MADAME ROLAND
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gardes du corps, chargé de sa surveillance, et qui ne devait pas le perdre de vue jusqu’à l’arrivée du ministre delà Cour et du lieutenant de police, qu’on attendait pour mettre les scellés sur les papiers. Cette opération effectuée, le cardinal fut autorisé à recevoir sa famille et à s’entretenir avec sa nombreuse parenté.
Ce ne fut qu’à 11 heures et demie du soir que le comte d’Argout lui montra l’ordre du roi, prescrivant de le conduire ce soir-là même à la Bastille.
A minuit, le comte de Launay venait chercher Son Eminence, pour la conduire à la forteresse dont la garde lui était confiée. Après avoir monté, au grand trot des chevaux, la rue Saint- Antoine, le carrosse s’arrêtait devant le château fort qui servait de prison d’Etat; les ponts-levis franchis, la portière s’ouvrait et il en descendit « un homme au teint vif, au front dégarni, aux cheveux gris, et d’une taille avantageuse (1) » : c’était le cardinal-prince de Piohan. Il était en « petite redingote grise ». Le gouverneur de la Bastille le reçut avec les marques du plus profond respect et le conduisit lui-même à l’appartement qui lui était affecté.
Comment allait se trouver de ce régime de cap-
(1) Ce signalement est extrait du mémoire pour le sieur Bette d’Elienville, ancien chirurgien sous-aide major des hôpitaux militaires, et qu’a reproduit en partie II. Fleischmann, les Pamphlets libertins contre Marie-Antoinette : les pamphlets de l’Affaire du Collier, Paris, s. d.
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tivité (1) ce quinquagénaire, jusqu’alors habitué à une existence plus que confortable, fastueuse? Il ne faut pas oublier qu’il appartient à cette noble famille de Rohan dont plusieurs membres ont joué un rôle dans l’histoire de la monarchie : c’est pour une Rohan que s’est allumée la passion sénile du Vert-Galant ; la princesse de Soubise, qui fut la maîtresse du Grand-Roi, était une Rohan. Son fils, le cardinal, brillait, selon l’expression de Saint-Simon, « comme l’enfant de l’amour ». Il prenait des bains de lait, pour entretenir la souplesse de sa peau ; sa mère, pour conserver la blancheur et la pureté de son teint, se contentait de poulardes bouillies. Le président de Rrosses, parlant du sang des Borghèse, écrivait : « leur sang est beau ainsi que celui des Rohan parmi nous (2) ». La beauté des Rohan était passée en proverbe, aussi bien que la parfaite courtoisie de leurs manières et leur exquise politesse.
Pour un prévenu de marque comme l’était le cardinal de Rohan, les règlements étaient à peu près
(1) Le régime était, au début, très supportable. « Une somme de 120 francs par jour fut affectée à son entretien... Sa table était servie princièrement. Il voyait toutes les personnes qu’il désirait : sa famille, ses secrétaires, ses conseils... Il lui arriva de donner dans sa prison un festin de vingt couverts, où l’on ouvrit des huîtres et fit mousser le champagne » (Fr. Funck- Brentano, l’Affaire du Collier, Paris, 1901, p. 249). Mais, à partir du 15 décembre, il fut soumis au régime ordinaire des détenus; aussi son humeur et sa santé ne tardèrent-elles pas à s'altérer.
(2) Munier-Jolvin, op. cit., 25.
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lettre morte. Avant de procéder à son installation définitive, le lieutenant du Roi, M. le chevalier de Saint- Sauveur, lui céda son appartement, afin de laisser le temps de se procurer le mobilier nécessaire à cette installation. Le 17 août, à une heure du matin, deux valets de chambre du cardinal arrivaient avec des paquets; ils couchèrent, chacun, dans un cabinet de l’appartement et furent enfermés, ainsi que leur maître, sous-clefs (1). A huit heures du matin, le baron de Breteuil et M. de Crosne passaient une demi-heure dans la chambre du détenu.
Le lendemain, le prince de Condé était admis à visiter l’illustre détenu, le gouverneur étant présent à la visite. L’usage voulait que les princes du sang restassent dans leur voiture, et qu’on leur amenât le prisonnier qu’ils venaient voir ; mais le prince de Condé ne s’était réclamé que de sa qualité de parent, et c’est à ce titre qu’il fut reçu avec d’autres membres de la famille. Dans le courant de cette même journée se présentait le sieur Traverse, le chirurgien du Cardinal ; Portai semble n’avoir été appelé que plus tard.
