‹ Dans les coulisses de l'histoireChapitre 27 sur 44 · II N E R E I N E N Y M P H O M A N E · texte numérisé non relu

II N E R E I N E N Y M P H O M A N E

Mme Vigae-Lebrun a conté, dans ses Souvenirs, qu’Emma Lyon figurait chez Graliam la déesse Hygie. Elle y apparaissait couverte seulement de voiles légers et dans les poses les plus suggestives. C’est là que le peintre Romneÿ, en quête de modèles, la découvrit et fut fasciné par le charme et la mobilité d’attitudes de la jeune fille. C’est ainsi qu’elle aurait passé de l’autel delà déesse de la santé à l’atelier du peintre, qui n’eut pas lieu de le regretter. Emma était lancée. Chez Romney fréquentait la haute société anglaise ; elle n’avait que l’embarras de choisir parmi ces fils de famille désœuvrés, êes lords plus ou moins blasés, heureux de s’afficher avec une nouvelle conquête. Romney ne fit pas moins de vingt-quatre portraits d’Emma Lyon, sans compter d’innombrables études, esquisses ou croquis. Laurence, Reynolds, Angelica Kauffmann, Mme Vigée-Lebrun, tous les sculpteurs, graveurs, modeleurs célébrèrent sa beauté et l’on peut dire que jamais femme au monde ne fut plus abondamment portraiturée.

Après avoir été la maîtresse de sir William Marmiton, Emma Lyon devint sa légitime épouse ; en cette qualité elle accompagna son mari, ambassadeur à Naples, et fut présentée à la reine Marie-Caroline, dont elle allait devenir l’amie « la plus intime ». Des historiens ont mis en doute la nature des relations qui ont uni les deux femmes. Leur correspondance. si pleine d’abandon qu’elle soit, ne laisse

DANS LES COULISSES DE l’hïSTOIRE

deviner, à les entendre, « d’autre sentiment qu’une affection et une confiance réciproques ». Mais, à côté de cette correspondance ouverte, il en est une autre que les initiés ont seuls été autorisés à parcourir (1), et dont le ton plus que libre témoigne du dévergondage des deux femmes, de ces deux prêtresses de Sapho, que la Vierge de Lesbos n’aurait pas désavouées. La « chère milady'», comme l’appelait Marie-Caroline, était reçue non seulement dans la chambre de la reine, mais elle passait de sa baignoire au lit de Nelson, partageant ses faveurs entre l’amiral britannique et la souveraine des Deux- Siciles.

(L) Certainement, écrit A. Gagnière, qui a fait la bibliographie de la reine Marie-Caroline de Naples la plus consciencieuse qui soit, certainement les lettres intimes, plus qu’intimes (mis en italique par l’auteur), de Marie-Caroline à Emma Hamilton ont été détruites, ou sont enfouies pour toujours dans les archives secrètes de l’ex-maison de Naples... Les lacunes de la correspondance sautent aux yeux, et aussi le triage. Que sont devenues les réponses d’Emma ? Existent-elles encore ? 11 est permis d’en douter. La liaison des deux femmes, d’une durée de dix ans (1792-1802) cessa réellement en 1800; la reine touchait à la cinquantaine. Cet âge ayant sinon éteint, du moins ralenti l’ardeur de sa passion, il est douteux que Marie- Caroline ait voulu laisser après elle les preuves écrites de ses faiblesses passées... En résumé, toutes les lettres intimes de femme à femme — et non de souveraine à ambassadrice — ont disparu ; ne sont restées dans les mains de lady Hamilton que les lettres politiques, dont ta divulgation posthume était indifférente à la reine... Et les lettres intimes étaient les plus nombreuses... Nelson écrivait à son chef, en décembre 1798, que la reine etEmma correspondaient journellement depuis plusieurs années. — A. Gagnière, op. cit 251 et note

UNE REfNE NYMPHOMANE

<( Allégations qui sont plutôt du domaine du roman que de l’histoire critique », prononce un historien moderne (1). Mais c’est déjà trop que de pareils soupçons aient pu effleurer une reine. Gomme pour sa sœur Marie- Antoinette, il y a des présomptions qui équivalent à plus que de la vraisemblance. Et nous nous associons pleinement à ces sages conclusions d’une étude sur Marie- Caroline : « Plus que des coupables ou des criminelles, les filles de Marie-Thérèse furent des malades ; leur cas relève surtout de la pathologie ; l’histoire, pour être juste, devra les classer parmi les victimes de la grande névrose (2). »

Si nous voulions plaider les circonstances atténuantes, nous ajouterions que, placée par la Providence dans une autre condition, Marie-Caroline se fût peut-être bornée à être une bonne épouse, une excellente mère de famille. En un mot, elle aurait pu avoir toutes les vertus domestiques ; c’est le milieu qui semble l’avoir perdue.

(1) André Bonnefons, Marie-Caroline , reine des Deux-S iciles, Paris,

(2) Lettres inédites de Marie-Caroline de Naples (Cf. le Temps, 22 février 1898).

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