‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 22 sur 36 · ARRESTATION DE COW-BOYS · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE COW-BOYS

« Hier soir, à six heures, est arrivé à Mandan un train de marchandises qui amenait le marquis de M... et ses amis, le shérif Harnow et son escorte, et enfin les desperadoes qu'on vient d'arrêter, Frank O'Donnel et John Reuter, le dernier connu aussi sous le nom de Wanegan. Une grande foule était réunie à la gare pour voir les prisonniers qu'on a aussitôt menés à la prison. O'Donnel est un homme grand et de belle tournure, habillé d'un costume indien en cuir, avec des franges sur toutes les coutures, et d’un chapeau de feutre blanc comme en portent les cow-boys. On lui avait mis les menoltes. Wanegan, qui est beaucoup plus jeune, n'avait qu'une chemise et un pantalon.

« L'interrogatoire des prisonniers a été fait par le juge Bateman, à dix heures. Le marquis a choisi pour attorneys Sowel et Allen. Les prévenus sont accusés d'avoir menacé de mort le marquis et ses ouvriers, d'avoir détruit ses clôtures et commis différents autres faits qualifiés crimes ou délits.

« Les deux prisonniers ont protesté contre les accusations dont ils étaient l'objet. Ils ont été invités à trouver deux cautions de six mille dollars chacune, et ont été prévenus d'avoir à comparaître mardi prochain. Tous les assistants manifestaient une grande sympathie pour le marquis.

« Wanegan et O’Donnel n'ayant pu fournir de caution ont été reconduits à la prison, qui est gardée avec des précautions spéciales. Le reporter de ce journal a eu une entrevue avec le marquis, auquel nous laissons la parole :

« O'Donnel est une des premières personnes que j'ai rencontrées à Little-Missouri. Je dois dire que sa bravoure et son adresse comme chasseur me l'avaient rendu tellement sympathique, que j'étais disposé à faire tout mon possible pour lui rendre service, et je le lui ai témoigné à plusieurs reprises. Vendredi, j'arrivai à Little-Missouri vers onze heures, revenant de Miles-City où j'étais depuis l'avant-veille.‘ Trouvant beaucoup de lettres arrivées pendant mon absence, je passai foute la journée de vendredi et toute celle de samedi sans sortir, occupé à faire mon courrier. Dans la soirée, je vis arriver M. Paddock qui venait me dire que je devrais prendre des précautions, O'Donnel disant partout qu’il allait m'assassiner. Dimanche, j'allai à Mandan pour me procurer un mandat d'arrêt contre lui. Non-seulement le juge m'en remit un, mais encore il me dit qu'il m'autorisait pleinement à me défendre moi-même si j'élais attaqué (!!!). À quatre heures, j'étais de retour à la gare de Little-Missouri, d'où, par prudence, je ne voulus pas sortir tout d’abord.

« Ma présence y fut bien vite connue. O'Donnel et ses compagnons, Luffecey et Wanegan, prévenus par un de leurs espions, se mirent immédiatement en devoir de venir m'y chercher. Apprenant vers huit heures qu'ils s’approchaient, je gagnai un petit bois du voisinage, où je rencontrai M. Paddock, qui, voyant que nous étions poursuivis, m'emmena dans sa maison, où nous sommes restés toute la nuit, et d’où je pus en-

voyer un télégramme au shérif de Mandan, réclamant sa protection.

« Pendant toute la matinée de mardi, nous avons vu O'Donnel surveillant la maison. Vers onze heures, lui et Luffecey s'approchèrent de deux côtés différents; mais voyant que nous étions sur nos gardes, ils se retirérent.

« Je fis dire à Howard Eaton d'aller à la gare pour y voir le shérif qui était attendu par le train de midi trente, lui raconter ce qui se passait, et lui dire que nos cow-boys avaient reçu l'ordre de garder les chemins à la sortie de la ville, pour arrêter au passage les malfaiteurs s'ils cherchaient à s'échapper lors de son arrivée.

« Trois routes aboutissent à la gare où ils se trouvaient. Frank Miller et moi, nous étions sur la première; le capitaine Paddock et son neveu étaient sur la seconde, et Dick Moore, avec un autre homme, sur la troisième.

