‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 45 sur 60 · INSTRUMENTS ACOUSTIQUES DE BEETHOVEN · texte numérisé non relu

INSTRUMENTS ACOUSTIQUES DE BEETHOVEN

(Musée de Bonn)

appartement, au deuxième étage d'une longue bâtisse, qui avait été autrefois une chapelle vouée au culte de la Vierge noire et entretenue par des Bénédictins de Catalogne. Une lithographie contemporaine nous a restitué l'aspect de son cabinet de travail : « A travers la fenêtre ouverte, on aperçoit les clochers de Vienne. Au-dessus de la bibliothèque, l'aigle imi)érial déploie ses ailes. Sur le piano, deux bougeoirs et le cornet acoustique; des cahiers de musique traînent sur l'instrument, ou jonchent le plancher. Il y avait encore deux autres pianos dans cette pièce : sur l'un, celui du facteur Graf, on distinguait l'appareil résonateur, sorte de caisse de souffleur, destiné à concentrer les ondes sonores dans l'oreille de l'infirme (1). »

Il ne sera pas superflu de faire connaître quelques détails sur les appareils qui furent inventés pour soulager l'infirmité de l'illustre musicien. La collection complète de ces appareils est conservée au Musée de Bonn, ville natale de Beethoven. Un constructeur de piano, Streicher, lui avait fabriqué un porte-voix; mais les appareils qui semblent lui avoir rendu les plus grands services consistaient en

1. André de Hévesy^ Beethoven, vie intime. Paris, Emile- Paul, frères.

des amplificateurs du son, qu'un mécanicien, nommé Maelzel, avait imaginés en 1814. Beethoven se servait, dans d'autres circonstances, de la lecture sur les lèvres, mais il fallait que l'articulation de son interlocuteur fût suffisamment nette. A l'époque qui vient d'être rappelée, Beethoven, n'entendant plus du tout, se vit dans la nécessité de ne plus paraître en public; le piano pouvait être mal accordé, l'infortuné était incapable de s'en rendre compte; il frappait si fort que les cordes sautaient; ou, au contraire, jouait si délicatement que le son ne sortait pas; à moins de suivre la partition, le morceau était méconnaissable.

A la longue Beethoven en était venu à attribuer aux rhumatismes l'origine de sa surdité. Il avait fini par remarquer — trop tard — que les logements qu'il avait occupés, pour la plupart orientés au Nord, et les courants d'air auxquels il s'y exposait, avaient exercé la plus fâcheuse influence sur sa santé : il était également sujet aux maux d'yeux, sur lesquels l'action de l'humidité a de si fâcheux effets.

Nous avons signalé les ablutions désordonnées auxquelles il se plaisait, et qui pourraient bien avoir été pour quelque chose dans l'inflammation de son

appareil auditif. « Quand il était resté longtemps assis, à composer à sa table, il avait toujours eu l'habitude de courir à sa toilette et de jeter des brocs d'eau sur sa tête en feu; après s'être ainsi rafraîchi et ne s'être séché que sommairement, il se remettait au travail ou faisait une promenade au grand air. Ce qui prouve en quelle hâte il agissait, afin de n'être pas distrait des élans de son imagination, au point qu'il négligeait de sécher convenablement sa forêt de cheveux complètement trempée, c'est qu'il arrivait que l'eau jetée sur sa tête, sans y faire attention, s'écoulât sur le plancher en telle quantité, qu'elle y pénétrait, et traversait le plafond des locataires habitant au-dessous, lui attirant des observations désagréables de ceux-ci, du concierge et, finalement, du propriétaire, qui lui donnait congé (1). »

Ce qui, en tout ceci, nous importe, à nous médecins, c'est de rechercher la pathogénie de cette surdité progressive, qui fut le plus grand tourment de la vie du génial compositeur.

1. Beethoven raconté par ceux qui Vont vu; lettres^ mémoires, etc., réunis et traduits par J. G. Prod'homme. Paris, Stock.

Il y a plusieurs années, nous nous livrions, à cet égard, à une enquête dont nous allons ici rapporter les résultats. On verra que les divergences d'interprétatiorT se retrouvent ici, comme elles se sont malheureusement opposées dans le traitement du malheureux artiste.

Le célèbre auriste Politzer, dans une lettre qu'il nous adressait le 12 février 1901 (nous précisons la date, pour montrer qu'il y a bien longtemps déjà que ce problème nous a préoccupé), s'exprimait en ces termes :

Le professeur Meyer a déposé les organes de l'ouïe de Beethoven, après l'autopsie, dans le Musée d'anatomie et lorsqu'il alla les prendre, ils avaient disparu.

Rappelons, incidemment, que l'autopsie du musicien avait été pratiquée le 28 mars 1827, par le docteur John Wagner, qui examina tout spécialement l'ouïe, afin d'essayer de déterminer les causes de la surdité. Voici les extraits à retenir de ce précieux document (1) :

1. Il a été publié in-extenso dans l'ouvrage de M. J. G. Prod'homme, cité dans la note précédente, aux pages 261 et suivantes.

