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GRIMOD DE LA REYNIE1VE

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proposé de vous présenter en pied, et il en vaut la peine, comme vous en allez juger !

Gomme si le ciel voulait nous punir d’être constamment heureux, le père de Balthazar lut frappé dans sa descendance. L’enfant, issu de lui, vint au monde infirme. Et quelle navrante infirmité ! A la place de mains, il eut des membranes en forme de pattes d’oie : cet être humain avait la conformation d’un palmipède. On y remédia comme l’on put, à l’aide de mains postiches. Un mécanicien, d’origine suisse, fabriqua des mains en fer et à ressorts, recouvertes de gants de peau blanche. Le porteur de cet appareil s’y habit ua si bien, qu’il écrivait et même dessinait très convenablement. Cette difformité ne l’empêcha pas d’avoir des succès dans le monde de la galanterie. Il se montra même si empressé à fréquenter les boudoirs et les coulisses de théâtre, dès l’adolescence, que sa famille crut bon de l’éloigner de Paris et de le faire voyager. C’est ainsi qu’il parcourut le Bourbonnais, le Lyonnais, le Dauphiné. Il fit une station un peu prolongée au couvent de la Grande-Chartreuse, et un moment le bruit courut qu’il allait se retirer du monde. Après avoir séjourné huit mois à Lausanne, il rentrait à Paris, sinon assagi, du moins un peu plus raisonnable. Sans renoncer à la vie de plaisirs, il trouva le temps de faire ses études de droit, et fut reçu avocat au Parlement. Les siens le destinaient à la magistrature, il préféra rester au barreau ; et comme on le pressait

d’acheter une charge de conseiller, il répondit malicieusement : « En devenant juge, je me placerais dans le cas de faire pendre mon père ; en restant avocat, je conserve le droit de le défendre. » Il continua donc à défendre la veuve et l’orphelin et à plaider les causes de justice mais il n’exigeait pas d’honoraires. Il était assez riche pour s’offrir le luxe d’être philanthrope.

Grimod de la Reynière habitait alors une aile du

magnifique hôtel qui fait le coin de la place de la

Concorde et de la rue des Champs-Elysées. Dans cette résidence princière, il recevait tout ce que la capitale comptait de célébrités : c’était ce qu’il appelait ses déjeuners philosophiques .

Ces repas avaient lieu deux fois par semaine : le mercredi et le samedi. A l’arrivée, un laquais s’emparait de votre canne ou de votre épée, de votre chapeau, puis il levait une énorme barre de fer qui scellait la porte de la salle à manger. La barre de fer était ensuite soigneusement replacée. Le milieu de la pièce où se donnait le banquet était occupé par une grande table en acajou, entourée de sièges tous égaux, sauf celui du président, qui était plus élevé. Ce président était renouvelé à chaque réunion.

L’amphytrion ne se montrait à ses invités qu’à midi un quart. Il était suivi d’un domestique qui lui servait à la fois de maître d’hôtel et de clerc. Celui-ci déposait sur la table une pyramide de tartines de beurre. D’autres valets suivaient, portant deux brocs,

l’un plein de café, l’autre de lait. Le règlement édictait qu'il fallait boire vingt-deux tasses de café au maximum, et pour le moins, dix-huit. Celui qui, le premier, avait absorbé les vingt-deux tasses était nommé président et prenait place sur le fauteuil qui lui était destiné. Cette cérémonie terminée, on apportait une pièce de bœuf formidable, un aloyau auquel on faisait faire trois fois le tour de la table avant de le découper en tranches. C’était un plat substantiel, mais unique. Comme on était surtout réuni pour converser sur les lettres ou la philosophie, manger devenait secondaire.

Jusque-là, Grimod de la Reynière avait fait peu parler de lui. Un incident auquel il se trouva fâcheusement mêlé vint lui donner comme une sorte de notoriété. Un soir qu’il assistait à un spectacle de l’Opéra, il se sentit pressé par la foule. Il s’exclama contre le brutal qui poussait de cette façon. « Quel est le garçon perruquier qui pousse de la sorte, s’écria-t-il à voix haute. — C’est moi, dit une voix; donnez-moi votre adresse et demain, j’irai vous donner un coup de peigne. » Celui qui parlait ainsi était un militaire, tîls d’un fermier général comme Grimod de la Reynière.

