LE DUC DE BRUNSWICK
(août 1873).
tiré vainement l’épée pour sauver Louis XVI, et celui dont nous allons nous efforcer de brièvement retracer l’extraordinaire odyssée.
A l’âge où les enfants ne connaissent que leurs jouets, le futur héritier du trône de ses pères a entendu les balles siffler à ses oreilles : le premier coup de canon tiré en son honneur avait emporté la tête d’un artilleur, d’où les esprits superstitieux n'avaient pas manqué de tirer les plus sombres présages.
Quelques années plus tard, son grand-père recevait un coup mortel sur le champ de bataille d’Iéna : une balle lui enlevait les deux yeux, et il était emporté, aveugle et sanglant, dans une obscure bourgade, où la mort venait mettre, quelques jours après, un terme à ses souffrances.
Le prince, âgé de deux ans, est dès lors confié à la garde d’un colonel, qui ne parvient à traverser les lignes ennemies que grâce à mille subterfuges et au plus admirable sang-froid.
Après avoir été longtemps gardés à vue par les ordres du roi de Prusse, l’enfant et son dévoué précepteur réussissent à se sauver, en sautant à l’improviste dans une barque et en forçant le batelier à les conduire au large, où un vaisseau anglais les attendait, prêt à les mettre en lieu sur.
Les deux fugitifs abordent en Suède, où Gustave- Adolphe leur fait un accueil des plus affectueux. Mais la trêve est de peu de durée ; de nouveau, les exilés errent à travers l’Europe.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
Ballotté de la cour de Suède à la cour de Bade, de la cour de Bade à la cour d’Angleterre, le jeune prince a vu mourir sa mère dans « les secousses de la fuite et les angoisses de l’exil ».
Le combat de Leipzig, en rendant le trône à son père, lui avait ouvert les portes de sa patrie, mais la bataille de Waterloo le rendait orphelin et lui donnait la couronne sous la tutelle de son oncle George IV. A 19 ans il prenait les rênes de ses Etats, et cet adolescent annonçait par la hardiesse de ses réformes, qu’il serait propre à gouverner son peuple.
Persuadé que les voyages instruisent la jeunesse, il entreprend une longue randonnée, en commençant par l’Italie.
Il assiste, à Rome, au couronnement du pape Léon XI 1 ; il se rend ensuite à la cour de France et s’y trouve au moment où Louis XVIII rendait le dernier soupir ; on le verra derrière le char funèbre qui transportait les restes du vieux roi à l’abbaye de Saint- Denis.
Quelques jours plus tard, il s’embarque pour l’Angleterre, où son oncle George IV, revenu à de meilleurs sentiments à son égard, lui réserve une hospitalité fastueuse. A Londres, le duc de Brunswick mène une existence de plaisirs et de fêtes, passant les journées à cheval ou à la chasse, les soirées au théâtre et les nuits au bal. G’est au théâtre qu’il devait faire la connaissance de celle qu’il allait unir à sa destinée.
Equipée romanesque s’il en fut ! Dans la loge qui fait face à celle qu’il occupe, se tient une jeune fille, d’une éblouissante beauté, avec deux autres dames dont l’une paraît être sa sœur, et l’autre sa mère. Dès qu’il les voit sortir, le prince s’élance hors delà salle, court s’embusquer à la sortie, et lorsque son inconnue monte en voiture, avec les personnes qui l’accompagnent, il grimpe derrière le carrosse, sans être remarqué; quand il a réussi, sans s’être fait, connaître, à découvrir l’adresse qu’il cherchait, il met en campagne ses plus fins limiers, pour se renseigner sur l’objet de sa passion.
Bientôt, il apprenait qu’ « elle avait dix- sept ans, qu’elle appartenait à une noble et vieille race, qu’elle était la petite-fille d’un amiral, qu’elle était orpheline et qu’elle vivait avec sa sœur aînée, sous la tutelle de leur tante, veuve d’un colonel ». Il apprit, en outre, qu’ « elle avait reçu la plus brillante éducation ; qu’elle maniait la plume et le pinceau avec une égale habileté ; enfin, qu’elle avait un esprit d’élite et un cœur d’or ». Muni de ces renseignements, il avisa aux moyens d’approcher celle qui réunissait en elle cet ensemble de perfections.
