TOMBEAU DE JEAN SANS PEUR
l’ « ESSAY )) A LA COUR DE FRANCE
par notre confrère Héroard sur l’enfance et l’adolescence de Louis XIII, alors dauphin, le pupille royal du médecin-précepteur présente la boisson à son père dans un récipient de ce genre, c’est-à-dire le propre couvercle de la coupe destinée au roi.
Comme nous l’avons indiqué, il n’était pas que les mets solides et les boissons qui fussent soumis à l’essai ; la serviette dont le roi se servait, le pain de ses tranchoirs, son couteau, etc., passaient par les mains de serviteurs appropriés.
Henri III, monarque soupçonneux entre tous, exigea que son médecin fût adjoint à ses serviteurs, et le règlement qu’à cette occasion il édicta mérite d’être rappelé : « Ne changera-t-on poinct, lit-on dans ce règlement de la maison du Roy, daté de 1582, ne changera-t-on poinct de vin au Roy, sans que deux du gobelet ne l’aient faict taster à son premier médecin, pour voir s’il sera de son goust ? » Ne vous semble-t-il pas que ce trait de mœurs professionnelles méritait de vous être révélé ?
Il n’est rien de tel que les textes contemporains pour nous éclairer sur les coutumes de jadis ; ils sont suffisamment éloquents par eux-mêmes, pour rendre oiseux tout commentaire. Dans la description du banquet offert par le roi de France, en 1625, au Légat, un passage nous a paru devoir être relevé, pour ce qu’il se rapporte très étroitement à notre sujet :
DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE
k Pour servir à boire à Sa Majesté, on s’en tient à l’étiquette française, qui veut que l’échanson ne quitte point la table; lorsque le roi veut boire, on fait signe au bouteiller. Celui-ci vient avec son aide, portant l’un le verre et le vin dans un flacon ; l’autre, une carafe d’argent pleine d’eau. Tous deux sont accompagnés de six archers. Arrivé à la table, le bouteiller, qu’on nomme ici sommelier, tend le gobelet. Afin que la poussière ni rien n’y entre, il est recouvert d’un petit couvercle. L’échanson tient le verre découvert à la main, le sommelier y met d’abord le vin et l’eau autant qu’en boit d’ordinaire ie roi, et de ce vin mêlé l’échanson en verse dans de petites écuelles d’argent doré. Dans la première, il fait Vessai lui-même, et, dans la seconde, le sommelier; puis, à travers la table, l’échanson tend à Sa Majesté le verre couvert et ne le découvre qu’au moment où le Roi va pour le prendre. »
Sous le règne suivant, cette étiquette, loin d’être abolie, prendra, au contraire, plus de développement. Un mémoire reproduit (U d’après un 'manuscrit en possession d’un amateur de province, complétera ce qu’ont dit Saint-Simon et Dangeau sur le même sujet.
« Le gentilhomme servant, qui est de jour pour le prêt , coupe les essais de pain déjà préparés au gobelet, fait faire l’essay au chef du Goblet (sic) et du pain du Roy et du sel ; il touche aussi d’un essay des serviettes
(1) Cf. la Décentralisation (Revue des Provinces), t. II, 136:ets.
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qui sont dans la nef, et la cuillère, la fourchette, le couteau et les cure-dents de Sa Majesté, qui sont le cadenat, donnant pareillement cet essay à manger à l’officier du Goblet, ce qu’ils appellent Jaire le prêts.
« Le maître d’hôtel portant pour marque son bâton, et Sa Majesté étant arrivée à table, le maître d’hôtel présente au Roy la serviette mouillée à laver, dont il a fait faire l’cssay à l’officier du Goblet, en la prenant de ses mains.
« Tous les jours, avant le lever de Sa Majesté, deux chefs du Goblet, l’un de Paneterie-bouche, l’autre d’Ecliansonnerie-bouche, portent au cabinet du Roy un pain, deux bouteilles de vin, deux serviettes et de la glace, dont ils garnissent la cantine de Sa Majesté qui reste dans le cabinet du Roy en cas que Sa Majesté demandât promptement à boire. Les officiers du Goblet font, devant le premier valet de chambre, Tessay de ce qu’ils apportent. »
Avant d’aller plus loin, il convient de définir ce qu’on entendait par le prêts , la nef, le cadenas, tous mots qui sont un peu détournés aujourd’hui de leur signification première.
Jusqu’à la fin du xvne siècle, on fit subir à tout le matériel de la table l’expérience ou l’épreuve connue sous le nom de prêts (nous conservons l’orthographe de l’époque). Ce qu’on appelait à Versailles, et dans toutes les résidences royales, la table de prêts était la table sur laquelle on procédait à l’opération connue sous ce nom.
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Entre autres aliments, le sel était particulièrement suspect, à cause de sa ressemblance avec l’arsenic ou d’autres poudres toxiques, et avant d’en prendre, on tenait à constater, à l’aide d’une substance ayant la propriété de déceler le poison, qu’il ne contenait pas de celui-ci. Nous reviendrons un peu plus loin sur les substances qui jouissaient de ce privilège, ou à qui l’on prêtait cette singulière propriété. Retenons seulement que c’est par crainte d’empoisonnement que les salières qui figuraient sur les tables princières, fermaient généralement à clef, et le préjugé qui attache un mauvais présage à une salière renversée n'a pas d’autre origine.
Peut-être vous souvient-il, à ce propos, de l’histoire rapportée par Saint-Simon (1). Un homme d’un courage éprouvé, le maréchal deMontrevel, un jour qu’une salière se répandit sur lui, pâlit, se trouva mal, dit qu’il était mort ; il fallut sortir de table et le mener chez lui. On ne put lui remettre le peu de tête qu’il avait. La fièvre le prit le soir et il mourut quatre jours après.
Sous Louis XIV, on faisait encore, outre l’essai du sel, l’essai des serviettes, de la cuiller, de la fourchette, du couteau et jusqu’au cure-dents, en un mot de tous les objets destinés au Roi et à la Reine ; on touchait, dans ce but, ces divers objets, ou on les frottait successivement avec un peu de mie
(1) Mémoires, t. XIV, 207.