« Quand le train entra en gare, O'Donnel, Wanegan et Luffecey étaient à cheval sur la plate-forme, faisant face à la voie, la carabine à la main. Le shérif descendit du wagon et commença à leur donner lecture du mandat d'arrêt dont il était porteur. O'Donnel l’interrompit en lui disant qu'ils ne se laisseraient pas arrêter tant qu'ils seraient en vie. À peu près une demi-heure plus tard, le train était reparti, je vis les trois hommes arrivant au galop, le fusil à la main. Miller et moi, nous tirâmes aussitôt sur eux. À la première décharge, ma balle cassa la carabine d'O’Donnel, et alla se loger dans sa cuisse. Riley Luffecey tomba roide mort ; la balle de Miller lui avait traversé le cœur et les poumons, après lui avoir cassé le bras

gauche, O'Donnel, se sentant blessé, chercha à s'échapper, mais il trouva sur son chemin Dick Moore,qui arrivait à notresecours et qui tua son cheval sous lui d'un coup de fusil, pendant que le capitaine Paddock et son neveu s'emparaient de Wanegan. Nous avons alors conduit nos deux prisonniers à la gare, où nous les avons remis au shérif, qui, après avoir constaté leur identité, les a amenés à Mandan.

« Ce récit nous a été confirmé par tous les témoins de la scène. Howard Eaton dit que ces trois hommes étaient depuis quelques jours la terreur de Little-Missouri. Ils parcouraient la ville en tirant des coups de revolver au hasard, par les fenêtres dans les hôtels, les banques et les bars. O'Donnel a refusé de donner aucun détail à notre reporter. Il s’est contenté de déclarer que toutes les accusations portées contre lui sont fausses, et que les hommes les plus respectables du pays viendront témoigner en sa faveur. Malgré ces assurances, les prisonniers paraissent comprendre que leur situation est mauvaise. Tous les habitants de Little-Missouri, comme l'escorte de Mandan qui accompagnait le shérif, s'accordent pour dire que le marquis n’a eu qu’un tort, c'est de ne pas les tuer tous les trois, car ce sont des misérables de la pire espèce.

« Quels sont les véritables motifs de cette agression ? C'est ce qu'on ne sait pas encore bien. Il serait possible que ces trois hommes eussent seulement eu pour but d'obtenir par intimidation le départ du marquis, dont la présence contribue cependant dans une si large mesure au développement de la richesse de notre pays. S'il en est ainsi, leur but ne sera heureusement pas atteint, car ce gentilhomme (most noble lord) va

retourner dans ses terres dès que le calme sera rétabli. Il dit que la malheureuse victime qui a succombé, Riley Luffecey, était le plus brave et le moins mauvais de la bande. » (Bismarck Tribune, 28 juin.)

Un autre journal du 5, le Black-Hills Pioneer, nous donne heureusement le dénoûment de cette aventure dans la note suivante : « Samedi dernier, le marquis de M..., Frank Miller et Dick Moore ont comparu devant le juge Bateman, prévenus d’avoir occasionné la mort de Riley Luffecey, au Petit-Missouri. Un grand nombre de témoins ont été entendus. Le juge a acquitté les prévenus, en déclarant qu'ils avaient été menacés et n'avaient agi que pour leur défense personnelle. Les deux hommes actuellement détenus à Mandan, O'Donnel et Wanegan, passeront devant les assises, accusés d'homicide par imprudence (man slaughter), comme ayant occasionné la rixe dans le cours de laquelle Luffecey a été tué. »

Parker et le capitaine Hughes admirent beaucoup le sang-froid et la prudence qu'a montrés ce brave M... En pareille conjoncture, un Américain, disposant comme lui d'une centaine de cow-boys, n'aurait pas manqué, sitôt qu'il aurait cru sa vie en danger, de prendre les devants, et de pendre haut et court O'Donnel et consorts. Tout le monde eût applaudi. Sa position d'étranger rendait la chose beaucoup plus délicate. Il a eu le talent de laisser ses ennemis s'enfoncer, et n’a agi qu'après avoir mis dans son jeu le shérif.

Il en résulte qu'il a été acclamé par tout le monde. Malgré cela, il me paraît évident qu'il lui faudra débourser de fortes sommes pour se tirer complétement d'affaire.

Mais que dire de la situation d'un pays où de pa-

reilles choses sont possibles, où, dans un gros village qui compte plusieurs centaines d'habitants, sur une ligne de chemin de fer, trois chenapans peuvent se promener impunément pendant deux jours tirant des coups de revolver par les fenêtres des maisons, assiégeant une gare de chemin de fer, l'occupant de force, traquant dans les bois un malheureux étranger, sans que la population, qu'il fait vivre presque tout entière, paraisse s'en émouvoir, et où cet état de choses ne prend fin que lorsque cet étranger, aidé de ses serviteurs, finit par se faire justice lui-même, en présence d'un shérif accompagné de son escorte, qui n’a peutêtre ni la volonté ni le pouvoir de mettre lui-même le holà !

