LES MIRSHILLS SONT P3RVENUS 4 OBTENIR UN SEMBLANT D'ORDRE
veux tombant dans le dos, vêtus de jaquettes en peau de daim et de mocassins préparés par leurs femmes indiennes; car ils sont tous, paraît-il, mariés à deux ou trois squaws de tribus différentes, pour multiplier leurs relations ; aussi les appelle-t-on indifféremment indians-scouts ou squaw-men ; ils semblent, du reste, jouir d'une assez chétive considération. Ce sont les personnages principaux des guerres indiennes : ils tirent d'ordinaire les premiers coups de fusil, puis, une fois les hostilités engagées, trahissent alternativement les deux partis, espionnant chacun pour le compte de l'autre; mais, an demeurant, sont plulôt sympa: thiques aux Peaux-ouges dont ils ont adopté la vie et qu'ils ne quittent guère, tout en mettant leurs chevaux, leurs buffles et même leurs chevelures en coupe réglée.
Enfin, vers huit heures trente minutes, les marshalls sont parvenus à obtenir un semblant d'ordre : ils se mettent à la tête du cortège qui s’ébranle. Il y a d'abord l'inévitable pompier qui, dans ce pays, re ressemble pas plus au petit soldat déluré qu'on voit derrière les porlants des théâtres faisant la cour aux figurantes, qu'au fantoche qui embellit de son casque gigantesque les cérémonies de Bouzy-le-Têtu. En Amérique, le pompier est une institution ; le moindre bouton de son uniforme, comme le plus petit écrou de sa pompe, est le produit des méditations de tous les plus grands savants du pays : malheureusement ces admirables précautions sont invariablement inutiles; nulle part on ne se prémunit autant contre le feu, et nulle part il ne fait de pareils ravages. Je n'ai jamais vu de ville qui n'ait été brülée à peu près entièrement une ou deux fois au moins.
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Derrière eux vient notre ami, le juge Mac Laughlin, celui qui doit prononcer l'oration. Il est installé dans un buggy qu'il conduit lui-même ; à côté de lui est assise l’autre héroïne de la fête, mistress P..., celle qui doit lire la déclaration d'indépendance.
Après eux marche la musique, le military band, dont parlent les journaux. C'est une fanfare qui rappelle celle de nos villages. Elle joue différents airs qui doivent être nationaux, mais qu'on distingue difficilement, chaque exécuiant étant trop pénétré des principes d'indépendance qu'on glorifie en.ce jour, pour ne pas jouer sa petite mélodie particulière, sans s’inquièter des sons que produisent ses voisins. Il y a surtout la grosse caisse qui se distingue. Le malheureux qui la porte, un émigrant allemand récemment arrivé, fait pitié à voir. Son pauvre feutre déformé, une longue redingote noire toute frangée, luisante de graisse, percée aux coudes; ses pantalons lamentables, ses souliers avachis ; cette figure blanche et flasque; tout cet ensemble désastreux sue de misère, de cette misère noire des ruelles sombres de Berlin, de cette misère qui, depuis Arioviste jusqu'à nos jours, à produit ces grands soulèvements de peuples qui, sortant de l’ « officine des nations » dont parle Tacite, se sont rués sur le midi de l'Europe, à la recherche de toutes les jouissances que leur refusaient une terre ingrate et un ciel sans soleil. Les voilà qui maintenant ont découvert la route d'Amérique. Tous les efforts du grand chancelier ne réussiront pas à les faire rester chez eux. Nous voyons ensuite passer le char triomphal contenant une quarantaine de petites filles en robes blanches, chantant Hail Colombia : chacune d'elles représente un État ou un territoire; après viennent pêle-mêle une
foule de braves gens appartenant à différentes sociétés.
