MADAME ELISABETH
Verdier dut déménager en hâte, il alla s’installer rue de Charonne, à l’hotel Chabanais. Son procès avec l’administration du Jardin du Roi l’avait ruiné, «Je ne laisserai rien à mon fils, disait-il à Dcsgenettes, qu’une imprimerie et des manuscrits, pour faire au moins quarante volumes... » C’était, en effet, un infatigable paperassier ; disons, pour ne pas offenser sa mémoire, un très fécond polv graphe.
Parmi ses écrits, il en est qui méritent mieux que le dédain ou l’oubli. L’hygiène et la police médicale avaient retenu particulièrement son attention. Il était d’avis que « l’on préviendrait bien des maladies, si l’on inspectait avec des yeux plus éclairés les marchés et les boutiques des regrattiers, grainiers, fruitiers, etc. ».
Dès 1787, Verdier demandait ce qu’à peine on vient de codifier : la surveillance des fraudes sur les boissons, la surveillance des laitiers, et celle des eaux potables. Il réclamait, en plus, une subordination légale des cuisiniers d’établissements publics aux médecins ; et il adjurait l’Assemblée Nationale d’assurer la collaboration du corps médical aux lois sur la santé publique et l’alimentation rationnelle (1).
Lorsque survint la Révolution, le docteur Verdier fut un des premiers à se lancer dans le mouvement et à applaudir à l’ordre de choses nouveau. Il fut un des rédacteurs de l’adresse de la section du Jardin
(1) P. Delaijnay, Vieux Médecins Sarthois, 2' série (Mamers et le Mans, 1912), 229.
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des Plantes, demandant la déchéance du roi (3 août 1792). Cette section l’envoya siéger dans la municipalité parisienne, le 10 août : à ce titre, il fut désigné comme l’un des commissaires chargés de la garde et de la surveillance de la famille royale renfermée au Temple, et l’un des rapporteurs de la comptabilité de cette prison. En cette qualité, il fut chargé de veiller à l’approvisionnement de la table de Louis XYI, de Marie- Antoinette, de madame Elisabeth, du Dauphin et de la jeune Madame
Ces fonctions procurèrent à Verdier l’occasion d’avoir, avec le souverain détrôné, de fréquentes conversations ; en voici une qui a été rapportée par le mémorialiste que nous avons déjà mis à contribution.
Le dialogue entre le monarque et le médecin paraît fidèlement restitué :
Louis XVI. — N’étiez-vous pas, Monsieur, maître de pension ?
M. Verdier. — Oui, positivement.
Louis XVI. — lié bien ! j’ai connu votre établissement, dont on m’a très souvent parlé. Vous aviez chez vous un Talaru, fils unique du vicomte; un Damas, un Puységur, un f ils du comte Langeron ; un Laroche- Aymon, et autres enfants dont les familles étaient à la cour.
— Oui, j’avais tout ce monde-là chez moi, et ma pension était l’une des plus florissantes de Paris et même la première dans son genre. La tyrannie de Buffon et sa
cupidité m’ont tout enlevé et plongé dans la détresse.
— Expliquez-moi donc comment.
— Rien n’est plus facile. Sous prétexte de grandes améliorations, et d’étendre jusqu’à la rive gauche le Jardin des Plantes, votre intendant a fait passer des marchés coûteux pour vous, lucratifs pour lui; il m’a expulsé de vive force de l’hôtel de Magni ( sic ), et jeté sur le pavé.
— Mais il y aura eu un jugement, on aura suivi les formes voulues ?
— Les jugements et les formalités, tout cela était dérisoire du fort au faible, avant l’inévitable Révolution dont vous êtes la victime.
— Je crois, Monsieur, que c’est calomnier la mémoire du comte de Buffon, que de l’accuser de dilapidations. J’ai examiné fort attentivement sa gestion, et trouvé qu’elle était fort eh règle. La satisfaction que j’en ai éprouvée est même l’un des motifs qui m’ont engagé à faire élever, de son vivant, une statue à ce grand écrivain, qui a très bien administré le mien et le sien, diton, ce que je n’ai pu trouver mal.
— Le sien, oui ; mais le vôtre, non : voilà comme on a toujours su vous tromper.
— Pas aussi souvent, Monsieur, que vous paraissez le croire ; j’ai donné aux affaires une attention sérieuse ; et quelque jour, on me rendra cette justice que l’on me refuse à présent (1).
