WEBSTER, N.Y
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Parker nous indique un pic de montagne de forme particulière qui domine, paraît-il, sa propriété, et nous mettons le cap dessus, coupant aussi droit que possible à travers la forêt.
L'opération offre bien quelques difficultés. Nous nous heurtons à chaque instant à de pauvres vieux sapins morts de vieillesse, äont les troncs, couchés en travers et hérissés de branches comme des chevaux de frise, nous obligent à de longs détours. Ailleurs, nous faisons tête sur de véritables fourrés de rosiers et de framboisiers sauvages. Si les framboises étaient müres, ce serait une consolation, d’abord, parce qu'on pourrait en manger, et qu'ensuite on aurait de grandes chances d'y rencontrer un ours, car il paraît que ces animaux qui en sont très-friands sont très-nombreux par ici. Hier, quand le confédéré n'était encore qu'à moitié gris, il nous a conté qu'il y a trois ou quatre jours , il labourait dans un fond, quand il vit un gros ours qui sortait du bois. Il crut d’abord qu'il traverserait simplement la vallée; mais l'animal, après s'être arrêté un instant pour le regarder de loin, s'avança vers lui, ce que voyant, il s'était empressé de dételer ses chevaux, d'en enfourcher un et de détaler au plus vite, emmenent l’autre. Arrivé à quelque distance, il avait vu l'ours assis à côté de la charrue, qu'il avait chavirée sur le côté et qu'il examinait avec un vif intérêt. Je lui ai demandé si l'ours n'avait pas fini par s'atteler lui-même pour achever le sillon, mais il m'a dit que non.
Toujours est-il que nous n'avons pas rencontré le plus petit de ces intéressants animaux. Nous avons levé seulement trois ou quatre daims mouchetés et un nombre incalculable d’écureuils, qui ont toujours sur
forme é À ù À ar les sapins table mise. En somme , je m'explique que t que les Indiens vivent plutôt dans la prairie que dans la montagne. Nous voyons bien moins de gibier depuis Nas que nous avons quitté Rapid-City. J'ai encore une autre vièis déception. Un Anglais, grand voyageur, m'avait beau- Ds ab coup conseillé, avant mon départ, de ne pas oublier ux dé d'emporter une ligne. Je me suis muni non-seulement nous d’une ligne, qui m'a beaucoup gèné, mais de tout un | de album de mouches artificielles, qui m'a coûté très-cher, iûres, et il paraît qu'il n'y a pas une truite dans tout le pays. pour- Du reste, j'aurais dü m'en douter. L'eau de la Cheyenne, emo qu'il leur aurait fallu remonter pour arriver jusqu'ici, dE dés est trop chargée de sels pour que les truites essayent Loue le voyage.
> qu'à Après deux ou troi: heures d'une marche assez péquatre nible, nous arrivons sur la crête d'une colline fort gros élevée, où Parker nous fait arrêter pour expliquer la dé topographie du pays. Depuis Deadwood, nous avons s'être suivi une corde qui sous-tend une portion notable du vanca cercle for aë par les Black-Hills. Comme toutes les
ételer vallées ont été formées par les eaux qui s’écoulent d'un massif central à la circonférence, il nous a fallu
1 plus : :
san escalader toutes les lignes de partage, c'est ce qui a M rendu notre marche aussi pénible. Nous allons bientôt
f inté- | atteindre la tête d'une vallée qui nous conduira chez lui, mais avant d'y arriver il va falloir traverser toute
: iare une zone de la montagne, de huit ou dix milles de
largeur, qu'un incendie, déjà ancien, a complétement iS lo dévastée. Nous nous enfonçons immédiatement au mites lieu d'un dédale de troncs carbonisés : dans quelques Fe endroits abrités du vent, il y en a qui tiennent en dre l'air par un véritable miracle d'équilibre, car je re-
marque que souvent, tandis que le tronc est presque
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intact, le pied complétement carbonisé n’a plus qu’une épaisseur de quelques centimètres. J'en pousse avec mon fouet un ou deux qui s'écroulent en entrainant leurs voisins comme des capucins de cartes.