Les gens de l'Ouest, qui cherchent tant, depuis quelques années, à attirer chez eux les capitaux européens, devraient comprendre qu'il ne faudrait pas beaucoup d'aventures de ce genre pour dégoûter ceux qui ont envie de venir. Ils devraient cependant couvrir de fleurs des émigrants du genre de M... Ils n'en voient pas souvent de son espèce. Fils ainé du duc de V..., et disposant d'énormes capitaux, il est venu, il y a déjà deux ans, fonder au Little-Missouri un établissement monté sur un pied colossal. Pour éviter les frais considérables qu'entraine le transport des animaux vivants, il s'est avisé d'envoyer à Chicago sa viande tout abattue. Tous les jours, on tue à Little- Missouri deux cent cinquante bœufs, dont les morceaux sont entassès dans des wagons réfrigérants construits ad hoc et emmenés immédiatement par un train spécial. On conçoit quelle source de richesse est une pareille industrie, qui réussit, dit-on, admirablement, pour la ville où elle s'établit.

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M... n'est pas le seul Français qui soit venu chercher dans le Far-West l'emploi de son activité et de ses capilaux. On ne se rend généralement pas compte de l'immense déperdition de forces vives qui est résultée chez nous, pour la nation, de l'établissement de la troisième république.

Tous les jeunes gens issus de nos anciennes races militaires n'y ont plus d'emploi, car, par un phénomène d'hérédité qui souffre bien peu d'exceptions, leurs aptitudes qui en font presque toujours d'excellents officiers, souvent des diplomates, des magistrats ou des administrateurs distingués, les rendent au contraire à peu près impropres aux emplois sédentaires de l'industrie ou même de la haute banque. Les neuf dixièmes de ceux qui s’y sont essayés n’ont pas réussi et y ont souvent même, malheureusement, laissé une partie de leur honorabilité. Dans toutes les positions qui leur convenaient, ils ont été tellement traqués, qu'ils en sont sortis ou sont sur le point d'en sortir. Les officiers, insultés, à dire d'experts, par les fonctionnaires, obligés de s'humilier devant le moindre sous-préfet, prennent leur retraite dès qu'ils le peuvent, et leurs fils ne les remplacent guère. Il y a vingt ans, aux examens d'entrée à l'École navale, il y avait mille candidats pour cinquante places : il y en a maintenant deux cent cinquante pour quatre-vingts admissions ; d'ici à peu, il faudra établir une conscription pour les officiers.

Pendant ce temps-là, on prend des maitres d'école pour en faire des ambassadeurs; le résultat est une place vacante de maitre d'école, un ambassadeur incapable aux affaires, et un ambassadeur capable flânant sans occupation sur le boulevard. Car voilà le vice capital du système : quand un avocat est nommé ma-

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gistrat, le magistrat dont il prend la place peut prendre la sienne au barreau. À la rigueur, on peut soutenir qu'au point de vue de la nation en général, il n'y a rien de perdu; mais quand, à force de dégoüts, vous avez forcé un bon officier à se retirer, il y a quelque part un jeune homme qui aurait pu faire un très-bon négociant ou un excellent avoué, qui sera tenté de prendre la carrière d'officier pour laquelle il a peu de goût, tandis que celui qui vient de quitter le service ne sera jamais ni avoué ni négociant. Il y a donc perte des deux côtés : mais ce n’est pas tout. Cet homme qui, dans son élément, élait un serviteur utile du pays, deviendra non-seulement inutile, mais nuisible, car l'oisiveté de toute une classe nombreuse d'hommes riches et bien posés ne peut qu'entrainer, et pour eux et pour la société, des conséquences funestes.