Verdier contait plus tard les entretiens qu’il avait eus avec Marie- Antoinette, et il convenait qu’il
(1) Souvenirs de R. D. G. (Roger des Genettes), t. II, passim.
n’avait pas toujours observé avec la reine le respect et les bienséances dues à son infortune.
Lorsque Mme Elisabeth tomba malade, l’un des municipaux, qui était, comme Verdier lui-même, docteur en médecine, et en plus professeur d’obstétrique à la Faculté, un certain Leclerc, fut dénoncé au Conseil du Temple pour avoir donné en secret à la prisonnière une consultation et des médicaments. Verdier fut chargé d’aller reprendre, chez la princesse, les drogues illicites (1). Leclerc fut réprimandé et Verdier prit la détermination de faire venir au Temple les officiers de santé que réclameraient les captifs ; sur leur désir, on fit appeler Brunyer, ci-devant médecin des Enfants de France, et Lemonnier, qui avait depuis longtemps la confiance de Louis XVI.
De par ses fonctions, Verdier avait le droit de pénétrer partout au Temple, mais il était plus spécialement chargé, comme nous l’avons indiqué plus haut, de la vie matérielle de la famille royale dans la célèbre prison.
I. — Les dépenses de bouche et d’entretien DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE, EN 1792.
Nous avons feuilleté naguère, à Carnavalet, un manuscrit d’une lecture des plus attachantes, dont le docteur Verdier est l’auteur, et que notre toujours
(1) P. Delaunay, op. cit., 163.
regretté ami, Lucien Faucou, nous avait signalé.
Il est intitulé : Tableau historique de la famille royale au Temple depuis le 10 août 1192, il a été, depuis, mais en partie seulement publié par M. le marquis de Beaucourt (1).
Avant cette publication, le rapport de Verdier aurait été reproduit dans la collection des Mémoires de Berville et Barrière et aux Eclaircissements du Journal de Cléry, paru dans le même recueil.
À toute éventualité, nous allons donner une analyse du document (2), d’après la copie que nous en avons fait prendre (3) il y a quelque trente ans !
C’est dans le but de contrôler les récits qu’on a faits de la captivité de la famille royale et qui, d’après lui, sont tous « erronés et mensongers », que Verdier a entrepris d’écrire. Il n’excepte que les Mémoires du valet de chambre Cléry, dont il confirme, d’ailleurs, la véracité sur bien des points. Mais « Cléry ne pouvait voir ce qui se passait dans les appartements du Roi ». Verdier avait été, en outre, « spectateur de beaucoup d’événements qui se
(1) Captivité et derniers moments de Louis XVI (Paris, Brard et fils, 1892).
(2) M. G. Maugras n’a publié, dans la Revue bleue, sous le titre de : Trois mois à la Tour du Temple, que quelques extraits du rapport de Verdier, négligeant beaucoup de détails et non des moins pittoresques. Bûchez et Roux auraient reproduit, un des rapports de Verdier dans leur Histoire parlementaire de la Révolution. Nous confessons que nous n’avons pas eu le loisir de le vérifier.
(3) Ms. de Carnavalet, 29.720.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
passaient dans les autres lieux du Temple, puisque sa carte était une « clef » qui les lui ouvrait tous » .
Nous négligeons ce qu’il dit de la journée du 10 août, sur laquelle il n’apporte aucune précision nouvelle.
On sait comment l’Assemblée suspendit d’abord le Roi de ses fonctions, puis décida qu’il serait confié, ainsi que la Reine, le Dauphin et Mme Elisabeth, à la Commune de Paris ; lesquels furent ensuite enfermés dans la Tour du Temple, jusqu’à ce que l’on eût définitivement statué sur leur sort.
Le 13 août, les membres de la famille royale franchissaient les portes de la prison d’où la plupart d’entre eux ne devaient sortir que pour aller à la mort.
Louis XVI avait été autorisé à emmener avec lui son valet de chambre, M. de Chamilly, et M. Hüe, huissier de la chambre, qui devait servir le Dauphin. La princesse de ' Lamballe, la marquise de Tourzel et sa fille accompagnaient la reine, ainsi que quatre femmes de chambre.
