LOUIS XII
UN DIVORCE A LA COUR DE FRANCE
s’était-il pas séparé de son épouse, Blanche de Bourgogne, « qui traînait dans la boue le lys de France », et dont les désordres étaient scandaleux? 11 avait fallu, néanmoins, dans ce cas invoquer d’autres prétextes pour obtenir l’annulation du mariage, notamment que le roi était cousin germain de sa femme ; qu’il avait été tenu sur les fonts baptismaux par la mère de celle-ci, son inconduite seule ne pouvant, selon le droit canonique, qu’autoriser la séparation de corps des époux.
Ce sont un peu les mêmes motifs qu’on fit valoir dans le cas de Louis XI 1 : une parenté naturelle, au quatrième degré il est vrai, existait entre les deux conjoints. Louis XI était le parrain du duc d’Orléans et « de cette parenté spirituelle naissait, entre la fille du roi et son futur époux, un lien prohibitif de mariage ». Enfin, le duc avait subi, de la part du roi, son beau-père, une contrainte, par intimidation ou par menaces, capable, selon la formule du droit canon, « de troubler un homme fait ». C’est dans ces conditions qu’allait s’ouvrir un procès obligeant une fille de France de descendre dans le prétoire et d’y subir l’humiliation d’être exposée sans voiles à la malignité publique, de voir sa vie la plus intime mise à nu et sa race entière déshonorée en sa personne, par des révélations que la justice était décidée à ne pas contrarier, si même elle ne les favorisait.
Jeanne de France comparut, pour la première fois, dans la maison du doyen de Tours, devant les évê^
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ques d’Albi et de Ceuta, entourés de leurs assesseurs, le 6 septembre (1498). Le 1.0, nouvelle comparution. Un seul de ses conseils s’était présenté à ses côtés, qui cherchait à se dérober, comme l’avaient fait déjà quatre autres. Il fallut l’énergique intervention des . juges pour les rappeler à leur devoir. L’assistance de quelques hommes de loi ayant été ainsi péniblement assurée à Mme Jeanne, il fut procédé à son interrogatoire.
Le 13 septembre, la reine « vêtue d’habits de deuil et dans le plus simple apparat, accompagnée seulement d’une de ses dames et de son confesseur (1) », était introduite et prenait place sur le fauteuil qui lui était réservé.
On lui demanda d’abord si elle connaissait les liens de parenté qui Lunissaient à son époux. Elle ne le nia pas, mais assura avoir toujours ignoré à quel degré ; si elle connaissait l’âge de son époux au moment de leur union ? Elle prétendit ne pas l’avoir su. Elle n’avait jamais oui parler que Louis XI eût obligé, par menaces ou par crainte, le duc d’Orléans à l’épouser; son mari ne l’avait jamais entretenue de ces détails. Aux allégations attestant que le duc d’Orléans n’avait jamais librement consenti à ce mariage, qu’il avait toujours témoigné que cette union lui avait été violemment imposée, Jeanne répondit par ces simples mots : « Je ne le crois pas. »
(1) J. V atout, Souvenirs historiques des résidences royales de France, t. VI (Château d’Amboise), Paris, 1845, 134.
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A partir de ce moment, l'interrogatoire devient plus pressant ; c’est de ses infirmités physiques qu’on va lui faire grief.
— Vous eûtes vous-même, articule le juge, par naissance ou par nature, comme à présent, un corps mal conformé, et plein d’imperfections étrangères à la généralité des femmes.
— Je sais très bien, répond la malheureuse, que je ne suis pas aussi jolie et aussi belle de corps, que la plupart des femmes.
— Vous n’ignorez point que vous n’ètes point apte au mariage ?
— Je me "crois aussi propre au mariage que la femme de mon écuyer George, tout à fait contrefaite, et qui, pourtant, lui donne de fort beaux enfants.
On ne crut pas devoir prolonger cette épreuve, si cruelle à la jeune femme ; la séance fut levée et renvoyée au jeudi suivant.