Vers dix heures, nous arrivons enfin à la lisière de la forèt, de l’autre côté. Parker nous fait remarquer avec un orgueil de propriétaire la belle venue des arbres que mous voyons. Le fait est que nous n'avons point encore vu d'aussi belles futaies. La moyenne des arbres a certainement quarante ou cinquante centimétres de diamètre.
De tout cela Parker se considère comme propriétaire, bien qu'il ne le soit pas en droit strict, puisque la loi défeud l’aliénation des forêts. Mais comme elle permet leur exploitation à tous, leur propriété effective appartient à celui qui dispose des moyens d'accès les plus économiques. Or, Parker a acheté le cours d’une rivière, le Little Rapid Creek, principal affluent du Rapid Creek, que nous avons vu à Rapid-City. Dans quelques mois, quand les travaux du chemin de fer commenceront, il sera donc le seul à pouvoir flotter jusqu'aux chantiers de construction tous les bois de sa région, sept ou huit mille hectares au bas mot.
En sortant de l'ombre épaisse projetée par ces beaux sapins, nous arrivons sur le bord d’un petit bassin naturel formé par une magnifique source, dont les eaux limpides comme du cristal sortent d'un gros rocher de schiste.
Pendant que nos chevaux se rafraichissent tout à leur aise, uous jouissons .de la jolie vue que nous avons devant nous. Le petit ruisseau qui s'échappe du bassin s'enfonce dans une admirable vallée qui se déroule devant nous jusqu’à un immense mur de rochers dont
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nel nous voyons les hautes assises d'un gris bleuâtre éclaipre rées par le soleil, à six ou sept kilomètres de nous. nant C'est au pied de ce rempart que coule, parait-il, le Little Rapid, dont ce ruisseau qu'on a baptisé du nom ré de significatif de Little Gimlet (petite vrille) est un afrquer fluent. Cette vallée, dont la largeur varie de cent à e des | huit cents ou neuf cents mètres, est encore la propriété ntotit : de Parker. Elle est profondément encaissée entre deux 16 ds | murs de rochers couronnés de sapins. Le fond est couitimé- | vert d'une récolle de sainfoin naturel tellement épaisse, que nos chevaux éprouvent quelque peine à se frayer oprié- un chemin au travers.
uisque Ces vallons de montagnes ont dû n'être autrefois e elle qu'une série de petits étangs se déversant les uns dans fective les autres. Les grandes crues ayant emporté les barès les rages naturels qui les avaient formés, les eaux ont pu d'une s'écouler, laissant une suite de petites plaines de nt du formes allongées enserrées entre les boucles du ruis- . Dans | seau. On les appelle des bars dans le pays, où elles de fer sont très-appréciées pour l'élève des bestiaux, d'abord flotter parce que l'herbe y est superbe, et ensuite parce que L de sa | la neige n'y tient pas l'hiver. Parker va mettre cinq ou six cents bœufs dans ceux-ci, à l'automne prochain. beaux Dans l’un d'eux, il avait établi, l'année dernière, une in na- : scierie qui a transformé les sapins du voisinage en un s eaux monceau de madriers destinés au chemin de fer. her de Le Little Gimlet mérite bien son nom. Elle fait tant de zigzags, qu'à tout instant il nous faut la traverser à à leur gqué, car les grosses crues d'il y a un mois ont emporté avons les tabliers de tous les ponts qu'on avait établis. A l’un bassin de ces passages, Jean-Leblanc me donne un nouvel iroule échantillon de son savoir-faire. La rivière n'est pas s dont | bien large, mais elle est très-boueuse; je prends le
parti de passer en marchant sur une des traverses qui supportaient le tablier quand il y en avait un. C'est un sapin, non dépouillé de son écorce, gros comme la cuisse. Mon cheval, que je tiens par la bride, commence par entrer dans la vase; mais se sentant enfoncer, il saute d'un bond sur le sapin et passe derrière moi, aux applaudissements de M..., qui, même ayant vu Ja chose mieux que moi, n’en croyait pas ses yeux.