En Angleterre, les formalités du mariage sont réduites, comme on le sait, au minimum : un chapelain, deux témoins, une feuille de papier et la jeune fille devient une épouse. De la chambre virginale au lien conjugal, la distance est courte. Le 19 mars
1826, le duc Charles prenait avec lady Charlotte Colville La route de l’Allemagne.
Un enfant naquit de ce mariage morganatique; mais, par suite de circonstances qu’il serait superflu de relater, deux ans ne s’étaient pas écoulés, que cette union, que l’amour semblait avoir atout jamais scellée, se rompait brusquement : lady Colville, considérant que les prome&ses qu’on lui avait faites n’avaient pas été tenues, prenait tout à coup le parti de quitter la cour de Brunswick et de retourner en Angleterre auprès de sa famille.
Le duc, bientôt consolé, reprenait son existence nomade. En 1830, il était à Paris, lorsque éclata la Révolution de Juillet. Auparavant, il assistait, au Palais-Royal, à la fameuse fête donnée par la famille d’Orléans au roi et à la reine de Naples, et où fut prononcé ce mot, si souvent cité : « C’est véritablement une fête militaire car on y danse sur un volcan. » Celui qui prononça ces paroles prophétiques ne croyait pas si bien dire. La Révolution était maitresse de Paris le 29 juillet 1830. Le duc de Brunswick croyant à une simple émeute, voulut se rendre compte de l’importance du mouvement populaire. Un de ses historiographes a relaté qu’en approchant du théâtre de la lutte, sa calèche fut obligée de s’arrêter, à cause des barricades ; on le vit alors monter sur les coussins et s’asseoir, avec son aide de camp, la lorgnette à la main, sur la capote renversée de sa voiture. Vint à passer une bande d’émeutiers qui,
apercevant ces étranges spectateurs, s’apprêtaient à leur faire un mauvais parti, quand le duc jugea prudent de rentrer à l’hôtel où il était descendu, en attendant qu’il pût sortir de Paris. Après avoir eu beaucoup de difficultés à obtenir un passeport, il quittait la capitale, à pied et sous un déguisement. Sur la route de Saint- Denis, il montait dans la voiture d’un charretier, et après avoir employé dix autres moyens de transport, aussi pittoresques que variés, il parvenait à traverser la frontière et à gagner Bruxelles, où il arrivait sain et sauf. Il y arrivait à l’instant même où le canon annonçait la Révolution belge ; quelques jours plus tard, il se trouvait à Brunswick pour y voir éclater le mouvement populaire qui allait lui coûter sa couronne et le forcer à prendre une fois de plus le chemin de l’exil. En fuyant, il put apercevoir à l’horizon les premières flammes qui allaient dévorer le palais de ses ancêtres.
La disparition des troupes avait été le signal d’un assaut général du palais. « Les armoiries ducales furent foulées aux pieds, les portes enfoncées à coups de hache et la chancellerie envahie par une bande, armée de cerceaux goudronnés. » Les incendiaires se répandirent dans toutes les parties du châteu, pour en faire un immense brasier. « Bientôt, les flammes jaillirent par cinq cents ouvertures et l’on vit, par certaines fenêtres, l’or et l’argent couler en ruisseaux de lave brûlante. » Ce que le feu avait
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ménagé, le pillage l’acheva ; et ce ne fut que quand le pillage fut consommé, que la population permit aux troupes et à la garde nationale improvisée de sauver ce qui restait de ces vieux murs, « témoins de tant de grandeurs évanouies ».