Au bout d'une demi-heure, la tête du cortége reparait. Mac Laughlin aide galamment mistress P... à monter sur une estrade installée presque en face de notre hôtel. Plusieurs personnages et la musique s’y installent à leur tour. Un des aiglons que nous avons vu vendre la veille est perché sur la rampe. Un monsieur vieux et sec qu'on appelle le président, se lève alors et prend la parole :
« Messieurs, dit-il, vous avez sans doute tous pris connaissance dans les journaux du programme de la fête. Cependant je crois utile de vous le relire. Veuillez donc m'écouter :
« À neuf heures et demie, procession.
« À dix heures, après une prière prononcée par le Révérend X..., discours du juge Mac Laughlin.
« À onze heures, lecture de la déclaration d indépendance, par mistress P... »
Mistress P..., une petite dame pâle en robe blanche avec un grand chapeau, fait des petites mines charmantes en agitant de la main un rouleau de papier. La foule est évidemment très-sympathique.
Le président continue :
« À onze heures et demie, déjeuner; ceux qui sont de la ville de Deadwood iront déjeuner chez eux ; les étrangers qui y ont des amis pourront aller leur demander l'hospitalité, s'ils sont invités; les autres trouveront dans les hôtels, et notamment au Wentworth house, une chair aussi abondante que délicate, pourvu toutefois qu'ils aient de quoi la payer; ce dont ils devront s'assurer au préalable en consullant leurs poches. Dans le cas contraire, ils feront mieux de s'abstenir. »
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Une allusion de ce genre serait considérée chez nous comme du plus mauvais goût. Ici, elle ne produit aucune impression, c'est une simple plaisanterie; la misère n'est pas, comme en Europe, un état habituel entraînant une sorte de dégradation aux yeux de ceux qui en souffrent, comme pour le public. C'est une situation qui se prolongera peut-être, mais qui n’est que transitoire ; l'homme qui, aujourd'hui, n'a pas de quoi manger, est bien convaincu qu'un jour ou l'autre, en prospectant, il trouvera une mine d’une richesse fabuleuse; cela lui est peut-être déjà arrivé. Dans ces conditions d'esprit, une allusion à sa misère, quelque brutale qu'elle soit, ne le choque pas, car il ne la prend pas plus au sérieux que les héros de la Vie de bohème, qui ne voient dans leur déche que son côté grotesque.
Pendant que le président parle, un des marshalls vient de sa part nous inviter à prendre place sur l’estrade ; mais nous allons partir tout à l'heure, nos costumes sont vraiment trop négligés, et d'ailleurs il me faudra sûrement placer un speech si nous y allons; aussi je décline l'honneur qu'on veut nous faire.
Le juge Mac Laughlin se lève ensuite et prend la parole ; je crois utile de dire que, dès le début, son discours m'a semblé si remarquable que j'ai pris des notes, et que je suis sûr, sinon absolument des mots, du moins du sens.
« Mes chers concitoyens, a-t-il dit, nous sommes réunis pour célébrer le cent septième anniversaire du jour où nos ancêtres ont proclamé leur indépendance. En un jour comme celui-ci, il est bon de rentrer en soi-même, et, tout en remerciant Dieu de la prospérité inouie à laquelle ila daigné nous faire parvenir, de nous
demander quelles sont les causes morales et matérielles qui ont amené celte prospérité; quelques-uns l’attribuent à celte forme républicaine qui a été donnée à notre gouvernement. Mais c’est là une opinion manifestement fausse. Dans l'antiquité comme de nos jours, dans l'ancien continent comme dans le nouveau monde, des nations de race différente ont fait la même expérience avec des succès trés-divers ; regardons, en effet, ce qui s'est passé dans les anciennes colonies espagnoles qui, en proclamant leur indépendance, ont voulu adopter une constitution calquée sur la nôtre. Partout nous ne voyons que guerres civiles, oppression du faible par le fort, suppression violente de toutes les libertés et retour fatal à la barbarie ; la même expérience a été tentée en Espagne ; en France, à trois reprises différentes; avec quel éclatant insuccès, je n'ai pas besoin de vous le dire.
