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la peine de le couper et de le transporter à Deadwood, se vend de 15 à 20 centimes la Livre ! Il ya quatre ans, quand ils se sont installés ici, ils l'ont vendu jusqu'à 60 centimes, 12 cents! Il est vrai qu'officiellement, la guerre indienne venait de finir, mais des bandes couraient encore la montagne à la recherche des chevelures. L'homme qui avait construit la ferme quelques mois auparavant a pris peur, et la leur a vendue pour une paire de poneys.
Je suis obligé de renoncer à mou bain ; les bords du ruisseau sont trop marécageux. Pour le traverser, on a établi ce qu'on appelle un corduroy road, institution qui parait spécialement deslinée à casser les jambes des chevaux. Cela consiste en rondins de la grosseur du poing qu'on place l'un contre l’autre dans un marais. Ils s’incrustent dans la boue et fournissent aux pieds une surface résistante. Voilà la théorie; elle est assez jusle en ce qui concerne les hommes; quant aux chevaux, cela constitue pour eux la plus ingénieuse des chausse-trapes.
Je remonte vers la ferme, du toit de laquelle s'élève maintenant une fumée bleue, qui me fait penser au ragoût d'hier. Nos chevaux ne sont plus dans l'écurie. On les a lâchés dans le corral : c'est un pelit enclos attenant à toutes les habitalions de ce pays-ci. Jeen-Leblanc m'accueille bien, malgré la nuit que je lui ai fait passer hier tout bridé; il ne me paraît pas avoir trop mauvaise opinion de moi, car il se laisse prendre sans la moindre difficulté, tandis que ses deux compagnons se sauvent à toutes jambes. Flatté de cette marque de confiance, je m'avise de vouloir le panser. Je fais un tortillon de foin artistement contourné en huit, et puis je reviens au pauvre animal; mais à peine a-t-il senti sur
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ses reins les débuts de cette opération extraordinaire, qu'ilse met à trembler de tous ses membres. Il n'a évidemment jamais été à pareille fête. Le confédéré m'observe de son côté avec stupeur. Il est presque aussi surpris que si on lui proposait à lui-même un bain. Un voyageur expérimenté ne doit jamais choquer les idées des gens au milieu desquels il est appelé à vivre. Renonçant donc à la mienne, je jette le bouchon de foin, qui est immédiatement happé par le pauvre Jean- Leblanc, complétement rassuré.
Une douzaine de jumeats accompagnées de poulains de différents âges, qui vaguent en liberté autour de la maison, sont venues suivre la scène avec intérêt. Ce sont d'assez belles bêtes de demi-sang, ayant de bons membres, mais le rein trop long, comme tous les chevaux américains; en somme, d'un modèle beaucoup trop léger pour des travaux de ferme et surtout pour des charrois. J'en fais l'observation à leur maître, qui paraît plus en train de causer qu'hier. Il retire sa pipe de la bouche, et, après m'avoir regardé attentivement des pieds à la tête :
— Vous êtes Français, me dit-il.
— J'ai cet avantage.
— Vous n'êtes pas Anglais? (Fou aint a Britisher ?)
— Apparemment.
— Je vais vous montrer un cheval de votre pays.
Là-dessus il me conduit dans un paddock séparé, d'où il fait sortir avec un orgueil non dissimulé un étalon assez mauvais, mais qui est bien réellement un demi-sang percheron. En France, la Compagnie des omnibus n'en voudrait pas; on se gausserait dans une foire du Perche d’un gars qui l'achèterait plus de huit cents francs. Là-bas, il a sailli l'année dernière cin-
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quante juments à cinquante dollars. Il a donc rapporté quelque chose comme douze mille cinq cents francs.
La vogue des chevaux percherons est très-grande én Amérique. Les premières importations datent de 1831’. Mais pendant longtemps elles ne se firent que sur une toute petite échelle : les chevaux légers de race américaine étaient parfaitement appropriés aux routes rocailleuses des États de l'Est; mais quand la colonisation se transporta dans l'Ouest, et que la culture de la prairie prit un grand développement, on reconnut bien vite qu'ils étaient absolument insuffisants. On peut affirmer qu'en Amérique il n'y pas de routes. En fait, personne n'étant chargé de leur entretien, il est aisé de se figurer ce que deviennent pendant l'hiver des chemins non empierrés, tracés au hasard à travers la vase molle des prairies. Un fermier des environs de Chicago, demeurant à cinq milles d'une station, m'a dit qu'il lui était souvent arrivé d'avoir bien de la peine à en rapporter un petit baril de wisky, dans un chariot attelé de deux chevaux.
