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CHAPITRE VII

Départ. — Castleton. — King-Solomon. — Cuisine française. — Une ville morte. — Un ranch irlandais. — Custer.— Les beautés de la langue allemande. — Les Whittlers, — La conquête des Black-Hills. — Mort des colonels Custer et Crook. — Sitting- Bull et le Manitoba. — Les mines de Mica. — Le Yellow-Stone. — Mabille n’est plus! — Les malheurs d’un shérif. — La philoséphie d'un cow-boy.

9 juillet. — C'est aujourd'hui qu'il nous faut quitter Litile-Rapid-Creek, et c'est avec un véritable sentiment de regret que nous disons adieu aux gens comme aux choses. Parker vient avec nous, car il nous reste à voir la propriété qu'il est en train de constituer dans le Sud, au centre de laquelle on va fonder une ville! Avant d'y aller, il nous faut faire un détour pour passer par Custer-City, où nous avons encore à régler quelques affaires; mais nous disons adieu au vieux père Hughes, qui vraiment nous a inspiré la plüs cordiale sympathie. Le voilà, à soixante-douze ans, passant ici ce qui lui reste à vivre, loin de sa famille. Pendant la belle saison, il a encore quelques ouvriers comme compagnie; mais vienne l'hiver, le pauvre homme reste à peu près toujours seul, obligé de sortir chaque jour, quelque temps qu'il fasse, à travers la neige, pour aller surveiller les bœufs. S'il était Européen, je le plaindrais de tout mon cœur, et surtout je ne le comprendrais pas, car le bonhomme est riche et n'a

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nullement besoin de la grosse solde qu'il touche ici. Mais vraiment les gens de ce pays sont bâtis d'une manière si particulière, que des situations qui nous sembleraient intolérables leur paraissent toutes naturelles, et réciproquement.

Pendant que nous sellons nos chevaux, les ouvriers et lui viennent nous dire adieu. Tous veulent absolument nous faire accepter, à titre de souvenir, de petites pépites ou des échantillons de quartz que chaque bon mineur porte toujours dans ses poches. Dans toutes ces démonstrations, il faut le dire bien haut, il n'y a pas la moindre arrière-pensée d'intérêt. Les pourboires sont chose inconnue ici et ne seraient pas acceptés : nous en avons fait l'expérience. C'est tout au plus s'ils veulent recevoir des couteaux ou quelques autres menus objets de nulle valeur.

Nous traversons l'étang aux castors, où nous avons tant pané. Il parait que nos opérations ont effrayé ces braves bètes, car leurs travaux n'ont pas marché vite pendant notre séjour. L'arbre penche visiblement, mais n’est pas encore tombé. On me promet de les laisser tranquilles. Si les castors ont des poëtes, j'espère qu'ils chanteront mes louanges.

Comme nous n'avons pas une longue étape à faire aujourd'hui, nous sommes partis assez tard, vers deux heures. Nous marchons droit au sud. Il nous faut franchir successivement deux vallées profondes, Castle-Creek et Tigerville, avant de rejoindre celle qui doit nous conduire à Custer, où nous irons coucher demain soir.

Castle-Creek est un petit cours d'eau parallèle à Little-Rapid. La vallée, plus large que celle que nous venons de quitter, est très-fertile; une ou deux fermes

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y sont construites et constituent la ville de Castleton. A mesure que nous nous sommes éloignés de Deadwood, en marchant vers le sud, nous avons trouvé la végétation de plus en plus belle. De Little-Rapid jusqu'à Castleton, mais surtout sur le versant de Little-Rapid, les futaies de pins que nous avons traversées sont de toute beauté. Les troncs de deux mètres de tour sont communs.

Après Castleton nous avons quelque peine à traverser le creek, qui est plus boueux que de raison. De plus, les habitants se sont avisés de placer sur le fond des planches de sapin maintenues par de grosses pierres et creusées d’une multitude de petites entailles en forme de godets. De temps en temps on les relève et, en les renversant, on recueille une assez forte quantité de poudre d'or; mais les chevaux ont bien de la peine à se décider à mettre les pieds sur les planches branlantes. Le séjour à Little-Rapid parait avoir fait du bien à la petite jument jaune. Elle tient toujours la tête de la colonne et semble maintenant faire très-bon ménage avec M..., qui a l’air de monter un cheval à six pieds quand il est dessus, car les siens touchent presque la terre. Il emporte une bourriche de petits sapins qu'il trempe dans l'eau à chaque ruisseau et qu'il a la prét:ation de rapporter vivants en Belgique. Dans ses longues conversations avec le capitaine Hughes, il a beaucoup perfectionné son anglais. Comme la courtoisie est chez lui une vertu innée, il s'est appliqué surtout à acquérir une connaissance approfondie des formules de politesse usitées dans le pays. La liste en est assez courte. Dès que nous rencontrons un cow-boy quelconque sur notre route, il lui lance un How do you do? qui, poussé d'une voix.

de stentor, parait toujours causer une vive impression.

À la nuit tombante, nous voyons poindre devant nous, dans une clairière, une immense construction en planches, entourée de plusieurs maisons, dont une fort élégante.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? dis-je à Parker.