Le cartilage de l'oreille était gros et de forme régulière; le pavillon, et la conque en i)articulier, étaient très spacieux et de moitié plus gros que l'ordinaire; les différentes saillies et replis étaient notablement marqués. Le conduit auditif externe, surtout, au niveau du tympan était éi)aissi et couvert de squames brillantes. La trompe d'Eustaclie était très épaissie, sa muqueuse était œdématisée et un peu rétrécie au niveau de la portion osseuse. En avant de son orifice, et vers les amygdales, on remarquait de petites dépressions cicatricielles. Les cellules apparentes de l'apophyse mastoïde étaient recouvertes d'une muqueuse fortement vascularisée. La même richesse de vascularisation se montrait sur la totalité du rocher, qui était parsemé d'un réseau sanguin marqué, surtout au niveau du limaçon, dont la lame spiraloïde paraissait légèrement rougie.

Les nerfs de la face étaient d'une épaisseur considérable; les nerfs auditifs, au contraire, étaient rétractés et dénués de substance médullaire, et les vaisseaux courant le long de ceux-ci étaient distendus jusqu'à dépasser le diamètre d'une plume de corbeau, et sclérosés. Le nerf auditif gauche, beaucoup plus mince, sortait par trois rameaux grisâtres, très minces, tandis que le droit n'était formé que d'un seul cordon plus fort, d'un blanc éclatant...

Pour en revenir au diagnostic rétrospectif de l'afïection qui nous occupe, continuons à produire les consultations des otologues qui nous ont apporté leur avis autorisé. Après une discussion très serrée

de diverses hypothèses, le docteur Pierre Bonnier prononçait ce verdict :

La maladie de Beethoven n'était pas une maladie de l'appareil nerveux, périphérique ou central, de l'audition. Ce n'était pas non plus une de ces inflammations à rétention irritative, comme celle qui affectait Schumann, dit-on... Il s'est agi, très probablement, d'une sclérose iympano-labyrinthique banale, qui a progressivement éteint l'audition aérienne, puis le bourdonnement lui-même, en respectant longtemps l'audition par contact, dernière branche à laquelle se rattachait le fonctionnement de l'organe périphérique, au dehors duquel le monde sonore n'existait plus, tandis qu'au dedans resplendissait et rebondissait un monde de pensées musicales.

Autre cloche, autre son :

Aucun doute n'est possible, nous précisait le D^ Paul Garnault; la description des symptômes est très nette et, malgré ses brumes et ses obscurités, le procès-verbal d'autopsie ne permet pas d'hésiter. L'affection dont souffrit Beethoven était de nature nerveuse; le labyrinthe et le nerf acoustique furent, pendant trente années, le siège d'une inflammation qui avait amené une atrophie très marquée de ce nerf. Pendant cette longue période, qui s'écoula entre l'époque du début de sa surdité (1796) et celle de sa mort (26 mars 1827), des

œuvres musicales admirables, les plus belles de toutes, furent composées par cet homme qui n'entendait plus les sons. S'il fût né sourd, Beethoven n'aurait jamais été musicien. Les images sonores, accumulées en ce puissant cerveau pendant les premières années de sa vie, suffirent à alimenter cette fougue admirable qui se traduisit par des œuvres prodigieuses... Beethoven oublia la musique de ses prédécesseurs et ne s'alimenta plus que de lui-même.

Pour le docteur Baratoux, l'histoire de rinfirmité de Beethoven est des plus simples :

En 1796, début de la surdité sans douleur, du côté gauche d'abord; l'autre oreille se prend ensuite. Diminution, puis perte de l'acuité par la voie aérienne. Conservation de la transmission osseuse : le fait, bien connu, de la baguette de bois, en est la preuve. La voix criée près de l'oreille est intolérable; diminution des bourdonnements, avec perte totale de l'ouïe plus tard : tout cela s'explique facilement par l'affection désignée sous le nom de spongiosité progressive de la capsule labyrinthiqiie, avec ankylose de Vétrier.

C'est l'état général qui doit surtout être incriminé, opine le docteur Marcel Natier. Beethoven nous ofïre un dossier pathologique plutôt chargé.

Les antécédents héréditaires du musicien? Déplorables !

Le père alcoolique, la mère et un frère morts de tuberculose : voilà pour l'hérédité... Pratiques hygiéniques détestables... cela nous aide à comprendre l'action directe de cette « fièvre typhique terrible », laquelle, à vingt-six ans, provoquait <s: le délabrement du système nerv€ux ». L'intensité de cette « maladie grave » fut en raison directe de la qualité du terrain sur lequel elle avait évolué. De même, pour ses conséquences...

Voulez-vous une autre conjecture? Elle est du docteur Iribarne (1) ; nous nous en tenons aux seules conclusions de sa délicate analyse :

L'hypothèse la plus vraisemblable paraît être que Beethoven était, dès son jeune âge, atteint de végétations adénoïdes, qui ont entretenu, presque constamment, un catarrhe rhino-pharyngien; les lésions sont devenues chroniques et, à vingt-six ans, la surdité débutait, pour devenir complète à trente ans.

D'aucuns on fait intervenir l'avarie. C'est une opinion que soutint naguère le docteur Jacobson, en raison d'un épaississement notable constaté au niveau du pariétal droit. A quoi le docteur Georges Canuyt (2) répliquait :

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