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LOUIS XVIII

désordres qu’il peut entraîner, jusque dans les appartement du palais du Roi, jusque sous les yeux de Madame , qui le savait et ne l’en traitait pas plus mal, quoiqu’en tout lieu, une vie si scandaleuse pour tout le monde, et surtout pour un vieux moine, eût été justement honnie ». Mais le père Elisée, conclut sévèrement la noble dame, « avait le privilège des hommes déshonorés : on leur passe tout, parce qu’ils ne sont honteux de rien (1) ».

Un trait parachèvera la silhouette de notre bonhomme.

Un acteur du théâtre du Vaudeville, sous la Restauration, s’était fait la tête du premier chirurgien du Roi : habit noir, gilet blanc, chevelure à la Titus, des lunettes et jusqu’à un petit cordon noir, pour rappeler la décoration de Saint-Lazare, dont il se montrait vain. Il n’y avait pas à s’y méprendre : c’était lui, le Père Elisée, qu’on avait voulu paro dier. Pour achever la ressemblance, celui qui le figurait conseillait, à ses jeunes malades que tourmentaient les vapeurs, l’usage des Montagnes russes , alors dans leur nouveauté, que le Père avait coutume de préconiser, lout la salle s’esclaffait, jusqu’à l'intéressé lui-même. Certains soirs, on pouvait comparer l’original avec son sosie, car le Père Elisée assistait souvent à la représentation du théâtre où il était mis en scène et il n’était pas le dernier à

(1) Mémoires, loc. ci t.

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joindre ses applaudissements et ses rires à ceux du public, n’étant jamais plus heureux que quand on parlait de lui, voire même si on le tournait en ridicule.

Par un privilège spécial nous l’avons dit, il eut son logement aux Tuileries, dans le pavillon de Flore, qui existe encore aujourd’hui, et où se trouve la collection Chauchard ( 1). Le Roi lui avait accordé, outre un traitement de 10.000 francs, une pension de 30.000, avec une table de six couverts, une voiture avec chevaux et domestique, le tout aux frais de l’Etat.

Pendant les Cent jours, le Père Elisée ne resta pas inoccupé. Le Roi l’avait chargé d’établir un rapport sur l’enseignement de la médecine et de la chirurgie et sur les réformes qu’il convenait d’y apporter.

Parmi ces réformes, il en est une que nous devons mentionner. Le Père Elisée exprimait le vœu que fussent séparées les deux branches de l’art de guérir, estimant qu’il devenait de plus en plus difficile de pouvoir embrasser à la fois 1 etendue de ces deux sciences. Ce partage, à vrai dire, existait déjà dans les hôpitaux, dans les armées et dans la pratique civile, il s’agissait de l’étendre à l’enseignement. A la suite de ce rapport, une commission fut nommée, dont le Père Elisée fut l’âme agissante, et c’est à son instigation que les membres de cette commission reconnurent, à l’unanimité, qu’entre

(1) Un petit point d’histoire, par le docteur Ed. Laval ( Bulletin médical, 35a année, n° 2).

autres améliorations, il était indispensable de rétablir les corporations de médecins et de chirurgiens, les Conseils de discipline, la Société royale de médecine et l’Académie royale de chirurgie.

Le 20 mars 1820, fait observer notre distingué confrère Ed. Laval, auquel nous empruntons les renseignements précités, le 20 mars 1820, un des principaux vœux du Père Elisée se trouvait satisfait, puisque l’ordonnance royale portant création de l’Académie de médecine stipulait qu’il y avait lieu de rétablir l’Académie de chirurgie et la Société royale de médecine et que la nouvelle Académie serait chargée de continuer les travaux de ces deux Sociétés.

N’aurait-il eu d’autres titres que celui-là, le nom

du Père Elisée eut mérité d’être tiré de l’oubli. Mais

il est une circonstance dans laquelle il joua un rôle, qui vaut qu’on la rappelle.

Etant à Londres en 1810, le Père Elisée avait été

appelé à donner ses soins à un personnage assez énigmatique, qui avait laissé entretenir sur son compte une légende à laquelle il aurait pu, d’un mot, mettre un terme. Il s’agit du fameux chevalier d’Eon, que nous aurons, sans doute, quelque jour, occasion de silhouetter, car sa vie ne fut qu’un roman et combien attachant !

Nous ne conterons point aujourd’hui comment le

chevalier, par raison d’Etat, ou pour tout autre motif, avait été amené à revêtir des vêtements de femme. 11

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les portait, d’ailleurs, avec tant d’aisance que l’on se méprenait sur son véritable sexe et que, maintes fois, des paris furent engagés, qui ne recevaient jamais de solution, d’Eon se refusant énergiquement à une vérification de sexe, qui eût mis fin à une mystification qu’il se plaisait à prolonger.

Ce n’est qu’à sa mort qu’on eut la clé du mystère. Le médecin qui autopsia son corps rédigeait et signait une attestation ainsi conçue :

Je certifie,, par la présente, que j’ai inspecté et disséqué le corps du chevalier d’Eon, en présence de M. Adam, M. Wil son et du Père Elysée, et que j’ai trouvé les organes mâles à tout point de vue parfaitement conformés.

Go pelais d , chirurgien,

Golden square.

Le 23 mai 1810.

Ce procès-verbal, publié dans le Times du 25 mai 1810, était accompagné de la mention suivante : « Les personnes ci-après dénommées étaient également présentes. » Suivaient onze signatures. On avait voulu donner à cette cérémonie posthume la plus large publicité.

A l’original du certificat post morte/n furent annexées un certain nombre de déclarations, dont quelques-unes ne manquent pas de saveur.

Le chevalier Dégères déclare « avoir connu le soi-disant (sic) Mlle d’Eon sous l’habit de femme et avoir vu son corps après sa mort ». En conséquence,

il atteste « que ce corps constitue tout ce qui peut caractériser un homme sans aucun mélange de sexe ».

Le comte de Béhague, lieutenant général, n est pas moins formel. Il a connu la prétendue demoiselle d’Eon en France et en Angleterre; il a servi dans la même compagnie, en qualité de capitaine de dragons, au régiment d’Harcourt, en même temps que le soi-disant demoiselle d’Eon servait comme lieutenant au régiment de Caraman, en 17o7 ; appelé

pour identifier sa fig'ure depuis sa mort, il a reconnu la même personne dans le chevalier d’Eon, dont il a vu « ce qui constitue les parties mâles de la génération », ce qui ne lui laisse aucun doute sur la nature de son sexe.

Mais la dernière déclaration est à retenir, par ce qu’elle révèle de candeur : parmi ceux qui assistaient à l’opération, se trouvait Sir William Bovvning, lequel certifiait qu’il avait vu le corps à découvert, qu’il avait reconnu que c'était celui d’un homme, et il ajoutait, avec une naïveté charmante : « Mon

épouse fait la même déclaration (1). »

Il est vraiment dommage que le Père Elisée se soit montré si discret. Si son humour naturel s’était donné libre carrière, quelles réflexions piquantes aurait pu lui inspirer l’incident auquel une providence malicieuse l’avait mêlé !

(1) Cf. Intermédiaire des chercheurs et carieux, 28 février 1Ü02.

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