PIERRE BOURDELOT
(gravure de Thomassin).
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sus les autres pour l’exercice de sa profession, qu’il a esté fort bon compaignon d’apothicaire et de chirurgien, avant que d’estudier en la Faculté. Son grand-père, c’est-à-dire, le père de M. Bourdelot, son oncle, a esté en grande réputation de chirurgien à Sens... aimé grandement de M. le Prince (le père de Condé, le vainqueur de Rocroy), dont tous ces messieurs sont encore cogneus et aimés... (1) ».
Le destinataire de cette épître recommandait, à son tour, le jeune Michon à son correspondant à Rome, l’abbé Jean-Jacques Bouchard. Il le lui présentait comme « très bien versé en la théorie de la science dont il fait profession et en la cognoissance des bonnes lettres de toute sorte, avec une rare et bien recommandable curiosité et modestie ». La modestie l’eut tôt abandonné, car il ne fut plus vaniteux bonhomme ; mais il savait, à l’occasion, dissimuler son vrai visage et faire le bon apôtre pour servir ses intérêts. Il cherchait, avant tout, à obtenir des lettres de recommandation, et muni de ce viatique, il était fort capable de justifier le bien qu’on annonçait de lui par ses manières courtoises et rétendue de son savoir.
Sur son séjour à Rome, on possède peu de détails. On sait seulement qu’il y resta près de cinq années; qu’il s’affubla a pour s’accommoder à l’air du pais »
(1) Les correspondants de Peiresc : Jean et Pierre Bourdelot, par Ph. Tamisey de Laruoque, Revue d'hist. litiér. de la France janvier 1897.
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de la soutane et du long manteau, et qu’il eut pour protecteur le propre neveu du pape, le cardinal Barberini, grand chasseur devant l’Eternel. Dans les lettres datées de cette époque, Bourdelot parle très plaisamment des exploits cynégétiques du cardinal Barberini et du cardinal Antoine ; « des plus belles dames de Rome », transformées en Dianes chasseresses ; et des sbires qui vont, en période de carnaval, cassant tous les œufs qui se trouvent chez les marchands de Rome, pour qu’on ne s’en serve pas, en guise de confetti ; mais les habitants de la cité sainte s’en consolent, en jetant de la neige par les fenêtres, aux passants et tous ces faits divers sont contés, par le narrateur improvisé, avec une verve qu’on ne lui eût pas soupçonnée.
Ne croyez pas, au surplus, que notre abbé ne parle que de galanteries et de fadaises. Ses propos sont sérieux, lorsqu’il lui plaît. Il sait disserter fort sensément de la circulation du sang et des vaisseaux lymphatiques, du chyle et des veines lactées, fait de sages réflexions sur la vision et ses troubles, entremêlant agréablement la science et l’art, pour témoigner qu’il est instruit en toutes choses aux yeux des personnages doctes avec lesquels il est en relations épistolaires.
Rappelé à Paris par la mort d’un de ses oncles, il revint en France avec l’ambassadeur qu’il avait accompagné à Rome, en qualité de médecin. C’est peu de temps après son retour en France, qu’il fut
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attaché au service médical de la maison de Condé, dont il allait soigner successivement trois générations : le père du Grand Condé, le héros de Lens et de Senoffe ; le fils de ce dernier, le duc d’Enghien, dont il fut le précepteur, en même temps qu’il lui donnait des soins médicaux ; enfin, son petit-fils.
Il paraît avéré que ce fut Guénaut, le Guénaut raillé par Boileau, qui mit Bourdelot auprès des princes de Condé. Guénaut se faisait vieux, il proposa son élève Michon pour le suppléer. Mais celui-ci ne fut agréé définitivement qu’après le renvoi de Montreuil, dont l’incapacité apparaissait à tous les yeux. Bourdelot reçut deux cents livres par mois d’appointements. Il débuta dans ses fonctions en suivant son maître en Guyenne ; il prit part à la bagarre de Fontarabie,où il prétendit s’être couvert de gloire, ce qui était manifestement exagéré.
