NINON DE LENCLOS
decines un peu vigoureuses qu’il avait prises à Paris ; en vérité, c’est une grande joie que d’être sorti de cette peine...
Et le fils ajoute de sa main :
Il est vrai, ma belle petite sœur, que ma joie est parfaite ; mais mamèrecommenceà êtrefâchée de ce qu’elle n’aura point occasion de me témoigner sa reconnaissance pour les soins que j’eus d’elle il y a cinq ans ; je lui en fais crédit du meilleur de mon cœur.
La mère et le fils se réjouissaient trop vite. Une semaine ne s’était point écoulée, que les alarmes renaissaient :
Au reste, il (votre frère) est toujours fort incommodé : puisqu’il se croit en sûreté je le crois aussi, mais il est malade des remèdes ; aussi bien que vous, il en a fait dont il n’avait pas besoin ; ils ont agi sur son sang et l’ont mis dans un tel mouvement, qu’il en estsurvenu de ces effroyables élevures qui donnent du chagrin à ceux qui les ont et à ceux qui les voient...
Avant d’aller plus loin, cela ne vous a-t-il pas l’air d’un exanthème spécifique ? Le sccibies avait bon dos, si nous osons dire ; c’est bien plutôt, à notre jugement du moins, d’une éruption de roséole qu’il s’agit. La courbature générale dont se plaint le patient n’est pas pour contredire cette hypothèse.
Il (votre frère) voulait courir avec vous, ce pauvre
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garçon, mais il est si abattu aujourd'hui qu’à peine peutil parler. ..
L’acare de la gale ne produit pas de pareils effets.
D’ailleurs, on n’eut pas l’air de s’y méprendre dans l’entourage le plus direct du malade, témoin la lettre qui suit, écrite des Rochers, le 6 octobre :
Parlons de votre pauvre frère. Un coquin de chirurgien de Paris, après lui avoir fait bien des remèdes (quel dommage quon ne nous les fasse pas connaître /), l’assure qu’il est guéri, et ne lui ordonne que du petitlait pour le rafraîchir. Votre frère en prend dans cette confiance et perd un temps qui est bien précieux (un clinicien ne parlerait pas autrement). Il s'est trouvé enfin dans un état à maudire ce petit-lait, en sorte qu’il a vu cet homme que je vous ai dit, qui est habile et qui le traite actuellement selon le mérite de ce mal (voilà qui devient terriblement clair /), sans néanmoins le séquestrer (de plus en plus explicite ). Nous espérons qu’avec du temps sa santé se rétablira ; nous le consolons, nous l’amusons, Madame de Marbeuf, une jolie femme de Vitré et moi ; quelquefois, nos voisins jouent à l’hombre avec lui ; il est fort patient et s’amuse fort bien par le jeu et par les livres, dont il n’a pas perdu le goût. Vous m’allez dire : « Mais, ma mère, ne se doute-t-on point du mal qu’il a P — Ah ! oui, ma fille, assurément, cela nest point difficile à voir. » Mais il prend patience et ce qui est plaisant, c’est que le dais lui ôte la honte qu’il trouverait insoutenable si ce malheur lui était arrivé sur le rempart ; en effet, quand il songe, et quand, et
comment, et qui, et sous quelle apparence d’amitié on a abusé de sa jeunesse, il jette à croix et à pile qu’on le sache ou qu’on ne le sache pas, comme si les douleurs en étaient moins sensibles, le mal moins fâcheux et l’offense moins grande envers le Seigneur : c’est bien là qu’il faut dire : Yopinione regina de mondo. Enfin, ma fille, ce pauvre petit frère vous ferait pitié si vous le voyiez ; il est toujours dans la douleur ; je crois que je ne trouverai jamais une si belle occasion de lui rendre les soins qu’il a eus de moi ; Dieu ne veut pas que je sois »n reste avec lui...
Trois jours plus tard, la mère, continuant à donner des nouvelles de son fils à la sœur de celuici, lui fait part d’un incident morbide que nous nous empressons de relever, pour ce qu’il éclaire notre diagnostic.
Je vous conjure, écrit Mme de Sévigné à Mme de Grignan, de n’avoir point de nouvelles douleurs pour votre petit frère ; il est mal, sa tête est toute pleine de maux quon ne saurait nommer ; il va beaucoup souffrir, car il a le courage et la force de vouloir être guéri ; mais comme il n’y a aucun péril, je vous prie, mon enfant, de vous donner du repos ; ne soyez point en peine de lui, ni de moi ; son mal ne se gagne point à causer et à lire. Il se trouve si heureux d’être ici, qu’il n’a jamais voulu écouter la proposition que je lui ai faite de partir pour Paris : lui, en litière, à cause des douleurs de sa tête; moi, en carrosse... Il a beaucoup de confiance à l’homme qui le traite ; il a abandonné huit jours ou dix
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jours de mauvais temps, pour être ensuite comme s’il avait été lavé sept fois dans le Jourdain.
S’agirait-il de quelque traitement balnéaire, comme des bains de vapeur, alors employés contre l’avarie ? Ne forçons pas trop les textes et tenons-nous-en aux faits positifs.