Le lendemain les deux adversaires se retrouvaient sur le terrain. Ils se battirent au pistolet en plein jour devant plusieurs milliers de personnes. Le résultat de la rencontre fut fatal au militaire, qui eut l’œil crevé et ne tarda pas à succomber. Cette affaire

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souleva grand tapage; elle fit plus pour la réputation de Grimod que sou renom de gourmet. Mais il était dit, néanmoins, que la table établirait sa réputation d’excentrique et d’original.

Certain festin qu’il donna le 1er février 1783 causa une vive rumeur. On va juger si elle était justifiée. Mlle Quinault, l’actrice qui avait protégé le jeune Grimod à ses débuts, venait de mourir, ce qui explique certains rites funéraires introduits dans le mémorable repas. Ajoutons, pour la compréhension du reste, qu’on était en pleine période de carnaval.

La lettre d’invitation à ce singulier repas était libellée comme suit : « Vous êtes prié d’assister au convoi et enterrement d’un gueuleton qui sera donné par Messire Alexandre- Ralthazar-Laurent Grimod de la Reynière, écuyer, avocat au Parlement, correspondant pour la partie dramatique du Journal de Neuf chà tel, en sa maison des Champs-Elysées. On.se rassemblera à neuf heures du soir et le souper aura lieu à dix. »

Afin de n’être point dérangé par son père, qui habitait le même hôtel, Grimod alla trouver Fauteur de ses jours et le prévint qu’il avait l’intention de tirer dans ses appartements un feu d’artifice, pour célébrer la paix qui venait d’être signée. Comme il le prévoyait, le père, effrayé — il craignait la poudre autant que la foudre — prit son parti en brave : il se réfugia dans sa cave, comme il le faisait quand le tonnerre grondait.

Le souper eut lieu à la date que nous avons indiquée» Vingt- deux convives y prirent part, dont deux l emmes habillées en hommes. 300 spectateurs furent admis à défiler dans la salle du festin. La fête coûta plus de 10.000 livres. Les gazettes du temps ont publié les détails les plus complets sur ce fait-divers sensationnel. Chaque convive, en arrivant, trouvait un premier suisse, qui lui demandait s’il allait chez M. de la Reynière, V oppresseur du peuple , ou chez M. de la Reynière, le défenseur du peuple » Après avoir répondu qu’on allait ehez ce dernier, l’introducteur faisait une première corne à la carte d’invitation, et l’heureux mortel passait « dans un lieu en forme de corps de garde, où élaient des hommes armés et vêtus à l’antique, comme des hérauts d’armes ; ceux-ci vous introduisaient dans une première pièce ; là vous attendait un inconnu, le casque en tête, la visière baissée, la cotte d’armes endossée, la dague au coté ; il faisait une seconde corne au billet et vous introduisait dans la seconde salle où se présentait un homme en robe, en bonnet carré, qui vous questionnait sur ce que vous vouliez, sur votre demeure, vos qualités, dressait de tout procès-verbal et, après avoir pris votre billet, vous annonçait dans la salie d’assemblée, où deux gagistes, vêtus en enfants de chœur vous recevaient »,

Vous traversiez alors une pièce plongée dans la plus complète obscurité; bientôt se levait une toile de théâtre, et tout un décor funèbre apparaissait. « Au

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milieu de la table, pour surtout, un catafalque. .. des lampes à l’antique, des devises, et une illumination superbe de trois cents bougies environ. »

Les invités ayant pris place, le repas commençait. Il ne comprenait pas moins de neuf services, « dont un

tout en cochon ». Le maître de la maison, avant

demandé aux convives s’ils le trouvaient bon, ils le déclarèrent en chœur, excellent. — ■ « Messieurs, reprit Grimod, cette cochonnaille est de la façon du charcutier un tel, demeurant à tel endroit, et le cousin de mon père . » Il ne laissait échapper aucune occasion de lancer une épigramme contre sa famille, même du plus mauvais goût.

Un autre service venait, entièrement accommodé à l’huile. De nouveau l’amphytrion demande si l’on en est satisfait, et devant l’approbation unanime, donne l’adresse de l’épicier qui en a fait la fourniture.