En 1641, un mémorable événement se produisit à l’hôtel de Condé : le 9 février, le fils aîné de Henri II de Bourbon, Condé, s’unissait àla nièce de Richelieu, alors âgée d’à peine 13 ans. Ce mariage s’annonçait sous les plus fâcheux auspices. La jeune mariée s’embarrassant dans sa robe, fit une chute au milieu des rires ; le prince, son époux, tombait gravement malade au lendemain même de la cérémonie, si gravement qu’on désespéra un moment de sa raison et de sa vie. C’était une sorte d’état mélancolique qui s’accompagnait de fièvre. Bourdelot entre alors en scène et applique sa thérapeutique qui, après tout, n’était
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pas si mauvaise puisqu’il réussit à mettre son malade hors de péril. Les symptômes devinrent peu à peu moins inquiétants, le duc entra en convalescence. Le médecin traitant s’alarmait seulement d’un « appétit dénaturé qui, outre le vide des parties, est entretenu par quelque dégorgement de rate ». N’insistons pas sur cette pathogénie pour le moins bizarre, et mettons-la sur le compte des idées du temps. Laissons s’expliquer Bourdelot ; lorsqu’il se borne à observer, il émet des réflexions assez judicieuses. Parlant de son auguste malade, « tout ce qu’il boit et qu’il mange lui profite si visiblement, qu’à l’heure présente, il a le visage plus plein qu’il n’avait un mois devant sa maladie. Tous les mouvements de l’àme sont plus réglés : il ne se met presque plus en colère et s’il dit quelque parole avec chaleur, c’est en choses justes et cela ne dure qu’un moment ». L’appétit est toujours excessif, mais ce qui contriste surtout le bon praticien, c’est que le prince montre pour ceux qui le soignent une aversion marquée. Il ne prend plaisir qu’aux des romans, dont on lui fait la lecture « dès les six heures du matin jusqu’à huit heures du soir ».
Près de trois mois se passent, sans qu’une amélioration se produise. Puis, « comme par miracle », le patient « rentra entièrement dans son naturel, demanda compagnie avec laquelle il causa plus de trois heures et railla avec la même grâce qu’il avait devant sa maladie ». Il n’avait plus d’idées noires
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et ne se les rappelait pas plus « que les rêveries qu’il a eues pendant sa maladie et qu’il prend plaisir à se faire raconter (1) ».
Rendons à Bourdelot cette justice, qu’il s’était attaché à traiter le moral autant que le physique de son client. Et comme il s’ingéniait à le distraire ! Tout ce qu’il recueille de nouvelles, d’anecdotes, de particularités curieuses, c’est à l’intention du prince. Il va même jusqu’à fonder, et c’est une des créations dont il se montre le plus vain, une sorte d’Académie, à l’imitation de celle de M. Gonrart, qui sera le berceau de la future Académie française.
L’Académie fondée par Bourdelot se proposait d’étudier les sujets les plus intéressants touchant à l’histoire, aux sciences et à la philosophie. Les séances avaient lieu tous les mardis ; elles se tinrent d’abord dans la partie de l’hôtel de Gondé qu’on nommait « le grand appartement en pavillon ». Plus tard, les académiciens se réunirent chez Bourdelot, qui habitait dans le voisinage, rue de Tournon. Les deux princes de Gondé, le père et le fils, honoraient souvent les réunions de leur présence. Ils ne craignaient pas de prendre part aux discussions, ou de soulever des problèmes qui donnaient matière à controverse.
(1) Extrait de la correspondance de Bourdelot au prince de Condé, tirée des Archives de Chantilly, par Jean Lemoine et André Lichtenberger, Trois Familiers du Grand Condé, Paris, H. Champion, 1909.