— Ce sontles bâtiments d'une mine, Xing-Solomon. C'était M. Dickerman, notre ami de Deadwood, qui en était le superintendant; je crois qu'elle est abandonnée. Cependant, tenez, voyez-vous cette grande maison ? il y a un homme à la fenêtre! C'est là qu’il habitait.

— Hollo Boys! cria l'homme en question.

— How do you do? rugit M...

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? ai-je répondu.

— Est-ce que vous ne seriez pas des barons français ?

— Eh bien!

— C'est que le professeur Dickerman m'a téléphoné ce malin qu'il passerait peut-être par ici des barons français. Il dit qu'il faut que je vous propose de coucher ici, au lieu d'aller à Tigerville. Da reste, il n'y a plus personne à Tigerville.

— Eh bien, voilà une chance, dit M...

— Est-ce que nous pourrons avoir quelque chose à manger?

— Ah! cela est plus difficile. Moi, je ne peux rien vous donner, mais il y a une dame française, qui, peutêtre, pourra vous faire à diner.

— Hein, me dit M..., en aparté, ne sommes-nous pas des « veinards » au premier chef? Nous comptions

sur un diner problématique à Tigerville et sur une nuit passée à la belle étoile ou dans une écurie, voilà que nous allons coucher dans des lits! et nous trouvons une dame française pour nous faire à diner! Mais qui cela peut-il bien être ?

— C'est la femme d'un des mécaniciens de la mine, nous dit l'homme de confiance de cet excellent Dickerman. Et il nous conduit dans une superbe écurie, où : sus atlachons nos chevaux devant des mangeoires remplies d'avoine et des râteliers bondés de foin; après quoi nous entrons dans la maison. C'est un petit palais. de ne un grand salon; à droite, le cabinet de © “1, Derrière, la cuisine à moitié en sous-sol, eniourte Jo “loisons intérieures laissant un espace vide qui seit de qiaciére ; en ouvrant les portes, nous voyons les g:0s bloc: “7 ;jace briller sous une couche de sciure de oui . ;'1t, au premier, trois lits tout prêts avec des araps bien blancs qui ont l'air de nous attendre. Je le dis avec orgueil, notre premier mouvement est de nous précipiter sur le téléphone, pour remercier le bienfaisant Dickerman. Malheureusement, un gros orage s’accumule sur la montagne, on entend déjà gronder le tonnerre, et la communication est interrompue.

— Je constate, dit M..., qu'il n'a rien moins fallu que la conspiration des éléments pour nous empêcher d'obéir d'abord à la reconnaissance. Si maintenant nous nous occupions de notre estomac? j'augure bien de la présence de celte dame française. Allons donc la voir.

Nous expliquons ce dont il s’agit au serviteur de Dickerman, qui nous conduit dans une maison, tout près de l'usine. Nous cognons à la porte, qui nous est

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ouverte par une petite femme toute blonde, proprette, qui nous fait la révérence.

— Oh! dit M..., elle a un tablier!

Et elle nous a fait la révérence! Ce n'est toujours pas une Américaine. La petite femme nous regardait d'un air ahuri.

— Madame, lui dis-je, vous voyez devant vous deux compatriotes affamés qui vous seraient bien reconnaissants si vous pouviez leur donner à manger.

— Ich verstehe nicht! dit la petite femme.

Je baragouine quelque peu l'allemand. Cela m'a même été bien utile pendant la guerre. Toutes les fois qu'un officier allemand prétendait ne pas savoir e français, je lui parlais allemand. Il rougissait tout de suite de son ignorance et me conjurait de parler français. Recueillant mes souvenirs, je lui débite quelques phrases d'Ollendorf. J'y intercale quelques exemples de la méthode Abn, et je finis par m'exprimer avec une aisance qui m'étonne. La petite femme comprend tout de suite, ce qui m'étonne encore bien davantage. Elle met trois couverts sur une table, nous donne du vrai pain, avec du beurre, puis nous la voyons tirer d'un coin mystérieux des œufs, d'un autre un gros morceau de viande qu'elle nous montre triomphalement, car, dans ce pays-ci, dont sept à huit cent mille bœufs broutent les prairies, c'est une gourmandise inouie que de manger de la viande. Ce qu'elle nous montre est un cuissot de daim. Pendant que nous dévorons des œufs sur le plat excellents, en attendant un ragoût de daim aux pommes de terre, dont l'odeur réveillerait un mort, nous faisons causer notre gentille hôtesse. Elle est Alsacienne; son mari s'appelle Enrick. C'est un ancien sous-officier ‘venu en Amérique après

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la guerre. Il était mécanicien au service de Dickerman, et gagnait six dollars par jour. Malheureusement les travaux sont arrêtés depuis quatre mois; en attendant qu'ils reprennent, il a été travailler dans une autre mine, laissant sa femme ici. Parker, toujours galant, croit devoir commencer une phrase.

