RÉGENT
— Monsieur, m’a-t-il dit en se renfrognant (c’est le récit de d’Argenson que nous reproduisons), qu’avez vous encore dans votre portefeuille ? Passons à d’autres choses. »
Il semble bien que ce soient ses parents, et en particulier son père, le Régent, qui se soient chargés d’ouvrir à leur fils la voie de l’inconduite.
/V 15 ans, sa grand-maman se félicite qu’il n’ait encore aucun vice (1). L’année suivante, il fallut déchanter. On l’avait conduit au bal de l’Opéra, vous pouvez aisément imaginer ce que ces demoiselles lui apprirent. « Il est maintenant comme un animal échappé. Lorsque sa mère s’en plaint, à son père, il rit à s’en rendre malade (2). » Plus avisée, la grand’ mère voyait cette inconduite d’un tout autre œil ;
Ce sera la ruine physique et morale de cet enfant qui, jusqu’à ce jour, a été si pieux, car d’aller là ou au b... (Madame emploie le mot tout cru), c’est tout un. L’en-, faut a une santé délicate, c’est un vrai moucheron (3), il ne peut endurer la moindre fatigue, et de sa vie, ii n’a veillé plus tard qu’onze heures. Ceci joint à la vie insensée qu’on mène à ce bal tuera bien certainement ce pauvre garçon (4)...
(1) Correspondance complète de Madame, t. I (Paris, Charpentier, 1855), 451.
(2) Correspondance, éd. citée, II, 199.
(3) Il avait en la petite, vérole en septembre 1716; il eut la rougeole au mois de février 1720.
(1) Correspondance de Madame, t. II (Paris, Ouantin, 1880), 293.
Quant à la responsabilité du Régent dans cette aventure, elle paraît établie par ce qu’en rapporte le comte de Maurepas, dans ses Mémoires (l).
« Le Régent voulut donner à son fils l’amour des plaisirs et chargea de son éducation en libertinage plusieurs femmes très connues. La plus célèbre de ces demoiselles du Palais-Royal ne put jamais parvenir à lui donner aucune sorte d’intelligence, mais elle en eut un enfant (2). » Le chroniqueur Barbier confirme qu’à 19 ans, le duc de Chartres « a déjà eu plusieurs galanteries. R a maintenant une maîtresse en titre, la petite Quinault. Ce prince n’est point aimé, il a l’esprit petit et mauvais ». Plus loin, il ajoute que le Régent disait de son fils : « Il a aussi peu d’esprit que M. le Duc (sans doute, le duc de Bourbon) ; il est aussi brutal que le comte de Gharolais, et aussi fou que le prince de Conti. »
Le duc de Chartres se tira-t-il indemne de ces rencontres et de ces passades ? Barbier insinue bien qu’il eut, dès l’âge de 15 ans, plusieurs « crises de
(1) Cité par G. Bruneï, Correspondance complète de Madame, t. II, 199, note 1.
(2) Buvat ( Journal delà Régence , t. II) note, à la date du 10 janvier 1722: « Ce 10, M. le duc de Chartres fut saigné du bras et du pied, et le lendemain purgé ; on disait qu’il était incommodé pour avoir trop caressé la demoiselle Quinault, comédienne à qui il envoya une bourse de mille louis d’or pour les frais de sa couche. » Le 15, on saigna le malade du pied pour la sixième fois. La phlébotomie était à la mode en ce temps-là ! Pour les détails, cf. le Journal de Mathieu Marais, t. II, 186, 221.
galanterie » ; Buvat parle d’une « incommodité » qu’il eut pour avoir trop caressé la Quinault; mais rien de précis dans tout cela. La Palatine qui se montre, cependant, assez explicite, n’en dit pas plus que ce qu’on va lire ; à la date du 19 avril i 720, elle écrivait :
Cette grande p... la Polignac a voulu séduire aussi le duc de Chartres, comme son frère delà main gauche, le grand-prieur... Celui-ci, allant avec son gouverneur à Versailles, s’était esquivé pour aller trouver cette dame; au moment de son arrivée, elle était couchée avec un autre polisson, mais elle se leva et alla coucher avecle nouveau venu (1)...
Elle revenait sur le même sujet le 26 avril 1721 (2);
Tout ce qu’on lit dans la Bible sur la façon dont se passaient les choses avant le déluge, ou à Sodome et à Gomorrhe, n’est rien à côtéde la vie qu’on mène à Paris. Sur neuf jeunes gens de qualité qui dînaient il y a quelques jours avec mon petit-fils, le duc de Chartres, sept avaient le mal français...
A parler franc, le duc de Chartres entretenait par air , pour faire comme tout le monde, une fille d’Opéra, mais il ne paraît pas avoir été vicieux de tempérament. Un historien du siècle dernier (3) a
(1) Correspondance de Madame , éd. Brunet, t. II, 230-
(2) Correspondance de Madame , par Ernest Jaeglé (Paris, Quantin), t. II, 340.