Les Américains ont donc été obligés de s'adresser à l'Europe pour se fournir des chevaux de gros trait. Pendant longtemps ce fut la race écossaise du Clydesdale qui eut la faveur du public; mais petit à petit on reconnut que ces animaux lourds, lymphatiques, chargés de graisse, sans ètre plus forts que nos percherons, étaient infiniment moins rapides. Aussi depuis 1870 l'importation d’étalons du Perche a pris une importance qui s'accroît chaque année et qui n'est
1 Quelques importations isolées remontent même à une date bien plus ancienne. Il est à peu près prouvé que la fameuse race des trotteurs américains, connue sous le nom de Mac Nitt's horses, provient d’un étalon percheron amené en Amérique vers 1816.
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encore qu'à son essor. En 1881, les fermiers des arrondissements de Mortagne, Alençon, Condé et lieux circonvoisins en ont vendu pour 3 millions environ; en 1882, pour près de 7 millions. Cette année, je ne serais pas étonné qu'on arrivât à 10 millions. Une seule maison de Chicago en a apporté l’année dernière cent qui, achetés en France 4,000 francs en moyenne, lui revenaient au moins à 6,000 francs rendus en Amérique, où ils se vendent communément 3 ou 4,000 dollars. Ce mouvement est vivement secondé par une puissante association d'importateurs, qui compile déjà plusieurs centaines de membres et publie chaque annnée un S{ud-book parfaitement tenu, qui en est à son troisième volume.
Pendant que je regarde le pseudo-percheron de mon hôte, je m'entends appeler par M..., qui a surveillé les apprèts, hélas! bien sommaires, de notre déjeuner. Nous mangeons sans conviction les restes du daim d'hier au soir, nous avalons une tasse de ce que les Américains appellent du café, nous rattrapons assez difficilement nos montures, et nous partons après avoir réglé notre dépense, qu'on veut bien n’évaluer qu'à dix dollars. C’est pour rien.
Le programme de la journée est assez chargé; nous sommes attendus à Galena, pour y visiter deux mines d'argent dont on nous a parlé; puis de là nous irons coucher à Deadwood. C’est encore une trentaine de milles, quelque chose comme quarante-cinq kilomètres, que nos pauvres chevaux auront dans les jambes ce soir.
La nuit et l'avoine semblent, du reste, leur avoir fait du bien ; ils nous font traverser au petit galop les taillis dont la vallée de Hilly-ranch est enserrée. Pendant
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deux heures, nous avançons d’un bon pas à travers un pays idéalement joli. Des petites combes, au fond desquelles coulent des ruisseaux qui se laissent à peine voir sous l'épais fouillis de rosiers en pleine fleur qui les recouvre, puis des espaces découverts, des petits coins d'herbe avec quelques arbres isolés plantés là comme dans un jardin anglais. De temps en temps, nous faisons une courte halte au sommet d'une colline plus élevée que les autres, d'où l'œil distingue les rangées de montagnes qui s'étagent les unes derrière les autres. Dans le lointain, des pics isolés se détachent en bleu ardoisé sur le ciel. Plus près, les grandes forêts de sapins recouvrent l'horizon de leur puissante végétation. Le sol particulier des forêts de résineux, ce sol élastique formé de l'accumulation de leurs petites feuilles pointues et jaunes, assourdit les pas. Nos chevaux cheminent en se faufilant entre d'énormes troncs de pins. Pour la première fois, en entrant plus loin dans une vallée un peu marécageuse, nous voyons le flanc de la montagne qui se dresse à notre gauche couvert de magnifiques épicéas.
Au bout de quelques irstants le spectacle change; nous apercevons à nos pieds quelques maisons. C'est Brown's ville, la tête de ligne d'un chemin de fer que les propriétaires des mines de Deadwood ont construit pour amener le bois nécessaire à leur exploitation; car, dans un rayon de dix milles, ils ont déjà tout dé truit; il ne reste plus un arbre, paraît-il. De fait, du point élevé où nous sommes, nous voyons distinc'ement en face de nous les pauvres montagnes dépouillées de leur chevelure de sapins, toutes pelées et comme honteuses de leur nudité. Elles se vengeront à leur manière. Aux premières pluies, l'eau s’écoulera
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en torrents entrainant les terres dans les vallées et les maisons dans la Chayenne. C'est ce qui s'est déjà passé il y a quelques semaines à Deadwood.
Au moment où nous traversons la voie étroite de ce chemin de fer, nous apercevons un train qui part dans la direction du nord. Malgré son œuvre néfaste, on ne peut s'empècher d'admirer la somme de travail acharné et de ténacité vraiment incroyable qu'il représente. Tout ce matériel, depuis la petite locomotive jusqu'au rail, est venu à travers quatre cents milles de prairies et de montagnes en voitures à bœufs!