Sans se faire des raisonnements aussi compliqués, beaucoup de jeunes gens commencent à comprendre instinctivement ces vérités. Pour eux, que fure en France quand la magistrature, la diplomatie, la politique elle-même, leur sont fermées? quand l'armée, si les choses continuent, ne tardera pas à l'être aussi ? Rester chez leurs parents à ne rien faire, c'est s’abrutir de parti pris. Ceux qui ont le plus de sang dans les veines sont souvent ceux qui résistent le moins à une vie aussi dénuée de tout intérêt. C’est dans cette classe que se recrutaient les hommes qui avaient fait de la France la nation la plus colonisatrice du globe. Mais aussi, dans ce temps-là, ils l'avaient dotée du Canada et de l'Inde, que ne remplacent guère l'Algérie et la Cochinchine. D'ailleurs, ceux qui voudraient maintenant aller s'établir dans ces deux pays y trouveraient dans les gouvernements locaux l'hostilité qui les pour-

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suit en France. Aussi le nombre de jeunes gens riches et bien posés qui se laissent séduire par la vie libre et aventureuse des ranchmen de l'Ouest est assez considérable. Des sommes importantes ont déjà quitté la France pour venir s'employer de l’autre côté du Mississipi, et si nous ne nous trompons pas, le chiffre en sera encore augmenté d'ici à peu.

Nous avons passé toute la journée à rôder aux environs. D'abord, nous avons traversé la rivière pour aller examiner la machine à laver le sable qui y est installée. C’est une sorte de pompe aspirante de dimensions colossales. Le tuyau d'aspiration, qui a bien 12 ou 15 centimètres de diamètre, va s’enfoncer dans le sable noir très-meuble qui s'accumule en grandes poches dans toutes les anfractuosités du fond ou dans les remous du courant. Le sable aurifère est ainsi aspiré avec une puissance extraordinaire et puis projeté sur un plan incliné en bois où arrive un cours d'eau amené de fort loin par une canalisation en planches, nommée dans le pays fume. Ce plan incliné est coupé d’une multitude de sillons transversaux où se dépose l’eau. Des difficultés légales relatives à l'acquisition, et qui ne pourront être aplanies qu’à la fin de l'année, font que l'exploitation est interrompue pour le moment.

M... a passé sa matinée à broyer au pilon tous les échantillons que nous avons recueillis dans notre course d'hier. Il se trouve à la tête d'une grosse pincée de poudre d'or. Pendant ce temps-là, j'ai eu l’idée d'aller vérilier les affirmations du capitaine Hughes, qui prétend qu'il n'y a pas de poissons dans le Little Rapid. Cependant il m'a bien semblé en voir hier. Je prends ma fameuse ligne, et je vais pêcher dans la mare aux

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castors, d'où je rapporte en moins d'une demi-heure une friture de poissons excellents, mais de formes trèsétranges. Je n’en ai jamais vu de pareils.

Le père Hughes est encore un type qui serait bien extraordinaire en Europe. Pendant vingt ans, il a commandé une goëlette sur le lac Michigan. L'hiver, quand le lac était gelé, il travaillait, comme charpentier, dans les chantiers de construction de son armateur, car, dans ce pays-ci, un homme qui a recu de l'instruction et pratiqué une profession libérale, trouve tout naturel, à l’occasion, de travailler de ses mains. C’est une bien grande supériorité qu'ils ont sur nous.

Un beau jour, il s'est dégoüté de la navigation et est venu faire de l’agriculture à Yankton. Puis il s'est occupé de mines, et, en peu de temps, il s’est fait une réputation comme ingénieur pratique. De fait, il a un flair extraordinaire. Dernièrement, en revenant de voir son fils qui demeure près d'ici, il a découvert sur son chemin une petite mine dont il lui a fait cadeau et qui a été vendue immédiatement 10,000 dollars. Il a maintenant soixante-douze ans, et est aussi actif qu'un jeune nomme. Quand il a su que j'avais été marin, il s’est

pris d’une grande affection pour moi; et tous les soirs,

nous avons, au coin du feu, de longues conversations qui m'intéressent infiniment. Il me semble tout à fait être le bon type du Yankee. Hier, il me parlait du Canada, où il a été bien souvent et qu’il admire beaucoup : il vantait surtout sa bonne administration.

— Trouvez-vous, lui dis-je, que les Canadiens sont mieux administrés que vous autres Américains ?

— Ah! bien sûr! me répond-il, ils ne sont pas volés comme nous le sommes, et quand ils ont un procès, ils ne sont pas certains d'avance de le perdre s'ils ne don-

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nent pas de l'argent au juge. Tenez, un jour j'étais sur la côte du Canada : un de mes hommes avait eu une histoire à terre : il s'était battu ; of l'avait mis en prison. J'ai cru que c'était comme chez nous, qu'il n'y avait qu’à donner une vingtaine de dollars au juge de paix pour le faire relâcher. Ah bien, oui! j'ai été bien reçu ! On a manqué me mettre en prison aussi.