« Ce n'est donc pas à la forme républicaine que nous devons cetle prospérité dont nous sommes si fiers. À quoi la devons-nous ? Messieurs, je vais vous le dire : nous la devons d'abord à la divine Providence, qui nous a conduits par la main, comme les Hébreux au sortir de la terre d'Égypte, pour nous amener dans la terre d'abondance.
« Mais nous la devons aussi à ce que toujours chez nous le travail a été en honneur, que chacun était prêt à sacrifier sa vie et sa fortune pour défendre la vie et la fortune de ses frères ; à ce que pauvres, nous étions sobres, chastes et laborieux, et que, devenus riches, nous ne nous sommes pas laissés aller aux entraînements du luxe, mais que, gardant toutes les vertus de notre pauvreté, nous n'avons employé les richesses acquises qu’au développement de la civili-
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sation dans l'immense continent que nous avons reçu en héritage.
« Voilà, messieurs, les causes de notre prospérité ; ce n'est pas la République qui nous a donné toutes ces qualités; ce sont toutes ces qualités qui nous ont rendus capables de vivre en république. Or ces vertus de notre jeunesse, les avons-nous encore ? C'est avec une profonde tristesse que je me pose cette question; car en vérité, quand on voit ce qui se passe de nos jours, on ne sait plus si c'est par une affirmation qu'il faut répondre; quand on voit la fortune de la nation aux mains de quelques spéculateurs sans vergogne ; quand les caisses publiques sont pillées par ceux-là mêmes auxquels ont les avait confiées, comme nous venons de le voir dans l'affaire des Sfar route; quand les Jay Gould sont au pouvoir; quand les élections ne sont plus libres et que ce sont des Compagnies de chemins de fer qui en disposent à leur gré en trafiquant de la conscience publique, et quand la justice est impuissante à réprimer de pareils abus, alors, messieurs, il faut reconnaître que si la forme républicaine est incapable d'arrêter une pareille désorganisatinn du corps social, le temps n'est pas loin où il faudra demander à une autre forme de gouvernement la liberté et la sécurité. »
Je tombais de mon haut en entendant ces paroles : prononcées à New-York ou à Washington, elles m'eussent moins étonné.
Quand je suis parti de Paris, il y a quelques semaines, le directeur d'un des grands journaux parisiens m'avait demandé de lui procurer un correspondant américain. À mon arrivée à New-York, je parlai à plusieurs personnes de celte commission, ce qui me valut pendant
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tout le temps de mon séjour au Fifth Avenue Hotel, un véritable défilé de journalistes qui venaient poser leur candidature pour cet emploi très-recherché là-bas. Tous naturellement parlaient quelque peu politique ; à ce moment l'acquittement des accusés du Star route préoccupait vivement l'opinion publique.
L'un des premiers qui vinrent me voir me dit tout naturellement :
— Oh! cela ne peut plus durer comme cela longtemps; les acquittements ne sont plus maintenant qu'une question d'argent ; dans les campagnes, la sécurité est garantie encore tant bien que mal par la bonne habitude qu'ont prise les habitants de se faire justice eux-mêmes au moyen de la loi de Lynch ; mais cela n'atteint guère que les voleurs de grand chemin ; avec un peu d'argent les autres sont sûrs de l'impunité ; si cela continue, il nous faudra bientôt nous mettre en monarchie.
— Vous voulez plaisanter, lui dis-je, parler monarchie en Amérique, c'est presque une hérésie; s'il y a au monde un peuple républicain de traditions, d'usages et d’instincts, c'est bien le vôtre.
— Mais non du tout, je ne plaisante pas, ce que vous dites est vrai, nous sommes tout cela, mais nous sommes avant tout un peuple pratique : nous ne nous payons pas de phrases, et soyez sûr que le jour où il nous sera prouvé que république et sécurité sont devenues incompatibles, ce ne sera pas la sécurité que nous sacrifierons ; seulement, ajouta-t-il en riant, s'il nous faut un roi, je ne sais pas trop où nous pourrons le trouver; il faudra nous adresser à l'industrie étran gère, car sous ce rapport la production locale est nulle. (We have not got the home made article.)