Le tribunal s’étant transporté à Amboise, y interrogea plusieurs témoins ; mais ce ne fut qu’à Madon, près de Blois, que Louis XII consentit à comparaître devant les juges. Bien qu’il connût, par avance, le verdict qui serait rendu, il sentait, néanmoins, la nécessité de donner à cette comédie judiciaire une apparence d’équité (1).
Après avoir dit qu’il ignorait en toute bonne foi qu’il existait entre la princesse et lui un degré de
(1) V atout, op. cit., 141.
parenté qui prohibait toute espèce d’union ; qu’il n’avait cohabité avec elle que par force, qu’il ne l’avait jamais regardée comme sa femme, et qu’il n’avait jamais passé la nuit avec eJle qu’à contre-cœur, et jamais de son gré propre, il fut ordonné que la reine serait visitée, pour vérifier les affirmations que l’on venait d’entendre. Le procureur du roi insista pour que l’examen fût fait par des femmes « prudes et sages » et par des experts en la matière. Cette fois, la pudeur de la jeune femme se révolta. Son mari la connaissait mieux que personne (1) ; s’il voulait confirmer la vérité, point besoin n’était de recourir à un examen qui lui répugnait. La défense insista pour que fussent renvoyées ces pénibles épreuves, et il en fut ainsi décidé. On ajourna donc à autre temps la visite de la reine. Le 12 octobre, le procureur du roi requérait, à nouveau, que Madame fût visitée, «rien ne devant empêcher qu’on ne procédât incontinent à ladite visite (2) ».
Le dimanche 14 octobre, Me François Berthoulan, un des avocats de Jeanne, présenta des arguments qui ne laissaient pas d’être logiques. Le procureur royal avait prétendu que Jeanne était maléficiée, cela signifiait-il qu’elle était rendue incapable des fonctions du mariage par artifices diaboliques ? Ce n’était
(1) Car, disait-elle, « Louis avait eu plusieurs et diverse® fois sa compagnie».
(2) Procès de la dissolution dü mariage de Louis Xîî ëi
de France (Vàtoüt^ 453 et s*)»
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donc pas une visite de matrones, pour constater si elle était nimis ccrcta qu’il fallait réclamer, mais des prières, des exorcismes et autres remèdes ecclésiastiques. Une fille, petite-fille, arrière-petite-fille des rois devait-elle être traitée avec aussi peu de respect; d’ailleurs, Mme Jeanne était de nature u pudique et honteuse », on ne pouvait, sans lui faire injure, la soumettre à une semblable expertise. Que ne demandait-on au roi, qui avait eu plusieurs fois sa compagnie, de lever tous les doutes à cet égard ? Il ne pourrait nier un fait dont il était positivement assuré.
Mais le procureur du roi était d’un avis tout différent ; il trouva ces prétendues raisons « vaines et frivoles », et si la dame ne voulait se prêter à cette visite, il faudrait l’y contraindre. Il n’avait pas été seulement parlé de maléfices, mais d’impuissance ; le roi avait toujours allégué qu’il n’avait pu connaître sa femme intra claustra pudoris. Par conséquent, le mariage n’avait pu avoir lieu que contre les intentions et les vues de la nature.
Le 26 octobre, Jeanne présentait au tribunal une nouvelle requête. De nouveau, elle affirma que le roi et elle avaient « demeuré longtemps ensemble, ayant même maison et même lit », et avaient consommé le mariage ; qu’étant au château d’Amboise, ils avaient partagé, pendant plusieurs jours, la même couche. Pendant 23 ans et plus, cette cohabitation avait per» *i.*té) le mariage avait été plusieurs fois consommé j
le reproche arctationis était donc vain, de même que celui de maléfice. Mais le procureur du roi tenait bon : il n’y avait jamais eu, de la part du roi, consentement au mariage, il n’avait simulé celui-ci que parce qu’à se conduire autrement, « il eust perdu toutes ses pensions nécessaires pour le soutien de son estât ».
Un mois était accordé aux parties, pour faire leur enquête, recueillir des témoignages, sans préjudice de la visite déjà ordonnée.