On comprend qu’à la suite de ce bizarre « repas des funérailles », quelqu’un ait émis cette réflexion:

« En vérité, cela devient trop bouffon ; on va nous mettre aux Petites-Maisons (c’est là qu’on enfermait les fous) en sortant d’ici. »

On ne mit pas ceux qui assistèrent au repas aux Petites-Maisons, mais on en jasa beaucoup, au point que nombre de personnages, qui n’avaient pu y prendre part en réclamèrent une seconde représentation. « On servit, conte un biographe de Grimod de la Keynière, les mêmes plats qu’au premier souper, et dans un appareil entièrement semblable ;

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On s’ djjemblera à neuf heures & demie pour Souper à dix.

Vous êtes injiamment fupplié de n amener ni Chien , ni V alet , le Service devant .eue fait par des Servantes ad hoc .

seulement, la galerie fut interdite au public. Pour y suppléer, on y admit les officiers servants, lorsqu’ils eurent fait leur devoir. Ensuite, Grimod de la Reynière embrassa cordialement tous ses invités. » La chaleur fut à un moment si forte, qu’on ouvrit toutes’grandes les fenêtres, bien qu’il gelât en dehors. Après le dîner les conversations furent des plus animées, mais il fut surtout question de littérature.

Pour maintenir autour de son nom cette publicité à laquelle il prenait goût, Grimod de la Reynière donna encore d’autres repas non moins singuliers ; pour l’un d’eux, il poussa la mascarade plus loin encore que dans les précédents. « Chacun des convives avait derrière soi son cercueil exact de dimensions ; des cierges, au lieu de bougies, projetaient leur clarté jaune sur la nappe ; un chant sépulcral accompagnait l’entrée des services. »

Toutes ces extravagances devaient avoir un terme.

Le père de Grimod de la Reynière, fatigué de fournir aux prodigalités de son fils, lui supprima tout net la pension de 15.000 livres qu’il lui servait par an. L’incorrigible prodigue s’en vengea, comme il savait se venger. Un jour, il sortait avec la voiture du fermier général, et, rencontrant un de ses amis, l’invitait à monter; puis, après l’avoir promené dans tous les endroits où l’ami voulut être conduit, il lui réclamait le prix delà course, signifiant par là qu’il était tombé, grâce à la sévérité de son père, dans la plus profonde misère. Une autre fois, ayantappris

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que madame de la Reynière se disposait à sortir en voiture, il alla s’asseoir sur les marches du perron d’honneur de l’hôtel familial, avec un panier de salade et de légumes, qu’il épluchait avec une dextérité surprenante. Mme Grimod de la Reynière étant survenue sur ces entrefaites : « Madame ma mère, lui dit l’inflexible railleur, ne vous ébahissez pas : ce qui distingue la salade de quantités de gens que vous connaissez, c’est qu’au moins, elle, elle a du cœur ! » Le trait ne manqua pas son but.

Dans une autre circonstance, Grimod de la Reynière ne se montra pas moins dur pour son terrible père ; il convoquait, dans la cour de l’hôtel une bande de mendiants couverts de haillons ; il les faisait ranger en haie sur le passage du financier, qui n’osait les faire chasser par ses laquais ; et Grimod s’avançant vers son père, le chapeau à la main : « Monsieur, lui dit-il, la charité, s'il vous plaît, pour ces pauvres diables qui ont été ruinés, ou qui peuvent l’être par les fermiers généraux. »

Ses mystifications exigeraient un volume entier; citons-en seulement quelques-unes. Les toits de l’hôtel de la Reynière étaient hérissés de paratonnerres ; une nuit, il les fit peindre en rouge, et il voulut persuader à son père que c’était là un effet de la foudre ; une autre fois, il les fit peindre en bleu et en vert « c’était, disait-il, pour égayer le paysage ».

Au premier jour de l’année pour les ét renne s, Gri-

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mod de laReynière envoyait, aux dames de qualité qui fréquentaient les salons paternels, une quantité de « colifichets satiriques et de drôleries malhonnêtes» : dragées en plâtre, pâtes purgatives, confitures à la coloquinte, sucreries mélangées de narcotiques, etc., et il laissait croire aux mystifiés que ces jolis cadeaux étaient envoyés par son père. De la part de sa mère, ii offrait, à des personnes de sa connaissance, des poudres et cosmétiques parfumés, qui rougissaient ou noircissaient la peau, laissaient d’horribles démangeaisons, ou produisaient des effets diamétralement opposés à ceux annoncés sur l’étiquette qui revêtait les flacons.

