JEANNE DE FRANCE
UN DIVORCE A LA COUR DE FRANCE
père ne montrait pas plus de coquetterie dans ses vêtements : « habillé de grosse laine, avec un vieux chapeau dont n’aurait pas voulu le dernier marchand du royaunle... la plupart du temps était- il par voies et par chemins, promenant sans apparat sa souquenille de bure... c’est seulement sur la fin de sa carrière, lorsque les années l’eurent tout à fait décrépit que, devenu plus que jamais soupçonneux et circonspect, il se mit à couvrir son corps décharné d’étoffes de soie et de velours (1) ».
Ce roi, économe à l’excès, pour ne pas dire parcimonieux et même avare, avait tout juste accordé, pour l’entretien de sa fille Jeanne, une somme de 1.200 francs par an, qui ne suffisait pas à couvrir les dépenses indispensables.
On a prêté à Louis XI l’idée, pas mal machiavélique d’avoir projeté l’union de sa fille avec le duc d’Orléans, comptant qu’il n’en résulterait pas de lignée, et qu’ainsi rentrerait, un jour prochain, le duché si convoité dans le domaine royal. La laideur de sa fille, ses autres disgrâces physiques rendaient cette espérance très probable, et le souverain à l’esprit retors s’en félicitait à l’avance.
Avant de procéder au mariage qui faisait l’objet de tant de préoccupations, il était nécessaire d’obtenir en cour de Rome des dispenses ; mais on pouvait, sans plus attendre, faire dresser l’acte
(T) Id., ibicl., 33.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
devant les notaires, afin de le rendre, dès ce moment, irrévocable. La jeunesse et la minorité de Louis d’Orléans ne pouvaient être un obstacle, puisqu’il y suppléait « par sa prudence et sa sagacité (i) ».
Peu de temps après la signature du contrat, Mme d’Orléans, mère du conjoint, se rendait à Linières, pour y faire la connaissance de sa bellefille. On raconte que, lorsqu’elle fut en présence de cette fille malingre et contrefaite, elle se trouva presque mal de saisissement (2) ; et l’on fut obligé d’ouvrir sa robe et de délacer son corset pour lui donner de l’air (3) ; revenue à elle, on l’entendit s’écrier . « Ah ! notre-Dame ! faut-il que mon fils ait cette femme aussi difforme ! ».
La malheureuse enfant produisit la même impression sur le roi, son père, qui était resté quelque temps sans la voir. Un matin que le sire de Linières (4) la lui avait amenée au château de Plessislès-Tours, le roi, l’ayant aperçue à travers les vitres, fit un grand signe de croix, en disant qu’il ne la croyait pas telle, et, lorsqu’elle s’approcha de lui, il ne lui adressa pas une parole et fit signe qu’on l’emmenât (5).
(1) Qui quidem dominas dax, licet ininoris etatis, ut prudens et sagax.
(2) Quasi sincopasavil.
(3) Déposition du maréchal de Gié au procès du divorce.
(4) Le seigneur de Linières cachait la petite Jeanne soqs sa robe longue lorsque le roi la rencontrait.
(5) Déposition de Rabaudanges.
UN DIVORCE A LA COUR DE FRANCE
A la suite de cette entrevue, il se montra plus décidé que jamais à presser les démarches auprès de la Cour pontificale, pour l’obtention des dispenses qu’on ne mettait pas beaucoup de hâte à envoyer. La nécessité de ces dispenses s’imposait, d’abord, en raison de la parenté naturelle des futurs époux. Louis XI et Louis d’Orléans étaient cousins issus de gerniains ; ensuite, parce que Louis XI était, en outre, parrain de celui qui allait devenir son gendre, c’est-à-dire aux yeux de l’Eglise, il était une sorte de second père, d’où pouvait résulter un empêchement, au moins spirituel ou ecclésiastique, entre son filleul et sa fille.
Enfin, .le 10 des calendes de mars (19 février) 1475, le pape Sixte IV expédiait à son légat d’Avignon un bref qui lui donnait la faculté d’accorder les dispenses requises, et celui-ci déléguait à son tour ses pouvoirs à l’archevêque de Bourges et aux évêques d’Evreux et d’Orléans. La cérémonie s’accomplit peu après sans apparat et dans la consternation générale. Le plus grand nombre murmuraient, « toutes gens de bien estoient fort mal contentes (1)».