Parmi les témoins récusés par la défense et dont la déposition fut, néanmoins, recueillie, nous relevons deux médecins : Jean de Bourges, docteur en médecine de Paris, et Salomon de B ombelles, « chevalier de la chevalerie armée, docteur ès arts et en médecine, médecin du roi ».
C’est en latin que s’exprimèrent Jean Burgensis et Salomon de Bombelles ; c’est en latin que nous reproduirons l’essentiel de leurs déclarations.
« Vénérable et sage homme, maître Jean Burgensis », âgé de cinquante-cinq ans environ, témoin du côté du roi, déposa : que ladite Jeanne était bossue (gibbosa), ainsi qu’il était facile de le constater à la simple vue. Le reste ne peut s’énoncer que dans la langue qui brave l’honnêteté (mais la traduction est des plus aisées) :
« Quod circà membra nataralia , non vidit eam, nudam ; sed audivit dici ab ipso régi moderno, tune Duce Aurélia -
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nersi, quod maltum laborabat, ad cognoscendam eam, et quod non spergebat in agro naturœ , sed, post laborem et magnam agitationem, spergebat semen inter copas , ut ipse rex credebat. »
« Noble homme, monseigneur » Salomon de Bonibelles, âgé de 47 ans environ, à son tour, s’exprima en ces termes :
(( Je connais, dit-il, le roi Louis depuis sa plus tendre enfance ; mon père était le médecin du duc et de la duchesse d’Orléans ; et moi-même, unefoissortides écoles, je fus mis auprèsdu jeune prince. J’ai connu Madame Jeanne dès l’époque de son mariage. De plusieurs personnes notables de la cour de notre roi, j’ai appris que ce n’avait été que par des menaces, et poussés par Ja crainte, que le duc et la duchesse d’Orléans avaient consenti au mariage de leur fils avec la princesse Jeanne. Un jour, notre roi étantà la Tour de Bourges, Ma Dame Jeanne vint le voir et resta plusieurs jours avec lui. C’est alors que les archers, s’apercevant que le roi maigrissait d’une manière insolite, en firent la remarque, à lui, Salomon de Bombelles, insinuant que le roi « nimio utebatur cohitu cum dicta domina J oannâ .. . » Le lendemain, causant familièrement, et en particulier avec le roi, je lui répétai les paroles des archers. Ce à quoi mon dit seigneur répondit :
« — Je foys le grand diable oncques à ma vie, je ne la chevauché na' arcllement comme une autre femme! Quando :olo cum eâ cohire, invenio quandam tortuositctcm in orificio vulvæ, adeoquod mea virga non potest
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
ingredi , sec/, caleficiendo me, emitto semeri Ultra seu su pra crura ipsius dominæ Joannæ...
Signé : S. Bombellis.
La duchesse d’Orléans, la mère de Louis XII, qui avait touché sa brue nue , assura qu’elle avait trouvé vas naturale , arctum cum retractione ex uno latere , et uno osse impecliente .
Chereau (1), auquel nous empruntons les dépositions qu’on vient de lire, opine avec beaucoup de vraisemblance qu’ « il y avait là un bassin et un arc pubien déformés par le rachitisme ».
Nous passons sur les autres témoignages, émanant de personnes attachées, toutes ou presque toutes, au service du roi, ou à celui de Mme Jeanne, qu’elles «perdirent de honte par leurs révélations », « dérobées dans la chambre conjugale (2) ». On comptait, parmi ces témoins, des seigneurs, des gens d’église, des valets, des nobles dames, des suivantes, dont les dépositions, « suspectes ou insignifiantes », ne servirent qu’à intéresser l’opinion publique en faveur de la grande délaissée , et à la rendre plus sympathique.
La procédure terminée, il fut reconnu qu’ « il n’y avait aucun mariage valable entre Louis XII et Jeanne de France ». La sentence définitive des juges,
(1) Union médicale, 2 septembre 1873.
(2) P* Lacroix, le Seizième Siècle t t. î.
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rendue le mercredi précédent, n’eut lieu que le lundi suivant 17 décembre, dans l’église de Saint-Denis d’Amboise, le siège du procès ayant été transféré dans cette ville, à cause de la peste qui sévissait à Tours.
