LE ROI DES « DANDIES )) I LE (( BEAU » BRÜMMELL
Avait-on l’air de se moquer, le roi des dandies ripostait aigrement. A qui lui demandait l’adresse de son coiffeur, il répondait : « Mon coiffeur? J’en ai trois attachés à ma personne : le premier se charge des tempes ; le deuxième du front ; le troisième de l’occiput. » Et, fier de sa boutade, l’incorrigible moqueur pirouettait sur les talons, laissant son interlocuteur tout confondu.
Nos lectrices nous demanderont peut-être : « Brummell était-il beau ? Fut-il un homme à bonnes fortunes ? » Essayons de répondre, documents en mains. Il avait les cheveux presque roux, et une chute de cheval, dans une charge, avait altéré la ligne grecque de son profil ; son air de tête était plus beau que son visage. Que dit de lui un de ses contemporains ? Qu’ « il n’était ni beau, ni laid ; mais il y avait, dans toute sa personne, une expression de finesse et d’ironie concentrée; et, dans ses yeux, une incroyable pénétration ».
Il avait beaucoup de succès dans le monde, il était généralement le bienvenu auprès des femmes, avec lesquelles il faisait des madrigaux... et de la tapis-
sérié. Il eut plusieurs aventures, mais il sut rester décent, et il n’en transpira rien. 11 était, du reste, en affaires d’amour, d’une honnêteté, d’une loyauté strictes.
Un matin, il entre dans la chambre d’un de ses nobles amis, chez lequel il était en visite, et il lui dit, avec chaleur et une forte apparence de sincérité,
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
qu’il était très fâché de le quitter, mais qu’il était nécessaire, absolument nécessaire qu’il s’en allât. Gomme son hôte s’étonnait de ce brusque départ : « C’est, lui dit Brummeli, que je suis amoureux de votre femme. » « Mais elle, répliqua le mari, partaget-elle cette inclination ? » Après avoir hésité, le sublime dandy susurrait à mi-voix : « Je crois que oui ! — Oh ! alors, dit le mari, prenez la poste. »
Il ne la prit que beaucoup plus tard, lorsque, mis à sec par des pertes de jeu réitérées, il comprit qu’il fallait quitter à tout jamais la scène de ses triomphes.
Le soir qu’il avait fixé pour son départ, à sa sortie de l’Opéra, il monta dans une chaise de poste, sans
retourner chez lui, et se fit conduire à Douvres; il v
arriva le lendemain matin, à l’aube, y loua un petit bâtiment, et quelques heures après, il abordait le continent.
Ici commence une période de son existence, qu’on peut appel er la phase de décadence du roi des dandies. Il s’était installé à Calais, dans un petit appartement qu’il meubla très confortablement. Jusqu’à la fin de sa vie, il vécut avec les dons volontaires de ses anciens amis, qui furent à peu près ses uniques ressources. Comme il était sur la route de Paris, ses amis ne passaient jamais par Calais, sans l’inviter
Il avait réglé son temps 'avec une exactitude mathématique : il se levait à 9 heures, déjeunait avec du café au lait ; à midi, il commençait sa toilette,