Non content de railler les siens, Grimod s’en prit à l’ordre auquel il appartenait. Il publia un mémoire, qui était comme la parodie de la gravité de cet Ordre. Un pamphlet contre les journalistes lui créa de nouveaux ennemis. Une lettre de cachet fut décernée contre lui. Il fut enfermé dans une maison de moines près de Nancy. Le ministre qui avait signé le décret de prise de corps n’était autre que M. de Breteuil, qui passait pour être le cavalier servant de Madame de la Reynière. Celui-ci avait voulu être chartreux, il faillit devenir pour de bon chanoine. Au bout de dix-huit mois de détention, voulant entrer en grâce auprès de sa famille, Grimod lui envoya les missives les plus humbles. Celle-ci, ne jugeant pas le châtiment suffisant, ne parlait de rien moins que d’enfermer l’écervelé dans une maison de force, voisine de

Nancy, l’asile de Maxé ville, destiné aux insensés. On lui épargna cette honte et il fut autorisé à quitter l’abbaye, sous la condition de ne pas reparaître à Paris de longtemps. Alors, il retourne en Suisse, parcourt l’Allemagne, puis revient en France; on le rencontre à Lyon, à Béziers, et partout, le sachant « fine bouche », on lui fait bon accueil. Il marchait, selon son expression, « d’indigestion en indigestion ». Il allait couronner sa carrière, en épousant publiquement et en légitimes noces, une ancienne actrice du théâtre de Lyon. -

Ses avatars ne devaient pas se terminer là : livré à ses seules ressources, Grimod de la Reynière s’improvise commerçant. Il fut un des premiers fondateurs, en France, de ces entrepôts de toutes sortes d’obj.ets et de marchandises qu’on nomme des bazars. Il suivit les foires à Beaucaire, Nîmes, Montpellier, Marseille. 11 publia même un Essai sur le commerce en général et sur quelques commerçants en particulier. On était alors sous le régime de la Terreur. Fils de fermier général et porteur d’une particule nobiliaire, Grimod de la Reynière avait tout à craindre ; il eut assez d habileté et de souplesse pour échapper aux dangers qui le menaçaient. Il ne parla jamais du drame révolutionnaire qu’avec amertume : « il est de fait, aimait-il à répéter, que, pendant les années désastreuses de la Révolution, il n’est pas arrivé un seul beau turbot à la Halle ».

Il ne redevint lui-même que sous le Consultât : la

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publication de son Almanach des Gourmands marqua sa résurrection. Il avait enfin découvert sa voie. Le succès de cet Almanach fut tel, il valut à l’éditeur de cette publication tant de bourriches, de pâtés et autres friandises, qu’il devint indispensable d’annexer au journal un jury dégustateur pour aider son directeur à se prononcer sur le mérite des envois.

A l’Almanach firent suite le Manuel des Amphytrions , le Journal des Gourmands et des belles , qui devint plus tard V Epicurien français; quelquesuns des aphorismes disséminés dans ces recueils ont fait leur tour du monde : c’est Grimod de la Reynière qui a nommé le brochet X Attila des rivières ; le cochon, V animal encyclopédique par excellence . Une pêche lui rappelle le teint de Mlle X. la peau veloutée de Mme Y., la bouche de rose de Aï lie Z. Le noyau de ce même fruit représente le cœur de plusieurs femmes invincibles. Et voici des pensées aussi ingénieuses que piquantes : « La cuisine a cela de commun avec les lois, qu’il ne faut pas la voir faire pour la trouver bonne » ; <x Quelques personnes redoutent à table une salière renversée et le nombre treize ; le nombre n’est à craindre qu’autant qu’il n’y aurait à manger que pour douze » ; « Le fromage est le biscuit des ivrognes », etc.