— Madame, dit-il, nous ne laisserons pas une dame faire la cuisine pour nous, permettez-moi…

— Ab! pardon, Parker, lui dis-je..., je ne vous laisserai pas, moi présent, détourner de ses devoirs la femme d'un compatriote. Si les Américains aiment les femmes qui lisent Longfellow, comme vos amies de Hilly-Ranch, mais qui ne balayent pas leur maison et laissent leur mari faire la cuisine, c'est leur affaire : grand bien leur fasse! Mais voici une brave petite femme qui n’a jamais lu Schiller ni Gœthe, j'en suis bien sûr.

— Avez-vous jamais entendu parler de MM. Schiller et Gœthe, madame ? demande M..., qui a la bouche pleine, mais qui approuve hautement.

— Non, monsieur, dit-elle, ils n'habitent pas par

— Ah! vous voyez! Mais regardez un peu le parquet, il est si propre qu'on mangerait dessus! et cette gibelotte de daim ! voilà la troisième fois que vous en reprenez. Pour l'amour de Dieu, laissez madame Enrick faire la cuisine, ce dont elle s’acquitte trèsbien.

Moi aussi je parlais la bouche pleine, car l'indignation ne m'ôtait pas l'appétit, bien au contraire; mais cela ne m'a pas empêché d'être très-éloqueut, apparemment, car Parker, qui, de son côté, mangeait comme un ogre, n'a plus soufflé mot; quant à M..., il dévo-

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rait. Mais j'écourte ces notes, car le lit de Dickerman m'attire invinciblement.

10 suillet. — Nous avions aujourd’hui à faire une assez forte étape, près de vingt-cinq milles. Cependant nous ne sommes pas partis de bien bonne heure. D'abord il est assez dur de s’arracher aux séductions d'un bon lit garni de draps blancs, surtout quand, depuis une huitaine de jours, on a perdu l'habitude du contact moelleux desdits draps. Ensuite nous avons voulu envoyer à Dickerman l'expression de toute notre reconnaissance; mais, après quelques efforts infructueux, il nous a fallu reconnaitre que la communication est toujours interrompue : cela me parait être, du reste, l'état normal du téléphone dans ce pays. Je me rappelle qu'en Cochinchine, quand nous avons installé le télégraphe, les éléphants sauvages avaient pris la douce habitude de suivre les poteaux et d'arracher avec leur trompe ces fils, dont le sifflement, quand ils étaient agités par le vent, semblait les intriquer prodigieusement. J'ignore s'il faut rendre les ours responsables des accidents du même genre qui se produisent ici; je me borne à constater leur fréquence.

En attendant notre déjeuner, que notre amie madame Enrick nous prépare, nous allons visiter le King- Solomon. Hélas! l’heureux moment des dividendes n'est pas encore arrivé. La mine qu'on a voulu exploiter était cependant assez riche; mais les faits ont prouvé une fois de plus la vérité d’un axiome dont Parker condense la substance, en répétant toujours :

« Si vous voulez avoir de l'or, ayez d'abord de l’eau»,

mais qui peut aussi s'exprimer sous une forme un peu

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moins concise, mais plus compréhensible, par la formule suivante :

« Si vous avez deux mines d'or, l'uneriche, éloignée d'un cours d’eau, l’autre pauvre, qui en soit proche, n'hésitez pas à exploiter la seconde et à vendre l'autre. »

Le King-Solomon rentre dans la première de ces deux catégories : le seul cours d'eau sérieux desenvirons est à trois ou quatre kilomètres, parait-il; c'est là qu’il aurait fallu construire le moulin, si l'on avait continué l'exploitation; et pour le relier à la mine, un petit chemin de fer était nécessaire. Les actionnaires ont probablement reculé devant cette grosse dépense. Peut-être attendent-ils pour l'entreprendre lemoment, peu éloigné du reste maintenant, où une voie ferrée à travers la prairie leur permettra d'apporter leur matériel plus économiquement ; toujours est-il que les travaux sont abandonnés, et les machines considérables, déjà en place, restent confiées à un mécanicien, celui-là même qui nous a fait hier les honneurs de la maison.

L'eau ne manque cependant pas d'une manière absolue. Il n'y en a même que trop. Malheureusement c'est dans la mine que cette surabondance de bien s'est produite. On a creusé jusqu’à deux cent douze pieds, et à partir des cinquante premiers, on a trouvé de véritables sources, jaillissant avec une telle abondance, que des pompes d'épuisement colossales avaient bien de la peine à étaler. Toutavait cependant été monté par Dickerman avec un très-grand soin. Les fleurets qui avaient percé les trous de mine étaient mus par l'air comprimé, ce qui est le dernier cri de la science moderne. Dans un coin, un petit moulin d'expérience

