PHILIPPE D’ORLÉANS (LE REGENT
Si on voulait tenir compte des antécédents collatéraux, il faudrait, en outre, noter que la cousine de Louis d’Orléans, Mlle de Sens, était atteinte, comme lui, du délire de la négation « afin qu’elle n’apprit pas la disparition de personnages quelconques, on brûlait toutes ses lettres, sauf celles qui portaient la mention de par le Roi , ou les trois poissons d’or sur champ d’azur de la marquise de Pompadour. Celle-ci était morte depuis plusieurs années , que l'on n'osait le lui faire savoir (1) ».
Il n’est pas jusqu’à l’ascendance maternelle de notre « sujet » que l’on puisse incriminer. Gomme on l’a justement fait observer (2), « ses racines mentales plongent dans une lointaine ascendance maternelle : son aïeule, Mme de Montespan, avait pu lui transmettre, ainsi qu’à ses sœurs, quelque germe de la folie des Mortemart , aussi proverbiale que son esprit ».
Louis d’Orléans tenait, en outre, de sa propre mère, « les traits, et une timidité invincible, qui contribua à lui donner une humeur mélancolique, un aspect farouche, peu compatible avec son rang ». La timidité de la duchesse d’Orléans était telle, qu’elle ne pouvait supporter le regard du Roi Louis XIV, son père, ni celui de Mme de Main-
(1) Souvenirs de Madame de Créqui, cités parle docteur Lévy- Vaeensi ( ÆJscutape . septembre 1925).
(2) G. du Boscq de Beaumont et Bernos, le fils du Récent. Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1915.
tenon, qui la glaçait, « elle ne leur répondait jamais qu’en balbutiant ^>.
L’enfance et l’adolescence de Louis d’Orléans nous fourniront-elles quelques détails propres à nous éclairer sur sa psychologie ? Par bonne fortune, nous avons eu à notre disposition le journal même du prince, son autobiographie, pourrait- on dire, qui est une véritable confession (1). Ce document révélateur commence ainsi :
Je naquis le 4 aoust 1703. J’avais trois sœurs qui m’avaient précédé. Leur gouvernante fut la mienne, et l’on me donna seulement une sous-gouvernante particulière et des femmes pour me servir.
J'estois né très faible, et la première nourrice qu’on me donna se trouva peu de temps après hors d’état de me nourrir. Elle le cacha et me donna du mauvais laict. Je tombai dans une maigreur qui inquiéta beaucoup et, je crois, contribua à la faiblesse dont j’ay toujours esté. On trouva une paysanne de Colombe, nommée Nicolas Turenne, qui acheva de me nourrir. C’estoit une paysanne fort grossière et de caractère extraordinaire. Je fus donc élevé magnis curis, j’estois extrêmement retardé, je commençai à parler si tard que Madame ma grand’mère craignit que je ne fusse muet, ce fut donc une grande nouvelle la première fois que je prononçai papa.
L’enfant semble avoir été, de bonne heure, très émotif.
(1) Cf. Revue des Deux Mondes, loc. oit.
. Je me souviens que, dans ce premier âge, j’avais
peur des ombres que les corps portaient contre les murailles, et qu’on faisait courir de petits garçons après leur ombre pour m’accoutumer à cet objet-là. J’avais aussy peur de tout ce que je ne voyais pas communément, spécialement des grandes barbes.
Ce qu’on va lire ressemble fort à de la mythomanie :
Dans les temps où j’estois avec elles (il s’agit de deux femmes qui le servaient dans la maison et ne le suivaient pas à la promenade), je leur racontais des histoires comme m’estant arrivées qui n’avoient pas l’ombre de vérité, même de vraisemblance; je les appelais mes imaginations. J’aurais volontiers babillé tout le jour de cette manière, si l’on ne m’avoit fourni d’autres amuscmcns et occupations. Lorsque je racontois des faits possibles, on me demandait ce qui estoit vray et ce qui estoit faux, et je le distinguois avec exactitude. Estant à Saint-Cloud avec le chevalier d’Orléans (son frère consanguin, fils naturel du Régent, avec lequel il se plaisait fort), depuis Grand-prieur de France, on nous menait promener ensemble, et je l’entretenois de mes imaginations.
Lorsqu’il grandit, il devint moins babillard et moins imaginatif ; mais il continuait intérieurement le même « jeu d’esprit ».