Les dernières années de Grimod de la Reynière se passèrent dans un isolement à peu près complet. Retiré au château de Yillers-sur-Orge, près de Rambouillet, il n’admettait que de rares personnes à lui

rendre visite dans son ermitage. Celui-ci était monté et machiné comme un théâtre. Couvert d’inscriptions du haut en bas, on y trouvait des planchers tournants, des corridors, des observatoires dérobés, et de nombreux tuyaux acoustiques. Tou tes les inscriptions étaient imprimées, et non écrites à la main, et dans le nombre il en était de très libres. Relevons seulement celle-ci, comme une des plus anodines : « Il vaut mieux se griser avec du vin qu’avec de l’encre, cela n’est pas si noir. » Signé : Badion, ancien bâtonnier de Saint-Dizier.

(Jne dernière excentricité de notre original est à signaler : sa dilection pour le cochon était telle, qu’il avait dressé un de ces animaux à le suivre et, dans les jours de gala, il le faisait dîner à table à la place d’honneur, solidement attaché dans un fauteuil. La nuit, la bête affectionnée couchait sur un matelas, et un garçon spécialement attaché à sa personne, avait la charge delà peigner, delà brosser et de la frotter.

Ce fut dans ces innocentes occupations que la mortvint surprendre Grimod de la Reynière : il était âgé de 80 ans. On ne peut pas dire qu’un régime de sobriété l’ait conservé pendant tant de lustres, en bonne santé, car cet épicurien obstiné ne s’embarrassa jamais d’une hygiène dont il eut, en somme, raison de s’affranchir, puisqu’en dépit d’elle, il réussit à vivre une aussi longue vie.

UNE FIGURE ORIGINALE DE L ANCIEN RÉGIME : LE PÈRE ÉLISÉE, MÉDECIN DE LOUIS XVIII

Ah ! la singulière figure que cet ancien frère de la Charité, où il avait été l’élève du frère Côme, dont F habileté comme opérateur avait consacré la réputation.

Le Père Elisée, de son nom véritable Marie-Vincent Talochon, était né en 1753, à Lagny. Il appartenait à une famille d’origine juive ; ils étaient sept frères ; un de ces frères faisait de la brocante. On le voyait avec son carton et sa boite d’acajou, dans laquelle il y avait des perles, des émeraudes, du corail et autres objets précieux, à côté de bijoux à deux écus, « de bijoux pour femmes de chambre (1) ».

Vincent Talochon, bien que lié par des vœux monastiques, avait fait des études médicales assez poussées ; il avait même acquis une certaine dextérité

(1) Duchesse d’Abrantès, Mém. sur la Restauration, t. II, ch. m.

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dans l’exercice de ce qu’on appelle la petite chirurgie. « Nul, mieux que lui, ne savait appliquer des ventouses, poser un bandage, pratiquer une saignée et bander une plaie (1). »

Il fut envoyé, par les supérieurs de son ordre, dans les maisons de Niort, de Pile de Ré, et, finalement, il obtint un service d’hôpital à Grenoble (2).

En 1790, on le chargea de l’organisation des hôpitaux militaires dans la région de Lyon. Deux ans plus tard il quittait la France, évitant par l’émigration le sort que la Révolution lui eût sans doute réservé, et il se retirait en Angleterre.

Il ne tarda pas à y être distingué par le Prince- Régent, qu’il avait réussi à guérir d’une paralysie du bras, sans doute de nature rhumatismale, par l’emploi de douches répétées. Cette cure eut un tel retentissement, que le Prince se l’attacha, le combla de riches présents, tandis que la haute société de Londres Paeeabfaft de radeaux et de sommes plus ou moins importantes, qu’il distribuait, d’ailleurs, très généreusement, aux émigrés indigents. C’est, croit on, le Prince- Régent qui l’indiqua au Comte de Provence et le lui recommanda comme un praticien de haut mérite. Quoi qu’il en soit, iî devint chirurgien en chef du futur roi Louis XVI II, qu’il ne quittera plus désormais.

(])- J. -G. S-a&.ïTIEr, Re-ckereke» hist. mr la FamUé de médecine de Paris.

(2) Docteur Bqrdiek, la Médecine à Grenoble.

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F retn y Jet! .et Sculy .

A son retour en France, en 1814, il accompagnait le Roi; il le suivit à Gand, en 1815; cette même année, il était nommé chirurgien en chef du comte d’Artois.

Entre temps, l’impératrice de Russie, Catherine II, le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, lui avaient fait les offres les plus brillantes, qu’il déclina pour rester attaché à son souverain.