Dès que le cardinal éprouva les premières atteintes de son mal, il eut recours, avant de voir aucun médecin, aux poudres de Cagliostro, que le nécromant lui avait remises, pendant qu’il l’hébergeait dans son palais de Saverne, et qu’ils recherchaient, de con-
(1) Nouvelle Revue, novembre-décembre 1880.
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serve, la pierre philosophale. Le cardinal portait toujours sur lui cette bienfaisante panacée. Le remède ne lui ayant pas' réussi, il consentit, sur les instances des siens (1), à faire appel aux lumières de Portai. Ce praticien le vit tantôt seul, tantôt avec son confrère Traverse (2).
Nous avons eu jadis la bonne fortune de retrouver dans les Observations sur la nature et le traitement des maladies du foie , de Portai, les détails les plus circonstanciés sur la maladie du cardinal ; nous publions, ci-dessous, ce document curieux :
Observation. — Le cardinal de llohan, conduit à la Bastille le 45 août 1788, jouissant de la meilleure santé, y éprouva vers le sixième mois dosa détention des coliques fréquentes, pendant lesquelles il lui survenait un gonflement dans le ventre très considérable, qui cessait subitement et recommençait quelquefois de même sans aucune espèce d’évacuation. Le teint prenait une couleur jaune, et les urines devenaient rouges et épaisses de temps en temps avant l’arrivée de la colique : le nia¬
it) Cf. Gazette de Leyde, 13 septembre 1785, n° 09, cité par te docteur Marc Haven, Cagliostro , Paris, Darbon, éditeur.
(2) Traverse (ou Travers) était un ami personnel du Cardinal, mais il y avait un chirurgien officiel de la Bastille. Les médecins, « en cachette, faisaient la petite poste... le prisonnier leur écrivait de courts billets, qui passaient sous les yeux des officiers de la Bastille; les médecins les remettaient à M” Target (l’avocat du prisonnier), et celui-ci, à la chaleur du feu, faisait apparaître l’encre sympathique. » Fukck-Brentano, <op. cit., 273.
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lade se plaignait d’une douleur dans la région épigastrique sous le bréchet, douleur qu’on aurait purapporter au lobe horizontal du foie, et qui se faisait ressentir à plusieurs récidives ; il avait un dégoût constant pour les alimens ; des nausées fréquentes, la fièvre survint et eut plusieurs paroxysmes irréguliers. M. le cardinal maigrit considérablement : les bains, les boissons émollientes, les potions légèrement calmantes produisirent quelque soulagement; mais les accidents revenaient de temps et temps, et quelquefois lorsque son moral était le plus tourmenté par les suites de sa malheureuse affaire:
Persuadé que le défaut de mouvement pouvait bien concourir à la stagnation de la bile dans le foie, et donner lieu à la colique hépatique comme on l’a fréquemment observé dans quelques personnes, je demandai que M. le cardinal de Rohan pût, tous les jours, quand le temps le permettait, faire quelques tours de promenade dans le jardin de la Bastille, et qu’il pût monter et descendre diverses fois sur la plate-forme de la tour, afin que, de quelque manière que ce fût, il put faire un peu d’exercice, en même temps qu’il suivrait le traitement prescrit, qui consistait à prendre tous les matins un bain d’eau seulement dégourdie, et à boire quelques tasses de tisane émolliente et un peu rafraîchissante, avec une infusion légère de feuilles d’oranger et de fleurs de Gallium luteiim, et quelques gouttes de liqueur anodine d’Hoffmann, etc., et autres remèdes de ce genre, auxquels je réunis des pilules d’assa fœticla et d’extrait de pissenlit. Mon ordonnance fut exactement suivie, et dans une vingtaine de jours il n’y eut plus de coliques; le malade eut un meilleur appétit, mangeant davantage et
digérant mieux; son teint perdit la couleur jaune qu’il avait prise; les yeux reprirent leur vivacité naturelle, le malade rendit parles selles beaucoup de matières jaunâtres et concrètes, que je regardai comme de vrais calculs biliaires: sa santé, après de pareilles évacuations, fut dans le meilleur état.
M. le cardinal passa plusieurs mois encore à la Bastille sans éprouver la moindre colique et le moindre dérangement dans ses digestions. Cependant, sur la fin de sa détention, il éprouva des douleurs dans les membres et dans les articulations, que nous crûmes devoir regarder comme rhumatismales goutteuses, et ce fut pendant et encore après ces douleurs que survinrent de nouvelles coliques plus vives encore que les précédentes et avec des symptômes différents : il n’y avait aucun changement dans la couleur à la peau.
