LADY HAMILTON EN BACCHANTE
UNE REINE NYMPHOMANE
s’essaya dès lors à ces poses plastiques, ces tableaux vivants dont elle sut, parla suite, tirer un merveilleux parti.
Nous la retrouvons ensuite demoiselle de magasin, dame de compagnie dans une maison assez louche ; nous passons sur ses nombreuses « relations », ses liaisons avec un sportsman, puis un baronnet, puis vingt autres seigneurs de moindre importance, et nous la reprenons au moment où elle vient d’entrer chez un certain docteur Graham, charlatan de grande allure, « un des imposteurs les plus vils de 1’hist.oire du charlatanisme », comme le définit un Anglais même, dans une revue de médecine britannique (1).
Quelques notes biographiques ne seront pas inutiles sur un personnage qui a joui, en Angleterre, d'une vogue presque égale à celle dont Mesmer et Gagliostro ont bénéficié dans notre pays.
James Graham, né à Edimbourg en 1745, avait étudié la médecine sous Monro l’ancien, Cullen et Black, mais on n’est pas sûr qu’il ait pris des grades. Il exerça quelques temps à Philadelphie, oïl il apprit des rudiments d’électricité, dont les expériences de Franklin avaient préparé l’avènement. Retourné en Europe, il mit à profit ces premières notions lorsqu’il fonda Royal Terrace Adelphi (2), à
(1) Cf. The British medical Journal , 21 octobre 1916.
(2) Plus tard, Graham déménagea et s’installa rue de Palmail, près du Palais du roi. L’entablement du portique d'entrée était orné de trois figures : Vénus, ayant à ses côtés Minerve
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Londres, ce qu’il nomma modestement le Temple cT Escalope
Avant d’expliquer en détail ce qu’était cet établissement d’un genre nouveau, donnons, d’après le Girondin Brissot (1), qui avait eu l’occasion de le voir à Londres, un croquis de ce singulier personnage, qu’il avait rencontré souvent chez le pythagoricien Pigott :
Graham avait une belle figure, une taille avantageuse, une contenance noble et majestueuse, des regards qui semblaient commander le respect, surtout lorsqu’il parlait ; il développait ses opinions avec une fougue qui s’accordait assez bien avec l’idée qu’il voulait donner de son système... Graham observait, avec le scrupule leplus rigoureux, l’abstinence de viande ordonnée par le réformateur de Grotone (Pythagore). C’était à ce régime, éprouvé et soutenu pendant douze ans, qu’il attribuait sa brillante santé... Graham était pauvre et
et Junon. Au-dessous, se lisaient les inscriptions suivantes : le Temple de la Santé, le Bonheur des Monarques, la Richesse des pauvres. Plus bas, une statue, dédiée à Esculape. Enfin, on lisait sur la porte : Nulle garde ne veille à cette porte, afin d'en laisser l’entrée an riche comme au pauvre. Cependant, malgré cette inscription, deux hommes de haute stature, revêtus d’une longue r )be et garnis d’une cuirasse sur laquelle était écrit : Temple de la Santé , veillaient à ne laisser rentrer aucune personne qu’elle n’ait payé dix livres. (Cf. Nouvelles instructives, bibliographiques, historiques, etc., de médecine, chirurgie, pharmacie, pour l’année 1780, par M. Retz, médecin ordinaire du roi, t. I, 178 et s.).
(1) Mémoires, éd. Cl. Perroud.
TJ i\ LJ R E l IN E N Y M P H O M A N E
presque toujours couvert de dettes. Ces dettes annonçaient un grand désordre dans ses affaires... Ll fut sou¬
vent mis en prison par ses créanciers. 11 donnait des cours, ce n’était pas pour son profit, ce n’était pas même pour vivre : quelques pommes de terre lui suffisaient, mais c’était pour l’aider à payer ceuv qui l’avaient fait
enfermer.
Pour compléter ce portrait moral, faisons connaître quelques autres particularités sur l’original thaumaturge.
11 utilisait tous les moyens pour entretenir la foi des dévots ; P antichambre du Temple était pleine de béquilles et autres accessoires d’invalides. Les gens qui venaient chercher la santé étaient accueillis par des airs tendres, joués par un orchestre invisible. La musique se répandait par des orifices, creusés dans les marches de l’escalier ; des parfums capiteux environnaient le visiteur de tous les côtés.