Louis n’avait pas accepté, sans contrainte, cette princesse « gâtée de corps » et d’une laideur reconnue de tous, qu’on lui destinait pour femme. Quel contraste entre les deux époux ! Aimable et spiri-
(1) Déposition de G. Doulcet.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
tuel, d’une figure sans doute ordinaire, mais non déplaisante, animée qu’elle était par le feu du regard, Louis d’Orléans, adroit aux exercices du corps, brillant dans les tournois, se faisait distinguer par sa grâce et son entrain.
Lorsqu’on lui proposa Jeanne de France, il poussa cette exclamation, peu flatteuse : «J’aimerais mieux épouser une simple demoiselle de la Beauce ! » Mais Louis XI, qui n’aimait pas qu’on lui résistât, déclara fermement au jeune duc que, s’il n’épousait pas sa fille, il le ferait prêtre ou moine, ajoutant devant ses courtisans, qu’il le ferait jeter à l’eau dans un sac, et on savait qu’il était homme à exécuter sa menace.
Louis d’Orléans qui, de son naturel, était « un peu convoiteux et beaucoup du plaisir de Vénus», ne tarda pas à se dégoûter de la femme qu’on lui avait imposée, et avec laquelle on le forçait à coucher, pour faire croire qu’ils vivaient ensemble de leur plein gré et en bonne amitié. Louis se rendait cinq ou six fois par an auprès de son épousé, par ordre du roi, et demeurait chaque fois dix ou douze jours avec elle, couchant toutes les nuits soins cum sala , nudus cum nucla (1).
Sans doute, commente à ce propos l’historiographe des Dames galantes (2), « il n’était pas si
(1) Ce sont les termes mêmes qu’on employa au procès.
(2) Vie de Jeanne de France, par Brantôme.
UN DIVORCE A LA COUR DE FRANCE
chaste de s’en abstenir, l’ayant si près de soi et autour de ses côtés. »
Il y avait d’autant plus de mérite, que la difformité de Jeanne n’était atténuée par aucun charme capable de séduire un homme. Les plus indulgents lui reconnaissent un masque énergique, mais d’une irrégularité marquée ; une grande bouche, garnie de lèvres épaisses et un peu proéminentes ; pour tout dire, un ensemble de traits qui rappelaient beaucoup J a physionomie du roi son père. Quant au reste, nous avons dit comment il s’offrait aux yeux les moins prévenus. Sa taille était, d’un avis général (1), entièrement difforme. Ses membres étaient grêles et disproportionnés : d’un côté, une épaule très haute (2) ; de l’autre, la hanche basse, tout à fait rapprochée du fémur (3).
Mme de Linières avait essayé vainement dé faire arranger les vêtements de la jeune princesse pour dissimuler ses vices de conformation ; la mode, qui n'était pas encore venue, des vêtements flottants, imposait, à ce moment, les habillements étroits et collants. On comprend l’exclamation d’un témoin (4) : a c’était grand’pitié de la voir ainsi! »
Mais ce qui la rendait plus que tout déplaisante,
(1) Dépositions de Marie de Marcilly, Perrette de Carabray, L. de Saint-Symphorien, etc.
(2) Déposition de Marie de Marcilly.
(3) Déposition de Galipel et de La Palu.
(4) Déposition de Perrette de Cambray.
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
c’était une forte bosse des plus apparentes (1), et il en était même pour prétendre qu’elle en avait une autre par devant (2).
Un simple, détail montre l’aversion que témoignait Louis d’Orléans à sa femme.
Pendant qu’un chanoine prononçait, après le repas, le Bénédicité et les Grâces , prière pendant laquelle i’on a coutume de se tenir debout, Louis tournait régulièrement le dos à la princesse (3). Le sire de Castelnau, chambellan du roi, a rapporté, de son côté, que fréquemment il vit, au château de Linières, les deux époux ensemble, qu’il a vécu quelque temps dans leur intimité, et que jamais il ne les vit ni s’adresser la parole, ni échanger ces signes d’amour que se prodiguent, durant leur lune de miel, mari et femme. Lorsque le sire de Linières pressait le prince de montrer à la princesse quelques marques d’affection, celui-ci affectait de ne pas l’entendre et faisait semblant de penser à autre chose. Et si le sire, s’adressant à Mme Jehanne, lui disait : « Madame, parlez à Monseigneur et montrez-lui semblant d’amour », la jeune femme répondait, non sans mélancolie : « Je ne ouserois parler à luy, car vous et chascun veoit bien qu’il ne fait conte de moy (4) ». Et Louis continuait à feindre de ne pas comprendre.
