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les conducteurs d'un convoi s'étaient formellement refusés à exécuter ces ordres, leurs wagons furent brülés et leurs attelages saisis. Dans son désir de faire observer le traité, le général Custer ne s'en tint pas là. A la tête d'un détachement assez considérable, il revint lui-même visiter le lieu où il avait campé l’année précédente, et signifia aux quinze cents mineurs qu'il y trouva au travail d'avoir à déguerpir immédiatement. On se figure les clameurs que provoqua cette décision. Le général Custer, assailli de réclamations et même de menaces, finit par transiger. Car, en Amérique, comme dans tous les pays démocratiques, un fonctionnaire chargé d'appliquer une loi impopulaire est sûr d'être désavoué tôt ou tard. Il fat convenu que les travaux seraient interrompus pour laisser au gouvernement le temps d'entrer en négociation avec les Indiens et obtenir la cession des terrains aurifères, mais que chaque exploitation particulière laisserait sur les lieux un homme pour faire acte de propriété. On remit en état le fort dans lequel s'enfermèrent les quatorze hommes désignés, et tous les autres se dispersèrent. Ce résultat obtenu, les troupes regagnèrent leurs cantonnements.
Les quatorze hommes laissés en arrière ne furent pas longtemps seuls. Dès qu'il fut bien prouvé que les troupes étaient parties, de tous les points de l'horizon, les mineurs revinrent à leurs travaux, plus nombreux que jamais, et au mois de novembre, la nouvelle ville, qui avait été baptisée, par un hommage peut-êt peu ironique, du nom de Custer-City, comn!
trois mille habitants, et sa « première ave co» à ©! un demi-mille de long. Malheureusement, cette prospérité ne dura pas longtemps.
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En 1876, le professeur Jenney découvrit les gisements de Homestake, et la nouvelle ville de Deadwood attira à elle tous les habitants de son aïinée. Il n'en resta que cent cinquante ou deux cents. C'est la seconde période qui commençait.
Pendant ce temps-là, les malheureux Indiens continuaient de protester à leur manière contre les procédés pleins de sans gêne avec lesquels on s'appropriait leurs biens. Il faut reconnaitre que les Sioux, chasseurs de buffles et cavaliers, n'ont jamais habité d'une manière permanente les montagnes. Ils établissent de préférence leurs villages le long des fleuves, dans la prairie. Encore ces villages sont-ils éminemment temporaires, car ils ne sont guère habités que l'hiver. Pendant l'été, les Peaux-Rouges les abandonnent pour suivre les migrations des troupeaux de buffles. L'établissement des
« Visages pâles » dans la montagne les génait donc
moins que s'il avait eu lieu ailleurs. Cependant le passage constant des convois était d'abord une source de froissements continuels, ensuite il éloignait les buffles. Pourtant la guerre ne fut pas officiellement déclarée par les grands chefs, mais les petites expéditions anonymes se multiplièrent à un tel point, que bien peu d'émigrants arrivaient sans avoir entendu siffler des balles à leurs oreilles. Les chefs principaux désavouaient les auteurs de ces expéditions, qu'ils attribuaient, soit à des guerriers appartenant à des tribus éloignées, soit à des hommes vivant isolés eu dehors de l'organisation politique des tribus, de ceux qu'on appelle des Renegade indians.
Ces chefs étaient entrés en pourparlers avec le gouvernement et admettaient le principe de la cession des Bleek-Hills en échange d'allocations de différente na-
ture, les unes temporaires, c'est-à-dire une sommeune fois donnée, d'autres permanentes, telles que distributions de rations, de couvertures. Les négociations marchèrent assez lentement, ce dont les Américains ne pouvaient du reste guère se plaindre, puisqu'ils s'étaient mis en possession: de tout ce qu'ils demandaient. Finalement, le traité fut signé le 1‘ novembre 1876, et ratifié par le congrès le 28 février 1877.
On aurait pu croire que tout était terminé; mais il n'en fut rien. Les chefs indiens, qui avaient promis Icur concours pour assurer la sécurité des routes, furent impuissants à tenir leur promesse. Peut-être n'y mixent-ils pas un bien grand zèle. La guerre, pour n'être pas déclarée, continua de fait. Des corps devolontaires se formaient, venaient surprendre des villages indiens, massacraient tous les habitants et ramenaient ieurs chevaux qui étaient ensuite vendus publiquement dans toutes les vi.'es de la frontière. Par contre, il ne se passait pas de semaine qu'on n'entendit parler de quelque ferme attaquée, au milieu de la nuit, par une bande de démons à peau rouge qui disparaissaient avec les chevelures des habitants, ne laissant derrière eux que des cadavres et des ruines. Les supplices infligés à ces malheureuses victimes étaient horribles. D'ordinaire, elles étaient étendues sur le dos, les pieds et les mains attachés à quatre piquets : puis un feu de charbon était allumé sur leur poitrine et soigneusement entretenu pendant que les bourreaux dansaient autour.
