‹ Dans les coulisses de l'histoireChapitre 6 sur 44 · ALPHONSE DE FERRARE · texte numérisé non relu

ALPHONSE DE FERRARE

bride abattue ; mais, se souvenant des suites funestes de sa première visite, il s’abstint de pénétrer dans la chambre avant qu’on eût préparé sa sœur à le recevoir. Une saignée au pied ayant été reconnue nécessaire, il fut procédé à cette opération, pendant laquelle César tenait la jambe de la patiente. Celleci se trouva beaucoup mieux après l’émission sanguine et César put tenir compagnie à sa sœur pendant plus de deux heures, « en lui contant des histoires qui amusaient et faisaient rire l’accouchée aux éclats ».

Les jours suivants, l’état de Madame s’aggrave sensiblement : on la dit déjà morte dans le public ; bientôt il y a une accalmie et, vers le 15, une amélioration se déclare.

Le 28, Castelli mandait au duc que « l’eau venait à la bouche de Madame », en pensant aux mets succulents qu’elle allait pouvoir manger ; son plus grand plaisir était de parler toute la journée de bonne chère ; on lui avait offert un perdreau, qu’elle avait dévoré à belles dents ; elle dit qu’elle en mangerait volontiers d’autres, mais le fournisseur du palais, tenu aux économies, ne l’entendait pas de la meme oreille.

Deo gracias, pouvait enfin s’écrier le médecin ; la fièvre nous a laissé, et je me réjouis aussi pour moi d’être débarrassé de la cure d’une femme !

Le 5 octobre, Castelli annonçait que Madame

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était complètement guérie et qu’elle n’éprouvait d’autre symptôme qu’une faim canine, qu’elle avait peine à satisfaire.

Elle se disposait à partir pour faire ses dévotions à N.-D. de Lorette, accompagnée de ses deux médecins, Castelli et l’évêque de Venosa. Le voyage se passa sans encombre, sauf que la princesse continuait à manger sans retenue, malgré les avis de ses médecins, qui la chapitraient en vain. Elle leur causa un bien autre souci en partant, malgré leur interdiction, au devant de son mari, qui revenait d’accomplir son vœu à Lorette.

Le duc de Ferrare, apprenant l’escapade de sa belle- fille, en fit un vif reproche à Castelli qui, sans avoir égard à la qualité de son correspondant, lui riposta aigrement :

Qu’il plaise à Votre Seigneurie de se réjouir de mes infirmités et de mes fatigues durant ce voyage, cela n’a rien de nouveau pour moi. Misérables, en vérité, sont les conditions de notre art ; non seulement on ne tient pas compte de nos peines et de nos fatigues, mais ([iiod pejas est , non est malum qaod non faciat medicus (ce qui est pire, c’est qu’il n’est mal que ne fasse le médecin). Et lorsque, parfois, grâce à l’habileté du médecin, la malade obtient sa guérison, on l’attribue aux prières des moines et des nonnes, et quelquefois aux miracles...

11 était fait allusion, dans cette dernière phrase, au bruit qu’on avait répandu que la guérison était

due à l’intercession de la Sainte du Monastère de Ferrare, et non aux soins médicaux. C’eût été ^ pourtant, rendre simplement justice aux docteurs qui avaient tiré d’affaire la princesse, que de reconnaître qu’ils avaient fait en conscience leur métier professionnel.

Lucrèce Borgia attendit six ans la promesse que lui avait faite son mari de la rendre mère d’un garçon : le 4 avril 1508, elle mettait au monde un fils, qui fut prénommé Hercule ; en 1509, elle accouchait d’un second fils, qui devint le cardinal Hippolyte d’Este.

Au mois d’avril 1514, naissait un troisième fils, Alexandre, qui succombait deux ans ans plus tard; le 4 juillet 1515, Lucrèce donnait naissance à une fille, Léonora, suivie, le 15 novembre 1516, d’un autre fils, décédé sans postérité.

Trois ans plus tard (1519), Lucrèce accouchait de nouveau d’un enfant mort-né, après deux mois d’intolérables souffrances. On possède la lettre qu’elle écrivit, peu de temps avant sa mort, au pape Léon X, dont elle implorait, avant de mourir, la bénédiction. Elle est conçue en termes des plus touchants. La Madeleine repentie sentait qu’elle avait tant de choses à se faire pardonner ! Voici le texte de cette supplique :

Santissimo Padre e Beatissimo Signor mio ,

Avec la plus grande humilité de cœur, je baise les sa-

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crés pieds de Voire Béatitude et, humblement, je me recommande à sa Sainte Grâce.