Chassé de ses Etats, le duc de Brunswick avait gagné l’Angleterre, espérant trouver aide et appui auprès du monarque régnant. L’attitude qu’eut à son égard George IV l’éclaira vite sur les sentiments de ce dernier. Après maintes péripéties, le duc revenait vers le territoire prussien et s’avançait dans le Hanovre.
A peine arrivé dans l’hôtel où il était descendu, qu’une foule en fureur faisait entendre des cris et des menaces de mort.
Les pierres volent aux fenêtres, les domestiques ont tout juste le temps de fermer et de barricader les' portes de l’appartement occupé par le maître. Celuici parvient, aidé de son valet de chambre, à s’échapper par une fenêtre de derrière et à sauter sur le toit d’une écurie; de là, il arrivait, de toit en toit, à gagner une rue déserte où, à la faveur des ombres, de la nuit, il put échapper aux poursuites de ses ennemis ; mais bientôt rattrapé, il eut le bras percé d’un coup de poignard; il réussit à s’échapper encore, gravit un mur élevé, en grimpant sur les épaules du fidèle valet qui ne l’avait pas quitté ; puis il se glissait jusqu’à un fossé plein d’eau ; et, à travers des jardins et des prairies, parvenait à s’éloigner déplus
en plus, de la ville et à gagner le bord d’une grande route. Cette fois, il était sauvé, mais par quelles alarmes il était passé ! Harrassé par les fatigues et l’émotion, il atteignait un village où il ne put trouver qu’un lit dans une écurie pour y goûter quelque repos. Ainsi se termina la première tentative du souverain déchu pour rentrer dans ses Etats !
Un peu plus tard, il était à Paris lors du jugement des ministres de Charles X. L’état d’agitation dans lequel il trouva la capitale le contraignit à la quitter ; c’est alors qu’il partit pour l’Espagne, espérant y refaire sa santé, que tant de secousses avaient ébranlée. Il traversa toute la France dans une chaise de poste qui est restée légendaire. « Elle renfermait un lit, un canapé* un buffet, un secrétaire, un coffre^ fort, une bibliothèque et tous les accessoires nécessaires au confortable le plus complet d’un voyage de long cours. Outre les glaces et les stores, les portières avaient des persiennas, des volets et des serrures, si bien qu’on pouvait s’enfermer et soutenir un véritable siège dans ce monument. Il fallait six chevaux de poste pour le traîner en plaine ; il en fallait dix et parfois douze, suivant l’état des chemins et la rapidité des pentes. »
Le secrétaire de Monseigneur avait reçu l’ordre de son maître de répondre aux indiscrets qui le questionneraient, que le voyageur qui occupait cette v.oiture fermée était le corps d’un grand d’Espagne que l’on reconduisait dans ses terres !
Menacé dans sa vie, le duc 11e passa que quelques mois en Espagne, d’où il se rendit à Nice, où il ne fit également qu’un séjour de peu de durée. Il dut partir de Nice déguisé en domestique et traverser la frontière sur le siè^e de la voiture de son chambel la n.
Rentré en France il allait s’installer incognito à Fontainebleau, puis à Saint-Denis. Grâce à ses accointances avec les chefs du parti libéral, notamment le général Lafayette, le maréchal Gérard, Odilon Barrot, etc., il obtint de se fixer à Paris, jusqu’au, jour où un arrêté du ministre de l’intérieur l’invitait à prendre le chemin que Charles X avait suivi deux ans auparavant, ou tout autre qu’il lui plairait de choisir, « à la condition que ce chemin le conduise dans les trois jours hors des Etats du roi des Français ».