Bien loin d’avoir du dégoût pour les alimens il les appétait, et cependant il avait parfois des envies de vomir, même des vomissements; la région épigastrique étai t plus souple qu’elle ne bavai t é té dans les coliques précédentes ; l’hypocondre droit ne paraissait pas engorgé; les urines étaient rares, claires, mais tantôt abondantes et quelquefois supprimées, les selles bien colorées ; il y avait dans quelques installa de la rétraction dans le cordon spermatique droit: tousces symptômes me firent prononcer que la colique n’était pas de la nature de celles que le malade avait déjà eues, et qu’elle était néphrétique : mais ce qui justifia mon opinion, c’est que M. le cardinal finit par rendre diverses petites pierres par les voies urinaires, et qu’on observa ensuite pendant longtemps un dépôt sablonneux dans ses urines; ainsi, les coliques hépatiques, les douleurs arthritiques et rhu~
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matismales, et ensuite les coliques néphrétiques se succédèrent, ce qu’il n’est pasd’ailleurs rare d’observer (1).
Ces coliques furent souvent calmées par les bains, les boissons relâchantes, adoucissantes, émulsionnées, etc., les potions légèrement calmantes avec les eaux distillées et appropriées, les gouttes anodines d’Hoffmann, de Sydenham, six, dix, douze gouttes de teinture de Séguin.
Le cardinal étant sorti de la Bastille après le jugement de son procès, lit un long usage des pilules savonneuses avec l’assa fœtida, les poudres de chausse-trappe, de cloportes, de pareira-brava, etc., il usa des infusions de turquette, de doradille d’Espagne, de diverses eaux minérales gazeuses; enfin, il fit un grand usage d’une limonade légère avec les tamarins, et il fut ainsi radicalement guéri, après avoir cependant rendu par les selles plusieurs fois de véritables calculs biliaires, et par les urines des graviers rouges et des substances sablonneuses qui provenaient vraisemblablement des reins.
J’ai vu M. le cardinal de Rohan, trois ans après sa sortie de la Bastille, jouissant de la meilleure santé : il continuait cependant, quoique guéri, de boire, tous les matins, deux verres d'une infusion de tamarin, qui lui tenait le ventre libre et facilitait le cours des urines.
Divers faits ont prouvé que des malades atteints de coliques biliaires, réunies aux calculs urinaires, avaient été heureusement traités par le même remède, mais ce-
(1) On a souvent trouvé des calculs biliaires dans les canaux excréteurs de la bile et dans la vésicule du foie, dans des sujets chez lesquels il y avait des pierres dans les voies urinaires, quelquefois des concrétions topbacées dans les articulations ou dans les interstices des tendons et des ligaments par cause arthritique. ( Note de Portai.)
pendant pas avec le même succès aussi assuré pour les calculs urinaires que pour les calculs biliaires : des personnes ont guéri des premiers sans retour et sans autres accidens; au lieu que celles qui ont des calculs urinaires en rendent plus souvent de plus ou moins gros, à moins qu’ils ne fînissentpar avoirquelque pierre dans la vessie, ou quelquefois dans les reins.
Cette guérison du cardinal fit grand bruit, et les chansonniers se mirent de la partie. Dès le mois de janvier 1786, circulait une chanson, dont voici les principaux couplets :
L’intrigant médecin Portai
Nous a rendu le cardinal ;
Il l’a bourré de quinquina Alléluia !
Oliva (1) dit qu’il est dindon,
La Motte (2) dit qu’il est fripon,
(1) La fdle Oliva est cette « barboteuse des rues », comme l'appelait Marie-Antoinette, qui avait tenu le rôle de la reine, dont elle était le sosie, à s'y méprendre, parait-il, dans la fameuse scène du bosquet, où elle tendit une rose au cardinal et lui permit de baiser le bas de sa robe. La fille Oliva fut enfermée à la Bastille, où elle accoucha.
(2) La femme Lamotte, qui avait machiné toute l’Affaire du Collier, fut condamnée à la marque et à être enfermée à la Salpêtrière (a), d’où elle s’évada, on ne sait grâce à quelles complicités. Elle alla retrouver son mari à Londres, où elle écrivit d’ignobles pamphlets contre la Reine, sous le prétexte de Mémoires justificatifs. C’est là, comme l’écrit judicieusement
(a) Lorsque Mme de Lamotte fut emmenée à la Salpêtrière, on commença par lui retirer ses boucles d’oreilles en or. Le docteur Louis, secrétaire de l’Académie de chirurgie, qui se trouvait là, sans doute pour son service à l’hôpital, offrit de les acheter 12 livres. Mais la femme Lamotte s’étant écriée : « Ce ne serait même pas le poids de l'or ! », Louis consentit à en donner 18 livres, et le marché fut conclu.