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Veut-on un aperçu des questions traitées à l’Académie Rourdelot ? Nous n’avons, pour vous renseigner, qu’à recourir à la table des matières du livre paru à Paris en 1675, et qui porte ce titre sans prétention : Conversations cle l' Académie de M. Vabbé Bourdelot , contenant diverses recherches , Observations, Expériences et Baisonnemens de Physique , Médecine , C/iymie et Mathématique. Au nombre des sujets traités, nous relevons les suivants : « Description d’un mal de mère extraordinaire ; des sympathies, antipathies et effets surprenants, dont on a peine à trouver la cause; — D’une dent qui, ayant esté arrachée à un jeune homme, et mise en un coffre, en produisit trois autres a costé d’elle; — • D’une femme qui, ayant perdu les dents à l’âge de 30 ans, les recouvre à l’âge de 90 ; — D’un jeune homme bien fait et de belle taille, qui sans avoir esté malade, devint tout d’un coup si courbé et si bossu, qu’il en paroissoit difforme; — - D’un autre qui, en mourant, ressemble tout à fait à son père, à qui il n’avait point ressemblé pendant sa vie; la cause de cette ressemblance ». Ne nous arrêtons pas plus qu’il convient à ces billevesées. Reconnaissons, toutefois, qu’on traitait parfois, au sein de cette Académie, de choses plus sérieuses et même qu’on y avait parfois des éclairs géniaux comme 'celui-ci : « Si la peste procède de petites bestioles, comme quelques-uns l’ont cru », n’est pas une question banale. Tous ceux qui prétendaient enseigner quelque non-
GUÉNÀÜLT
(d'après une gravure de Nanteuil).
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veauté étaient admis à F Académie de M. Bourdelot. Lémery, le savant chimiste Lémery, y fit un cours qui commença sa réputation ; également chez Fabbé Bourdelot débuta du Verney, celui-là même qui eut l’honneur d’enseigner l’anatomie au Dauphin et à Bossuet. Les assemblées de la rue Guénégaud, où Bourdelot avait transporté son Académie, ne furent jamais publiques; on s’y trouvait libre, comme dans une réunion de famille, et quiconque y pouvait parler, à qui on avait interdit partout ailleurs d’exprimer sa pensée. Grand admirateur de Pascal, notre abbé le mit en relations avec Gondé (1), et ceux qui fréquentaient, chez Bourdelot avaient quelquefois la délicate surprise de quelque venaison provenant des fourrés de Chantilly , dont les princes les régalaient.
Sur ces entrefaites survenait la mort de Henri II de Gondé. Bourdelot garderait-il ses fonctions auprès du fils, comme il les avait exercées près du père ? Il dissimulait mal son anxiété : « Je ne sais si Faube sera plus heureuse que le crépuscule », écrivait-il à son ami Saumaise. Le grand Gondé avait toujours témoigné d’un certain éloignement pour la médecine et les médecins. Bourdelot gagnerait-il sa confiance ? Gomme à point nommé, le jeune duc
(1) M. Bourdelot mandait à Biaise Pascal : « Monsieur, je parlai hier à Son Altesse, qui m’a témoigné impatience de vous voir avec votre roue pascale ; si vous prenez la peine devenir à dix heures du matin, je crois que ce sera celle qui lui est le plus commode. »
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d’Enghien commençait à sortir des langes ; son père choisit Bourdelot pour veiller à la fois sur sa santé et son éducation. Le nouveau précepteur « avait mille petites manières agréables pour le faire étudier avec moins d’aversion que n’en ont ordinairement les enfants de son âge ».
Le temps des épreuves allait commencer pour notre médecin-abbé. On était aux débuts de la Fronde. La princesse de Condé, obligée de fuir à Bordeaux, avait emmené avec elle le petit duc, et
M. Bourdelot dut monter dans le carrosse avec les
fugitifs.
Malgré ses tribulations, il ne rend pas moins compte à Condé des progrès qu’il constate chez son
pupille.