Je crus à une plaisanterie et me contentai d'en rire ; cependant, voulant en avoir lecœur net, j’eus la curiosité de mettre la conversation sur le même sujet avec un autre. À mon très-grand étonnement, l'idée ne lui sembla pas nouvelle; il la discuta : je recommençai l'expérience, toujours avec des journalistes. Tous me parlaient comme des gens qui avaient déjà discuté la question. Un certain nombre, de beaucoup le plus petit, Cisaient carrément que dans un temps plus ou moins éloigné, la forme du gouvernement serait modifiée dans le sens monarchique; d'autres, et il me semble que ceux-là doivent avoir raison, se- contentuient de regretter que ia chose ne füt guère possible; très-peu se déclaraient absolument hostiles à l'idée.
La politique est de tous les sujets de conversation le plus agréable aux Américains. Au besoin, ils vous l'imposent : j'ajoute qu'ils acceptent et discutent toujours avec la plus parfaite courtoisie les idées les plus opposées aux leurs; ce en quoi il nous faut leur reconnaître une bien grande supériorité d'éducation sur nous. Il n'y a donc jamais aucun inconvénient à aborder dans une discussion de ce genre les sujets qui peuvent paraitre les plus scabreux.
Si, par le plus grand des hasards, votre adversaire perdait son sang-froid, il serait tout de suite rappelé à l'ordre par les assistants, à quelque classe de la société qu'ils appartinssent : je me rappelle toujours une circonstance dans lequelle un fait de ce genre m'a frappé.
Un jour, en chemin de fer, un inconnu vient s'asseoir à côté de moi et me raconte qu'il va aller en France avec son beau-frère qui est un déserteur de la marine française. Je lui réponds que si ledit beau-frère n'éprouve pas l'envie de servir sa patrie pendant trois
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ans au tiers de solde, il fera bien de se priver de ce petit voyage.
Là-dessus, mon homme s'emporte, me déclare que son beau-frère s'étant fait naluraliser, cinquante millions d'Américains envahiraient la France et n'en feraient qu’une bouchée si l'on s'avisait d'attenter à sa liberté; je réponds que son beau-frère est bien libre de rester en Amérique tant que bon lui semblera, mais que s’il revient en France,le commissaire d'inscription marilime de son quartier se fera un véritable plaisir de le faire prendre par deux gendarmes sans se soucier des cinquante millions d'Américains, et qu'il serait par trop commode d'éluder les lois de son pays si un jeune homme de dix-huit ans n'avait qu'à faire un voyage d'un mois en Amérique pour échapper ensuite au service militaire.
Je touchais là, en parfaite connaissance de cause, je dois l'avouer, à un point perticulièrement sensible. La question intéresse tant de monde là-bas, surtout parmi la population allemande, qu'elle a été discutée sous toutes ses formes, ettoujours avec la passion la lus vive. De tous les coins du wagon surgirent des adversaires. La discussion dura, une bonne heure, mais toujours parfaitement courtoise ; chose bizarre et qui n’arviverait pas en France, à la fin, plusieurs de mes interlocuteurs étaient de mon avis.
Dans ces conversations politiques qu'il est impossible d'éviter en Amérique, je m'amusais toujours à amener d'une manière ou d'une autre la discussion sur ce sujet de la forme du gouvernement; puis je répéais le propos des journalistes de New-York, Tant que nous avons été dans les Etats de l'Est et même à Chicago, il n'excitait aucun étonnement, à mesure que je
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me suis avancé dans l'Ouest, il n'en a plus été de même : c'est pour cela que j'ai été surpris du discours du juge Mac Laughlin, et surtout de l'accueil évidemment sympathique que la foule a fait à ses idées; je crois cependant qu'elles ne sont ici partagées que par une infime minorité, tandis qu'elles deviennent de plus en plus communes à mesure qu'on s'avance dans l'Est, de l’autre côté du Mississipi.