La mise en scène avait été soigneusement réglée. A suivre le récit d’un témoin, les visiteurs étaient reçus par deux laquais de plus de sept pieds de haut, revêtus de livrées étincelantes et coiffés de tricornes galonnés. Du bout de leurs longues cannes à pomme d’argent, ils maintenaient à distance le flot des badauds, massés sur le trottoir; puis, leur service terminé, ils se répandaient dans les rues de Londres, distribuant les prospectus les plus engageants. « Je me rappelle, poursuit le même témoin, les voitures accostant devant la porte de cette moderne
Paphos ; une foule de jeunes gandins faisaient la haie, s’efforçant de reconnaître les visiteurs qui pénétraient. Mais toutes les dames arrivaient là la figure recouverte d’un voile épais : on n’y allait qu’incognito (1). »
Les leçons ou les conférences du docteur avaient lieu dans un magnifique salon, décoré de guirlandes, d’ornements dorés et argentés, et de miroirs reflétant d’innombrables lumières. En présence d’un nombreux public, Graliam expliquait son système, en particulier son traitement contre la stérilité ; car, bien que n’ayant pas d’enfants, il se flattait d’avoir trouvé le remède à cette... infirmité. « Malgré qu’il 11e gaze en aucune manière les termes qui ont rapport à cette brandie de l’anatomie, les dames comme les hommes y accourent en foule et l’entendent sans scrupule (2). »
La musique précédait chaque lecture depuis cinq heures jusqu’à sept, heure à laquelle le docteur Graham se présentait en personne, revêtu de la robe doctorale et prenant un ton de circonstance. 4 l’instant, succédait au bruit des conversations le silence religieusement observé par toute l’assistance; ce silence n’était interrompu, à la fin de la lecture, que par une commotion électrique, communiquée à toute l’assemblée, à l’aide de conducteurs cachés sous les tapis qui recouvraient toutes les ban-
(lj A. Fa.UCHIER.-M AG :\A N , J OC. Cil. (2) Retz, loc. cil.
UNE, REINE NYMPHOMANE
quettes. Tandis que chacun observait son voisin, pour lire sur sa physionomie les impressions qu’il ressentait, apparaissait tout à coup une sorte de spectre ou esprit qui, paraissant sortir de dessous le plancher de la salle, remettait, sans prononcer une parole, au docteur une bouteille de liqueur, que celui-ci présentait à la compagnie et que remportait l’esprit en disparaissant.
A cette étrange apparition succédait, sous ]a figure de la déesse de la musique, une très belle femme qui, après avoir chanté quelques morceaux, s’éclipsait à son tour. Aucune des personnes présentes ne songeait à regretter les six livres qu’elle avait données en entrant.
Après avoir suivi de point en point les conseils du docteur, et pris du baume divin qu’il préparait et qu’il débitait moyennant une guinée la bouteille, les clients n’en étaient pas encore quittes avec le charlatan. Celui-ci tenait à leur disposition des bains de boue, et pour les encourager à en prendre, il s’v plongeait lui-même ; mais la merveille clés merveilles, de son établissement était le lit magnéto-électrique , « le premier et le seul qui ait jamais existé dans l’univers». Nous en avons découvert une très exacte description dans un ouvrage presque contemporain (1), nous nous empressons de transcrire dans le texte :
11 est dans une vaste et superbe pièce sur le devant.
(1) Retz, op. cil., 181 cl s.
S I est porté sur six piliers massifs et transparents, et couvert de drap de satin, pourpre ou bleu céleste, suides matelas dans le goût des lits de Perse. Dans la pièce voisine, est un cylindre qui sert de conducteur aux émanations du feu céleste et vivifiant, ainsi qu’aux parfums de l’Orient qui passent an travers des tubes de verre jusqu’à ce lit. Les draps sont parfumées des essences d’Arabie. Ce lit est rempli d’un feu céleste et électrique, qui est le résultat d’un mélange de vapeurs magnétiques si efficaces, qu’elles donnent aux nerfs toute leur vigueur. A cela se trouvent joints les sons mélodieux de la célestine, des flûtes douces, des voix agréables et du grand orgue. Rien de plus étonnant que l’énergie divine de ce lit, propre à faire cesser la stérilité dans les femmes, à les rendre mères, et à réintégrer l’homme âgé dans sa première vigueur.
Le docteur Voronoff connaît-il ce précurseur (1) ?
11 n’en coûtait que la bagatelle de cinquante livres sterling, pour participer aux joies divines que procurait le fameux lit, en permettant une conception immédiate ; le tout accompagné de musique (2).
(1) Disons, à la louange de Graham, qu’un des premiers, il a insisté sur la propreté corporelle, a préconisé l’air pur et recommandé de dormir les fenêtres ouvertes. De plus, il prêcha la tempérance à une époque où l’ivrognerie était de bon ton. Obligé de fuir Londres en 1782, il mourut en 1794, sans avoir atteint l’âge de 150 ans qu’il s’était promis de vivre, grâce à sa méthode de rajeunissement. Il n’avait, à sa mort, que 52 ans.
(2) On a repris, en ces dernières années, cette idée du lit musical, pour le traitement de l’insomnie ou d’un sommeil trop prolongé (Cf. un article du Journal du 5 septembre 1912).