DOCTEUR VERDIER
Dès le mois de septembre 1773, Verdier inaugurait ses leçons à l’hôtel de Bezancourt, quai Saint-Bernard, deuxième porte cochère avant la rue de Seine-Saint- Victor. Cet hôtel, démoli en octobre 1837, devint, après la Révolution, la maison d’arrêt de la garde nationale, plus connue sous le nom d 'Hôtel des Haricots. Au mois d’avril 1776, Verdier transférait son pensionnat à l’hôtel de Magny, abandonné depuis 6 à 7 ans et qu’il loua moyennant la somme an nuelle de 3.600 1., portée à 4.000 en 1782.
Un médecin, un chirurgien, un apothicaire, un oculiste, un dentiste, un orthopédiste et uninoculaeur, étaient attachés à l’établissement, qui tenait à la fois de la maison de famille, delà maison de santé et du collège. C’était comme un externat, dont les olèves étaient envoyés aux cours des collèges universitaires. Il y avait, toutefois, des chambres particulières garnies au prix de 1.200 L, pension comprise. Desgenettes fut un de ces pensionnaires.
Les enfants arriérés ou idiots avaient des répétiteurs et des valets particuliers. Les difformes recevaient un traitement approprié. On y enseignait les humanités, la littérature, la philosophie. Il y avait un jardin botanique et un herbier, et des « planches et pièces anatomiques initiant les auditeurs aux mystères de l’économie animale ».
L’enseignement moral et religieux n’était pas négligé non plus que l’hygiène, la politesse et le savoir-vivre.
Il y avait,, en outre, un maître d’escrime, deux
maîtres nageurs et une école publique de natation.
Les élèves étaient rarement autorisés à découcher. Talma a conté, dans ses Mémoires , qu’il obtint cette faveur, à la suite d’une démarche de son oncle auprès de son maître de pension. Il en profita pour aller à la représentation du Théâtre-Français, où se révéla sa naissante vocation.
Sans exagérer l’importance du rôle de Verdier en matière de pédagogie, on lui doit un certain nombre d’innovations, notamment l’inspection médicale des enfants, le développement parallèle de la culture physique et de la culture intellectuelle, le traitement des anormaux, etc. Gomme éducateur, il mérite donc d’être compté au nombre des précurseurs (1).
On doit encore à Verdier un recueil de Mémoires sur la perfectibilité cle V homme par les agents physiques et moraux^ Paris, 1771 etl772,3v. in-12), dont Desgenettes (2), bon juge en la matière, fait
(1) Le docteur Verdier s’est fait connaître par les ouvrages suivants : 1° Essai sur ta jurisprudence de la médecine en France , ou Abrégé historique' et juridique des établissements, règlements, police, devoks, fonctions'lrécompenses, honneurs, droits et privilèges des trois corps de médecine, avec les devoirs, fonctions et autorité des juges à leur égard, Alençon, 1762, in-12 ; 2° la Jurisprudence de la médecine en France , Alençon, 1763, 2 vol. in-12; la Jurisprudence particulière de la chirurgie en France, Alençon, 1764, 2 vol. in-12. La même année, il voulut publier un quatrième ouvrage, complément des précédents : la Jurisprudence particulière de la médecine et de la pharmacie, mais la censure s’opposa, dit-on, à cette publication, le gouvernement s’occupant de la même question et se réservant de la traiter exclusivement.
(2 ) Souvenirs de la fin du xvme siècle et du commencement duxi\% t.1,61.
cet éloge: « Ce travail, avantageusement accueilli du public, obtint le suffrage des encyclopédistes, trouva des approbateurs et des mécènes dans la haute magistrature et même dans le clergé. » M. Verdier avait placé, en tête de son recueil, ce passage de la Méthode de Descartes :
L’esprit dépend tellement du tempérament et de la disposition des organes du corps, que s’il y a des moyens de rendre les hommes plus sages et plus spirituels qu’ils ne l’ont été jusqu’à ce jour, je crois que c’est dans la médecine qu’il faut les chercher.
Mais nous l’avons dit, Verdier s’est fait surtout connaître comme médecin pédagogue. Il avait des méthodes d’enseignement qui lui étaient propres (1).
La pension Verdier jouit d’une certaine vogue, si nous en croyons le célèbre Desgenettes, qui lui a consacré plusieurs pages de ses curieux Souvenirs .
Le prix de la pension s’élevait, indépendamment des leçons particulières, à 750 francs, — ce qui représentait une somme à cette époque. « Depuis l’âge de 6 à 7 ans, jusqu’à 15 ou 18, on y compta au delà de 50 élèves, bien logés, nourris, vêtus, soignés,
(1) Il les a exposées dans des écrits, dont nous ne donnerons que les titres : recueil contenant un nouveau tableau d’éducation physique (Paris, 1774, in-12), et surtout Cours d’éducation à l'usage des élèves destinés aux premières professions et aux grands emplois de l’Etat, contenant les plans d’éducation littéraire , physique, morale et chrétienne de l’enfance, de l’adolescence et de la première jeunesse, le plan encyclopédique des éludes et des règlements généraux d’éducation ; Paris, 1777, in-12.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
ayant de bons répétiteurs pour seconder l’instituteur dans ses leçons ; et, enfin, d’excellents artistes pour maîtres de quelques arts spéciaux, d’utilité ou d’agrément. »
Ici, ouvrons une parenthèse. Parmi ces maîtres, il y eut un certain Glavel d’ilaurimonts, né à Cahors, en Quercy, le 23 septembre 1755, et qui enseignait^ à la pension Verdier, la physique et le grec, ainsi que la musique et le blason, à des jeunes gens dont quelques-uns devaient se faire un nom plus tard : Desgenettes, Ducos, Cousin d’Avallon, Baculard d’Arnaud (1), etc.