— Mais, avant-hier, vous étiez tous à fêter l'anniversaire de votre indépendance. Il me semble que vous n'avez pas gagné grand'chose à être indépendants. Les Canadiens qui sont restés Anglais ne sont pas bien à plaindre, d'après ce que vous dites.

Le bonhomme m'a regardé d’un air surpris, a tiré cinq ou six bouffées de sa pipe et puis est resté en contemplation devant le feu, sans mot dire, pendant longtemps. Ensuite il a changé de conversation.

Ce matin après déjeuner, il m'a pris à part.

— Vous m'avez dit hier une chose à laquelle je n'avais jamais songé, me dit-il, j'y ai réfléchi cette nuit. C’est bien vrai que les Canadiens sont mieux lotis que nous sous tous les rapports. Mais c'est égal, la déclaration d'indépendance est une bonne chose. Voyez, nous sommes déjà trop grands. D'ici à pas bien longtemps, l'Amérique ne pourra plus rester unie en une seule nation. Si nous étions restés Anglais, croyezvous que les autres puissances auraient toléré l'existence d'un royaume comprenant toute l'Amérique, l'Angleterre, l'Australie, l'Inde et que sais-je encore ? Non, nous aurions eu des guerres continuelles tant que cela aurait duré. C’est pour cela que la séparation a été une bonne chose.

Dimanche 8 juillet. — Hier au soir, après avoir mis nos notes à jour, nous nous sommes avisés, M... et moi, d'aller à l'affût. Parker nous a indiqué un endroit de la rivière où il voit constamment des pas de daims et même d'élans, car il y a encore quelques-uns de ces magnifiques animaux ' : nous en avons trouvé un bois superbe hier. En principe, j'ai cependant l’horreur des affûts, et j'ai de bonnes raisons pour cela. Il y a quelques années, en Cochinchine, tous mes camarades affirmaient avoir tué au moins un tigre chacun. La position d'un monsieur qui n'avait sur la conscience le meurtre d'aucun félin plus gros qu'un chat comme::çait à devenir si pénible, que je sentis qu'il silait m'exécuter. J'étais alors dans une ispeution pas trèsloin de Vinh-Lhong, les tigres n'y manquaient pas : toutes les nuits on en entendait hurler autour de l'inspection dans une jungle qui s'étendait jusqu'aux parapets du fort. Seulement il fallait les joindre, et là était le difficile.

Un matin que mon conseil municipal était réuni, je lui posai la question suivante :

— À quelle hauteur maxima un tigre de belle taille peut-il sauter ?

La discussion fut longue, mais elle fut pleine d'intérêt. À la fin, l'om-sha (il me semble qu'il s'appelait Thuong-van-Threck, ou quelque chose d’approchant, un petit vieux à barbe blanche) résuma les opinions de

1 Le grand élan (elk) des Montagnes Rocheuses. C’est un cerf colossal qui pèse jusqu’à mille livres. Ses bois ressemblent tout à fait à ceux des cerfs de nos pays, comme forme, mais ils sont à peu près doubles comme dimensions. Un de nos amis, établi làbas, M. le comte du D..., en a tué l’an dernier un millier sur son ranch.

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ses collègues, en me déclarant qu'on avait vu des tigres sauter des barrières de trois mètres. Fort de ce renseignement, je fis venir le doi de mes matas.

— Tu vas t'en aller, lui dis-je, dans la jungle, tu couperas des aréquiers en nombre suffisant et tu en feras un échafaudage élevé de quatre mètres (je me donnais un mètre de précaution) au-dessus du sol, avec une échelle pour monter dessus. Tu attacheras un veau, ce soir, au pied, et demain matin, s'il a été tué par le tigre, tu viendras me prévenir.

Le doi — un Cambodgien — frappa trois fois son front contre terre, m'assura qu'il était « la poussière de mes pieds », ce qui est une formule de politesse usitée dans ce pays où l’on a peut-être l'excès d’une qualité que personne ne s’avisera jamais de reprocher aux Américains : après quoi il prit une douzaine d'hommes et alla exécuter mes ordres.

Le lendemain matin à mon lever, je vis mon doi qui m'apportait une tête de veau. C'est tout ce qui restait de l'animal. Je la fis mettre en tortue pour mon déjeuner, et le soir, un peu avant le coucher du soleil, je m'acheminai vers mon observatoire, suivi de mon doi, qui conduisait au bout d'une corde un second veau, et de mes domestiques qui disposèrent sur la plate-forme tout un arsenal de fusils de calibres variés et aussi un petit médianoche, destiné à me faire prendre le temps en patience, car je comptais passer toute la nuit.