(3) Lacretelle, Hist. du XVIIIe siècle . citée par Levy-Valensi ( Æsculape , juillet 1925).
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
donné la note juste, en écrivant qu’il accepta de son père « une maîtresse comme par déférence filiale et fut heureux de se dégager de liens où rien ne compensait pour lui l’agitation perpétuelle de ses remords ».
Le jeune prince était à l'Opéra, quand il apprit la mort de son père, frappé subitement d’apoplexie, entre les bras de la Phalaris. Ou a fait grief au duc de Chartres de n’avoir pas répondu par un mot aux condoléances qui lui furent présentées à cette occasion (1) ; était-ce timidité, apathie ou absence de sensibilité ? Nous pencherions plutôt pour la première de ces hypothèses.
11 montra la même hésitation, quand il s’agit pour lui de mariage. On a conté, à ce propos, une anecdote bien amusante ; quel dommage que la source (2) en soit suspecte !
On le destinait à une demoiselle d’A... 11 va pour faire sa demande, on le fait attendre dans le salon. La boucle de sa culotte se défait : il y voit un aver-
(1) Saint-Simon ne pardonna jamais au duc son froid accueil : « Je vis, écrit-il rageusement, un homme tout empêtré, tout hérissé, point affligé, mais embarrassé à ne savoir où il en étoit. Je lui fis ' le compliment le plus fort, le plus net, le plus clair, et à liante voix. Il ne me fit pas l’honneur de me répondre un mot. J’attendis quelques moments et voyant qu’il ne sortoit rien de ce simulacre, je fis la révérence et me relirai... »
(2) Chronique de l’OEil-de-Bœuf, de Touchard-Lafosse, très sujets à caution.
tissement du ciel et déclare qu’il ne passera pas outre.
On parle ensuite de le marier avec une princesse de Pologne, Marie Leczinska, qui devait monter un peu plus tard sur le trône de France; avec une sœur de M. le Duc, Mlle de Yermandois, petite-fille de Louis XIV et de Mme deMontespan, Mlle de Sens. Finalement, il fixa son choix sur la princesse Auguste-Marie-Jeanne de Bade, « blanche, petite, potelée », mais à qui on reprochait un défaut de grâce naturelle et l’air « un peu grossier ».
A l’annonce de cette union, les pamphlets allèrent leur train. Nous ne retiendrons que ce couplet satirique :
Dieu bénisse l’ouvrage Que fera peu souvent Monseigneur le duc d’Orléans !
Contrairement aux méchantes prophéties des libellistês, le nouveau couple se mettait tout de suite en besogne, et il venait au monde Louis-Philippe, père du fameux Egalité, grand-père du futur roi des Français. La jeune maman eut une seconde grossesse, mais cette fois la parturiente mourut à la peine. L’étiquette exigeait qu’elle accoucha au palais de Versailles ; on l’y mena en carrosse (1) ; elle
(1) « Le galop impétueux des chevaux et la violente secousse des roues sur les durs pavés de la route » secouèrent tellement la patiente, qu’on dut s’arrêter au moul.n de Sèvres. La
dut être ramenée mourante à Paris ; sa mort suivit de près.
Le duc d’Orléans, que la fin inopinée de son père avait vivement impressionnné, ne put résister à ce coup nouveau. Il y vit un avertissement de- la Providence, il partagea dès lors son temps entre l’étude et les pratiques pieuses.
Il ne fit d’abord que de courts séjours à l’abbaye Sainte-Geneviève ; mais en 1731, il voulut prendre une part plus grande à la vie monastique, mangeant au réfectoire des Génovéfains, prenant aux offices « les mêmes attitudes et faisant les mêmes contorsions de corps que les religieux ». Et ajoute le malicieux Barbier, « le public l’alloit voir dans le chœur comme une curiosité, ce qui étoit peu convenable pour un prince du sang ».
Ce que fut la vie à Sainte-Geneviève de ce reclus volontaire, nous le savons par les mémorialistes. Lorsqu’il ne se livrait pas au travail, partagé entre l’étude de l’hébreu, deS sciences naturelles, de la linguistique et de la théologie, il s’abandonnait « aux rigueurs de l’ascétisme, la haire aux épaules, la discipline aux reins ; sa table était dépouillée de mets
meunière offrit un lit dans sa rustique demeure. L'inflexible duchesse douairière, en fille de Louis XIV qui n’admettait pas qu’on transigeât avec les exigences du protocole, insista pour que le cortège poursuivît son itinéraire, mais, en présence de l’état de sa belle-fille, qui empirait de minute en minute, celleci fut ramenée au Palais-Royal, où « les médecins ne réussirent qu’à prolonger de quelques heures son agonie ».