Après une grossesse difficile, durant laquelle j’ai souffert plus de deux mois, j’ai accouché, comme il a plu à Dieu, le 14 de ce mois, d’une fille morte, et j’es-

mal. Mais il est arrivé le contraire, je dois obéir à la loi de la nature. J’ai* conscience de la fin de ma vie, ce don que j’avais reçu du Créateur très clément ; je sais qu’avant quelques heures, après avoir reçu tous les saints sacrements, je quitterai ce monde. En cet état, comme chrétienne, et bien que pécheresse, j’ai voulu

supplier Votre Béatitude de me donner quelque preuve exceptionnelle de sa bonté en envoyant à mon âme sa sainte bénédiction. De cela, je la supplie dévotement. Et, à sa sainte grâce, je recommande mon mari, mes enfants, tous serviteurs de Votre Béatitude.

Lucrezia d’Este.

À Ferrare, le 22 juin 1519, à la 24e heure.

Elle mourut deux jours après, entourée . de son mari et de toute la famille d’Este. Elle était âgée de 39 ans, mais elle paraissait encore, grâce aux soins qu’elle avait toujours pris de sa personne, une toute jeune femme.

En expiation de ses fautes passées, elle portait sur elle un cilice depuis dix ans et, dans les deux dernières années de son existence, elle se confessait tous les jours et communiait trois ou quatre fois chaque mois.

La dépouille mortelle de Lucrèce Borgia fut transportée, en grande pompe, au monastère àwCorpo cli Crlsto , le St-Denis de la maison d’Este, mais on y chercherait vainement aujourd'hui le tombeau qui l’a enfermée, ainsique celui du duc Alphonse d’Este, son époux.

Là, comme en tant d’autres lieux, les hommes ont aidé à l’œuvre destructive du temps.

UNE « SORCIÈRE» AMIE DE LA REINE

Ce que fut l’ienfance de Marie de Médicis, nous le savons grâce à un de ses meilleurs biographes (1). Cette princesse de Toscane était à peine âgée de cinq ans, lorsqu’elle perdit sa mère ; deux mois après cette perte, elle avait le chagrin de voir son père épouser la trop fameuse Bianca Capello. Puis elle perdait successivement un frère et une sœur ; tandis qu’une autre de ses sœurs se mariait avec le duc de Mantoue. Elle restait seule, à onze ans, au palais Pitti, « dans ce grand palais où l’étiquette la condamnait à demeurer enfermée le plus possible, n’ayant plus personne des siens qui l’aimât, qui prit l’élever et en qui elle eut confiance ».

C’est alors que, pour la distraire et chasser les

(1) On est particulièrement renseigné sur la vie intime de cette reine de France, par l’excellent ouvrage que lui a consacré M. Louis Batiffol (Paris, G. Lévy), et qui nous a servi de guide précieux dans notre étude.

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noires pensées qui assaillaient son esprit, on lui donna une compagne de jeux, une fillette de huit ans, « maigre, brune, petite, nerveuse..., d’un esprit endiablé, d’une gaieté entraînante », dont elle fera plus tard sa dame d’atour, mieux encore sa confidente, et qui se nommait Léonora Dori, et ensuite Galigaï.

La mère de Léonora s’appelait, en effet, Catherine de Dori ; quant à son père, on suppose que ce fut un gentihomme florentin ; d’autres ont dit un charpentier ou un menuisier, qui ne l’avait pas reconnue. Quoi qu’il en soit de ses origines, elle sympathisa très vite avec sa maîtresse ; elle s’efforçait, par tous les .moyens, de lui plaire et de l’amuser, ce qui ne lui coûtait guère, car elle était, au dire d’un de ses compatriotes, « d’une humeur plaisante et bouffonesque ».

La princesse Marie se prit d’une vive affection pour sa petite compagne ; et ce fut l’origine de la faveur qu’elle lui témoigna jusqu’à la mort.

Lorsque la petite-fille du grand-duc de Toscane fut en âge de se marier, on lui présenta plusieurs partis, mais Léonora réussit à lui persuader qu’elle ne devait accepter pour mari qu’un prince français. Cette idée s’était ancrée dans la tête de la jeune princesse, surtout du jour où elle avait rendu visite à certaine religieuse de Sienne, où elle avait fondé un monastère de capucines, et qui lui avait prédit qu’elle serait reine de France !

Léonora, qui aspirait déjà au rôle qu’elle se pro-*

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