Au bout de quelques jours, les prisonniers se trouvaient réduits au nombre de cinq : le roi, la reine, le dauphin, sa sœur et Mme Elisabeth. On n’avait maintenu auprès des captifs que deux serviteurs : Cléry, valet de chambre du dauphin jusqu’à la journée du 10 août, et Hüe ; mais Hüe ayant été incarcéré à son tour, tandis que Mme de Tourzel, sa fille et Mme de Lamballe étaient envoyées à la Force, le service fut fait par Clcry seul, assisté du ménage Tison,
H FAMILLE ROyALE AU TEMPLE
sur la fidélité et le loyalisme duquel la Commune savait pouvoir compter.
En remettant la famille royale entre les mains de la Commune, l’Assemblée législative avait fixé à 500.000 livres la somme allouée aux prisonniers pour leurs dépenses, durant deux mois (1).
Avant d’aborder le chapitre des « dépenses faites à la cuisine et à l’office, pour la subsistance de Louis Capet et de sa famille, depuis le 13 août jusqu’au 31 octobre de l’an 1792 », on sera peut-être aise de connaître les instructions qu’avait reçues Verdier, lorsqu’il fut envoyé au Temple pour y faire ses premières 48 heures de garde.
11 lui était enjoint de ne pas perdre un moment de vue les personnages qu’il était chargé de garder ; de conserver toujours le chapeau sur la tête ; de s’asseoir quand il le jugerait à propos ; de ne parler aux prisonniers que pour répondre à leurs demandes ; de ne leur rien apprendre de tout ce qui se passait au dehors ; et de ne leur donner que le titre de Monsieur et de Madame ; mais il lui était recommandé de leur parler honnêtement et de ne rien leur dire qui pût les offenser ou les inquiéter.
Lorsque Verdier fut introduit, « quelques heures après souper », dans l’antichambre du roi, celui-ci « dormait et ronflait fortement ». Le municipal-médecin passa doucement, dit-il, dans un petit cabinet,
(1) Trois mois au Temple pendant la captivité de Louis XVI, par M. G. Maugras (Revue bleue, 30 avril 1892).
puis dans une tourelle. Il vit « sur une table une douzaine de livres », qui constituaient toute la biblio tbèque du royal captif. « Tous les jours, le roi, levé et habillé, sortait de sa chambre, allait dans ce cabi net, s’y mettait en prière et faisait ensuite de longues lectures. »
« A neuf 'heures, la Reine, ses enfants et Mme Elisabeth arrivaient dans la chambre du roi ; ils l’embrassaient et conversaient bien affectueusement. On leur servait ensuite un ample déjeuner, qui consistait en café, chocolat, fruits et laitages. Après le déjeuner, iis s’occupaient tous : le roi, à donner des leçons de géographie à son fils ; la reine, à faire une
dictée à sa fille ; et de plus, avec elle et Mme Elisabeth, aux soins du petit ménage, comme une bonne mère de famille bourgeoise. »
Pour nourrir les cinq personnes que comptait la famille royale prisonnière au Temple, et sans doute les serviteurs que nous avons nommés, il n’y avait pas moins de treize officiers de la bouche et du gobelet, savoir : un chef de cuisine, un rôtisseur, un pâtissier, un garçon de cuisine, un laveur, un tournebroches : un chef, un aide et un garçon d’office ; un garde de l’argenterie et trois garçons servants.
Chaque matin, le chef du gobelet faisait servir, pour le déjeuner « sept tasses de café, six tasses de chocolat ; une cafetière de café chaud, une de café froid ; une cafetière de lait chaud, une carafe de lait froid; une carafe d’eau d’orge et une carafe de
limonade ; trois pains de beurre ; une assiette de fruits ; six pains à café, trois pains de table, un sucrier de sucre en poudre, un sucrier de sucre cassé et une salière ». II. est juste, comme nous venons de le dire, d’insister sur ce point que la cuisine et l’office faisaient vivre, outre les cinq membres de la famille royale, les trois valets qui les servaient à la Tour, et les treize officiers de bouche que nous avons énumérés, soit au total 21 personnes.
« A dîner, le chef de cuisine fait servir trois potages et deux services, consistant, les jours gras, en quatre entrées, deux plats de rôts, chacun de trois pièces et quatre entremets. Les jours maigres, quatre entrées maigres, trois à quatre grasses; deux rôts et quatre à cinq entremets. »
Le chef de gobelet ajoutait une assiette de fours, trois compotes, trois assiettes de fruits, trois pains de beurre, deux sucriers et un huilier, une bouteille de vin de Champagne, un petit carafon de vin de Bordeaux, un carafon de vin de Malvoisie, de Madère, sept pains de table, un pot de crème, quatre tasses de café : et pour ceux qui dinent ensuite de la desserte, un pain de deux livres et deux bouteilles de vin de table.