Le 18 octobre 1832, l’hôtel qu’habitait le duc de Brunswick était cerné par la gendarmerie et par un peloton d’infanterie ; une chaise de poste, toute attelée stationnait sur la chaussée. Le duc fut sommé, au nom de la loi, d’y monter et après un semblant de résistance, il consentit à monter en voiture et on la conduisit à la frontière suisse, ne s’arrêtant que le temps nécessaire pour les repas du prince. La police française avait rapidement opéré, mais au bout d’un mois, on dut convenir, dans les hautes sphères, qu’elle avait été odieusement bernée. Le duc de Brunswick qu’on avait, avec tant d’apparat, conduit en Suisse, n’était point duc, et n’avait jamais régné
à Brunswick. C'était un de ses serviteurs qui avait joué le rôle de sosie , tandis que le véritable duc allait, sous un faux nom et avec le costume d'un étudiant de sixième année (sic), s’installer dans un logement au sixième étage d’une maison de pauvre apparence, où nul ne songerait à le rechercher. Quant au faux duc, il s’éclipsa juste au moment où il allait être démasqué et vint se perdre dans la foule parisienne où il n’eut pas de peine à se consoler, avec le profit qu'il avait tiré de l’aventure, d’être passé à l’état de simple sujet, heureux d’être allégé du fardeau d’un pouvoir factice et capable de lui attirer tant de désagréments.
Pendant plusieurs semaines, on se demanda ce qu’était devenu le duc de Brunswick, quand on le vit apparaître à la barre d’un tribunal, attaquant à la fois le ministre, le préfet de police, le commandant de gendarmerie et l’officier de paix, pour « violation de domicile et attentat à la liberté ». Le plus étonnant c’est qu’il obtint, sinon une condamnation contre les pouvoirs établis, mais tout au moins le droit de se promener à son aise dans Paris et dans toute la
France.
Bientôt il achetait aux Champs-Elysées, l’hôtel qui allait le rendre célèbre, et dont la construction et l’aménagement intérieur défrayèrent bientôt toutes les conversations. Le duc avait imaginé de faire construire, « dans son cabinet, situé à la tète de son lit, une sorte de cage en maçonnerie, descendant
jusqu’à un puits complètement dissimulé à tous les regards ».
Dans cette cage fermée par une porte de fer, il avait fait placer son coffre-fort, suspendu par quatre câbles au-dessus du puits, et pouvant y être plongé à tout instant par la volonté du maître. Dans les caves de l’hôtel étaient entassées les caisses de fer renfermant ses immenses trésors : là, étaient empilées de vieilles guinées de tous les règnes des Brunswick ; des pièces d’or à l’effigie de plusieurs ancêtres du duc ; des milliers de pièces de dix thalers à sa propre effigie. Mais la merveille de la maison était un escalier d’une prodigieuse exiguïté, dont l’entrée était dissimulée, dans une armoire toujours hermétiquement fermée et qui communiquait, d’une part, avec l’appartement de l’intendant, situé à l’étage supérieur, de l’autre avec un souterrain pratiqué dans la cave aux trésors. Le duc et son intendant avaient, seuls, la clef des deux armoires servant à cet escalier en spirale, et eux seuls dans tout l’hôtel connaissaient l’existence de ce passage mystérieux. Le duc en avait confié la construction à des ouvriers différents et étrangers ; il l’avait fait faire par fragments, et. à intervalles reculés, et personne, .même parmi ses familiers, n’avait été dans la confidence de ses projets.
Ce n’était pas la moindre originalité de ce monarque déchu, dont la mise et la toilette révélaient déjà un caractère d’excentricité.
Toujours mis avec un soin extrême, il avait, tous les jours, avec ses tailleurs, de savantes conférences.
« Jamais il ne portait deux fois la même paire de gants. Son pied était une telle merveille, que sa fille, à treize ans, essayait toujours la première ses chaussures, et elle s’amusait à les porter, un jour ou deux, dans la maison, pour les briser. » Pour rehausser la petitesse de sa taille, le prince portait des talons intérieurs aussi hauts que les talons extérieurs.