Le Père Elisée resta donc à la cour de Louis XVIII, avec le titre de Premier Chirurgien, mais sans lieutenants ni prévôts. 11 n’avait pas non plus le droit de vendre des brevets, ni de conférer des diplômes, ce qui ne l’empêcha de prendre quelquefois ce droit. De même, par une dérogation à l’étiquette, il fut installé aux Tuileries, où il séjournait le plus souvent, le Roi ne consentant à s’en éloigner que momentanément, lorsque, par exemple, la nécessité s’imposait de faire nettoyer le palais, et ce besoin se faisait, parait-il, souvent sentir.

Si nous nous en rapportons aux contemporains (1), « le palais était habité par plus de huit cents personnes fort mal soigneuses. Il v avait des cuisines à tous

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les étages. Et le manque absolu de caves et d’égouts rendait la présence de toutes les espèces d’immondices tellement pestilentielle, qu’on était presque asphyxié, en montant l’escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors du second. Ces affreuses

(l) Mémoires de Mme de Baigne, t. II (éd. Plon), 150.

odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts qu’il pouvait ». Car Louis XVIII détestait Saint-Cloud. Madame, seule, le préférait aux Tuileries. Quant au père Elisée, comme il s’ennuyait loin de Paris, il avait su persuader, au cacochyme monarque, que le château était humide et le Roi s’était d’autant mieux laissé convaincre, qu’il partageait la même aversion que son premier médecin pour cette résidence.

C’était une originale physionomie que ce Père Elisée, dont la présence, dans une cour bigote et sévère, détonnait étrangement. Quelqu’un qui paraît l’avoir bien connu, le représente comme « doué d’un physique et d’une voix agréables ; grand vanteur de soi, ambitieux et, par cela même, très disposé à haïr cordialement quiconque pouvait entraver son chemin» .

Le roi l’accablait de faveurs, il ne se déclarait jamais satisfait. En même temps que son premier médecin, Louis XVIII avait nommé le Père Elisée médecin du Val-de-Grâce : il lui avait conféré, dès 1797, le cordon de Saint-Michel. Mais l’irrégularité, un peu trop affichée, de ses mœurs, lui fit perdre peu à peu, auprès du Roi et des membres de la famille royale, l’influence qu’il avait acquise ; son crédit finit par être beaucoup moins grand qu’il ne se plaisait à le faire entendre ; on lui passait, néanmoins, bien des choses, en raison de l’influence qu’à tort ou raison on lui supposait.

A la vérité, le Père Élisée remplissait auprès de Louis XVIII un peu le rôle qu’avait joué Olivier-le- Daim, ou plutôt Coictier, auprès de Louis XL Tous les jours, il se rendait aux Tuileries panser le royal podagre ; les jambes, les mains, les bras, le corps entier de l’auguste malade n’étaient qu’une plaie : Tout en accomplissant sa besogne, le Père Elisée contait au monarque œgrotant ce qui se passait tant à la cour qu’à la ville.

Un matin, pendant qu’il se livrait à sa tâche journalière, on entendit frapper à une petite porte donnant sur l’escalier dérobé qui conduisait au cabinet du Pioi. Le Père Eli sée, s’interrompant, regarda S. M. qui, le considérant à son tour, semblait l’interroger du regard. Que se passait-il ? Les deux personnages étaient comme pétrifiés par Pémotion. On frappa un second coup, un peu rudement cette fois, et la porte s’ouvrit à moitié, Comme le Père se mettait en devoir de se retirer, pliant un à un les instruments de sa trousse, le roi le retint: « Piestez, c’est le duc de Berry !

— Moi-même, répliqua le prince, d’une voix qui tremblait. J’ai fait demander trois fois à V. M. l’honneur de me recevoir et n’ayant pas obtenu de réponse, je viens la chercher. » Le Père Élisée fit de nouveau mine de se retirer (1).

(1) Nous avons analysé ci-dessus les pages que consacre à cet incident la duchesse d’Abrantès, dans ses Mémoires sur la Restauration (édition en 3 volumes), t. II, chap. m.

