‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 55 sur 60 · Récamier et ses contemporains, Paris · texte numérisé non relu

Récamier et ses contemporains, Paris

des résultats presque certains. Elle échouait encore fréquemment, quoique Roux fût parvenu à faire adopter l'extraction du cristallin, de préférence à son abaissement, qui constituait un procédé défectueux.

Les premiers jours qui avaient suivi l'opération, on avait cru à son succès. Les deux lettres suivantes de Ballanche, qui nous furent obligeamment communiquées jadis par M. Noël Charavay, le donnent, du moins, à entendre. L'une d'elles, et sans doute les deux sont adressées à Mme Mélanie Waldor, la poétesse qui fit quelque bruit en son temps :

Madame,

Voici enfin une bonne nouvelle.

Le voile qui était sur la vue de Mme Récamier s'est abaissé un instant. Elle est rentrée dans les ténèbres, mais pour en sortir dans quelques jours. L'opération a été instantanée et a parfaitement réussi. Mme Récamier m'a aussitôt envoyé l'ordre de vous transmettre immédiatement cette bonne nouvelle et je m'acquitte avec bonheur de cette commission.

Je sais bien que vous ne garderez pas pour vous seule la joie de cet événement.

Permettez-moi de vous offrir, Madame, l'assurance de tous mes sentiments les plus respectueusement distingués.

Ballanche.

Je n'ai nul besoin. Madame, de recommander aux bonnes prières de ces Dames celle qui vient d'être délivrée si heureusement.

Lundi matin.

L'épître qui suit porte la suscription :

A Madame Mélanie Waldor, rue du Pot-de-Fer Saint-Sulpice, 12, Paris.

Madame,

Mme Récamier me charge de vous dire combien elle a été touchée de toutes les preuves d'intérêt que vous lui donnez. Elle a encore quelques jours de tristesse et de ténèbres à passer, mais enfin il est certain que le voile a été heureusement abaissé, et que la vue existe, à la condition toutefois de ne pas s'en servir encore.

Nous étions tous bien sûrs que vous partageriez toute notre joie. M. Ampère apprendra avec un bien vif plaisir toute la part que vous voulez bien prendre à son succès.

Daignez agréer, Madame, l'hommage de mes sentiments les plus respectueusement empressés.

Samedi matin.

Ballanche.

Le bon Ballanche, très faible déjà, très épuisé, ne put supporter l'angoisse que lui avaient causée l'attente de l'opération et la crainte qu'elle ne réussît

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pas (1). Un mois après, une pleurésie mit sa vie en danger. Mme Récamier, instruite de son état, et oubliant toutes les précautions qui lui étaient recommandées, vint s'installer à son chevet; elle ne le quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer la vue.

Elle eut le courage d'affronter une seconde opération. Le chansonnier Béranger, lié avec Chateaubriand et, par son entremise, avec Mme Récamier, engagea cette dernière à consulter Bretonneau, alors très âgé, et que Béranger regardait comme l'oracle, comme le dieu de la médecine. Béranger n'oubliait qu'un détail, c'est que Bretonneau n'était nullement chirurgien, ni surtout chirurgien spécialiste. Le docteur Récamier, intervenant, conseilla à sa cousine de se faire opérer par le docteur Tonnelle, oculiste

1. « Vous savez bien, écrivait-il à son idole, que vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais- je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que je vous survive, »

Quelques instants avant de mourir, il disait à Mme Récamier : « Je m'endormirai dans le sein d'une grande espérance, et plein de confiance dans la pensée que votre souvenir et le mien vivront d'une même vie, »

très entendu, dont il lui vanta l'habileté, qu'il avait éprouvée pour nombre de ses clients.

Comme la première opération, la seconde échoua.

Quelqu'un (1) qui rendit visite, à cette époque, à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois, nous en a laissé ce croquis navrant :

« Je passe chez Mme Récamier. La pauvre femme perd la vue, et pour ménager ce qui lui en reste, elle s'entoure d'obscurité. On ne pénètre qu'à tâtons dans le grand salon de l'Abbaye-aux-Bois : les volets, les rideaux, sont fermés, et le jour de la porte ne suffirait pas à guider vos pas, si la douce voix de la pauvre aveugle n'aidait à vous diriger vers le grand paravent qui abrite son fauteuil. Vos yeux restent quelque temps voilés comme les siens : mais vous êtes en pays ami, et vous reconnaissez les voix de M. Ampère, de M. Brifaut. Hélas ! on ne peut plus entendre celle de Ballanche, et l'on n'entend presque plus jamais celle de M. de Chateaubriand. Il reste enveloppé dans son immuable taciturnité et dans un silence qu'on aime à croire bienveillant. Peu à peu, ma vue s'éclaircit : je distingue les personnes, les objets; le grand tableau de Corinne, qui

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