‹ Dans les coulisses de l'histoireChapitre 17 sur 44 · MARIE-JOSEPH CHÉNIER · texte numérisé non relu

MARIE-JOSEPH CHÉNIER

LE CARDINAL COLLIER A LA BASTILLE

tête sur ses épaules, manœuvrer avec habileté !

Sous le premier Empire, Portai gardera sa situation de grand consultant, mais il ne réussit pas à être attaché au service de la maison impériale. Il eut, néanmoins, des clients de marque, comme le maréchal Masséna, la princesse Borghèse, la duchesse d’Abrantès ; et hors de France, des personnages importants, tels que le roi d’Espagne Charles IV le cardinal Caprera, etc., l’honorèrent de leur confiance.

Si nous nous en rapportons à ses carnets, le prix ordinaire de ses consultations était alors de 24 francs, quelquefois de 48.

Sur ces mêmes carnets, on trouve des renseignements inattendus, comme le suivant : « La princesse Charlotte de Lorraine ouverte... 48 francs. » Cela nous indique le prix d’une autopsie princière, à la fin de l’avant-dernier siècle.

Mais ces papiers jaunis par le temps nous révèlent bien d’autres particularités : pendant les années 1785-86, Portai fit au cardinal de Rohan, si fâcheusement mêlé à l’affaire du collier, pas moins de cinquante visites, à la prison de la Bastille.

A la suite de quelles circonstances un prince de l’Eglise, un cardinal avait-il été conduit et enfermé dans la prison d’Etat? Brièvement, nous allons le rappeler.

Le 15 coût 1785, jour de l’Assomption, se passait un événement des plus dramatiques peut-être que l’histoire ait enregistré. Ce jour de P Assomption

DANS LES COULISSES DE l’HÎSTOIRE

Était, dans l’ancienne monarchie, une des fêtes qu’on célébrait avec le plus d’éclat ; elle avait pour objet de commémorer le vœu par lequel le roi Louis XIII, pour obtenir du ciel l’héritier que si longtemps il espéra, avait consacré son royaume à la Vierge. Chaque année, à pareille date, « la famille royale, traversant les grands appartements, se rendait processionneilement à la chapelle pour une messe que devait célébrer le plus haut dignitaire du clergé en

France, premier des trois ordres de l’Etat (1). » C’est ainsi que, ce 15 août 1785, le cardinal-prince de Rohan, Grand- Aumônier de France, revêtu de tous les attributs de ses dignités ecclésiastiques, et entouré de son clergé, attendait, dans la galerie des glaces de Versailles, au milieu d’une affluence considérable de courtisans et de spectateurs, que Leurs Majestés sortissent de leurs appartements.

Tout à coup, dominant le bruit des conversations, une voix se faisait entendre ; un huissier prononçait ces paroles au milieu de la surprise générale : « Le roi demande Mgr le Cardinal Grand- Aumônier. » S’agissait-il de quelque ordre, quelques instructions à donner au cardinal, touchant un détail de la cérémonie qui allait s’accomplir? Ce fut l’opinion commune et on ne s’en préoccupa pas davantage. Le prélat en jugea autrement, sans toutefois prévoir le coup de théâtre qui allait se produire.

(1) J. MuNièr-Jolaim, le Cardinal Collier, Caris, 1918.

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Le roi n’avait pas voulu prononcer contre un im* culpé, et quelle inculpation pesait sur l’accusé! sans l’entendre en présence de la reine et de deux de ses ministres, le garde des sceaux et le ministre des affaires étrangères. Devant ce tribunal improvisé, le Cardinal fut un moment troublé, mais reprit vite son assurance. Il apparaissait clairement, par ses réponses, qu’il avait été de bonne foi, qu’il avait acheté un collier au nom de la reine, à la suite d’une prétendue correspondance de la souveraine, correspondance qui de toute évidence était fausse ; mais ses explications parurent si embarrassées, son attitude à l’égard de la reine si peu respectueuse, que Marie- Antoinette, « mêlant ses larmes à sa colère », demanda hautement justice.

Le cardinal venait à peine de rentrer dans la Galerie, et de s’y mêler aux groupes qui la remplissaient, que le baron de Breteuil, ministre de la maison du Roi, paraissant à son tour sur le seuil de la porte de glaces* s’écriait, d’une voix retentissante : « Arrêtez le cardinal de Rohan ! » Le Grand-Aumônier vit s’approcher de lui le capitaine des gardes, qui lui signifia l’ordre, qu’il avait reçu du roi, de se saisir de sa personne et de le conduire à son appartement* où il devait être gardé à vue, sous défense de communiquer avec qui que ce fût (1).

Le visage du prélat ne parut pas altéré ; on y re-

(1) L. Seubert, l'Intrigue dd Collier , Paris, 1805.

DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE

marqua seulement un peu de pâleur. Dès ce terrible moment, qui aurait dû bouleverser tous ses sens, écrit un mémorialiste (1), le cardinal donna une preuve bien étonnante de sa présence d’esprit : malgré l’escorte qui l’environnait, et à la faveur de la foule qui suivait il s’arrêta, et se baissant, le visage tourné vers le mur, comme pour remettre sa boucle ou sa jarretière, il saisit rapidement son crayon et traça à la hâte quelques mots sur un chiffon de papier placé sous sa main, dans son bonnet carré rouge ; il se releva et continua son chemin.

En rentrant chez lui, ses gens formaient une baie, il y gliss-a, sans qu’on s’en aperçût, ce chiffon dans la main d’un valet de chambre de confiance, qui l’attendait sur la porte de son appartement. Le laquais courut à Paris, et tomba évanoui en arrivant au Palais-Cardinal, tandis que son cheval crevait à l’écurie. Revenu à lui, il raconta que son maître était arrêté, et remit à son destinataire le billet, crayonné en hâte, où le prélat donnait l’ordre de détruire toute la correspondance qui était de nature à le compromettre.

Le cardinal partit, sur les trois heures, de Versailles pour Paris, dans son propre carrosse, accompagné du comte d’Argout; sous-aide major des

(T) Mémoires pour servir à l’histoire des événements de la fin du XVIIIe siècle, depuis 1760 jusqu'en 1806-1810, par un contemporain impartial, feu M. l’abbé Georgel, publiés par M. Georgel, avocat au Parlement de Nancy, etc., t. il (1817),

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