La raison en est simple. Dans les États de l'Est, il se forme rapidement une classe moyenne, composée de gens qui n'ont pas fait leur fortune, mais qui ont hérité de celle qu'avaient faite leurs parents, et dontils veulent avant tout jouir en paix.
Ces gens-là n'ont plus l'énergie quelque peu farouche de leurs devanciers ; ils ne sont pas assez riches pour être sürs de pouvoir graisser suffisamment la patte du premier juge élu auquel il peut passer la fantaisie de les rançonner; il s'est formé au-dessous d'eux un prolétarirt sans cesse alimenté par les nouveaux débarqués d'Europe, Irlandais ou Allemands, qui deviennent quelqueluis momentanément les maitresabsolus, de par la loi du nombre, et par lesquels ils se sentent constamment menacés; car, à chaque instant, il se forme dans les villes des associations de malfaiteurs ouvertement protégées par les magistrats élus par leu:s soins, et dont on ne peut venir à bout que par les exécutions sommaires de la loi de Lynch. Or il n'est pas agréable à un bon bourgeois tranquille de s'en aller, avec une centaine d'autres, faire quelque belle nuit le siége de la prison pour pendre au promier piquet de télégraphe un gibier de potence, qui, dans un pays bien ordonné, aurait dû, depuis de longues années, figurer au bout d'une corde.
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Cette classe moyenne finira certainement par imposer sa volonté, car, outre qu'elle devient le nombre, elle comprend toutes les forces vives de la nation. Elle trouve que si la liberté est une belle chose, la sécurité est encore préférable, et elle est toute disposée à sacrifier ce qu'il faudra de la première pour obtenir la seconde dans toute sa plénitude.
Ira-t-on jusqu'à ‘a monarchie, je ne le crois pas; mais il est incontestible que quelques-uns y pensent. Ce qu'on fera sûrement, c'est de modifier la forme du gouvernement dans un sens autoritaire.
Dans l'Ouest, les conditions sont trutes différentes.
Or se figure généralement en Europe que c'est dans les vastes solitudes de la prairie que vont s'engouffrer les émigrants qu'on voit à certaines époques de l'année encombrer les quais du Havre et de Liverpool! : je le croyais moi-même, mais c'est une erreur. Dans le Far- West, je n'en ai presque pas vu. Tous les fermiers, tous les mineurs que j'ai rencontrés, étaient Américains, à trois ou quatre exceptions près. Les gens abrutis de misère, que la vieille Europe envoie par delà l'Atlantique, n'ont pas l'energie qu'il faut pour la vie des frontières.
Ils s'arrêtent presque tous dans les grands centres manufacturiers de l'Est, où précisément ils prennent la place de ceux que le goût des aventures, et aussi la haine de la gêne qu'entraine la civilisation, poussent vers l'Ousst. Le vieux fermier de l'Arkansas, que j'ai rencontré sur la route de Pierre, partant pour le yellow stone, exprimait l'idée qui les pousse en avant : il me disait que décidément là-bas le pays devenait trop encombre d'habitants, {00 crowded.
! Cette année, plus de six cent mille émigrants ont quitté l'Europe pour les États-Unis.
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Une population qui se recrute de pareils éléments a nécessairement le goût de la liberté et celui de l'égalité poussés au plus haut degré. En fait de sécurité, ils se contentent de celle que leur garantit un revolver de gros calibre. Le régime actuel qui leur permet de vivre absolument à leur quise les enchante. Lyncher de temps en temps un maladroit qui s’est laissé prendre est pour eux une distraction agréable; aussi ne se font-ils pas faute de se l'offrir.
Pendant mon séjour là-bas, je n’ai jamais ouvert un journal sans y lire quelque haut fait de ce genre.