Quand tout mon monde fut retiré après m'avoir souhaité dix mille prospérités, je m'installai paisiblement sur la plate-forme : on m'y avait mis un bon fauteuil, et je n'y étais vraiment pas mal. Le veau, ignorant le rôle pénible qui lui était destiné, paraissait

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lui-même d'assez bonne humeur, et mangeait d'un bel appétit les jeunes pousses de bambou que la corde lui laissait atteindre.

La nuit remplaça le jour avec celte rapidité particulière aux pays chauds. J'en étais à me demander si je ne ferais pas un petit somme pour passer le temps, en attendant qu'il plût aux tigres de m'annoncer leur présence, quand une vive démangeaison au mollet gauche attira mon attention. Je regardai aussitôt ce dont il s'agissait. A l’obscure clarté qui tombe des étoiles et de la lune, je vis une procession de fourmis qui escaladait ma jambe. C'étaient des petites, noires. Je me levai, me secouai et changeai un peu de place les pieds de mon fauteuil ; au bout d’une minute, une nouvelle procession s'était formée. En même temps ma jambe droite était envahie à son tour. Cette fois-ci, c'étaient des rouges, des grosses rouges, qui s'avançaient dans un bel ordre, avec des officiers supérieurs marchant en tête, et poussant à droite et à gauche de petites reconnaissances qui éclairaient le pays, et même le dégustaient, car je les sentais mordant à même dans le pauvre satin dont la nature m'a doué. Ce n'était pas tout, au moment où je n'avais pas {rop de mes deux mains pour me défendre contre l'envahissement de mes boulevards inférieurs, les moustiques firent leur apparition en sonnant la charge; de vigoureuses petites bêtes aux ailes grises mouchetées qui venaient se poser sur la peau et puis repartaient en laissant la place marquée par une gouttelette de sang.

Oh! oh! me dis-je, je connais quelqu'un qui ne fera pas de vieux os ici. Tant pis pour le tigre. Pourvu que je retrouve mon chemin dans cette diable de jungle !

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Et prenant un fusil au hasard, je me mis en devoir de dégringoler l'échelle. J'étais au premier échelon, quand un miaulement, doucement modulé, se fit entendre derrière moi, tout près. Je ne voyais pas l'animal, mais le veau ne s'y trompait pas, lui : ik tremblait de tous ses membres et tirait sur sa corde à se décrocher la tète. Je remontai vivement. Un second miaulement, celui-là venant de ma droite, répondait au premier. Évidemment, le tigre auquel j'avais offert à diner la veille avait à son tour invité galamment une: amie à un petit souper de veau froid : j'allais interrompre un rendez-vous en cabinet particulier.

Les fourmis et leurs alliés les moustiques recommençaient l'attaque pendant que je médilais sur ma situation, et la méditation n’est pas facile quand il faut se livrer à une gymnastique insensée et s'envoyer force gifles à soi-même pour se débarrasser de ses ennemis. Trois ou quatre fois, n’y tenant plus, j'essayai de descendre, mais alors ce diable de miaulement recommençait : il disait si clairement : « Altendez, attendez, à ma belle amie, voici le dessert qui descend ! un instant, le temps de le cueillir, et je suis à vous!» qu'indigné du rôle que les circonstances me faisaient jouer, je remontai sur ma plate-forme pour prendre le temps de réfléchir. Je me rappelais d'avoir bien souvent, dans mon enfance, poursuivi des chats qui se réfugiaient sur des arbres, et là, assis sur une maitressebranche, ils miaulaient, eux aussi, en me regardant tristement de leurs yeux verts. Ah! comme ils étaient vengés !

A six heures du matin, quand le jour se leva et quemes hommes vinrent me chercher, j'avais la tête grosse comme un potiron, et les jambes zébrées de-

morsures qui cuisaient comme du feu. Quant au veau, il semblait remis de sa frayeur et mangeait de bon appétit : je l'ai gardé longtemps, mais je ne suis pas retourné à l'affût du tigre : je n'ai même jamais conseillé ce genre de sport qu'à une seule personne. C'était à un savant touriste allemand qui, depuis trois jours, me poursuivait de demandes de renseignements sur la statistique.