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à cinq pilons servait à éprouver la richesse des minerais trouvés, qui a toujours été très-salisfaisante, Malheureusement les capitaux ont été absorbés par les études, et l'on en est resté là pour le moment. Parker ne m'a pas gardé rancune de mon algarade d'hier. Ses principes chevaleresques, brochant sur ses habitudes américaines, le font souffrir à l’idée qu'une femme a travaillé pour lui faire à déjeuner; mais son estomac s'en trouve si bien, qu’il se contente d'enregistrer avec un soupir cette nouvelle défaite de l'esprit par la matière, et qu'il se jette avec une voracité inquiétante sur les côtelettes de daim que madame Enrick nous a préparées ce matin; maïs quand son appétit un peu apaisé n'étouffe plus le cri de la conscience et qu'il la voit se disposer à nous faire du café, il n’y tient plus et veut manifestement lui arracher des mains la cafetière; mais je lui lance un conp d'œil si sévère qu'il reste cloué sur sa chaise. Bien nous en prend : nous avons du café, du vrai café. Les Américains, quand ils veulent en faire, jettent une poignée de grains plus ou moins concassés dans une casserole d'eau froide. Ils font bouillir le tout à gros bouillons, servent chaud et avalent; même recette pour le thé : on peut se figurer le résultat. Pendant que nous dégustons avec recueillement le nectar que nous sert madame Enrick, je lève le nez et j'aperçois la bibliothèque de la maison sur une planche. Selon mon habitude, je vais consulter le dos des volumes. Il y en a trois, un livre de messe! un almanach!! et une traduction de la Cuisinière bourgeoise ! ! ! Trois et quatre fois heureux, M. Enrick!!! J'espère qu'il apprécie son bonheur!

C'est un fait connu depuis la plus haute antiquité

que les chevaux ne marchent jamais mieux qu'après un bon diner de leurs conducteurs; sous ce rapport, les chevaux américains ressemblent absolument aux nôtres : nous filons comme le vent, en quittant King- Solomon. Jean-Leblanc, surtout, m'emmène d’un tel train, que jé me trouve en un clin d'œil sur l'avenue unique de Tigerville. Le mot d'avenue exige une explication. À New-York, on a divisé la ville en carrés bordés sur deux de leurs faces par une avenue, sur les deux autres par une rue : avenues et rues sont numérotées. On habite la cinquième avenue, au coin de la vingt-cinquième rue; les rues out quatre-vingts pieds de large, et les avenues cent soixante. C'esf une combinaison assez commode pour une frès-grande ville ; mais comme tout village qui se fonde en Amérique est, dans l'esprit de son fondateur, ou plutôt dans son prospectus, destiné à devenir beaucoup plus important que New-York dans un avenir très-prochain, on a grand soin de diviser toujours le terrain en avenues e’ rues, sauf, ce qui est le cas général, à s'en tenir à L première avenue. Je ne connais rien de lamentable comme l'effet produit quand la ville se compose de dix maisons; les pauvres baraques de planches ou loghouses, au lieu de se serrer les unes contre les autres et de confondre dans un groupe unique leur laideur uniforme, s'étalent de chaque côté de ce qui semble être un champ encombré d'herbes, mais qui est en réalité une avenue! Devant chacune s'élève une pile de boîtes de conserves vides, car de même que la civilisation des Celtes se révèle à nous par ses dolmens, et celle des Scandinaves par les débris de ses cuisines, demêmelesantiquaires des temps futurs reconnaïtront tout de suite les lieux habités par des Anglais aux Indes,

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par les montagnes de bouteilles de soda-water qui se forment devantles cantonnements, etles demeures des Américains, à leurs {as de boîtes de conserves vides. Si le chemin de fer ne venait pas y mettre ordre, le temps serait proche où, sur la route des Zlack- Hills à Pierre, il serait impossible de mettre le pied ailleurs que sur une plaque de fer-blanc portant la marque de M. Armour, fabricant de lard à Chicago. Ces réflexions nous sont particulièrement inspirées par la vue de Tigerville. Fondée pour abriter et surtout pour abreuver les mineurs de King-Solomon, cette malheureuse cité a été tuée, à la fleur de son âge, par l'interruption des travaux de la mine; ses ruines manquent de la poésie qui caractérise celles de Palmyre ou de Thèbes aux cent portes. Une demi-douzaine de cabarets qui s’effondrent nous montrent leurs bars désolés qui ne sont plus fréquentés que par les ours de la forêt voisine. Que sont devenus tous les citoyens « pro*minents » qui, sur ce coin de terre maintenant désert, se sont grisés, floués et « revolvérisés » mutuellement avec tant d'ardeur ? Où sont les fleurs d'antan? Peut-èlre cependant pourrions-nous êlre renseignés, car nous apercevons une épave de celte civilisation : un de ces citoyens, proëminent à coup sûr, car il nous semble être seul de son espèce, est assis devant un pauvre pelit store, les pieds en l’air : il fume mélancoliquement sa pipe. Il a l'air si sale et si grognon, que c'est uniquement par principe et sans espoir de réciprocité que M... le salue en passant de Æow do you do? lancé d'une voix de tonnerre, mais qui reste cependant sans réponse.

Du reste, nous sommes bien vite rappelés aux dures réalités de l'existence d'explorateurs. Après avoir tra-

versé quelques plateaux boisés semés de clairières herbeuses, nous finissons par nous engager dans une petite vallée étroite dans laquelle, suivant la coutume du pays, «zigzague » un gros ruisseau. Les déboires dont nous a abreuvés le Litile-Gimlet n'étaient que de Ja Saint-Jean, en comparaison de ceux que nous réserve celui-ci. En trois heures, il nous le faut traverser dix-sept fois, et comme il est horriblement bourbeux, chaque passage est une opération dont on ne se retire qu'avec bon nombre d’ennuis.