Trois vallées s'ouvrent devant nous : la première, à gauche, conduit à Deadwood, dont nous ne sommes plus qu'à une douzaine de milles; la suivante nous mènera à Galena; mais avant d'y aller nous remontons la troisième pendant deux kilomètres, nous dirigeant sur une jolie cascade que nous voyons briller au soleil à droite. C’est là que se trouve Uncle Sam’s mine, une des mines que nous devons visiter. Son histoire est bien curieuse.
Un jeune Américäin, nommé Weber, était venu, il y a trois ans, des États de l'Est, attiré comme bien d'autres par les histoires qu'on racontait partout de la richesse des terrains miniers dans les Black-Hills. Comme tout le monde, il arriva sans autre bagage. qu'unpic, unepelleet un petit mortier à broyer le quartz. Ii courut de côté et d'autre pendant deux outrois mois, trouvant partout quelques paillettes d’or, mais nulle part rien de sérieux. Au bout de ce temps, à moitié mort de faim et de misère, il se décida à entrer aux mines de Homestake. Là, au moins, il gagnait trois ou quatre dollars par jour, de quoi vivre; mais le démon du prospect l'avait empoigné et le tenait ferme. Il écono-
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misait tout ce qu'il pouvait, et au bout de cinq à six semaines, dès qu'il avait de quoi acheter une grosse tranche de lard et un sac de farine, il repartait. Il recommença ainsi quatre ou cinq fois, revenant au Homestake quand il n'avait plus rien à manger.
Un soir, il rentrait de la sorte au bercail après une expédition aussi infructueuse que les précédentes, quand, se sentant trop loin de Deadwood, il prit le parti de camper sous un sapin, au pied d'un rocher, comptant repartir le lendemain de grand matin. Quand le jour vint, il ramassait déjà ses outils pour se remettre en route, lorsqu'en levant les yeux sur le rocher qui l'avait abrité, il crut distinguer une mine de quartz qui venait affleurer entre deux murailles de schiste. Un coup de pic lui prouva bientôt qu'il ne s'était pas trompé. Au bout d'une heure de travail, en abattant le schiste à droite et à gauche, il avait mis à découvert un gros bloc de quartz, à moitié translucide, dur et compacte comme du fer. Son expérience de mineur lui disait qu'il y avait là sûrement une mine sérieuse. Retournant à Deadwood, il décida son frère et deux amis à venir avec lui, et ils attaquèrent le quartz à la mine.
On était alors au milieu de l'été 1880. Les quatre hommes acharnés au travail détachaient le quartz, l'écrasaient au marteau et puis lavaient la matière dans le ruisseau. Ils gagnaient comme cela soixante-dix et quatre-vingts dollars par jour. Quand l'hiver vint, il fellut renoncer au travail du lavage, l'eau était gelée, mais ils continuërent à amonceler des morceaux de quartz. Lä veine s'était enfoncée, on se trouvait au fond d’un puits de quelques mètres de profondeur. Un jour, au printemps, on venait de donner un coup de
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mine; les deux Weber redescendus dans le puits envoyaient en haut des morceaux souillés de boue et de fumée qui encombraient le fond, quand un des hommes qui étaient restés à la bouche leur cria :
« Mais ce n’est pas du quartz que vousnous envoyez, c'est du schiste! »
Les deux frères tout émus allument une bougie; la flamme , au lieu de leur montrer les cassures blanches et neltes du quartz, n'éclaire plus que des parois lamelleuses d'un gris d'ardoise; le schiste se montre partout, la mine est interrompue.
Pendant toute la saison, ces hommes travaillèrent ; poussant des galeries de recherche à droite età gauche, de tous côtés, mangeant jusqu'au dernier sol ce qu'ils avaient gagné, serrant leur ceinturon quand ils avaient trop faim, mais ne se décourageant pas.
Un jour, au mois d'octobre 1880, la pioche du plus jeune rendit un son métallique. Depuis quelques semaines on poussait une galerie descendant obliquement. La bienheureuse veine était retrouvée, et les premiers échantillons amenés à la lumière la signalèrent comme plus riche que jamais. Pendant quelques jours, elle donna une proportion d'or inouïe, cinquante, soixante et soixante-dix dollars à la tonne!
Dès lors les capitalistes se montrèrent. L'un d'eux, M. Miller, de Deadwood, vint un jour leur proposer cent mille dollars et une part. Mais les quatre associés avaient foi dans leur mine. Après un moment d’hési- {ation, ils refusérent. Ils parvinrent à monter euxmêmes un moulin, utilisant la cascade qui jusqu'alors leur avait fourni l'eau pour laver. Ce moulin faisait mouvoir un pilon. C'est la seule dépense qu'ils pouvaient faire, et encore, le jour où le moulin commença
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