‹ Dans les coulisses de l'histoireChapitre 8 sur 44 · CONCINI, MARECHAL D ANCRE · texte numérisé non relu

CONCINI, MARECHAL D ANCRE

UNE « SORCIÈRE » AMIE DE LA REINE 69

la seconde, c’est qu’on a impliqué dans cette matière de sorcellerie M. le Grand, lequel, avec l’aide du duc de Guise et de ses prêteurs, a voulu, non seulement se justifier lui-même, mais encore délivrer ledit Moisset, afin de montrer au monde qu’ils avaient été aussi faussement accusés l’un que l’autre, et que la Reine et ses conseillers s’étaient compromis avec une incroyable légèreté (1).

Les conseillers de la Reine, on devine desquels il s’agit, sans qu’ils soient nommément désignés. C’étaient, à n’en pas douter, les Concini, qui, après avoir occupé les plus hautes charges et exercé sur la Reine la plus déplorable influence, allaient apprendre à leurs dépens que la Roche tarpéienne est souvent voisine du Capitole, et qu’aux plus grandes faveurs peuvent succéder les pires infortunes.

C’est en 1617 que Léonora Galigaï, maréchale d’Ancre, comparut devant ses juges, sous la prévention du crime de sorcellerie. Il lui fut reproché de s’être livrée à des pratiques de magie, d’avoir protégé les juifs et délivré ceux d’entre eux qui étaient en prison ; on avait découvert chez elle des parchemins, portant des caractères ronds, autour de lettres hébraïques, des boulettes de cire « de la grosseur d’une grosse teste d’épingle », «une petite boîte de sapin en forme de losange, dans laquelle il y avait trois rondeaux de velours à fond brodé d’ar-

(1) B. Zeller, 71.

DANS LES COULISSES DE l’hISTOIRE

gcnt et un autre en forme de cœur », qui, ayant été ouverts, offrirent aux yeux étonnés des magistrats « des morceaux d ’Agnus Dei , des feuilles d’olivier, de palmes, un morceau d’encens, un morceau de crêpe ». Un témoin eut beau expliquer qu’on se servait, en Italie, de ces divers ingrédients pour préserver du tonnerre, il ne fut pas cru et Léonora, malgré ses protestations véhémentes et indignées, fut inculpée de sorcellerie.

Ce n’était qu’un prétexte pour atteindre « l’amie de la Reine », qui avait profité de sa situation auprès de Marie de Médicis pour se livrer à toute sorte de trafics et de concussions. Celle-ci était visée par dessus la tête de sa favorite, on le vit bien par le brusque événement du 24 avril 1617, qui amena l’assassinat de Concini, l’emprisonnement de sa femme, et l’arrestation, plus ou moins déguisée, de Marie de Médicis, qui fut enfermée dans son appartement du Louvre, en attendant de l’être dans le château de Blois, et de finir son existence en exil.

Ainsi, la mère de Louis XIII expia la trop'grande confiance qu’elle avait accordée à une aventurière qui, sous les dehors trompeurs du dévouement et de l’amitié, avait su s’imposer à elle et la dominer. L’apathie naturelle de cette matrone obèse en faisait une proie facile ; il n’était besoin que de décision et de volonté pour s’en rendre maître.

La Galigaï avait eu beau jeu à mettre l’emprise sur une nature aussi molle, aussi crédule. Elle

UNE « SORCIERE )) AMIE DE LA REINE

n’avait à recourir à aucun procédé magique pour faire de la Reine l’instrument de ses desseins : le pouvoir qu’a une âme forte sur un esprit faible lui assurait la réussite. Mais manquant d’équilibre elle ne sut prévoir le retour de fortune qui devait anéantir ses espérances, et rendre vains tant d’efforts.

On a beaucoup parlé — on parle beaucoup encore — de la fameuse épistolière ; toutefois, il est un point sur lequel, semble-t-il, on se soit concerté pour glisser, c’est ce que notre confrère ès lettres, Paul Lacour, a si joliment baptisé : Les Gaillardises de Madame de Sévigné. Le sympathique critique s’est montré peut-être un peu sévère pour cette grande dame du siècle, qu’on est convenu d’appeler grand, et qui ne fut, au demeurant, qu’une « petitefille de Pvabelais », dont elle faisait, d’ailleurs, sa lecture de chevet. Ah! certes, on ne saurait lui reprocher d’être prude ou hypocrite ; elle ne craignait pas d’aborder les sujets les plus scabreux et de s’exprimer avec une telle liberté de langage, que nous en sommes quelque peu éberlués. Passe encore quand elle correspond avec son cousin, cet enragé

coureur de ruelles de Bussy- Rabutin, qui lui fit sans résultat une cour assidue : elle ne le décourageait pas, mais elle accueillait ses avances comme une coquette bien résolue à ne pas laisser dépasser certaines bornes. Rabutin se flattait de lui « faire voir bien du pays ». Il se vantait assurément, car il ne parvint même pas à entamer la réputation de vertu de sa jolie parente. Les propos salés n’offusquaient pas cette dernière ; mais qu’on ne s’avisât pas d’aller au delà, elle opposait une barrière infranchissable à qui eut essayé de passer de la théorie à l’action.

On n’est pas néanmoins sans être surpris de voir la marquise se prêter aux étranges confidences de son propre fils, le chevalier Charles de Sévigné, qui l’entretenait de ses conquêtes féminines dans des termes qui effaroucheraient la pudeur la moins prompte à s’alarmer.

Un grave philosophe confessait naguère, dans une austère revue, que « Madame de Sévigné avertit sa fille, dans des termes d’une crudité extraordinaire, de la manière dont son fils a passé la semaine sainte ». Donnons l’essentiel de cette épitre, les passages que nous reproduisons suffiront à en donner le ton.

Parlons un peu de votre frère ; il a son congé de Ninon (Ninon de Lanclos). Elle s’est lassée d’aimer sans être aimée... Ce n’est pas tout, quand on rompt d’un côté, on croit se racquitter de Pautre ; on se trompe.

Page 1