« Le souper consiste en trois potages et deux services, fournis par le chef de cuisine, et qui se composent les jours gras, de (1) deux entrées, deux rôts
(1) Le manuscrit porte : en.
et quatre à cinq entremets; et les jours maigres, de (1) quatre entrées maigres, deux à trois grasses, deux rots et quatre entremets. »
Il n’y avait que le café qu’on ne servait pas le soir.
Louis XVI observait scrupuleusement l’abstinence et le jeûne les jours prescrits par l’Eglise, mais ses convives ne suivaient pas son exemple.
Le roi buvait du vin, mais sobrement; les autres ne buvaient que de l’eau.
La desserte était abandonnée aux trois servants dans la tour ; le reste était reporté à la cuisine et à l’office, « avec quelques plats neufs, du pain et du vin particulier ».
Tous les ustensiles de la cuisine ci-devant royale étant sous scellés, on avait dû s’en procurer d’autres, ainsi que de la vaisselle. On en avait pris, pendant un certain temps, à loyer, ainsi que du linge de table, dont il avait été fourni et prêté pour 1.500 livres, jusqu’à ce qu’on eut pu le remplacer par le linge du Temple.
Dans la première période de la captivité, du 13 août au 8 septembre, « le boulanger a fourni pendant vingt-cinq jours pour dix francs de pain par jour, à raison de vingt sols la livre de pain mollet, et de quatre sols la livre de pain ordinaire ».
« Pendant ces mêmes vingt-cinq jours, le boucher a fourni environ cent livres de viandes par jour, à rai-
(1) Même observation que note précédente.
son de 13 sols la livre, c’est-à-dire un sol et dix-huit deniers de plus que le prix courant, pourfournir ce qu’il y a de meilleur dans la meilleure viande. »
Durant le même laps de temps, le charcutier a fourni 25 livres de lard par jour, à raison de 16 sols la livre ; la volaille compte pour 56 livres par jour ; le poisson de mer et d’eau douce pour 19 à 20.
Les potagers de Versailles fournissaient les fruits nécessaires ; le fruitier présente, néanmoins, un mémoire portant cette dépense à 30 livres par jour. « Le même fruitier a fourni, du 13 au 31 août, c’est-àdire pendant dix-neuf jours, pour 1 .000 livres de fruits, sur quoi il y aAmit 85 paniers de pêches, pour le prix de 425 livres. »
Nous relevons encore dans le manuscrit de Verdier que « la consommation journalière de beurre, œufs et laitage, a été, pendant les 27 premiers jours, à raison de 40 1. environ ».
Pour fournitures de sucre, café, chocolat, vinaigre et épicerie, le compte s’est élevé à 1.080 livres, soit 44 livres par jour,
228 bouteilles de champagne et de table ont été fournies par deux marchands de vin, « ce qui fait douze bouteilles et demie par jour ».
« Un porteur d’eau a fourni pour 4 1. d’eau par jour, à raison de deux sols la voie. » A la table royale, on consommait presque exclusivement de l’eau de Ville-d’Avray.
Il faudrait encore mentionner les fournitures de
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
bois, de charbon, de « bougies, ce qui a économisé la chandelle » ; enfin, quelques autres menues dé.
penses.
La dépense générale a été moins considérable pendant les dernières semaines de septembre : si le boulanger a continué de fournir la même quantité de pain, le boucher, le charcutier ont présenté une facture moins élevée. Si la volaille et le gibier ont peu diminué, c la dépense en poisson a été moindre de près de moitié ; celle du fruit a diminué de près de deux cinquièmes : et il n’a été consommé, dans tout le mois, que 86 paniers dépêchés, montant à 430 livres ».
Les fournitures de la crémière ont également diminué; de même que toutes les fournitures en géné rai à cette époque. Gela tient à ce qu’il y avait au Temple moins de bouches à nourrir en ce mois de septembre, et que les deux chefs de cuisine et d’offic e se sont appliqués à faire de strictes économies. ' .
Les dépenses de bouche ne sont pas les seules dont parle le mémoire de Verdier. Il y est aussi parlé du prix des vêtements, linge de corps et de lit, et autres effets.
Les marchands de toile, les tailleurs profitent de la situation pour majorer leurs mémoires. « On demande 24 livres pour chacune des paires de bas de soie fournies au cy-devant roi, et 33 livres pour ceux de la cy devant reine. » La livre de pou-