(1) Dépositions cle Guierlay, Bertrand, G. des Ormes, etc.
(2) Déposition de Pierre Dupuy, sire de Vatan.
(3) Déposition de G. Milet.
(4) Déposition de Castelnau.
ÜN DIVORCE A LA COtrË DE FËANCË
Furieux de cette attitude de son gendre, Louis XI confia une singulière mission à un médecin du nom de Gérard Cochète. Il s’agissait d’inciter le duc d’Orléans à gracieusement accueillir — on sait ce que parler veut dire î — sa femme après la partie de paume à laquelle il avait l’habitude de se livrer tous les jours. « Le diable m’emporte s’écria le duc, j’aimeroye mieulx avoir la teste coppée que je le fisse ! » Et, ce jour- là même, la partie de paume terminée, lorsque lui fut amenée Mme Jeanne, il la renvoya (1) et fit appeler d’autres dames moins déplaisantes.
Le prince étant tombé malade (2), et assez grave-
(1) Déposition de Pierre Dupuy.
(2) Par les comptes du duc, nous savons quels honoraires étaient payés aux médecins qui le traitèrent. La visite du médecin Robert de Léon est comptée 7 livres : il était venu à Tours voir le prince ; le même docteur, pour une simple consultation avec les médecins de monseigneur, recevait 3 écus d’or au soleil. Maître Philippe, « pour être venu plusieurs fois visiter le duc à Tours pendant sa maladie et lui avoir ordonné même à chaque visite un régime différent », toucha 66 sols 8 deniers. Le chirurgien Jehan d'Orléans, appelé pour ouvrir et panser un anthrax ( endrax ) recevait 16 livres tournois 13 sous et 4 deniers. Quant au médecin ordinaire du prince, Salomon de Bombelles, Louis lui donna un beau cheval, valant 32 livres 8 deniers. On fit également appel, dans celte maladie de Louis d’Orléans, aux lumières de Jeban Bourgeois et du célèbre Adam Fumée, ancien médecin de Charles VII et de Louis XI, et qui était, en même temps, membre du Conseil du Boi. Dans une autre circonstance, on envoya le médecin ordinaire de Louis, Jehan Bourgeois, en Italie, chercher des praticiens réputés dans ce pays. « Un certain Jehan d’Albe, médecin du pays d’Albe, reçut vingt écus soleil, pour avoir gouverné et
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIHE
ment, de la petite vérole, Jeanne s’installa à son chevet, lui prodiguant ses soins et son affection, en dépit du danger qu’elle courait (1). Le malade ne parut lui savoir aucun gré de ce dévouement. Il se détournait d’elle à son approche ; il devenait triste et ne prononçait plus une parole. La santé revenue, il la traita plus durement encore que par le passé. Lorsqu’on lui reprochait les infidélités dont il ne cherchait même pas à se cacher, il répondait : « Puisque je ne suis point marié de mon gré, que voulez-vous que je face? » et il continuait à négliger celle qui n’avait jamais été la femme de son cœur. Il fallut attendre la mort dm roi (Louis XI), pour demander la rupture d’une union aussi mal assortie.
Ce n’était pas la première fois, au surplus, que pareil événement se produisait à la Cour de France. La royauté française avait connu plusieurs divorces. Louis Vil n’avait-il pas rompu son mariage avec Eléonore d’Aquitaine, sous prétexte de parenté? Philippe-Auguste n’avait-il pas répudié sa femme Ingeburge, pour laquelle il se sentait une aversion insurmontable, afin de pouvoir épouser Agnès de Héranie, qui mieux lui agréait? Et Charles IV, dit te Bel, un peu avant son avènement au trône, ne
pansé le duc pendant vingt et un jours. » l\. de Maulde, op. cil., passim.
(1) Nous avons dit plus haut qu’elle avait eu la variole, mais elle était alors tout enfant et pouvait courir le risque d’une récidive, bien que celle-ci soit rare, à la vérité.