(( Continuez votre pansement, lui dit sur un ton bienveillant Louis XVIII; nous n’avons pas, que je sache, de secrets qui puissent être cachés a notre beau neveu » , dit-il en persiflai! t légèrement. Ets’adressant à ce dernier: « Que voulez-vous, mon cher fils ? » Et le dialogue entre l’oncle et le neveu se poursuivit devant le Père Elisée, le roi voulant montrer, en l’introduisant en tiers dans un entretien des plus privés, en quelle estime il tenait son premier médecin.

On s’explique mieux, après cela, que le Roi témoignât d’une indulgence, que d’aucuns- trouvaient excessive, pour les écarts de conduite et les excentricités de son premier chirurgien. Louis XVIII n’ignorait rien du genre de vie du bon Père ; il savait son assiduité dans les coulisses, sa fréquentation des femmes galantes ; pour tout dire d’un mot, son manque complet de tenue ; il prêtait une oreille indulgente aux rapports de police qui le concernaient et se contentait de sourire.

Le Père Elisée était de toutes les fêtes, de tous les bals ou dîners que donnaient les ambassadeurs et autres grands personnages dont les salons étaient le plus en vogue. Il tenait des propos souvent salés et lâchait ses lazzis, sans s’inquiéter de l’effet qu'ils produisaient.

Son costume aurait suffi à le singulariser, même si celui qui le portait n’avait retenu l’attention par la verdeur et la liberté de son langage.

Il revêtait, d’ordinaire, un vêtement semi-bourgeois, semi-religieux ; par-dessus, il mettait son grand cordon de l’ordre de Saint-Lazare, dont le ruban, moiré noir, se détachait sur un gilet d’une blancheur immaculée.

Sa tête, poudrée à blanc, sa démarche chancelante, par suite de rhumatismes, ses jambes toujours chaussées de bas de soie blancs, son chapeau à trois cornes, avec ganses noires à bouillons, sur lesquelles on apercevait une grande cocarde, ses décorations, tout cet ensemble lui donnait une allure particulière, qui le faisait remarquer partout où il se présentait. On chuchotait, dès qu’on l’apercevait : « Voilà le Père Elisée ! »

Lorsque son service l’appelait chez le Roi, il s’y rendait à pied, en se traînant comme il le pouvait, s’il souffrait de ses douleurs ; ou dans une petite chaise roulante, appelée vinaigrette , dans laquelle il se prélassait. Son service terminé, il criait lui-même à tue-tête : <c Le carrosse du Père Elisée, premier chirurgien du Roi de E rance ! » : et une fois qu’il y avait pris place, il donnait le signal du départ, disant à la manière des charretiers : Hue! Cette exclamation était à l’adresse du premier valet de chambre du Roi, qui se nommait ainsi et qui souriait, le premier, de cette innocente malice.

A Gand, on s’amusait beaucoup aux dépens du premier chirurgien du roi. Un jour qu’il avait laissé son tricorne sur un meuble, un officier lui joua un

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tour de sa façon : il prit une feuille entière de papier, l’arrondit et la tuyauta si bien, qu’il en fit une cocarde, qu’il substitua à celle du chapeau. Le Père Elisée, en reprenant sa coiffure, fit semblant de ne pas voir la cocarde monstre et parcourut toute la ville de Gand, affublé de la sorte !

Il était le premier, du reste, à se livrer à des facéties d’assez mauvais goût, qui juraient avec la gravité de sa charge. Au moment où le Roi sortait de sa chambre à coucher, pour se rendre dans son cabinet, il s’amusait à faire, derrière S. M., des grimaces à la manière de Bobèche ou de Galimafré, simulant l’arme au bras, avec sa canne ; ou bien, la plaçant entre les deux basques de son habit, pour imiter le Roi dans sa manière de porter l’épée. D’autres fois, il écartait ses jambes maigres et singeait la marche lente, lourde et balancée, de Louis XVIII.

Au dire de Madame de Boigne, dont les racontars, s’ils sont rarement dépourvus de malignité, sont, en général, véridiques quant au fond, le Père Elisée, en jetant le froc, s’était précipité « dans tous les désordres du siècle, avec l’appétit d’un homme longtemps gêné ». A croire la terrible caillette, il trouvait plaisant de présenter lui-même ses compagnes successives sous le nom de « mère » Elisée. Il avait réussi à « déterrer un assez grand nombre de jolies filles, qu’il passait ensuite à ses amis ou patrons. Il faisait ce commerce, accompagné des

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