Je me suis remémoré cette véridique histoire hier au soir. Le poste d'affüt indiqué par Parker est une petite plage de sable qui se trouve à l'endroit où commence la dérivation qui amène les eaux pour le flume. M..., qui est un chasseur très-convaincu, me fit remarquer toutes les traces de pas inscrites sur le sol, puis il alla s'enfouir dans un fourré de saules, pendant que je me dissimulais dans les branches d'un sapin, et nous sommes restés là deux heures, surveillant une petite crevasse du rocher, seul chemin que puisse suivre le gibier pour venir à l'abreuvoir. Hélas ! il faut croire que les daims et les élans n'avaient pas plus soif que les castors n'avaient faim, car rien n’est descendu du | bois, et la nappe de la rivière n'a pas été ridée par le plus petit castor; en revanche, les moustiques ont fait un tel sabbat, que vers neuf heures, n'y tenant plus, L j'ai conjuré M... de nous en retourner : cela n'a pas ; |

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été sans peine, car il n’est pas commode de marcher la nuit dans les chemins de ce pays-ci.

Quand nous sommes rentrés de notre chasse, nous avons trouvé Parker encore debout. Il nous a dit que, pendant notre absence, il avait reçu la visite de M. Cockries, le propriétaire d'une des mines du voisinage, avec lequel il est en affaires, qui, ayant appris notre présence dans le pays, était venu nous inviter à dé-

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jeuner pour aujourd’hui, afin de nous faire voir ladite mine.

Comme l'invitation n'est que pour onze heures, et qu'il faut à peine une demi-heure pour nous y rendre, nous avons employé notre matinée à « paner » dans la rivière. Décidément M... a manqué sa vocation; il aurait dû se faire orpailleur. Au bout d'une heure de travail, quand nous comparons les résultats, il a un petit tas de poudre quadruple du mien. Il est bien dommage que les ruisseaux de chez nous ne charrient pas de l'or, car vraiment le « panage » est un exercice aussi hygiénique qu'amusant. Ce serait une énorme ressource pour la campagne, quand on a des invités dont on ne sait que faire.

Juste en face de la maison, un petit vallon en tout semblable à celui du Little-Gimlet, par lequel nous sommes venus, descend dans notre vallée. On lui a donné le nom de Fair-View. Il y en a trois comme cela qui constituent les seuls moyens d'accès au Little- Rapid. Partout ailleurs, il roule entre deux murs de rochers à peu près infranchissables. C'est le pelit vallon de Fair-View (on appelle cela, ici, un gulch), que nous remontons à cheval après avoir traversé la rivière pour nous rendre à la mine qui se trouve tout en haut, presque au point de partage des eaux. Nous arrivons bientôt à une petite /og-house, qui sert de logement au propriétaire, M. Cockries. C'est un beau garçon d’une trentaine d'années, qui nous serre la main à nous la décrocher et semble tout heureux de nous faire les honneurs de sa trouvaille. Il nous faut laisser à la maison nos chevaux auxquels on donne à se partager un sac de maïs, et, tout en escaladant le flanc de la montagne pour aller voir son filon qui est encore bien plus

haut, il nous en raconte l'histoire. C'est celle d'un prospecteur auquel la fortune a souri, mais n'a-t-il pas bien mérité son bonheur ? Qu'on en juge.

Il y a deux ans que, passant par ici, il remarqua un affleurement de quartz tout en haut de la montagne ; il ne contenait pour ainsi dire pas d'or, mais M. Cockries jugea, à différents indices, que plus bas il devait y en avoir davantage. Il s’associa un ami. Comme il aurait été trop long de suivre la veine au moyen d'un puits, ils jugèrent préférable d'aller la rejoindre par un tunnel creusé plus bas. Ils travaillèrent à eux deux pendant sept ou huit mois. Au bout de ce temps, ils étaient déjà à soixante-dix pieds sous le sol et n'avaient pas retrouvé le quartz. Ils auraient perforé la montagne de part en part sans rien trouver, en continuant dans la même direction. Tout était à recommencer. La veine s’infléchissait dans une direction opposée.

On recommença encore plus bas. Au bout d'un an, on était à cent trente pieds. Un beau matin, on se heurta au filon; mais il élait encore d'une richesse assez problématique. Les deux associés ne se découragèrent pas. Au bout de leur tunnel ils creusèrent un puits; à mesure qu'ils s’enfonçaient, les échantillons devenaient plus riches. Enfin ils avaient trouvé.

