V. la Chronique médicale, 15 mars
Celle des maladies de Beethoven dont le dénouement devait être fatal, révéla ses premiers symp-» tomes au mois de décembre 1826. Elle se manifesta par de l'ascite, qui nécessita plusieurs ponctions évacuatrices. Un nouveau médecin, appelé au chevet du malade, prescrivit des sorbets au punch! L'effet fut déplorable. Les moyens internes ne donnant pas les résultats espérés, on ordonna au patient « des bains de fleurs de foin »...
Beethoven fut-il un éthylique? Il y a toute apparence. Le docteur Malfatti, qui était un ami de vieille date du musicien, n'a pas hésité à l'affirmer : pour le praticien, la maladie dont est mort Beethoven était « le résultat de l'usage immodéré des liqueurs (1). »
Nous ne croyons pas ternir la gloire du génial musicien en rapportant cette déclaration sur la cause de son mal. Si la science croyait devoir s'ar-
1. Sur la dernière maladie de Beethoven, voir le très intéressant document que nous avons publié dans la Chronique Médicale de 1927 intitulé : Rapport médical sur les derniers temps de la vie de Ludwig van Beethoven. Il nous avait été signalé par notre ami J.-G. Prod^homme, musicographe averti, qui l'avait traduit de l'allemand d'après la Wiener Zeitschrift fur Kunst, Literattir, Theater und Mode, du 30 avril 1842,
roger un droit de juger, qui n'est pas dans ses attributions, nous concluerions que les angoisses subies au cours du long calvaire que fut la vie du génial artiste, suffiraient amplement à excuser des désordres dont il souffrit jusqu'à en mourir prématurément.
LA CECITE DE MADAME RECAMIËR
A TAbbaye-aux-Bois, dans le sanctuaire où trônait Mme Récamier, et dont Chateaubriand était le grand prêtre, défilait tout ce que la France comptait alors d'illustrations en tous genres. On y vit, certains jours, avec Ballanche, le fidèle gardien de l'idole, de Salvandy, le peintre Delacroix, le statuaire David d'Angers, le grand physicien Alexandre de Humboldt (1), le plus malicieux des critiques, nous avons nommé Sainte-Beuve, et le plus distrait des savants : Jean-Jacques Ampère.
On s'est toujours demandé comment cette femme avait pu maintenir si longtemps sous son sceptre
1. Alex, de Humboldt n'était pas seulement le grand savant que tout le monde admire, c'était aussi le plus prodigieux des causeurs, étonnant ses interlocuteurs par la variété de ses connaissances. Un de ceux qui eurent occasion de le voir
tant de souverains de l'esprit. On a été surj^ris de voir graviter dans le même cercle des hommes dissemblables par les opinions, par le tempérament, divisés par les intérêts ou la politique. Avait-elle au moins des qualités remarquables, une intelligence
chez Mme Récamier en a laissé un portrait des plus attachants.
« Nous avons été un jour témoin, écrit Pitre- Chevalier, de la prodigieuse variété d'esprit et de connaissances de cet homme universel.
« C'était à l'Abbaye-aux-Bois, dans les salons de Mme Récamier, remplis d'une foule illustre et nombreuse. Humboldt, qui venait d'arriver à Paris, après une très longue absence, et dont la figure était oubliée ou inconnue de la plupart des invités, allait causer d'un groupe à l'autre^ et changeait de conversation en même temps que d'interlocuteurs. Il parla ainsi de musique avec Rossini, de littérature avec Lamartine, de politique avec Chateaubriand, de diplomatie avec le comte d'Harcourt, de guerre avec le maréchal Bugeaud, d'industrie et de commerce avec je ne sais plus quel ministre, de peinture avec M. Ingres, et de sculpture avec David (d'Angers).
« Chacun de ces messieurs vint successivement demander à Mme Récamier le nom du comj)ositeur, du poète, de l'homme d'Etat, du diplomate, de l'économiste, du guerrier, de l'artiste et du critique éminent avec lequel il s'était entretenu avec tant de charme et de profit.
« — C'est M. de Humhold, répondit à chacun Mme Récamier. Et comme ce refrain : C'est M. de Humhold! excitait l'étonnement et l'incrédulité générale, la charmante maîtresse de maison leva tous les doutes en prenant le savant berlinois par la main et en le présentant à tous ses interlocuteurs réunis, qui furent bien obligés de convenir alors que M. de Humboldt était le causeur le plus universel qu'ils eussent jamais entendu. » {Musée des Familles, t. XXVII, p. 87.)
au-dessus de la normale, celle qui opéra le miracle de ce groupement?
« Non seulement je ne trouvais pas d'esprit à Mme Récamier, au sens propre du mot — écrit une de ses contemporaines (1) — mais rien de particulier à elle ni de bien intéressant. Pour langage, un petit gazouillement; pour grâces, la cajolerie; rien de nature et rien non plus d'un art supérieur... l'hésitation dans la voix, dans le geste, et tout un embarras de pensionnaire vieillie, » Le mot est dur, le trait venimeux; n'oublions pas que c'est une femme qui tient la plume.
Ecoutons maintenant Ballanche :
« Cette femme, écrivait-il dans la préface d'une de ses œuvres, cette femme, dont je veux taire ici le nom, que je veux laisser voilée, comme fit le Dante, est douée de toutes les sympathies généreuses de ce temps. Elle a visité, avec le petit nombre, le lieu qu'habitent les intelligences. C'est dans ce lieu de paix immuable, d'inaltérable sécurité, qu'elle a contracté de nobles amitiés, ces amitiés qui ont rempli sa vie, qui, nées sous d'immortels auspices, sont également à l'abri du temps et de la