D’après les membres de phrase mis en italiques, il est bien manifeste qu’on est en présence d’une céphalée dont l’origine est des plus nettes. La persistance de cette céphalée n’est pas pour infirmer notre supposition : « Son mal à la tête et ses douleurs continuent, malgré la quantité de remèdes qu’il a déjà pris. » On se détermine à partir pour la capitale, « source de tous les biens et de tous les maux » .
Le médicastre qui soignait Charles de Sévigné se faisait fort de le guérir, mais témoignait, d’autre part, qu’il n’entendait plus goutte à son mal.
L’état moral du malade continue, néanmoins, à être satisfaisant : « Dès qu’il a un moment de relâche, il est gai et plein d’espérance. »
Il faut se rendre à l’évidence. Il n’est qu’à Paris des praticiens assez expérimentés pour traiter de pareils maux.
Tout le reste est ignorant. Notre bon et honnête et sincère médecin nous a déclaré que l’humidité du cerveau de ce pauvre enfant était cause qu’il n’osait hasarder des remèdes nécessaires ; il nous conseille d’aller cher-
cher des gens plus habiles et plus hardis que lui. Il sait parfaitement bien traiter les maux ordinaires ; mais l’incident de cette fluxion sur le cou lui paraît si extraordinaire, qu’il nous chasse, et nous assure que le voyage ne nous fera aucun mal...(l).
Gomme Ta très bien vu notre érudit confrère, le docteur Maljean (2), il ne saurait s’agir ici d’autre chose que « d’adénite cervicale, qui ne manque jamais dans l’avarie, et qui ne reste pas toujours invisible ou indolente ».
Le voyage pour la capitale est donc décidé et le marquis « envisage son arrivée à Paris, comme le commencement de ses espérances ». Il n’y a plus de temps à perdre « pour soulager ce pauvre garçon : ses douleurs à la tète , et l’émotion continuelle qui vient de ces douleurs, avec une barbe à la Lauzun, le rendent entièrement méconnaissable ». Afin de rassurer sa fille, Mme de Sévigné ajoute :
Ne soyez nullement en peine ; il ne faut à mon fils qu’un bon traitement, et ce sera ce Jourdain dont je vous parlais l’autre jour.
Nous avons dit plus haut comment nous interprétions cette allusion aux eaux bibliques, nous n’y insisterons pas.
Est •ce à la suite d’une thérapeutique active que
(1) Lettre du 20 octobre.
(2) L’avarie du marquis de Sévigné (Chron. méd., lor juin 1920).
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l’amélioration se serait manifestée assez rapidemem il y paraîtrait, à s’en rapporter à ce fragment d’épître :
Nous avons enfin réussi, par un bon gouvernement (entendez : un bon régime) à le remettre dans son naturel : plus de fièvre, plus de douleurs, assez de forces ; il n’y a plus qu’à le guérir de cette santé, et non pas à la résusciter; c’est à quoi nous allons travailler.
M. Maljean estime qu’il faut y voir une allusion à une « cure débilitante préparatoire, qui précédait l’emploi des mercuriaux ». Cela est possible ; mais, là encore, nous serons moins affirmatif que notre distingué confrère. A en juger par « l’évolution ultérieure de la maladie la lenteur de la guérison, la stérilité du ménage » — Charles de Sévigné s’était marié trois ans à peine après le début de sa maladie, avec une jeune fille de 16 ans, « de santé assez délicate et de tempérament nerveux », et n’en avait pas eu de descendance — il ne parait pas qu’on puisse conserver le moindre doute sur la nature de l’affection dont a souffert le jeune marquis. C’est bien du mal fracastorien et non de gonococcie qu’il fut atteint, et nous ne pensons pas qu’on puisse conserver le moindre doute à cet égard.
La lettre de Madame de Sévigné, du 4 septembre 1680, pourrait laisser croire, à la rigueur, que son fils fut atteint d’une simple blennorragie. Nous rappelons la phrase qui pourrait prêter à l’équivoque :
(( Songez que la personne aimée, c’est-à-dire haïe, n’en est pas plus émue ni plus embarrassée que s’il s’agissait d’un rhume de cerveau. »
Souvent, dans une manière de plaisenter assez triviale, on rapproche le coryza de l’écoulement qui se fait par une autre voie que par le nez : mais il n’est certainement pas entré dans la pensée de la célèbre épistolière d’établir un rapprochement !
Ces dernières lignes de M. Maljean ont notre entière approbation.
11 est vraisemblable que Charles de Sévigné a eu une syphilis qui ne s’est manifestée que par des accidents secondaires, le chancre primitif ayant dû sinon manquer, du moins passer inaperçu. Sa santé en fut fortement ébranlée, mais à la longue, il se rétablit et, à part une poussée de clous, en 1684, pour lesquels il alla consulter un praticien de Rennes, il ne nous paraît pas qu’il ait ressenti d’autres effets de sa mésaventure.
Charles de Sévigné avoue, du reste, à Mme de Grignan, sa sœur, en juillet 1685, qu’il jouit d’une bonne santé, « que je ne connaissais plus, dit-il, depuis des temps si funestes pour moi ». A la fin de sa vie, le diable se fit ermite.
Jurant , mais, un peu tard, qu'on ne Vy prendrait plus.