‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 15 sur 36 · TU CAMES NRA RENE · texte numérisé non relu

TU CAMES NRA RENE

Or, la richesse moyenne du minerai traité a été, pour 1882 :

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Le bénéfice par chaque tonne était donc d'environ un dollar, ce qui a permis à la Compagnie de donner huit dividendes de vingt mille dollars chacun, soit vingt sous par action, qui se vend maintenant environ cinq dollars.

Ce soir, nous avons été diner chez M. Dickerman. Il nous a présentés à sa femme et à une tante qui, depuis deux ans, partagent sa vie aventureuse dans le Far-West. Ces dames nous racontent leurs malheurs. Il y a quelques jours, ayañt été passer la soirée chez des voisins, elles ont trouvé en rentrant deux pieds d'eau dans la maison, qui cependant se trouve sur le flanc de la montagne, aux trois quarts au moins de sa hauteur. C'est encore un résultat du déboisement. Il a suffi de deux heures d'une grosse pluie d'orage pour former une belle cascade qui aboutissait précisément dans Ja cuisine. Leur pauvre petite fille, une belle enfant de quatre ans, naviguait dans son berceau

au milieu de la chambre. Du reste, l'eau s'en allait aussi vite qu'elle venait; une fois la pluie cessée, tout a séché comme par enchantement.

Après diner, Dickerman nous montre une collection très-intéressante des minerais du pays, et la liste en est longue. Par des clivages successifs, on amène les échantillons à un minimum de volume. Puis à l'aide d'une meule on les réduit à une épaisseur notablement inférieure à celle d’une feuille de papier. Ils deviennent alors complétement transparents, et l'examen microscopique permet de voir avec une netteté merveilleuse la disposition des veines de métal. C'est la chose du monde la plus intéressante. Nous avons vu d'innombrables échantillons de quartz aurifère : l'or s'y distingue admirablement sous la forme d’un lacis d’une ténuité souvent inouie. On croirait voir des veines courant sous l’épiderme.

Nous rentrons à l'hôtel vers onze heures. Tous les bars flamboient dans l'obscurité profonde d'une nuit sans étoiles. Pendant que j'écris ces lignes, un orage effroyable s'est déclaré ; le tonnerre gronde comme sous les tropiques.

3 juillet. — Nous avons ce matin fait la grasse matinée, pour nous reposer de nos pérégrinations de ces jours derniers. L'orage de cette nuit a rafraichi l’atmosphère, il fait un temps ravissant. En descendant de nos chambres, nous trouvons l'hôtel et la ville en ré volution. C’est demain le 4 juillet, et l’on se prépm fêter le cent septième anniversaire de la procla: l'indépendance. Tous les fermiers de trente miles à la ronde arrivent, qui à cheval, qui en charrette. Au di des journaux, le programme de la fête est tout à fait

fait

affriolant ; il doit d'abord y avoir une procession essentiellement laïque, bien entendu, — un défilé des pompiers, — un char triomphal et puis un grand discours (fourth of july oration) prononcé par le juge Mac Laugbhlin : enfin, pour couronner le tout, lecture de la déclaration d'indépendance par mistress P... Cela nous promet une étude de mœurs complète. Les citoyens de Deadwood paraissent très-décidés à donner un vif éclat à la cérémonie. Le pavillon national est déjà arboré à toutes les fenêtres. De malheureux petits sapins, coupés à la fleur de l’âge, s'élèvent comme par enchantement devant les portes. La table d'hôte, dressée en permanence, est envahie : pourquoi faut-il ajouter qu'on y mange, du reste, toujours aussi mal? Chez le perruquier, on fait queue. Les s/ores font également des affaires merveilleuses. Une foule de cow-boys viennent y acheter des chemises blanches, qu'ils jetteront probablement au panier demain soir. Nous entrons dans l'un d'eux pour faire quelques menues emplettes. C'est un jeune Hongrois qui vient au-devant de nous et nous fait ses offres de service en bon français : ce fils d'Arpad était l'année dernière au Bon Marché. Un peu plus loin, un armurier reconnait en M... un compatriote : c'est un Liégeoïis, qui a fait un congé dans l'armée belge et un autre dans la légion étrangère. Il serait peut-être indiscret de lui demander dans quelles conditions il en est sorti.

Les amateurs d'emblèmes patriotiques font cercle autour d’un industriel qui vend une nichée d'aiglons. : Je trouve par parenthèse que cet animal personnifie admirablement la race américaine; il mange constamment et reste toujours maigre. Des Chinois proprets,

veste blanche, la face reposée, le crâne luisant, cir-

culent sans paraître se soucier de la nouvelle loi du Congrès, qui les exile d'Amérique, au nomde la liberté ; ne buvant pasun litre de wisky par jour, ils se contentent de salaires moins élevés que les di:bles occidentaux.