Vers deux heures, nous rencontrons un bonhomme à cheval auquel nous demandons si nous ne pourrions pas trouver un déjeuner dans les environs; il interrompt.son travail, qui consiste à clouer sur les arbres de la forèt de petites planchettes dont il a une provision pendue à l’arçon de sa selle, et sur lesquelles sont inscrites en lettres rouges différentes sentences : ainsi sur l’une on lit :

Où diable boit-on donc de si bon wisky?

Cela est suivi d'une main peinte à l’esnporte-pièce ; en suivant la direction du doigt, on tombe sur une autre planche pendue à un arbre peu éloigné :

Per Dieu! c’est chez P. Finigan, à Custer.

D'où nous concluons que c’est à M. P. Finigan en personne que nous avons l'honneur de parler. Il nous donne, avec un bel accent irlandais, diverses explications desquelles il ressort qu'un ranch habité par un de ses compatriotes doit exister dans les environs, et que, pour l'honneur de la verte Érin, on nous y donnera certainement quelque chose à manger.

Réconfortés par ces assurances, nous nous remettons

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enroute; nous traversons encore une demi-douzaine de fois notre trop ondoyant ruisseau, et nous finissons par apercevoir, au fond d'une jolie vallée qui s'ouvre à notre droite, deux ou trois bâtiments d'aspect misérable. C'est évidemment là que réside la victime de la perfide Albion dont il nous a été parlé.

Quand nous arrivons au log-house qui sert d'habitation, nous sommes reçus par une grande fille dont les pommettes trop rouges ne semblent pas annoncer une santé bien forte. Elle nous dit que son mari, Joe Clinton, est absent, mais qu'il a tué la veille un daim dont elle va nous faire cuire un morceau. Nous lâchons nos chevaux dans la prairie, où ils vont prendre leur réfection le long du ruisseau ; puis nous revenons à la maison. Parker y prodique à notre hôtesse toutes les hyperb. les que lui suggère sa galanterie comprimée à King-Solomon. Comme il ne s'agit plus d'une compatriote, et que le bien-être matériel et moral de M. Clinton n'est pas mon affaire, je me garde bien d'intervenir. Je ne doute pas que madame Clinton ne soit pour M. Clinton un trésor d’un prix inestimable, mais ce joyau est bien mal enchâssé. Il me semble impossible que les plus mauvaises cabines du Connemara ne soient pas des merveilles de confort en comparaison de celie où nous nous trouvons. Cela sue la misère. Un amoncellement de loques que nous distinguons dans un coin constitue le lit conjugal. On ne recevrait du jour que par la porte si le toit crevé à deux ou trois endroits ne laissait voir un peu du ciel bleu qu'obscurcit la fumée qui s'échappe aussi par là. Les quelques ustensiles et les nivpes du pauvre ménage sont jetés par terre. Dans un coin, un tronc de sapin creusé ser de berceau à une malheureuse petite créature, qui, les

deux mains appuyées sur les rebords, nous regarde fixement de ses yeux qui brillent au milieu de sa figure pâle.

La pauvre femme ne parait pas enthousiasmée de son sort; elle a vingt ans; elle est née dans le Galway, où son père doit être un fermier relativement aisé, car il tient une ferme de dix-huit livres appartenant à un lord dont je ne puis distinguer le nom. Il payait facilement son fermage, et elle n'a jamais entendu parler ni de land-league ni de M. Parnell. Elle a épousè Joe Clinton, qui était retourné au pays après avoir passé longtemps en Amérique, où elle est revenue avec lui. La vie est bien triste ici; ils ne gagnent guère d'argent, quoiqu'ils aient une vingtaine de vaches et quelques chevaux, et puis il n’y a pas d'église ni de prêtre; sa petite fille a déjà six mois et n'est pas encore baptisée; sommetoute, elleregrette le Galway et la vieille Irlande, et espère bien y retourner dès qu'ils auront un peu d'argent. C'est la première fois que j'entends cette note. Du reste, quand on ne se sent pas le feu sacré et qu'on n’a pas quelques avances, le métier d'émigrant, dans ce pays, me semble être la dernière des professions. Le mot de Dickerman à Deadwood est bien vrai : This is not a poor man's country. « Il ne faut pas venir ici sans capital. »

Après avoir débité à notre hôtesse les quelques platitudes et banalilés qui sont indiquées en de semblables occasions, et, ce qui est plus important, l'avoir amplement rétribuée d'un plat d'œufs brouillés dont elle nous a fourni les éléments, nous allons faire un bout de sieste sur le bord du ruisseau, à l'ombre d'un gros sapin. On nous recommande de sonder de l'œil

les touffes d'herbes, car nous arrivons dans un pays où foisonne le serpent à sonnettes, qui, presque inconnu dans l'intérieur des moutagnes, devient assez commun à mesure qu'on marche dans le sud en se rapprochant de la prairie. Un grand amour pour la vérité m’oblige à avouer que je n’ai pas vu la queue d’un de ces reptiles, et que les seules sonnettes que j'ai entendues pendaient au col des vaches du ménage Clinton.

