Daniel Stern (Mme d'Agoult), Mes Souvenirs
mort, comme de toutes les vicissitudes humaines. »
Et dans sa correspondance :
« Oui, vous êtes l'Antigone que j'ai rêvée; oui, cette destinée à part, cette âme élevée, ce génie de dévouement, sont des traits de votre caractère. Vous auriez inspiré l'hymne à la beauté qu'Antigone chantait parmi ses belles compagnes. Je commençais seulement à travailler à Antigone, lorsque vous m'êtes api^arue à Lyon, et Dieu seul sait pour combien vous êtes dans la peinture de cet admirable personnage. L'antiquité est bien loin de m'en avoir fourni toutes les données, cet idéal m'a été révélé par vous. Souvenez-vous que c'est encore auprès de vous que j'ai écrit l'épithalame funèbre. J'expliquerai un jour toutes ces choses; je veux que dans l'avenir on sache qu'une créature si parfaite n'est pas tout entière de ma création... »
« ... Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes: l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même, vous vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes. »
En réalité, Mme Récamier excellait à faire ressortir plutôt ce qui rapprochait que ce qui divisait, à mettre en valeur le mérite du caractère et la dis-
tinction du talent; et c'était ce qui lui conciliait les sympathies et assurait son empire.
Ruinée à la suite des spéculations malheureuses de son mari, Mme Récamier, réduite à une modeste aisance, avait dû quitter l'hôtel qu'elle habitait rue d'Anjou et se retirer à l'Abbaye-aux-Bois. L'Abbayeaux-Bois, ainsi nommée à cause d'une forêt dont elle était originairement entourée, comprenait alors trois corps de bâtiments : un couvent de jeunes filles, une petite chapelle ouverte aux fidèles, et enfin un corps de logis assez vaste, loué et habité par des personnes qui désiraient vivre dans une demiretraite. C'est là, au troisième étage, que Mme Récamier vint, en 1825, occuper un petit logement. Plus tard, elle y eut un appartement plus vaste, dont le salon, garni d'un mobilier des plus modestes, n'avait pour tout ornement que le fameux tableau de Gérard, Corinne improvisant au Cap Misène, le portrait de Mme de Staël attribué à Mme Lebrun et, en bonne place, le portrait de Chateaubriand, œuvre de Girodet.
« C'était avec un art bien négligé depuis, conte un témoin oculaire (1), que Mme Récamier prépa-
1. Etienne-Jean Delécluze^ Souvenirs de soixante années; Paris, 1862, p. 287.
rait les soirées où ses invités devaient se suffire à eux-mêmes par la conversation. Pour mettre plus facilement en harmonie les invités à mesure qu'ils arrivaient, Mme Récamier, pendant la matinée, prenait le soin de faire former avec des sièges cinq ou six cercles assez distants l'un de l'autre, pour que, les dames étant assises, les hommes pussent circuler dans les intervalles et s'arrêter là où il leur convenait. Ces espèces de couloirs donnaient, en outre, à la présidente de la fête le moyen de faire prendre à ses hôtes, à mesure qu'ils arrivaient, et sans qu'ils s'en aperçussent, la direction qui les conduisait vers leurs amis, ou au moins vers les personnes dont les idées et les goûts avaient le plus de rapport avec les leurs. Lorsque ces cercles étaient garnis de causeurs et de causeuses élégantes, c'était un tableau curieux que tout ce monde animé par la conversation, au milieu duquel Mme Récamier, vêtue de sa robe de mousseline blanche, nouée par un ruban bleu, allant, venant dans les détours de ce labyrinthe vivant, adressait, avec ce tact qui lui était particulier, un mot amical aux uns, des paroles bienveillantes à tous; poussant même l'attention jusqu'à aller chercher les modestes et les timides dans les encoignures où ils se retranchaient. Cet ingénieux
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arrangement s'adaptait on ne peut plus heureusement à la disposition d'une réunion nombreuse, dont l'activité d'esprit devait se diviser à l'infini; mais lorsqu'il s'agissait de faire entendre à une grande assemblée une lecture ou une récitation importante, sur laquelle l'attention de tous dût se porter, Mme Récamier faisait placer ses invités en un seul cercle, réservant le centre pour celui ou celle que l'on devait écouter. Les hommes debout se tenaient le long des boiseries, tandis que les dames, sans être assises dans un ordre trop régulier, formaient plusieurs cercles concentriques, dont le dernier, le plus étroit, laissait un espace destiné aux lecteurs, près de qui Mme Récamier et sa nièce, Mme Lenormant, se tenaient ordinairement... »
Cette nièce a tenu une certaine place dans la vie de Mme Récamier, qui l'affectionnait particulièrement. C'est en puisant dans ses Souvenirs, et à d'autres sources moins taries, que nous essaierons de reconstituer l'observation clinique, assurément fort incomplète, faute de documents nécessaires, de la femme qui, pendant plus d'un demi-siècle, tint l'opinion sous son aimable joug.
Maints biographes ont rapporté les moindres faits
et gestes de l'illustre recluse de l'Abbaye-aux-Bois; il en est peu qui aient abordé le chapitre de ses misères physiques.
Il est surtout un épisode de la vie de Mme Récamier sur lequel les chroniqueurs ont beaucoup moins glosé que sur les autres, soit que le sujet leur ait paru indigne de retenir l'attention, soit que les informations leur aient manqué. Ayant, par bonne fortune, eu jadis communication d'un dossier de lettres (1) relatives à cet épisode, nous avons saisi avec empressement l'occasion de les exhumer.
C'est vers 1836 que la santé de Mme Récamier avait commencé à s'altérer. A part quelques accidents sans gravité — tels qu'une entorse survenue en 1807, à la suite d'une chute — son état général était resté satisfaisant. Elle redoutait à ce point de déranger les habitudes de ses amis, qu'elle ne se plaignait qu'à bon escient, aimant peu, au dire de
1. Elles ont fait partie du riche cabinet d'autographes de M. Noël Charavay, chez qui nous étions toujours assuré de trouver des pièces inédites et parfaitement authentiques, sur la plupart des personnages notoires de la littérature, de la science et de l'histoire. Ces lettres et documents se rapportant à la santé de Mme Récamier, que nous reproduisons dans ce chapitre, ont été publiés pour la première fois par nous dans la Chronique médicale (année 1906).
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