Enfin nous arrivons au Little Rapid Creek. C'est une belle rivière d'une vingtaine de mètres de largeur sur quatre ou cinq pieds de profondeur, dont l'eau, claire comme du cristal, coule sur un lit de sable et de grosses roches schisteuses. Elle aus:° court d'un bord à l’autre de son étroite vallée en formant une série de bars complétement isolés les uns des autres, car les flancs de la montagne sont si escarpés, qu'ils ressemblent à de véritables murs. Nous ne constatons le fait que trop bien : pendant l'absence de Parker, le Little Rapid a aussi fait des siennes et enlevé tous les tabliers des ponts. Comme nous sommes peu désireux de recommencer nos expériences de passage de rivière à la nage, nous suivons notre guide, qui prétend qu’un sentier a été tracé au printemps par les ouvriers sur le flanc de la montagne. C'est un horrible casse-cou, mais cependant nous y passons sans encombre, et au bout d'une demi-heure nous apercevons un groupe de maisons bien bâties entourées d'un grand jardin, le premier que nous ayons vu en Amérique. Sur le seuil de la plus grande apparaît un vieux bonhomme en lunettes, auquel Parker nous présente avec un grand sang-froid :
— Capitaine Hughes, voici M. de M... et M. de Grancey.
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Le capitaine Hughes est le second de Parker. Pour le moment il est tout seul à la maison. Nous dessellons nos chevaux, qui s’en vont manger l'herbe du bar, et nous nous mettons à l'abri juste à temps pour éviter une pluie diluvienne qui nous a fait la galanterie d'attendre notre arrivée pour tomber, mais qui ne cesse pas du reste de la journée.
J'utilise les loisirs qu’elle nous crée en examinant tous les documents relatifs à l'acquisition du Zattle Rapid Creek. I] est assez curieux d'étudier l'art dr devenir propriétaire au Dakota.
Il y a trois ans que différents mineurs reconnurent l'existence d’une notable quantité d'or dans les sables du Little Rapid. Us commencèrent par remplir les formalités nécessaires pour s'en assurer la propriété. C’est ce qu'on appelle un placer claim. En fait, cela se borne à une simple déclaration et au payement d'un droit de deux francs cinquante centimes par acre. Puis ils se mirent en devoir de les exploiter. L'opération marchait dans de bonnes conditions, quand survint un spéculateur de New-York, M. X..., qui leur proposa une certaine somme de leurs claims (gisements de sable aurifère). L'affaire fut conclue. M. X... fonda alors, à New-York, une Compagnie d'exploitation au capital de deux cent mille dollars (un million de francs). De superbes machines furent achetées, et une trentaine d'ouvriers, dont le moindre coûtait quatre dollars par jour, arrivèrent dans la vallée, construisirent une route, une scierie, cinq ou six maisons, écuries, magasins, etc., elc. Une année se passa ainsi. Les machines arrivèrent et furent montées. On avait déjà dépensé deux cent cinquante mille francs, et la caisse était vide, ce qui ferait supposer que, dans le million souscrit, il y
avait bien quelques non-valeurs. Les salaires ne furent plus payés que très-irrégulièrement. Les meilleurs ouvriers, flairant la ruine, s'en allèrent. La machine, confiée à un mécanicien inexpérimenté, fit une avarie grave, dont la réparation exigeait l'envoi d'une pièce importante à Chicago. Il s'agissait d’un fond de cylindre cassé. Dès lors la débandade commença. Les administrateurs, qui paraissent s'être bien conduits à cette période de l'affaire, avancèrent quelques fonds sous leur responsabilité personnelle, puis ils réunirent les actionnaires pour leur demander de nouveaux sacrifices. Ceux-ci, mécontents, refusèrent, aimant mieux se résigner à perdre une première mise que de continuer à « arroser » une affaire mal engagée. Pendant ce temps-là les frais couraient toujours. Un beau jour, un charretier non payé disparut avec les aitelages; ce fut alors que Parker arriva. Il proposa de reprendre l'affaire sur les bases suivantes : la Compagnie lui céderait tous ses droits de propriété contre quittance des dettes encourues. Sa proposition fut acceptée avec enthousiasme. Cependant vne disposition particulière de la loi de New-York sur les Compagnies fait que le marché ne sera définitif qu'à la fin de l'année 1883.