L’apprêt de sa figure était tout un poème, ou plutôt une symphonie de couleurs. Il commença par blanchir l'extrémité de son nez, « qui devenait rouge comme chez la plupart des membres de sa famille ». Puis, au blanc, il ajouta un peu.de rouge pour les joues et commença bientôt à teindre légèrement sa barbe et ses cheveux, qui avaient déjà, depuis quelques années, pris une teinte plus foncée. Mais ce n’est qu’à Londres, au milieu de ce carnaval de couleurs les plus extravagantes et les plus violemment accouplées qu'il donna plein essor à sa passion pour l’artificiel, et que l’artiste compléta cette tête à l’aquarelle qu’il devait exposer pendant vingt ans sur tous les boulevards, dans tous les théâtres de Paris.
Excentrique et violent, défiant et ombrageux, tel se montra le duc de Brunswick à ceux qui purent l’approcher. Sa vie se passa en procès pour défendre ce qu’il croyait être son droit, et toute son ingénio-
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
sité se dépensa à monter la garde autour de son coffre-fort.
En dernier lieu, il acheta,/ toujours dans le quartier des Champs-Elysées, un hôtel qui avait appartenu à la célèbre Lola Montés, devenue comtesse de Lansfild et l’amie du roi de Bavière. Cet hôtel, il le fit transformer en un vrai palais d’opéra-comique, où il . accumula de luxueuses prodigalités et des merveilles de mécanique.
Outre que les murs étaient « hauts et solides comme des remparts, » cinq portes cochères en fer massif en défendaient l’entrée ; et pour les faire ouvrir, il fallait avoir le mot de passe ou parlementer longuement à travers un guichet grillé, semblable à ceux d’une prison. Aviez-vous l’insigne faveur d’obtenir une audience, un laquais pressait un bouton imperceptible, caché dans la muraille, et celle-ci s’ouvrait, vous présentant un fauteuil capitonné de satin bleu de ciel. Lorsque vous étiez assis dans ce fauteuil, on pressait un autre bouton, le panneau tournait sur lui-mème et vous vous trouviez comme par le coup d’une baguette de fée, dans l’antichambre de l’appartement où se tenait le duc. Il fallait faire jouer encore un mécanisme pour se trouver dans le réduit que Son Altesse occupait et où il passait ses jours et ses nuits.
Un immense lit carré, plus large que celui de Louis XIV à Versailles, attirait d’abord le regard du privilégié admis à contempler les traits de l’idole.
Mais ce qui constituait l’originalité de cette pièce, c’est que « sous les élégantes tapisseries, sous les moelleux tapis, sous les crépines d’or, tout était en fer. Les murs étaient en fer, le parquet était en fer, le plafond était en fer. C’était, en un mot, une immense cage de fer, dans laquelle le souverain déchu se plaisait à défier les assassins et les voleurs, grâce à des trucs véritablement féeriques ».
Le duc n’avait pas pris moins de précautions pour défendre sa vie que sa fortune. « 11 avait toujours auprès de lui un arsenal d’armes de toutes sortes ; il ne sortait qu’avec des revolvers dans sa poche, il ne se couchait qu’avec des revolvers sous sa main et des poignards sous sa tête. »
Par crainte des empoisonnements, il n’avait pas de cuisinier et mangeait le plus souvent dehors. Chez lui , il se contentait d’une tasse de chocolat, qu’il préparait lui-même sur une lampe à esprit de vin. Il était, d’ailleurs, d’une grande sobriété, se contentant pour boisson d’une bière commune, se nourrissant surtout de fruits, de glaces et de confiseries.
Il ne se levait que vers quatre heures ; nous avons vu les soins qu’il prenait pour le maquillage de son visage et la peinture de sa barbe. « Le compte de son parfumeur, écrit plaisamment un de ses biographes, représentait le traitement d’un sénateur. » Il aimait beaucoup les animaux, particulièrement les chevaux, les chiens et les perroquets. Son costume de cérémonie était d’une richesse dont on aura une
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idée, quand nous aurons dit qu’il avait des épaulettes de diamants, dont chacune valait un million et que quatre gardiens étaient préposés à garder jour et nuit, sous leur globe de cristal.
