
Son infirmité passe par des phases d'aggravation et d'amélioration. Plusieurs médecins, nous l'avons vu, furent consultés dont les efforts restèrent impuissants à combattre un mal qui défiait toute
thérapeutique. Celle-ci, il faut le dire, fut des plus anodines. Le patient, il faut le reconnaître aussi, n'était guère docile aux prescriptions de ceux qui lui prodiguaient leurs soins. Lui ordonnait-on une potion à prendre par cuillerées à café toutes les heures, il la prenait par cuillerées à soupe, ou d'autres fois la diluait dans une grande quantité d'eau.
Quelqu'un lui conseilla de faire appel aux lumières d'un prêtre, célèbre par ses guérisons. Comme le règlement de l'ordre interdisait au religieux de se déplacer, Beethoven se résolut à se rendre tous les jours au monastère; mais il ne tarda pas à se lasser de ce déplacement journalier.
Le jour où il fit exécuter sa cinquième symphonie (1808), le public lui fit une ovation enthousiaste; à l'aspect de cette foule délirante, Beethoven éclata en sanglots; mais c'est à la représentation de Fidelio, en 1822, que se passa l'incident le plus douloureux peut-être de sa carrière artistique.
L'illustre maestro avait demandé à diriger la répétition générale. « Dès le duetto du premier acte, narre un de ses biographes, il fut évident qu'il n'entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que l'orchestre suivait son bâton, les chanteurs près-
saient pour leur compte; il s'ensuivit une confusion générale. Le chef d'orchestre ordinaire proposa un instant de repos, sans en donner la raison; après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire une seconde pause. L'impossibilité de continuer sous la direction de Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne n'avait le cœur de lui dire : « Retiretoi, pauvre malheureux, tu ne peux pas diriger. » Beethoven inquiet, agité, se tournait à droite et à gauche, s'efforçait de lire dans l'expression des différentes physionomies et de comprendre d'où venait l'obstacle : de tous côtés, le silence. »
On vit le compositeur s'arrêter et faire signe à un de ses amis qu'il venait d'apercevoir dans la salle. Celui-ci s'approcha du pupitre, et tendit au maître son carnet, sur lequel il avait tracé rapidement ces mots : « Je vous supplie de ne pas continuer, je vous expliquerai à la maison pourquoi. » D'un bond, le musicien quitta sa place, sauta dans le parterre, criant à celui qui s'était offert à le reconduire : « Sortons vite ! »
« Il courut d'un trait jusqu'à la maison, poursuit le narrateur; il entra et se laissa tomber inerte sur
un divan, se couvrant le visage avec les deux mains; il resta ainsi jusqu'à l'heure du repas. A table, il ne fut pas possible d'en tirer une parole; il conservait l'expression de l'abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand j'ai voulu le laisser, il me retint, m'exprimant le désir de ne pas rester seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l'accompagner chez un médecin qui avait une grande réputation pour les maladies de l'oreille... Il avait été frappé au cœur et jusqu'au jour de sa mort il vécut sous l'impression de cette terrible scène. »
Trois années se passent encore, et la situation ne s'est pas amendée : le génial artiste ayant perdu à jamais tout espoir, semble sur les confins de la démence.
Durant l'automne de 1825, les habitants de la Bomestrasse, à Vienne, pouvaient voir, tous les après-midi, vers quatre ou cinq heures, passer un petit homme trapu, avec une épaisse crinière de cheveux gris, que surmontait, toujours rejeté sur la nuque, un chapeau haut de forme à bords très étroits. Vêtus d'une redingote crasseuse et d'un pantalon effiloché, il allait d'un pas décidé et rapide, le nez au vent, les mains jointes derrière le dos,
d'après un dessin satirique de Joseph Daniel Bôhm
sans paraître entendre les cris des gamins qui le poursuivaient. Puis, tout à coup, on le voyait s'arrêter au milieu du trottoir. Il tapait du pied, hochait la tête, semblait battre la mesure avec ses deux mains; après quoi, il tirait de sa poche un gros carnet auquel était attaché un crayon, et très vite il y inscrivait quelque chose qui ressemblait à des notes de musique. Mais ces notes, semées au hasard, de droite et de gauche, sur le papier blanc, sans trace d'une portée ni d'une clef, ni de rien qui pût leur donner une signification définie (1).
Au petit restaurant où il prenait ses repas, on le voyait « tantôt dévorant à la hâte de grosses bouchées, tantôt s'interrompant au milieu du repas, étalant son carnet sur la table tachée de graisse, inscrivant fiévreusement quelques notes et, coup sur coup, vidant deux ou trois verres de vin du Rhin. Mais parfois aussi une rêverie soudaine l'envahissait. Il se renversait sur sa chaise, relevait la tête et, immobile, regardait longtemps le vide devant lui. » La rêverie était bientôt interrompue par l'arrivée d'un client habituel, qui allait tout droit à la table où était déjà installé le musicien.