Les capitalistes arrivèrent tout de suite. On traita avec l’un d'eux. Le prix qu'il donna représente juste les dépenses de deux années de travail! Mais il faut ajouter qu'un quart des bénéfices est réservé aux associés.

Maintenant les machines sont commandées. Bientôt les premiers convois de matériel seront mis en route à travers la prairie. En les attendant, M. Cockries est resté ici. Avec quatre ou cinq ouvriers, il fait des son-

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dages d'étude pour déterminer les dimensions exactes. et la direction du filon. Il tient à présent la fortune. Après avoir visité le puits, nous redescendimes à la maison. C'est une log-house carrée, qui n'a pas plus de quatre mètres de côté. A l'intérieur, pas d'autres. meubles qu'un poêle, une table et deux bancs. Dans un coin sont jetées les couvertures qui constituent tout. le matériel de literie. C'est là que les deux hommes ont vécu pendant deux ans.

… Après un excellent déjeuner de conserves que M. Cockries nous sert lui-même avec une hospitalité qui me fait lui demander s'il n’est pas Écossais d'origine, nous. allons fumer un cigare au pied d'un arbre, en compagnie des ouvriers, qui n'ont pas mangé avec nous à cause de l'insuffisance du matériel de table. Pendant que nous causons avec eux, j'entends les bribes d'une conversation à demi-voix entre Parker et notre hôte qui me fait dresser l'oreille. Il s'agit de Bill, cet aimable personnage qu'on me reproche d'avoir un peu bousculé avant-hier à propos de ma lettre ouverte. Il parait que cette perle des jurés a un frère qui vient d’être pris volant, ct que lui-même est véhémentement soupconné du même défaut. En conséquence il est question de lui intimer l'ordre de skip the halls. Comme mots, c’est à peu près intraduisible; comme sens, cela veut dire qu'ils recevront un de ces jours l'invitation d'avoir à disparaitre, faute de quoi ils auront la peau trouée de balles de winchester quelque beau soir. S'il se trouve dans les environs une douzaine d'hommes comme Parker et Cockries, le système est admirable, et l’on seralestement débarrassé de Bill; mais si, au contraire, les Bills sont en majorité? Or, malheureusement, les Bills sont souvent en majorité. Un

des journaux arrivés ce matin raconte qu'une ville de l'Ouest, je ne me rappelle plus laquelle, est en ce moment au pouvoir d'une bande de desperadoes. Ils ont élu le maire et pillent les propriétés de la façon la plus légale.

Nous avons quitté nos amis de Fair-View vers deux heures. Parker nous a fait revenir par le plateau. Nous avons rejoint la rivière en descendant la troisième vallée. L'eau du ruisseau qui y coule est fortement ferrugineuse, elle a un goûi d'encre très-prononcé, ce qui n'empêche pas les animaux de la boire avec une grande avidité. Nous passons à côté d'un vieux tunnel percé sur le flanc d'une petite colline dont les boisages sont tout effondrés. On croit qu'il doit remonter à 1852. Cette année-là, une bande de dix-neuf mineurs, partis du Fort-Laramie, purent pénétrer jusqu'aux Black- Hills, dont on parlait déjà vaguement. On sait qu'ils y sont parvenus et même qu'ils y ont séjourné quelque temps, car on a retrouvé sur divers points des restes de travaux qui paraissent remonter à cette époque. Mais ils ont dû être tous massacrés par les Indiens, et leurs chevelures sont peut-être encore pendues dans la tente de quelque guerrier sioux. Le métier de prospecteur est encore bien dur, mais dans ce temps-là il fallait des hommes rudement trempés pour mener une pareille existence.

Nous rentrons en suivant la rivière. Dans un des bars, le petit chien de Parker fait lever deux animaux gros comme des renards et à peu près de la même couleur, qui se sauvent dans les rochers en poussant des cris aigus. Nous courons après eux, M... et moi, et les tuons à coups de revolver. Ce sont des marmottes. Il y en a ici de quoi faire la fortune de tous les Savoyards

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de la terre, à en juger par les innombrables trous qu’elles ont creusés dans les prairies de montagne. Nous avions demandé à Parker ce que c'était, mais le nom qu'il leur donne, mountain hog (cochon de montagne), ne m'avait pas renseigné.

Un peu plus loin, un castor file devant moi, à travers la rivière; mais avant que j'aie eu le temps de décrocher mon winchester, qui est à l'arçon de ma selle, il est disparu.

Ce soir, nous faisons tous nos préparatifs de départ, car nous quittons Little-Rapid-Creek demain matin.

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