Avant que le jugement fût rendu, on connaissait d’avance quelle serait l’issue du procès ; aussi lorsque prélats et théologiens passaient dans les rues, pour se rendre à l’audience, le peuple murmurait et l’on entendait sur leur passage, des gens désignant tel ou tel juge : « Voici Caïphe, voilà Hérode, voilà Pilate qui vont juger contre la sainte Dame (à présent) qu’elle n’est plus reine de France L »
La foule était grande dans l’église où siégeaient, avec les commissaires du pape, le procureur du roi, assisté du président des enquêtes du Parlement de Paris, d’un conseiller royal, et du procureur de la
défenderesse, assistée de ses avocats.
Voici que tout à coup, tandis qu’on lisait le jugement, une « grosse et épaisse nuée » enveloppait Amboise, « comme un tourbillon de tempête », et à la clarté du jour succéda « l’obscurité, triste et affreuse, d’une sombre nuit ». Il fallut allumer des torches, afin de pouvoir poursuivre, la lecture de l’arrêt, faite par les greffiers.
Jeanne l’entendit sans défaillir. Dès ce moment, elle se regardait comme l’épouse de Jésus-Christ. Un peu plus tard, elle se retirait à Bourges, où elle fonda l’ordre de l’Annonciade.
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La « bonne duchesse » se consacra désormais au soin des pauvres et des malades. Elle avait organisé au château une pharmacie, placée sous la direction d’un ancien chirurgien de son père, qu’elle avait attaché, comme chanoine, à sa Sainte-Chapelle. Elle se consacrait, de préférence, à la visite des pauvres femmes, rongées aux jambes par des ulcères, Comme si elle se sentait d’autant plus attirée, que les plaies étaient plus affreuses et plus repoussantes. On la nommait déjà Bienheureuse de son vivant, et sans les circonstances, elle serait aujourd’hui canonisée.
Chaque année, le 4 février, anniversaire du jour de sa mort, un peuple nombreux se presse dans les églises de Bourges, pour fêter le souvenir de Jeanne de France, rendant ainsi hommage à une des patronnes de la cité.
Pour qui cherche, dans les fluctuations de santé des grands delà terre, la raison de bien des événements, dont les rapports secrets échappent à l’historien, il n’est source plus précieuse d’informations
que les archives d’Etat. Guidé par cette inspiration, un de nos plus laborieux érudits et chercheurs découvrait naguère, dans les archives de l’Etat de Modène, une série de documents, dont l’ensemble pourrait constituer ce que nous appellerions le Journal des couches de Lucrèce Borgici.
Nous avions déjà le Journal de la santé du Roi , rédigé par les archiatres, ou premiers médecins, de Louis XIV. Le précepteur et médecin de Louis XIII, Jean Héroard, a tenu le registre journalier des moindres indispositions de son pupille. Le Journal des médecins de Lucrèce Borgia, bien que moins connu, ne nous en apporte pas moins des renseigne-
JbÀNS LËS COULISSES UE L^HISTOiÈË
ments précieux sur la thérapeutique en usage pendant la Renaissance, à une époque où l’enseignement des Universités italiennes était si prisé, que des étudiants y accouraient de toutes les parties du monde, afin de perfectionner leurs études.
Une des célébrités médicales les plus en renom de ce temps, riche en illustrations de ce genre, Ludovic Carri, médecin particulier du duc Hercule de Ferrare, qui lui accordait sa confiance depuis qu’il avait sauvé sa fille Béatrix, atteinte d’une fièvre pernicieuse, pendant sa grossesse, fut chargé, par son maître, de donner ses soins à la belle-fille de ce dernier, la fameuse Lucrèce Borgia, mariée depuis peu à son fils, Alphonse de Ferra re.