En somme, cette foule a bon air ; pour la première fois, nous lui trouvons ne expression de gaicté : les cow-bhoys n'ont pas encore eu le temps de se griser, ils n'ont tout au plus qu'une petite pointe. Evidemment nous excitons assez vivement leur curiosité, mais cette curiosité n'a rien d'hostile, bien au contraire. Un gros homme, qui passe à cheval, nous crie : Hollo boys! Let us have a drink! J'ai toujours entendu dire que, dans le Far-West, le refus d'une invitation de ce genre était une injure qui provoquait invariablement un coup de revolver. Au point de vue de la couleur locale, je voudrais pouvoir affirmer que j'ai entendu une balle siffler à mes oreilles, mais, en historiographe coxsciencieux, je suis forcé d'avouer que je n'ai risa entendu siffler du tout, même pas l'&ir de Yankee Doodle, et que ce gros monsieur ne paraissait nullément sanquinaire : cependant Parker dit que ce soir les rues ne seront pas sûres.

Un peu plus loin, je suis abordé par un grand bonhomme ayant un peu la tournure d'un don Quichotte, en lunettes bleues et en chapeau de paille, qui me remet gravement une carte : Freiherr von quelque chose en back. — Docteur homæopathique : je serre la dextre qu'il me tend d'un air aimable, l'assure que je le ferai demander si j'ai besoin de ses pilules et passe mon chemin : j'ai bien peur que le pauvre homme ne fasse pas de bien brillantes affaires.

Nous revenons par la Banque où nous avons encore quelques affaires à terminer. De retour à l'hôtel, nous

nous cognons contre une dame superbe, vêtue d'une robe rose vif et d'un grand chapeau mexicain, ce qui paraît ètre le dernier mot du chic à Deadwood. Sous ce costume flamboyant nous reconnaissons Sally Rodgers, avec laquelle nous avons fait le voyage de Pierre à Deadwood : quand on a passé ensemble autant de creeks, on est de vieux amis. Elle nous fait des petites mines charmantes ; il parait que le théâtre de Deadwood va rouvrir, et que tout lui fait croire qu'elle aura un succès fou : malheureusement, il faudra se passer d'une certaine robe de velours rouge, d'un effet aussi foudroyant que sûr. En route, elle a été tellement mouillée qu'il y poussait des champignons à l'arrivée : nous nous expliquons maintenant la teinte rouge du Plum creek, quand le stage coach y est resté en détresse pendant deux heures, couché sur le flanc : du reste, la Compagnie a noblement reconnu ses torts et promet de rembourser les dégâts.

Ce soir, nous retournons diner chez ces bons Dickerman : dans la soirée, on nous présente à quelques notables du pays, notamment à M. le juge Mac Laughlin, celui-là même qui doit demain prononcer la fameuse oration. C'est uu homme déjà âgé, grave, sérieux, possédant, parait-il, une fortune considérable et une réputation sans tache. Il a passé toute sa vie sur la frontière. Pendant longtemps, il a vécu chez les Mormons, où la rigidité de ses principes religieux — c'est un catholique fervent — lui a souvent fait passer de dangereux quarts d'heure, du temps où les évêques de Joé Smith ne se faisaient pas faute de mettre un ange exlerminateur aux trousses des gentils qui pouvaient les gêner. Il nous raconte avec une bonhomie charmante quelques-unes de ses aventures dans

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ce délicieux pays. Mais comment un homme de sa sorte allait-il vivre dans cette galère ? voilà ce qu'on ne me fera jamais comprendre; et pourquoi, l'ayant quittée, est-il venu ici? c'est ce que je ne me charge pas non plus d'expliquer. Il a avec lui, depuis quelques jours, son fils, charmant jeune homme de vingt ans, qui vient de terminer ses études dans un collège de Jésuites. On nous dit qu'il a été sur le point de se faire lui-même Jésuite. Je ne me représente guère un véritable Yankee prenant ce parti-là. Il y £n a cependant quelques-uns, mais pas beaucoup. Du reste, la société américaine, telle qu'elle est constituée, par ses bons comme par ses mauvais côtés, ne me semble pas un milieu social dans lequel la célèbre Compagnie trouve facilement sa place, malgré la merveilleuse aptitude avec laquelle elle a su réussir partout ailleurs. Elle a cependant de nombreux colléges dont le nombre s'accroît constamment, mais je ne me figure pas qu'elle puisse conserver sur ses élèves une grande influence, ni que son recrutement se fasse bien facilement. En revanche, les souvenirs qu'a laissés le P. de Smet dans ce pays prouvent qu’auprès des Indiens, nul ne pourra le remplacer.

Il y a ici un prêtre catholique allemand dont la chapelle est très-fréquentée par les mineurs canadiens, allemands ou irlandais. Depuis que je suis dans le pays, ce n'est même que chez les catholiques que je trouve la manifestation sérieuse de sentiments religieux. Cependant il y a aussi à Deadwood une chapelle protestante; mais le repos dominical, si rigidement observé dans tous les pays de réforme, n'existe absolument pas ici. Je n'ai pas encore vu une usine ou une boutique qui chômät ce jour-là.

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