Bien que devenant propriétaire de ces claims et du magnifique matériel qui était sur place, Parker n'avait pas l'intention de les exploiter, au moins immédiatement. Il voulait surtout s'assurer la propriété du cours d’eau : car ayant reconnu que les deux rangées de collines entre lesquelles il coule renfermaient un grand nombre de gisements de quartz et de cuivre, il était certain que le jour ne tarderait pas à venir où d'autres Compagnies se -formeraient pour les exploiter, et comme dans l'exploitation des mines de quartz, l'eau
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est un facteur absolument indispensable non-seulement comme moteur, mais pour le lavage, il était sûr de pouvoir ce jour-là dicter ses conditions, Cette spéculation, qui serait bizarre dans tout autre pays, est certaine de réussir ici d'une manière complète. Du reste, elle a déjà été faite sur d'autres points. Dans des conditions analogues, le Caledonia paye, comme water right (droit d’eau), au propriétaire d’un ruisseau quatre cents dollars par semaine.
- Ces Américains sont vraiment des gens bien extraordinaires. J'ai connu Parker, autrefois, à Saïgon et à Hong-kong. Il avait trois ou quatre chevaux dans son écurie et une demi-douzaine de boys chinois, en jaquette de soie blanche, pour son service personnel. Il nous donnait de très-bons diners, où se vidaient bon nombre de bouteilles de champagne frappé. Enfin il vivait comme tous les riches négociants du pays.
Sachant qu'il habite ici depuis plus d'un an, je me figurais que nous allions y trouver, sinon un certain luxe, du moins un bon confortable. Hélas! quelle désillusion ! Il couche dans un lit sans draps, enveloppé dans une couverture; il mange avec ses ouvriers l'infernal lard du pays; cependant, je dois dire que le sien n'est pas rance, et c'est son ingénieur, le bonhomme Hughes, qui fait la cuisine. Aujourd'hui, les ouvriers sont absents, dispersés aux environs pour fèter le 4 juillet; nous sommes donc tout seuls. Quand M... a été mis au fait des arrangements domestiques, il a déclaré qu'il se chargeait lui-même de la cuisine. Hughes s'est mis seulement à faire l'affreux cataplasme qu'on appelle du pain dans ce pays-ci.
Honteux de mon oisiveté, j'ai offert mes services, mais on n’a voulu me confier que les gros ouvrages.
En conséquence, je me suis armé d'une forte hache, et c'est moi qui ai été chargé d'alimenter le feu, ce que j'ai fait, au prix de quelques ampoules, en transformant en büches un bon sapin du voisinage.
Qaand je suis rentré avec ma charge de bois, j'ai trouvé le père Hughes très-excité. Il venait d'apprendre qu'une mystérieuse opération, à laquelle M... donnait la dernière main, était ce plat français dont la vague renommée était souvent venue jusqu'à lui, et que les épicuriens du vieux monde appellent une omelette. C'en était effectivement une; elle était au lard et exquise.
Le père Hughes a mangé de l'omelette. Ila soixantedix ans, et cela ne lui était jamais arrivé auparavant ! Et les Américains se piquent de civilisation! Un seul fait pourra, du reste, donner une idée de leur incommensurable ignorance culinaire. Les écrevisses bordelaises sont inconnues à Chicago, une ville de six cent mille âmes, et ces admirables crustacés grouillent littéralement dans tous les ruisseaux du voisinage, attendant, pour rougir du mépris que ces barbares leur témoignent, que quelque Français, égaré dans ces parages, les fasse passer au court-bouillon !
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