Bien qu’âgée d’à peine 21 ans, Lucrèce, avant de devenir l’épouse du duc de Ferrare, avait été deux fois fiancée régulièrement ; elle avait été deux fois mariée, et elle était devenue deux fois veuve, dans des circonstances où le crime avait eu sa part. Les bruits les plus fâcheux couraient sur elle et sur la cour pontificale, et à la cour de Ferrare on n’ignorait rien de ces orgies scandaleuses, dont l’écho est parvenu jusqu’à la postérité. Mais ce n’est pas ici le lieu d’évoquer au tribunal de l’Histoire le procès des Borgia; tenons- nous à notre sujet, et parlons seulement du seul membre de cette famille qui nous intéresse présentement, et de ses rapports avec les représentants de la docte Faculté.
Une des distractions favorites du pape Alexandre VI
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LÜCUÈGE BORGIA
était de voir danser de belles femmes. Les jours où Lucrèce et ses dames se livraient à ce divertissement, on invitait les ambassadeurs de Ferrare à v assister, afin qu’ils pussent rendre compte à leur maître de la grâce avec laquelle la future duchesse exécutait des entrechats. « Au moins, lui dit le pontife, un soir de belle humeur, ne pourrez-vous dire à votre Seigneur, après avoir vu danser ma fille, qu’elle est boiteuse ? » Quelques jours après, ces
mêmes délégués mandaient à Ferrare :
Cette illustre Dame (Lucrèce) continue d’être encore un peu souffrante (elle avait trop dansé, probablement), et de se sentir très fatig uée ; malgré cela, elle ne prend aucun remède, n’a pas cessé de s’occuper des affaires et donne audience comme de coutume. Nous croyons pourtant que celte indisposition est sérieuse, car Sa Seigneurie s’en préoccupe. Le repos qu’elle goûtera pendant le temps que Sa Sainteté sera absente lui fera du bien, car jusqu’à présent toutes les fois que Sa Seigneurie vient chez le Pape, la nuit se passe en danses et en jeux, qui durent jusqu’à deux ou trois heures, et cela lui fait beaucoup de mal (1).
Enfin, les cérémonies du mariage eurent lieu et se déroulèrent avec le faste accoutumé.
(1) Dépêche du 25 septembre (1501); cf. Lucrèce Borgia d'après les documents originaux , par Ferdinand Gregouovius, traduit de l’allemand, par Paul Regnaüd, t. I, 1876.
DANS LES CÜULISSEsTdE LHISTOfRE
Les premiers temps de cette union se passèrent sans incident notable, jusqu’en juillet 1502. Six mois après son mariage, Lucrèce était prise d’une assez grave indisposition, pour laquelle on fit appel aux lumières du célèbre Garri. Celui-ci accourut au chevet de la patiente, et après l’avoir examinée, il rédigeait le bulletin suivant :
12 juillet, heure 21. - — Par la bonté et la grâce de Dieu, hier, il s’est produit une grande amélioration dans l’état de santé de l'Illustrissime Madame Lucrèce Borgia, bien qu’elle ait eu, de 18 à 2i heures environ, une grande fièvre et assez d’agitation, avec une chaleur tenace et intense ; mais, à la suite d’un vomissement d’environ une demi-livre de bile, elle s’est sentie subitement soulagée. Elle a passé une nuit assez tranquille, et aujourd’hui elle n’a ressenti qu’un léger accès de fièvre, sans suite, et dont il ne faut pas tenir compte. Aussi, espérons-nous que les choses iront toujours s’améliorant et que, si la grâce de Dieu nous le concède, Madame Lucrèce sera bientôt délivrée. Que Votre Seigneurie se conserve en santé, et qu’Elle veuille 'bien faire part de cette bonne nouvelle à l’illust. don Alphonse, à qui je n’écrirai pas, puisqu’il est auprès de Votre Seigneurie (1).
(1) Ce bulletin, ainsi que ceux qui vont suivre, sont extraits d’un savant travail de M. A. Gagnière, paru dans la Nouvelle Revue du 15 septembre 1888.
Le lendemain, les nouvelles étaient déjà moins rassurantes, et le médecin se montrait beaucoup moins optimiste que la veille :
Aujourd’hui, la fièvre est retournée à son paroxysme, à l’Illustrissime Madame Lucrèce, avec froid général et une chaleur insupportable, vomissement de bile et grand abattement : elle ne pouvait plus parler et paraissait comme assourdie. Nous supposons que c’est une espèce d’attaque d’hystérie, comme en ont bien souvent les femmes, surtout les femmes enceintes. En ce moment, 23 heures, le paroxysme semble aller en déclinant, et j’espère qu’elle passera une bonne nuit.