Toutes ces richesses il fallut les emporter et les mettre à l’abri lorsque éclata la guerre entre la Prusse et la France, en 1870. Le 10 août, les grilles de l’hôtel-forteresse s’ouvraient pour livrer passage à trois chaises de poste, attelées chacune de quatre chevaux, et qui emportaient l’altesse et ses joyaux. Le prince quittait Paris en toute hâte, pour se réfugier en Suisse.
Le 0 mars 1871, après avoir déchiré la veille un testament qui instituait le Prince impérial son légataire universel, le duc de Brunswick en rédigeait un nouveau qui donnait tous ses biens à la ville de Genève, a dernier caprice de cet esprit bizarre qui, depuis tant d’années, semblait se jouer de tous les raisonnements et de tous les sentiments auxquels obéit le commun des mortels » .
« Nous voulons, disait le testataire, que notre corps soit déposé dans un mausolée au-dessus de la terre, qui sera érigé, par nos exécuteurs, à Genève, dans une position proéminente et digne. Le monument sera surmonté par une statue équestre et entouré par celles de notre père et grand-père, de glorieuse mémoire, d’après le dessin attaché à ce testament... nos exécuteurs feront construire le dit monument ad libitum des millions de notre succession, en bronze
et marbre, par les artistes les plus renommés. »
La cité où naquit Calvin a fidèlement rempli les clauses du testament et le monument élevé au duc de Brunswick, s’il n’accuse pas un goût parfait, commémore le souvenir d’un homme qui ne connut d’autre distraction et d’autre joie que d’accumuler les millions et d’en délecter sa vue.
Pauvre existence, en vérité ! Mais quelle folie n’appelle, bien plutôt que le blâme, la pitié !
l\< ESSAY » A LA COUR DE FRANCE
Tout ce qui se rapporte aux mœurs anciennes, à des coutumes disparues, a le don d’intéresser. Et comme il subsiste toujours des liens qui nous rattachent au passé, il nous en est resté telles expressions que nous aurions peine à comprendre, si nous ignorions les circonstances qui leur ont donné naissance. Ainsi la locution : mettre le couvert , rappelle-t-elle une précaution que prenaient nos pères, nos aïeux, contre le poison dont longtemps ils eurent la hantise.
Jusqu’à ce que l’hôte eût pris place, les mets sur la table restaient couverts, « de sorte qu’elle estoit toute chargée de viande, sans qu’il sceut ce qu’il y avait dedans (1) ». Tous les plats servis au cours du repas étaient également apportés couverts (2).
(1) Artus d’Embrt, Description de l'isle des hermaphrodites, 101.
(2) Alfred Franklin, les Repas, Paris, 1889.
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Cette crainte du poison n’était pas tout à fait injustifiée, et les princes les plus braves, les souverains les plus populaires avaient l’appréhension du péril qu’ils couraient, redoutant une traîtrise dont leur vaillance n’aurait su les mettre à l’abri.
L’auteur de la Chronique rimée place dans la bouche de Charlemagne, passant la revue de sa Cour, les paroles suivantes, qu’il adresse à ses officiers de bouche :
Si me servent à mon mangier Sans vilennie et sans danger.
Un seigneur de quelque importance n’aurait pas goûté aux aliments qu’on lui présentait, sans s’être au préalable assuré qu’ils ne contenaient pas quelque « venin ». La précaution n’était pas superflue, si on en juge par les attentats dont faillirent être victimes des souverains aussi chéris de leurs sujets que saint Louis, et par les accusations qui se sont fait jour, à travers le cours de l’histoire dès qu’une mort, étrange ou subite, venait frapper un personnage en vue : ne vit-on pas Jean sans Peur accuser publiquement le duc d’Orléans, frère de Charles VI, d’avoir tenté d’empoisonner le roi, en mêlant de l’arsenic à la viande qu’il devait consommer ? Le double décès des dauphins, fils du même roi Charles VI, fit renaître les mêmes bruits et l’opinion populaire ne douta pas qu’ils eussent succombé, tous deux, au poison.
A la cour de France, la tradition se conserva jus-