S. À., lui écrit-il, à la date du 1er février 1651, se fortifie tous les jours, et depuis l'indisposition légère qu’il eut à Milly, je luy ay esté fort peu utile pour la médecine, mais comme il ne fault pas tout d’un coup cesser de faire les choses accoustumées, au premier jour je vas le purger par précaution, et je m’asseure jusques au printemps il se pourra passer de .toutes sortes de remèdes.
Ce qui suit a trait au caractère de son élève, à son application à l’étude, à ses progrès, qui sont merveilleux . « Tout le monde admire sa dévotion à l’église et sa sagesse en compagnie. » Il a h humeur fort gaie. « Il ne sçauroit souffrir un men-
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songe et a une amitié pour les siens non pareille. »
Le mois suivant, les nouvelles sont moins bonnes. Séparé de sa mère, laissé aux soins des gens de sa maison, le jeune prince ne tarde pas à être souffrant et chagrin. Bourdelot heureusement veille et, grâce à ses remèdes, l’enfant redevient gai et bien portant. Le 19 mai de cette année 1651, Bourdelot mande à Gondé que « la santé de Mgr le Duc n’a jamais esté en si bon état qu’elle est... il dort parfaitement bien, il a appétit et est engraissé et bien fourny de chairs. Il est si porté à l’estude, qu’il aprend par avance les leçons que l’on luy donne... »
On approche du moment où le jeune ducyi’Enghien va être tenu, pour sacrifier à la mode du temps, de porter perruque. Bourdelot, qui comprend tous les devoirs qui lui incombent, écrit à Gondé : « La santé de Mgr le Duc est au meilleur estât qu’elle se puisse souhaiter; le temps estant venu, je l’ay fait raser ce matin, ce que je suis d’avis que l’on fasse quatre ou cinq fois cet esté, affin de luy faire venir les cheveux épais et forts ». L’âge critique de la seconde dentition étant venu, le précepteur-médecin surveille cette évolution avec la même sollicitude que les travaux intellectuels. Sa lettre peint le brave homme qu’il était au fond beaucoup mieux que les commentaires qu’on en pourrait faire :
Jamais Monseigeur le Duc, écrit Bourdelot à Gondé, ne s’est si bien portéqu’il fait, n’y n’a tant eu de gayeté. Ses dents de lait commencent à luy vouloir tomber :
comme il approche de la fin de ses huit ans, c’est le temps à peu près.
Je m’aperceus hier qu’il en a une devant qui n’est pas ferme, et qui commencera la première. C’est une choze à quoy il fault bien prendre garde quand on les sort pas à propos ; celles qui viennent par dessous estant empeschées poussent à cos té ou sur le devant ; c’est ce qui fait les dents mal arrangées et une mauvaise figure à la bouche. Au reste, son ventre estant fort libre, ayant grande fraischeur, apétit et dormant toute la nuit, je ne pense pas de tout l’esté qu’il ait besoin d’aucuns remèdes (1).
Cette lettre est du 27 juin ; le 21 octobre la Gazette de France annonçait que « le sieur Bourdelot... est parti pour aller servir la reine de Suède en la charge de son premier médecin, dont cette judicieuse personne l’a voulu honorer en faveur de l’estime qu’elle fait des personnes de lettres, et notamment de la réputation que ledit sieur Bourdelot s’est acquise dans sa profession pendant quinze ou vingt années qu’il l’a exercée auprès des princes et des plus grands seigneurs de France et d’Italie ».
Nous ne suivrons pas notre personnage à la Cour de Suède; nous en ferons, quelque jour peut-être, l’objet d’une étude spéciale. Après avoir joui de la
(1) Cette lettre et celles qui la précèdent sont tirées du fonds de Chantilly et ont été, pour la première fois, publiées par le P. Henri Chérot, dans son remarquable ouvrage : Trois Educations princières au XVIIe siècle. Lille, Desclée, de Brouwer et Cie, 189G.