Le 14 et le 15, on constate une légère amélioration. L’auguste malade a transpiré abondamment et son médecin reprend espoir :
J’espère, écrit-il, qu’avec la grâce divine, nous touchons au port, tant pour l’enfant que pour la mère.
Ce pronostic est bientôt démenti par l’événement. Le 16, Lucrèce a une recrudescence de fièvre et passe une nuit agitée.
La journée qui suit est plus mauvaise encore. La malade a un nouvel accès fébrile, suivi d’un vomissement de bile, mais n’est pas soulagée par cette évacuation. Elle se plaint d’oppression ; une sueur profuse amène une détente marquée. Garri en éprouve une satisfaction qu’il ne cherche pas à dissimuler et qui le rend presque jovial :
Nous espérons qu’elle passera une bonne nuit. L’Illustre don Alphonse ne quitte presque pas le chevet de sa femme, et il la caresse très amoureusement, mais honnêtement.
Le 18 et le 19, la fièvre ayant reparu, on provoque une consultation à laquelle prennent part l’évêque de San Justa, Gasparo Torella, médecin et conseiller du duc de Romagne, accompagné de trois de ses collègues, dont Nicolas Nasino, spécialement envoyé par le duc de Ferrare. A ces dignitaires de la science médicale, devait se joindre le premier médecin du Pape, qui était, en même temps que médecin, évêque de Ve nos a.
« Chose rare, et par la grâce divine », écrit, non sans une pointe d’ironie, Ludovic Carri au duc de Ferrare, les médecins se trouvèrent d’accord pour reconnaître la parfaite exactitude du diagnostic de leur confrère et l’excellence du traitement qu’il avait institué. Carri était, d’ailleurs, un praticien prudent et avisé, qui passait pour ne pas droguer ses malades à l’excès, s’en tenant le plus souvent à des pratiques d’hygiène. Ainsi, avait-il l’habitude de faire boire à sa malade beaucoup d’eau froide bouillie, l’eau prise en quantité devant éteindre la chaleur du corps, comme elle éteignait celle du feu. L’eau pure et la diète n’ont-elles pas été longtemps en faveur, et n’est-ce pas une des gloires de l’École de Montpellier, le célèbre Dumoulin, qui avait coutume de dire qu’il laissait, en mourant, deux grands mé-
decins : la diète et l’eau pure ? Quoi qu’il en soit, le traitement de Carri s’était montré des plus efficaces, puisque les fonctions naturelles avaient repris leur cours régulier, l’appétit était redevenu normal, de même que le sommeil. La convalescente avait demandé son jeu de cartes, indice manifeste d’amélioration.
On escomptait une guérison prochaine lorsque, à la suite d’une visite inopinée de son frère, le redouté César, Lucrèce fut prise d’un accès de fièvre beaucoup plus fort que les précédents, et qui s’accompagna d’un flux dysentérique et de vomissements qui alarmèrent fort son médecin. Ce ne fut, heureusement, qu’une alerte, à la vérité assez chaude, et qui n’eut pas de suites graves.
Le 8 août, le flux avait disparu, mais les malaises gastriques persistaient. Carri laissa entendre que Lucrèce soupaittrop copieusement, et cela en dépit de ses fréquentes remontrances. Comme tous les Borgia, elle était douée d’un appétit terrible et elle 11e voulait pas se corriger de son vice.
Un paroxysme de fièvre est noté le 10, celle-ci est un peu moins forte le lendemain, mais « les fonctions naturelles se font difficilement ».
Le 14, tout danger semble écarté. Carri annonce qu’il cessera désormais l’envoi des bulletins ; le surlendemain, il tombait lui-même gravement malade, et sur l’ordre du duc de Ferrare, était remplacé par François Castelli, attaché depuis de longues années
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à la cour ducale, et dont le prince Alphonse estimait la science depuis qu’il l’avait guéri d’une urticaire invétérée,
J’espère, écrit-il, que les choses seront sans complication; mais je ne crois pas qu’elle puisse être délivrée de la fièvre avant l’accouchement...