Vers trois heures, nous nous arrachons des bras de l'oisiveté, mère de tous les vices, nous sellons nos chevaux, et, après avoir traversé pour la vingt-troisième et dernière fois notre ruisseau, nous le quittons pour nous enfoncer dans la forêt qui borde la vallée sur la gauche. L'aspect du pays change notablement. Les vallées que nous suivons sont plus larges; sur notre droite, l’horizon s'étend, nous avons par moments des échappées de vue qui nous laissent apercevoir la prairie, mais une prairie plus accidentée que celle Que nous avons quittée à Rapid-City. De loin en loin, des sapins isolés semblent y avoir été plantés pour faire point de vue. Sur notre gauche, la forêt est épaisse, mais elle ne s'élève qu'à une certaine hauteur; elle est domi ‘e par d'immenses amoncellements de rochers nus, car ici les montagnes sont bien plus élevées que loutes celles que nous avons vues jusqu'à présent. Le Harney’s Peak, dont nous contournons la base, a sept mille quatre cents pieds de haut (près de deux mille cinq cents mètres). Le Custer’s Peak, que nous voyons devant nous, en a six mille neuf cent trente.

Le sud des Black-Hills, que nous traversons en ce moment, en est la partie la moins peuplée : c'est cependant celle qui a été colonisée la première, car

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c'est celle d'où venaient les premiers échantillons d'or qui ont atiré l'altention des mineurs.

Les Black-Hills ont été divisés jusqu'à présent en trois comtés : Lawrence, Pennington et Custer, nui, sur la carte, ont l'aspect de bandes plus longues que larges, s'étendant de l’est à l'ouest. Le premier, qui est le plus au nord, compte environ quinze mille habitants; le second, quatre mille, et le troisième, douze cent cinquante. C'est l'exploitation du Homestake et du groupe de mines qui l'entourent qui a fait affluer la population dans le nord. Il n'est cependant pas douteux que les ressources minérales et agriculturales des deux autres comtés sont de tout point égales, sinon supérieures, à celles du premier. Les prairiesqui s'étendent au sud sont notamment si favorables à l'engraissement des bestiaux, d'abord à cause de leur fertilité, ensuite à cause de la douceur du climat, que la population y augmente très-rapidement et qu'on vient d'y créer un quatrième comté, celui de Fall-River. Le ce côté, on commence à amener des moutons qui réussissent merveilleusement, mais dont l’arrivée a soulevé et soulève encore bien des orages. Chez nous, le mouton est volontiers pris pour emblème de la paix. Si les Américains aimaient les emblèmes, ce qui, du reste, n’est quère leur cas, le mouton serait plutôt pour eux le symbole de la zizanie. Partout où un troupeau de ces estimables porte-laine a passé, les bœufs refusent de manger, tant l'odeur qu'ils laissent leur répugne. Quand un cattle-ranch est en présence d'un sheep-ranch, il faut que l'un cède la place à l'autre : de là échange de nombreux coups de revoiver. Dans cette lutte qu’on pourrait appeler biblique, car ces sortes de guerres n'étaient pas inconnues des

anciens patriarches, c'est certainement le mouton qui finira par triompher, au moins dans ces environs, et les bœufs se cantonneront dans les prairies plus humides du nord.

Parker, qui rêve toujours de mettre de nouvelles affaires en train, nous montre deux ou trois plaines couvertes d'une petite herbe fine et sèche, bien abritées des vents, bordées de sapins en nombre suffisant pour faire des clôtures et des hangars. Tout cela constitue, parait-il, le beau idéal d'un sheep-ranch ; et, s’il peut trouver quelques semaines libres avant l'hiver, il ira chez les Mormons, qui sont de grands bergers devant l'Éternel, acheter quelques milliers de moutons pour les amener ici.

Pendant que nous discutons tous ces beaux projets, nos chevaux ont continué d'avancer; nous avons atteint les bords d'un ruisseau bourbeux, qui est le French-

Creek, et nous apercevons bientôt devant nous l'u-

nique avenue et les quelques rudiments de rues qui constituent la ville de Custer. Nous arrivons à l'hôtel, qui nous est indiqué, comme toujours, par les groupes de flâneurs qui fument devant la porte, rangés sur des chaises, les pieds en l'air, appuyés sur une barre de bois installée ad hoc. Le propriétaire, un gros homme blond, pousse devant nous, sans mot dire, le registre sur lequel nous inscrivons nos noms, qu'il lit ensuite attentivement.

— J'ai, dit-il alors en allemand, la ville de Paris, qui est bien belle et dans laquelle il y a beaucoup de jolies femmes, et des jardins superbes, Mabille…

Et ainsi de suite pendant dix minutes. Nous altendons avec une certaine angoisse le verbe qui doit terminer la phrase et lui donner le sens. A-t-il brülé

Paris, comme communard ? l'a-t-il bombardé comme soldat de M. de Moltke ? était-il balayeur dans l’une des vicilles brigades de M. Haussmann? Pendant que toutes ces hypothèses se croisent dans notre esprit, il énumère avec lenteur toutes les qualités de Paris; il s'interrompt un instant pour prendre un cigare, il boit un verre de lager beer; enfin le verbe vient, c'est habité qu'il voulait dire.