Pour fai re cesser ce « tique fâcheux », on le pressa doucement de faire part de ses pensées, mais il s’y refusa obstinément. Et cela dura de la sorte
DANS LES COULISSES DE l’iIISTOIRE
jusqu’en 1726, époque de sa conversion ; mais n’anticipons pas sur les événements.
Cette manie de simulation ou de dissimulation, il la manifestait dans les circonstances les plus diverses : à la suite d’une indigestion, il éprouva ce qu’il nomme des vapeurs noires , qui le portèrent à s’accuser de maux qu’il n’avait point.
On me fit, écrit-il, hommage de remèdes et, comme je déguisois un état, que j’y ajoutois des circonstances qui n’estoient point et qui le faisoient paraistre plus grave qu’il n’estoit réellement, peut-être cela fut-il cause qu’on me donna des remèdes qui ne convenoient pas à mon estât.
En vain le soumit- on à différents exercices, notamment au jardinage ; cela ne le fit pas renoncer à la feinte qu’il mêlait à sa maladie.
Il restait délicat et faible et l’on craignait fort, dans son entourage, qu’il ne vécut pas longtemps. Il raconte qu’à 10 ans, on appréhendait de le mener dans une église, de peur qu’il s’y trouvât mal ; et, pour ne pas le priver des secours de la religion, on disait des messes basses dans sa chambre. On supprima « toute étude, toute leçon, de quelque espèce que ce fust ». On surveillait ses repas, afin de ne rien lui laisser manger de malsain ; grâce à ce régime sévèrement observé, il se rétablit et commença
même à engraisser.
Il avait à peine atteint sa douzième année, lors-
qu’on lui fit prendre des leçons d’équitation, « sur un petit bidet ». Mais il n’y prit jamais beaucoup de goût. Il préférait lire les auteurs anciens, comme l’histoire d’Alexandre de Quinte-Curce, qui l’amusait fort, et ces lectures faillirent provoquer un accident, qui n’eut heureusement pas de suites graves.
Ayant lu qu’il était beau de se tuer pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi et autres « choses semblables », il finit par se persuader à lui-même que la mort volontaire était un acte d’héroïsme, et cette idée travailla si bien sa cervelle, qu’un jour, comme on voulait lui faire prendre pour sa santé un verre d’eau de rhubarbe, il résolut, pour se soustraire à cette médication, qui lui répugnait, de se jeter du haut en bas d’un balcon qui était devant sa fenêtre ; il espérait qu’il ne se casserait qu’un bras ou une jambe, ce qui pourrait se guérir, et valait mieux que d’avaler une drogue nauséabonde. On arriva à propos pour le retirer promptement de cette situation périlleuse et le faire rentrer dans sa chambre, où on le consigna. On lui remontra que sa résolution était des plus sottes, car il n’aurait fait que se blesser, ce qui aurait exigé des pansements et des potions, autrement désagréables que la petite purge à laquelle il avait voulu échapper.
En 1716, il avait donc treize ans, il n’était pas encore guéri de sa manie simulatrice. « Cette dissimulation précoce, ce soin constant de tromper sur l’état réel de sa santé », sont, comme l’ont justement
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
remarqué les auteurs auxquels nous devons la précieuse relation que nous analysons, « des signes nettement morbides ». A noter également la sensibilité excessive de l’enfant — la tragédie de Phèdre lui faisait verser des torrents de larmes ! — la hantise du suicide, « ayant pour cause une déviation du sens chevaleresque », hantise allant, certain jour, jusqu’à un commencement d’exécution. Mais surtout, insistons sur ses affabulations, qui accusent un dérèglement d’imagination s’écartant franchement de la normale.
Il n’est pas indifférent de rechercher à quel âge s’est éveillé son instinct sexuel. Le marquis d’Argenson a rapporté, à cet égard, une anecdote qu’il serait dommage de laisser perdre. Un jour qu’il parlait au jeune prince d’un certain marquis de Crécy, qui avait appartenu à sa maison :
« J’ai, répliqua le duc de Chartres, à cet homme-là une obligation particulière.
— Et laquelle, Monseigneur ?
— C’est de m’avoir fait perdre mon... (traduisons : ma robe d’innocence).
A quoi d’Argenson répliqua :
— Monseigneur, dans la cour des princes, d’honnêtes gens se mêlent de ce métier-là.
Et l’interlocuteur princier de riposter :
— 7 Je vous dis cela pour vous marquer que ce n’est qu’un vieux pécheur, un vieux débauché.
— Au moins était-elle jolie ?
LOUIS d’orléans, fils du