LE ROI DES (C DANDIES )) I LE (( BEAU )) BRUMMELL
qui durait 2 heures ; puis il tenait son lever, comme un souverain. A 4 heures, il allait se promener dans la rue Royale ; une heure plus tard, il rentrait s’habiller pour dîner ; à 7 heures et demie, il se rendait au théâtre, où une loge lui était réservée.
Il quitta Calais à la fin de septembre 1830 ; il venait d’être nommé Consul d’Angleterre à Caen. Il
arriva après un court séjour à Paris, dans sa nouvelle résidence, le 5 octobre. Il y fit son entrée avec quatre chevaux de poste, descendit au meilleur hôtel et se fit servir le plus succulent des repas. Au bout de 6 mois, il était aussi endetté qu’il l’avait été à Calais .
Il n’eut bientôt, pour vivre, que les sommes qu’il empruntait à un nommé Armstrong, toujours prompt à lui venir en aide. « Mon cher Armstrong lui mandait-il, envoyez-moi 70 francs , pour payer ma blanchisseuse, je ne puis pas obtenir d’elle une chemise, et elle meurt de faim à cause de moi ; je n’ai pas de quoi payer mon médecin, ni mes ports de lettres. » Ce fut bien pis quand le Consulat d’Angleterre à Caen fut supprimé. L’infortuné Brummell ne trouva plus désormais ni argent, ni crédit ; un créancier impitoyable exigea le remboursement des sommes qu’il avait avancées au vieux beau; celui-ci, dans l’impossibilité de s’acquitter, fut poursuivi et mis en prison.
Les premiers jours qu’il y passa, il fut pris d’un profond découragement. Toutes les superfluités, qui
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étaient devenues pour lui des nécessités, lui manquaient à la fois ; il ne se remit que lorsqu’on lui eut rendu ses savons, ses pommades, son eau de Cologne, tout ce qu’il appelait ses « comestibles ». Car il n’avait pas renoncé à la coquetterie. Il consacrait trois heures à sa toilette, se rasait tous les jours, et faisait des ablutions complètes de toutes les parties de son corps. Pour cette opération de propreté, douze à quinze litres d’eau et deux pintes de lait lui étaient régulièrement apportées. Enfin, Brummell sortit de prison et recouvra sa bonne humeur, en retrouvant ses habitudes.
Mais le dandy se faisait vieux et en vieillissant, commençait à se négliger : il devenait manifeste que sa raison s’altérait.
Les symptômes de sa vésanie apparaissaient tous les jours davantage. Quelquefois, il se mettait dans l’idée de donner une fête, et il invitait tous les compagnons de sa vie brillante d’autrefois, dont beaucoup étaient déjà morts. Ces jours-là, il faisait ranger sa chambre, mettre la table de whist, et allumer des bougies (qui n’étaient que de la vulgaire chandelle). A huit heures, le domestique, auquel il avait donné ses instructions, ouvrait la porte toute grande et annonçait la duchesse de Devonshire. Le beau se levait de son fauteuil, et s’avançait jusqu’à la porte, pour recevoir la belle Georgiana. Son salut était presque aussi gracieux que trente-cinq ans auparavant. « Ah ! ma chère duchesse, disait-il en gras-
Le roi des « dandies » : le « beaü » brümmell 299
seyant, que je suis heureux de vous voir ; je vous en prie, ensevelissez-vous dans un fauteuil. Savez-vous bien qu’il m’a été donné par la duchesse d’York, une très bonne amie à moi ? Pauvre femme ! elle n’est plus maintenant. » Les yeux du vieillard se remplissaient de larmes, et se laissant tomber dans son fauteuil, il regardait vaguement le feu, jusqu’à ce que lord Alvanley, lord YVorcester, ou tout autre, était annoncé ; et alors il recommençait la même pantomime* A dix heures, on avertissait le maître du logis que les voitures étaient rangées : la triste farce prenait fin.
Un matin, à la table d’hôte, Brümmell achevait de déjeuner, lorsqu’il s’aperçut qu’au lieu de passer dans la bouche, les aliments découlaient sur son jabot. Il s’empressa de monter dans sa chambre,- prit un miroir, et constata que son visage était déformé par une horrible. grimace, que sa bouche lui remontait jusqu’à l’oreille : c’était la paralysie, un premier avertissement. Tour à tour, il perdit la mémoire, son intelligence s’obscurcit, il se mit à divaguer. Son principal divertissement consistait à oindre sa perruque !... Le mal empira, il fallut le transporter de force à l’hôpital, car il était persuadé qu’on le menait encore en prison.
Enfin, il termina cette vie misérable le 30 mars 1840 : il était âgé de 72 ans.