Comme on voit bien que les Diètes allemandes ont été la source d'où ont découlé tous les gouvernements parlementaires, qui rendent le globe si agréable à habiter; et comme la langue qui s'y est formée est favorable aux orateurs! Allez donc interrompre un gaillard qui vous enfile une phrase dont la sténographie occupe une page, quand il faut attendre le dernier mot pour savoir ce dont il s’agit! Un Français qui dit à sa femme : « Je vous ai acheté une paire de chevaux, ils sont jolis, ils ont de belles allures, etc., etc. », est interrompu au quatrième mot par ladite femme qui lui saute au cou : elle sait tout ce qu'il lui importe de savoir. Un Allemand dira : « J'ai, les chevaux que vous avez vus, qui sont bais, etc., etc., aujourd hui acheté», et il faudra que la malheureuse Gretchen qui l'écoute attende jusqu'à la fin pour savoir si, par hasard, au lieu du verbe acheté, il ne va pas sortir un vu ou un refusé ou tout autre participe également désagréable. Étonnez-vous que, avec une langue comme celle-là à sa disposition, une nation soit devenue calme et n'ait pas à se méfier de ses premières impressions, les bonnes, pour l'excellente raison que celles qui lui viennent sont si tardives, que partout ailleurs ce seraient tout au plus des deuxièmes !

Du reste, rendons justice à l'honnête Germain qui

nous a accueillis dans la bonne ville de Custer. Il a habité Paris en -qualité de commis voyageur à une époque indéterminée, mais il ne semble pas en vouloir aux Parisiens de ce qu'ils ont été affamés et bombardés par ses compatriotes : c’est bien quelque chose : et il nous recoit de son mieux; malheureusement son hôtel est plein, car nous y retrouvons tous les juges que nous avons déjà vus à Rapid-City. Les assises battent leur plein. Cependant on nous trouve une chambre à deux lits, dans une nouvelle maison en briques qu'il construit de l'autre côté de la rue.

Après le diner, je sors pour aller fumer un cigare : la rangée des fumeurs aux pieds levés est déjà à son poste, cependant je trouve à me caser sur un banc de bois; à peine y suis-je installé qu'un de mes voisins se lève, tire de sa poche un formidable bowieknife, et s'avance de mon côté en le brandissant. L'aventure de M... me revient à l'esprit. A-t-on juré de me faire quitter le pays? Je mets la main sur mon revolver, décidé à vendre chèrement ma peau : cependant mon homme a un aspect très-débonnaire ; il arrive jusqu'à moi, sans mot dire, me pousse un peu, enlève un énorme éclat de la planche sur laquelle je suis assis, et puis se remet sur sa chaise et commence à le réduire en tout petits copeaux. Je me rassure tout de suite, d'autant plus que je m'aperçois que tous les autres sont occupés à la même besogne : ce sont des wlutilers.

Le whittling est une maladie particulière du cerveau américain, qui se développe surtout dans l'Ouest, où il existe peu d'hommes qui n'en offrent quelques symptômes. Elle consiste en un besoin irrésistible de prendre de la main gauche un objet en bois quel-

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conque, qu'on réduit en morceaux de la dimension d'une allumette par un mouvement doux et régulier de la main droite armée d'un canif, d’un rasoir ou d'un bowie-knife. Cela facilite ou plutôt remplace la conversation, selon les tempéraments; c'est moins dangereux que ne l'est l'opium pour les Chinois, mais, comme passion, tout aussi impérieux. Il parait qu'autrefois, à Washington, on délivrait à chaque député ou sénateur, au commencement des séances, une petite büche de cèdre et un canif fournis par la questure pour cet usage; on n'avait trouvé que ce moyen de sauver les bras des fauteuils qui, auparavant, ne résistaient jamais plus d'une session; on m'a ditque, maintenant, l'épidémie étant en décroissance dans les États de l'Est, les couteaux à papier, à condition d'être remplacés fréquemment, suffisent à remplir ce rôle préservatif du mobilier public.

En observateur consciencieux, j’ai vonlu me rendre compte des sensations évidemment voluptueuses que paraissaient ressentir mes voisins absorbés dans cette occupation. J'ai demandé à l'un d'eux de vouloir bien me servir de professeur : c'était un cow-boy grisonnant, armé de deux revolvers formidables et orné d'une barbe babylonienne. Il s'est prêté à mon désir avec une bonne grâce parfaite : il a lui-même enlevé au malheureux banc un morceau long d'un demi-pied; j'ai appuyé l'un des bouts sur le creux de mon estomac, j'ai pris le propre bowse-knife de mon professeur, qu'il a bien voulu me prêter, et je me suis mis à détacher des petits bâtons qui, sous le rapport de la régularité, étaient bien au-dessus de ceux dont la régie fait des allumettes. Encouragé par les coups d'œil bicnveillants que cet hommage rendu aux coutumes

du pays me valait de la part de tous les assistants, j'ai continué jusqu'à la fin, et, je suis fâché d'avoir à le constater, je n'y ai pris aucun plaisir, Je me suis consolé de ce premier échec, et ne me suis pas découragé en pensant à l'horrible mal de mer qui avait été l’unique résultat du premier cigare que j'ai fumé chez les RR. PP. Jésuites.