Entre deux populations aussi différentes d'humeur et d'aspirations, il ne peut pas exister une bien grande sympathie. Jusqu'à présent l'Ouest était trop peu peuplé pour que, dans un pays où la loi du nombre est tout, on tint grand compte de cet élëément, mais je me figure que d'ici à peu l’état de choses actuel se modifiera singulièrement. Il me semble que la première question qui se posera sera celle de la capitale. Dans une fédsration d'États où son rôle est aussi important, une capitale doit se trouver à peu près au centre de l'agglomération. Washington a, pendant longtemps, assez bien rempli ces conditions. Maintenant les Califorpiens commencent à trouver un peu dur d’être obligés d'envoyer leurs sénateurs et leurs députés dans une ville dont ils sont séparés par huit journées de chemin de fer. La curée des places s s'y fait trop au profit exclusif des vieux États; aussi tous les politiciens de l'Ouest ne se ênent-ils pas pour dire qu'un jour ou l’autre, il faudra reconstruire la Maison-Blanche sur la rive droite du Mississipi ; quand cette question-là se posera, on peut campier sur de grosses complications, et la séparation qui n’a pu se faire au profit des États du Sud, en sui-
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vant sur la carte une ligne horizontale, pourrait bien se faire le long d'une ligne verticale.
Toutes ces belles spéculations m'ont amené bien loin de Deadwood et de la fête du 4 juiilet; quand Mac Laughlin a eu fini son discours, il s'est retourné d'un geste galant vers mistress P..., qui, se levant à son tour, a commencé la lecture de la déclaration d'indépendance. Malheureusement cette excellente dame, qui, en se relevant, nous a révélé que son amour pour l'indépendance n'excluait pas l'amour sans épithète et même l'amour avec toutes ses promesses; cetle excellente dame, dis-je, ne semble pas avoir encore beaucoup l'habitude de parler en public. Ce n'est certes pas moi qui en ferai un reproche ni à elle ni au digne M. P..., lequel, debout au pied de l'estrade, couve sa moitié d'un œil attendri. Mais il en résulte que, n'ayant pas entendu un mot de ce qu'elle a dit, il m'est impossible de consigner ici de quoi au juste mistress P... et les habitants de Deadwood se sont déclarés indépendants; toujours est-il que la liste de leurs libertés est longue, car il a fallu vingt bonnes minutes pour la lire ; peut-être eût-il été plus court et plus utile de lire l'énumération de leurs devoirs.
Quand mistress P... s'est rassise, je m'attendais à une explosion de hourras, et je m'apprètais, pour honorer nos hôtes, à tirer moi-même du tréfonds de mon gosier ces sons extravagants que les Anglais poussent en des circonstances analogues avec tant d'enthousiasme. À mon grand étonnement, personne n'a poussé la moindre acclamation; les foules américaines sont remarquablement silencieuses. Le président s'est seulement levé derechef, pour nous annoncer que la cérémonie allait êire terminée par une prière que déli-
vrerait, delivered , le très-révérend X... Nous voyons un gros homme en redingote noire, qui, en fort bons termes, improvise une prière, écoutée avec Je plus grand respect. Un détail nous fait seulement sourire un peu, c’est le soin avec lequel le révérend ministre énumère les différentes choses sur lesquelles il appelle la miséricorde divine : « Bénissez, d mon Dieu! s'écriet-il, les récoltes sur pied et celles qui sont en terre; faites multiplier les troupeaux ; que celles de nos mines qui sont exploitées continuent à donner des dividendes de plus en plus considérables; faites-nous découvrir de nouveaux gisements; que la pluie soit abondante, sans qu'il y ait d'inondation... » et ainsi de suile. Si, après cela, le bon Dieu ne soigne pas tout particulièrement les habitants des Black-Hills (Dakota) (ne pas confondre avec les Black-Hills qui pourraient se trouver ailleurs : il y en a, je crois, dans le Colorado), ce ne sera vraiment pas faute de lui avoir mis les points sur les 2.
Pendant une bonne partie de la cérémonie, M... m'a abandonné ; perché sur le balcon du Wentworth house, il a photographié la scène et obtenu deux ou trois très-bons clichés; quand je vais le rejoindre, je le retrouve ayant déjà refait ses paquets. Nous courons à la siile à manger, où notre heureuse étoile nous fait trouver place malgré l'encombrement; nous dévorons quelque chose, prenons congè de M. Dickerman, qui est venu nous dire adieu, après quoi nous allons au livery-stable pour y seller nos chevaux et partir.
