‹ Dans les coulisses de l'histoireChapitre 9 sur 44 · CHARLES, MARQUIS DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

CHARLES, MARQUIS DE SÉVIGNÉ

La jeune merveille (la Ghampmeslé) n’a pas rompu, mais je crois qu’elle rompra. Voici pourquoi... son clacla (celui de Charles de Sévigné) demeura court à Lérida.

Le marquis crut à un sortilège. On lui avait noué l’aiguillette ! Il s’empressa de faire part à sa bonne mère de sa déconvenue ; et celle-ci de lui répondre sur le mode enjoué', « ravie qu’il fût puni par où il avait péché ».

Cette liaison du marquis de Sévigné avec Ninon de Lanclos porte la date de 1671 : Ninon avait, à cette époque, cinquante ou cinquante et un ans. Nous sommes instruits de cette « passade », — caries rapports entre les deux amants furent de courte durée — , par Madame de Sévigné en personne.

Votre frère, écrivait-elle, le 13 mars 1671, à Mme de Grignan, entre sous les lois de Ninon, je doute qu’elles soient bonnes ; il y a des esprits à qui elles ne valent rien.

Et six semaines plus tard, de la même à la même :

Je crois que le chapitre de votre frère vous a divertie; il est présentement en repos ; il voit pourtant Ninon tous les jours, mais c’est en ami ; il entra l’autre jour avec elle dans un lieu où il y avait cinq ou six hommes ; ils firent, tous une mine qui la persuada qu’ils le croyaient possesseur ; elle connut leurs pensées et leur dit : « Messieurs, vous vous damnez si vous croyez qu’il y ait un

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mot entre nous ; je vous assure que nous sommes comme frère et sœur. »

Ninon disait de son galant qu’il était « un cœur de citrouille fricassé dans la neige ». Est-ce à dire qu’il se donnât à toutes, sans jamais prendre feu ? Laissons aux commentateurs le soin d’en décider.

Franchissons quelques lustres, et arrivons àl’année 1680. Ninon est depuis longtemps oubliée et le chevalier a volé à de nouvelles conquêtes. Gomme toujours, la marquise va nous informer des prouesses de ce fils adoré, pour qui elle se montre, à son ordinaire, maternelle à l’excès.

Mon fils, mande-t-elle à Mme de Grignan, me parle de la grosse cousine d’une étrange façon ; il ne désire qu’une bonne cruelle pour le consoler un peu ; une ingrate lui paraît une chimère ; voilà le style de Mme de Coulanges c’est celui dont il se sert ; et en parlant de quelque argent qu’il a gagné avec elle, il me dit : « Plût à Dieu que je n’y eusse gagné que cela ! » Que veut-il dire ? Il me promet mille confidences; mais il me semble qu’ensuite d’un tel discours, il doit dire comme l’abbé d’Effiat : « Je ne sais si je me fais bien entendre. »

Tout cela n’est pas très clair, mais on devine entre les lignes. Dans la lettre suivante, la marquise ne craint pas d’être plus explicite :

Mon fils, écrit-elle encore à sa fille, des Rochers, le mercredi 31 juillet, mon fils aura besoin de patience ;

car, enfin, il n’est rien de plus certain que l’on trouve sous le dais des sortes de malheurs qui doivent bien guérir des vanités de ce monde...

Cette expression, sous le dais , appelle une expli cation. Si nous ouvrons le dictionnaire de Littré, nous y lisons :

Poétiquement, sous le dais, sur le trône, au sein des grandeurs.

Exemple :

Elle seule (la satire), bravant l’orgueil et l’injustice,

Va jusque sous le dais faire pâlir le vice.

(Boileau, satire IX)

De l’homme inculte il adoucit la vie Et sous le dais montre au doigt les tyrans.

(Béranger, Ange exilé).

Nous nous remémorons les vers du satirique :

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois.

Tenons-nous le mot de l’énigme (1) ? Voici qui va dissiper toute obscurité.

(1) Il se pourrait bien que non, car une phrase relevée dans un ouvrage d’Eugène Pelletan, Décadence de la Monarchie française, nous rejette dans le doute. L’historien invoqué s’exprime de la sorte : « Le baron de Sévigné gagnait sons le dais l’infortune d’un soldat sur le rempart; et quand cette duchesse guérit, sa guérison, écrivait Mme de Coulanges, fut une joie publique. »

Le 28 août, Charles de Sévigné s’adressant à sa sœur :

J’ai trouvé ici une de vos lettres, ma petite sœur, et j'ai vu en même temps celle que vous avez écrite à ma mère; j’ai pensé en mourir de rire, malgré les terreurs dont j’ai été frappé deux ou trois jours ; elles commen cent un peu à se dissiper, et j’espère que si ma maladie n a pas un beau nom en grec, elle pourra au moins se nommer en français, sans faire rougir personne...