Des femmes — nous reprenons le texte de notre informateur — dirigées par Mme Verdier, remplaçaient, près des enfants, les soins maternels, et ils étaient, en effet, traités comme le fils unique de l’institution (Jean-François Verdier-Heurtin, qui devint à son tour docteur-médecin et mourut en 1824, quatre ans après son père).
Si nous nous en rapportons à un contemporain (2), une quinzaine, au moins, de noms portés par les premières familles de France, amenaient journellement chez M. Verdier la cour et la ville... bientôt tout Paris connut cet établissement. Les promeneurs du Jardin du Roi... s’arrêtaient pour l’admirer. Les hommes de rivière et des chantiers (entendez les
(1) Cf. Virgile Josz, Clavel d’Haurimonls, un ancêtre des poètes montmartrois. Paris, 1911.
(2) Desgenettes, loc. cit.
mariniers et les ouvriers), ainsi que les blanchisseuses du faubourg Saint-Victor, désignaient la pension sous le nom de Mens sana , à cause de l’inscription placée sur la porte principale : Mens sana in corpore sano ... ce qui exprimait le but que l’institution cherchait à atteindre.
D’Alembert, Diderot, Court de Gebelin protégeaient rétablissement. Un grand nombre de savants, de littérateurs et d’artistes distingués le visitèrent.
Ces succès ne manquèrent pas de susciter bien des jaloux à Verdier, que l’Université avait, à ses débuts, très froidement accueilli, et qui fut cité devant le tribunal de la Faculté des Arts, pour avoir à y répondre de ses innovations en matière d’enseignement. L’inculpé en appela au tribunal de l’opinion et à l’autorité du Parlement (1).
Un arrêt allait donner gain de cause à Verdier, lorsque, par voie de conciliation, il entra sous le régime de l’Université, comme maître ès arts et de pension.
Sans rien abandonner de ses méthodes, il fit suivre, à quelques-uns de ses élèves, des cours dans les collèges de plein exercice, envoyantes autres soit aux leçons de physique de Brisson, au collège de
(1) Son mémoire justificatif est intitulé : Mémoire à consulter et Consultation sur les fonctions et les droits respectifs des trois classes d’instituteurs, établis en France pour les trois ordres de l’État, Paris, 1779, in-12.
Navarre; soit au collège de France, où professaient les célébrités en tous genres, tels que l’astronome Lalande, les docteurs-régents Bosquillon et Raulin, le chimiste d’Arcet et le fameux poète Delille.
L’institution Verdier disparut en 1787, par suite des agrandissements du Jardin du Roi. Cette expropriation avait été obtenue par l’influence de Buffon. On avait bien accordé une indemnité au maître de pension, mais on s’était borné, pour l’estimer, à la valeur du terrain et de l’hôtel. Verdier plaida contre les héritiers de Buffon, notamment contre Mme VveLeclerc-Buffon, puis contre Leclerc-Buffon fils. Il mit en cause également l’agent du Trésor public pour la nation, ainsi que Rœderer, ci-devant procureur-syndic de l’ancien département de Paris, intervenant « pour prendre le fait et cause de Leclerc-Buffon (1) ».
(1) On trouve tous les détails de cette procédure dans des libelles dont la plupart proviennent de la bibliothèque de feu le docteur Hamy (a). Nous en avonslu aussi, jadis, à Carnavalet, dont la bibliothèque, qui faisait alors corps avec le Musée, a été, depuis, transportée à Lepeletier-Saint-Fargeau.
(a) Voici les titres de ces opuscules, tels que nous les avons relevés dans la Bibliographie du Jardin des Plantes, de Denise : Mémoire pour le citoyen Verdier , médecin, directeur d'une maison d'éducation, contre- Mme veuve Leclerc-Buffon et contre l'agent du Trésor public (Paris), lmp. Demonville (s. d.). In-4°, p. (Bib. de M. le docteur Hamy). Jugements pour Verdier, médecin, ci-devant locataire de la maison Magny, et pour les ci-devant propriétaires vendeurs de la dite maison, contre Leclerc-Buffon fils, seul héritier de Leclerc-Buffon , avant intendant du Jardin des Plantes de Paris, acquéreur de la dite maison; la veuve de celui-ci donataire de tous ses biens ; l'agent du Trésor public pour la nation ; et Boeder, ci-devant procureur syndic de l'ancien département de Paris, intervenant pour prendre le fait et cause de Leclerc-Buffon (Paris), Imprimerie de Demonville, an. VII, in-4°, 8 p. Bibl. de M. le docteur Hamy.