Pendant que je suis en train de brider Jean-Leblanc, un cow-boÿ ivre, je ne dirai pas comme un Polonais, car ce serait faire du tort aux compatriotes du grand Poniatowski, entre en titubant dans l'écurie, criant à tue-tête:
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« On m'a dit qu'il y a ici un damné baron français, je veux voir un damné baron français. »
Et là-dessus il vient s'effondrer sur moi; je le cueille par la ceinture de son pantalon et l'envoie rouler dans une stalle vide où il reste assis, les jambes écartées, tenant des deux mains un gros revolver qu'il n’a pas la force de soulever, mais répétant avec cette conviction qui caractérise les ivrognes de tous les pays :
« J'ai vu un damné baron français, j'ai vu un...»
Cette idée paraît lui être agréable, car il répète sa phrase sans s'arrêter, avec un plaisir évident; et nous partons avec la conviction d'avoir contribué pour notre part, en ce qui le concerne, aux réjouissances du 4 juillet.
Nous nous sommes décidés à partir aujourd'hui, malgré les séductions de la fête, pour ne pas imposer demain une trop forte journée à nos chevaux. Nous allons visiter l’une des propriétés de Parker, the Little Rapid Creek. Or il y a quarante-cinq bons milles de Deadwood ; nous sommes donc venus coucher chez nos amis de Hilly ranch pour diminuer d'autant la traite. Parker nous a fait passer par des chemins tels, qu'il a fallu marcher une bonne partie de la route à pied, conduisant nos chevaux. Pour que dans ce pays-ci on en vienne là, il faut quelque chose de sérieux. Par le fait, nous avons dégringolé des pentes où il me semblait que des lézards auraient eu de la peine à rester en équilibre. Pendant les premiers milles. le pays, complétement dénudé par les soins de M. Gregg, fait peur à voir; mais nous arrivons bientôt à la limite de Ja forêt , et alors il redevient ravissant. Enfin, vers six heures, nous voyons devant nous la baraque où nous avons déià passé une nuit; mais la porte est fermée, et
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toutle monde semble parti. Cependant Parker parvient à y pénétrer par une fenêtre et revient avec le vieux confédéré, qui nous raconte, d'une voix pâteuse, que sa famille est à Deadwood, pour la fête ; lui, la célèbre à sa manière, en tète-à-tête avec une bouteille de wisky.
« A-t-il des vivres?
— Non, répondit-il; d'ailleurs j'en aurais, que cela ne servirait à rien, car je ne suis pas cuisinier; mais je vous ferai du café, et du bon. »(Zaint no cook, but I am a bully boy for coffee.)
Il dit cela en penchant la tête d’un air malin et en clignant de l'œil d’une si drôle de manière que je ne peux m'empêcher de rire, malgré la gravité de la situation que ce propos nous révèle.
«Il n'y a personne, dit M...; eh bien, voilà une chance : vous allez faire un diner dont vous me direz des nouvelles. »
Et nos yeux attendris et charmés le voient tirer de ses sacoches un superbe gigot qu'il a eu l'admirable idée d'aller acheter ce matin à Deadwood.
Nous entrons dans la maison; au bout de cinq minutes, un feu colossal flambe dans la cheminée, une ficelle, pendue au manteau, remplace la broche inconnue dans ce pays barbare ; et une heure après, le premier gigot rôti qui ait jamais été mangé dans les Black-Hills étalait sur la table sa chair rose et juteuse. Hélas ! au rioinent où j'écris ces lignes, il n'en reste guère que le souvenir, qui est délicieux, et un os bien dégarni; il a fallu inviter cet affreux confédéré. Il n’est ni cuisinier ni rôtisseur, mais il a une bien rude fourchette. Si tous les soldats de Lee étaient de ce calibre, ils ont dû ravager les plaines du Potomac comme une bande de sauterelles.
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