Castelli reprend donc la rédaction des bulletins de santé qu’il adresse journellement au duc de Ferrare, tandis que l’évêque de Venosa envoyait les siens au père de Lucrèce, le pape Alexandre YI .
Castelli juge tout de suite que la grossesse de la Duchesse suffit à expliquer les symptômes qu’il observe.
Cela n’empêche que Lucrèce ne se rétablit pas ; chaque jour se déclarent des accès de fièvre, qui augmentent de fréquence et d’intensité. « C’est un reste de bile qu’on ne peut faire évacuer, explique le médecin traitant, parce que la malade n’est pas seulement enceinte, mais auss qu’elle est femme. » Sans doute entendait-il parla, que la princesse était capricieuse, comme la plupart des femmes, et qu’elle ne se montrait pas toujours docile à ses conseils. L’évêque de Venosa était, au contraire, d’avis que la rechute était due à une affection de nature hystérique, « qui rendait Madame toute mélancolique ». Ainsi que l’observe le commentateur, on l’eût été à moins après deux mois de maladie !...
Le dénouement qu’on pouvait prévoir approchait :
le 5 septembre, Lucrèce accouchait d’une fille morte, d’environ huit mois.
Le matin, elle avait ressenti de légères douleurs ;[à midi, elles redoublèrent, devinrent très violentes et ne cessèrent que lorsque la poche des eaux se rompit. Sa Seigneurie don Alphonse a promis solennellement à Madame qu’il ne se passerait pas quatre mois avant qu’il la consolât avec un garçon... En vérité, Madame a couru un grand danger.
Le 6, Castelli donnait de nouveaux détails sur la fausse couche, qui avait mis L entourage de la jeune duchesse en émoi, bien légitime au surplus. L’accouchement s’était terminé vers 6 heures. Aussitôt
après, « pour rendre des forces à l’infortunée Madame », on lui faisait « prendre à intervalles , durant toute la nuit, des consommés aux jaunes d’œufs, ce qui la restaura beaucoup ».
Au matin, l’accouchée pouvait manger très légèrement, mais elle est tellement brisée et faible, qu’elle s’est abandonnée au sommeil.
La grande préoccupation de Madame est que sa fille soit bien allaitée, qu’on lui donne une bonne nourrice, en attendant qu’elle puisse elle-même en choisir une.
Lucrèce demande si son enfant « est belle et bien conformée » ; le médecin lui répond « qu’elle tient encore un œil ouvert et l’autre fermé ». Et c’est ainsi que, pour occuper ailleurs les pensées de la
malade, l’Esculape faisait quelques plaisanteries, qui distrayaient un moment la maman de son obsession.
On avait présenté à la parturiente un certain nombre de femmes de la campagne, qui s’offraient comme nourrices ; elle n’arrivait pas à fixer son choix.
Madame se montre une mère si aimante qu’elle ressentira une douleur affreuse à l’annonce que sa fille est morte. Le prince Alphonse, le jour de l’accouchement, a fait l’office de médecin-accoucheur, d’infirmier et de maître d’hôtel; il pressait les cuisiniers, nous accablait de questions, il donnait enfin du courage à la sagefemme. Nous continuerons l’impossible pour rendre à Madame sa sauté.
L’inquiétude du médecin perce à travers cette phrase; c’est que la situation de l’accouchée était tenue comme presque désespérée. Le bulletin du 7 en témoigne très explicitement :
Toute cette nuit (du 6 au 7), la duchesse a eu la fièvre avec grande agitation et elle a failli être suffoquée par des accès d’un catarrhe très violent qui, deux fois, ont mis en péril la vie de Madame. On ne manque pas de lui donner tous les remèdes qui peuvent la soulager. Mais, désormais, tout est entre les mains de la Providence.
Le frère de Lucrèce, César Borgia, prévenu de la gravité de la situation, était accouru à Ferrare à
ALTO HS O J , DVXA DI FE RRARA