11 juillet. — Custer-City, capitale du comté de Custer, est une ville qui compte trois cents habitants. En ce moment, son étoile parait être sur son ascendant, mais elle a passé par d'étranges vicissitudes. Comme beaucoup d'autres villes américaines, elle a eu des maïheurs dans sa jeunesse. Fondée en 1875, elle avait quinze cents habitants avant l'automne de la même année. Moins de six mois après, par suite des faits qui vont être relatés, elle n'en avait plus que quatorze! Depuis, elle a végété jusqu'à ces temps derniers. . Maintenant elle recommence à faire parler d'elle; les connaisseurs s'accordent à lui prédire le plus brillant avenir, et l'on propose gravement aux nouveaux arrivants d'acheter un joli terrain à bâtir sur la septième avenue, au coin de la dix-septième rue, tout près de la banque, et non loin de la gare de la ligne du Sud. Il va sans dire que tout cela n'existe que dans la riche imagination des gentlemen de la nature, nature’s own noblemen, qui désirent troquer quelques acres de terrain marécageux contre un certain nombre de billets de banque graisseux.

L'histoire de Custer se rattache aux plus anciens souvenirs de la conquête -des Black-Hills. Toute la région montagneuse désignée sous ce nom, réputée de nulle valeur, avait été abandonnée aux Sioux, ainsi

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que les prairies environnantes, par un traité en due forme datant de l'époque où la construction du Transcontinental, à travers une de leurs réserves, avait obligé le gouvernement à entrer en pourparlers avec eux. Cet arrangement, que les Sioux n'avaient accepté, du reste, que contraints et forcés, avait bien mis fin aux hostilités officielles; mais comme des bandes de guerriers, agissant en dehors de l'action des chefs principaux, venaient quelquefois se livrer à des déprédations sur la frontière, les troupes régulières, se lançant à leur poursuite, pénétraient de leur côté assez souvent dans la réserve. Ce fut dans le cours d'une de ces expéditions, qui eut lieu au printemps de 1874, qu'un des officiers les plus connus de l'armée fédérale, le général Custer, pénétra jusqu’à la partie sud des Black-Hills, et donna à ses troupes quelques jours de repos sur les bords du French-Creck.

. Les soldats, dont plusieurs avaient probablement séjourné en Californie et visilé les placers, ne furent pas longs à reconnaître l'existence de l'or dans les sables du ruisseau. Ils en rapportèrent des échantillons qui bientôt passèrent de main en main dans les garnisons de la frontière. L'émotion fut grande. Le traité

fait avec les Sioux leur garantissant la propriété exclusive de leurs réserves, aucun blanc n'avait le: droit de s'y établir, et le gouvernement s'était formellement engagé à y tenir la main. Cela n'empêcha: pas une expédition de se former immédiatement à, Sioux-City, dans le but avoué d'aller exploiter les

placers.

Le convoi, qui se composait de vingt-huit hommes

accompagnés par une femme, parvint sans encombre,

dès le mois de décembre, à l'endroit où se trouve;

maintenant Custer. Les aventuriers commencèrent par construire un petit fort en cas d'attaque de la part des Indiens, puis ils se mirent à l'ouvrage avec beaucoup de succès, dit-on. Au printemps, avant même que la neige fût fondue, des convois d'émigrants arrivèrent de tous côtés pour les rejoindre, et c’est alors que la ville commença à se former.

Cependant les Indiens ne laissaient pas envahir leur territoire sans protestations, et même sans coups de fusil, car leurs bandes isolées attaquaient fréquemment les convois. Quand leurs chefs principaux, le Taureau qui s’assoit ‘et la Queue tachetée, représentant les deux principales tribus de la confédération des Sioux, celle des Ogalalas et celle des Tetons, virent que les choses tournaient décidément à l'invasion, ils se plaignirent officiellement au commandant militaire, le gènéral Custer. Celui-ci, ainsi mis en demeure d'agir, parut d’abord disposé à faire justice à leur demande.

Une proclamation rappela aux habitants que l'entrée de la réserve indienne leur élait interdite, et des patrouilles de cavalerie, sillonnant la prairie, firent rebrousser chemin à tous ceux qu'elles rencontraient. La force fut même employée, et dans une circonstance où

1 La « Queue tachetée » (Spotted Tail) a, nous avons le regret de le dire, succombé dernièrement, assassiné par un de ses querriers. La chose a excité un certain intérêt, parce que la justice américaine s’est avisée d'intervenir. Son meurtrier était en prison, à Deadwood, quand nous y sommes passés. On ne recommencera du reste probablement pas, attendu qu'après des tournois oratoires très-remarquables, il a été reconnu qu'aucune loi ne pouvait atteindre un Indien qui en tuait un autre sur une réserve.

La fille du défunt, mademoiselle « Queue tachetée », est une beauté célèbre parmi les Squaws. Elle eut l'honneur d’être présentée à S. À. R. Mgr le prince de Galles,

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