Le malade prend, on le voit, les choses assez gaiement ; sa mère ne s’en inquiète pas davantage :

Il mange et dort très bien, écrit-elle à sa fille ; il se persuade fort aisément, et peut-être fort témérairement, que tout cela n’est rien...

Mais, quelques jours plus tard, il faut déchanter et la maman commence à laisser percer son inquiétude :

Votre petit frère, franchement, ne se porte pas très bien, mande-t-elle à sa correspondante habituelle (1) ; il est trop heureux d’être ici en repos ; pour moi, je ne le crois point en sûreté : je crois que c’est une consolation pour lui de pouvoir se plaindre avec moi, et je suis fort aise aussi de pouvoir, au travers de mes gronderies, lui être bonne dans cette bizarre occasion. Vraiment, il aurait mieux valu pour lui être fricassé dans la neige que dans une sauce de si haut goût. Il me semble que

(1) Lettre du 4 septembre 1680.

vous ne voulez pas trouver cette aventure assez extraordinaire ; et songez que la personne aimée, c’est-à-dire haïe, n’en est pas plus émue ou plus embarrassée que si l’on se plaignait d’un rhume de cerveau. Gela me paraît punissable, et je ne sais comme (comment) M. de la Reynie, qui entend si bien la police, n’a point donné ordre à ces sortes de trahisons...

Et, en post-scriptum à la lettre desamère, Charles de Sévigné ajoute ces lignes, où s’exhale sa mauvaise humeur :

Je voudrais bien vous dire quelque chose qui pût répondre au style de cette lettre, mais cela m’est impossible par plusieurs raisons ; je suis, de plus, en fort méchante humeur : ma mère vous en touche un petit mot en passant. Je ne vois que M.de la Reynie qui puisse me faire justice de la trahison qu’on m’a faite. Si j’y avais contribué, je me condamnerais, mais qui croirait qu'une personne qu’on voit asssise chez la Reine, traiterait son homme comme elle m’a traité et qu’elle offrirait pour toute consolation des remèdes aussi bizarres que ceux qu’elle me propose ? Je croyais que mon dégoût pour sa figure, joint à la froideur de mon procédé, me sauverait ; mais, malheureusement, mon naturel n’a été que trop bon ; et j’ai confondu d’une manière bi^p cruelle les mauvais bruits qui couraient de moi. Avouez*, ma belle petite sœur, que voilà un beau détail : mais le moyen de parler d’autre chose que de ce qui touche si sensiblement ? Je ne vous embrasse point, je vous baise encore moins : ce n’est pas que peut-être je (ne) me porte bien : mais peut-être aussi que je me porte fort

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mal ; l’alternative est fâcheuse et peut-être est gaillard, comme disait- notre ami...

Si nous comprenons bien, l’amour-propre plus que l’amour a poussé l’imprudent jeune homme dans cette aventure. On raillait sa frigidité, on le croyait incapable de se montrer à la hauteur des circonstances, relevant le gant, il a été puni de sa bravoure.

Jusqu’ici, nous ne sommes guère fixés sur la nature exacte de la maladie dont les symptômes sont si incomplètement exposés. Evidemment il doit s’agir de syphilis, — cette maladie qui « n’a pas un beau nom en grec ».

Le mai est évidemment contagieux; rappelez-vous Ja phrase précitée : « Je ne vous embrasse point, je vous baise encore moins. » Quelle autre affection que la syphilis pourrait-on contracter en s’embrassant, ou pour mieux dire en se baisant sur la bouche ? Mais continuons à dépouiller la correspondance de la marquise ; peut-être aurons-nous chance d’y découvrir quelques précisions.

Dans une épîtreduS septembre, toujours adressée à Mme de Grignan, Mme de Sévigné s’exprime ainsi :

Votre petit frère cherchera à se marier ailleurs. Nous avons eu de grandes terreurs, Dieu merci, elles sont devenues paniques, et il en sera quitte pour des anodins : ce n’était rien que ce qu’il avait ; ce n’était qu'un peu de gale, qui était le reste de la chaleur de quelques mé~

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