Un pareil état de choses ne pouvait pas durer indéfiniment. Malgré les affirmations des chefs, les habitants des front'ères les rendaient responsables letoutes
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les atrocités commises. D'ailleurs, les expéditions que ceux-ci organisaient avaient souvent pour objectif des villages d'Indiens vivant officiellement sous l'autorité de leurs chefs, qui étaient par conséquent obligés de les défendre. La guerre était donc inévitable. Elle éclata bientôt. On apprit tout d’un coup que « Sitting- Bull », le grand chef des Ogalalas avait appelé aux armes toute la confédération sioux, et qu'à la tête de sept mille guerriers parfaitement armés, il parcourait la frontière avec une rapidité vertigineuse, brülant et massacrant tout devant lui, et amassant un butin énorme.
Le général Custer et le colonel Crook se mirent immédiatement à sa poursuite. Ils avaient avec eux environ un millier d'hommes de troupes régulières, auxquels vinrent se joindre des corps de volontaires et quelques centaines de guerriers crows, les ennemis héréditaires des Sioux. Dans ce genre de guerre, en effet, il est à peu près impossible de joindre l'ennemi, si l'on n’a pas avec soi quelques éclaireurs indiens, tant les mouvements des Peaux-Rouges sont rapides. Chaque guerrier emmène avec lui quatre ou cinq chevaux, qu'il traite, du reste, avec une brutalité sans pareille; quand l’un est fatigué, il en monte un autre, et fournit de la sorte des courses qui paraissent incroyables.
Dès que Sitting-Bull se vitsérieusement poursuivi, il commença à se retirer vers le Nord, faisant filer devant lui l'immense agglomération de femmes et d'enfants qui l'accompagnaient. Enfin, au commencement de l'automne, il eut l'adresse de faire engager à sa suite le corps principal de ses adversaires, environ mille hommes, dans une étroite vallée, à White-Mountain,
non loin de Bismarck ; puis ses guerriers, couronnant subitement les hauteurs, ouvrirent un feu si meurtrier sur les Blancs, qu'en quelques minutes ils étaient tous massacrés. Pas un n’échappa.
On raconte que Sitting-Bull se fit apporter, après le combat, les corps de Custer et de Crook, ouvrit leur poitrine avec son couteau, en tira le cœur et le mangea devant tous ses hommes.
Après un pareil échec, la poursuile fut interrompue, comme bien l'on pense, car les autres corps n'étaient plus en force, et il fallait attendre de nouvelles troupes. Sitting-Bull profita de ce répit pour mettre la frontière du Canada entre lui et ses ennemis. En somme, dans toute cette campagne, le vieux chef prouva qu'il aurait faitun merveilleux général de cavalerie.
Bien accueilli par les Anglais, qui n'avaient pas de raisons de ne pas le considérer comme un belligérant, puisque les Américains traitaient avec lui de puissance à puissance, il séjourna pendant quelque temps dans les plaines de Manitoba'. Mais les populations, qui s'étaient d'abord félicitées de l'éloignement d'un dangereux voisin, reconnurent bientôt qu'elles n’y gagnaient pas grand'chose, car malgré la surveillance exercée des deux côtés de la frontière, elle était constamment traversée par de petits partis de guerriers qui, n'ayant plus rien à perdre et complétement dé-
1 Province canadienne située au nord du Dakota et principalement habitée par des métis français. Ils ont proclamé, il ÿ a quelques années, leur indépendance, et ont livré quelques combats aux troupes anglaises. Ils combattaient sous le drapeau blanc! C’est la dernière fois que notre vieux drapeau national aura été au feu. 11 ya quelque chose de touchant dans cet hommage rendu aux vieux souvenirs de la patrie. L'affaire finit par s'arranger, grâce à l'intervention de l'évêque.
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gagés de l'autorité de leurs chefs, parcouraient le pays dans tous les sens, en y semant la terreur et l'incendie, Aussi vit-on bientôt le spectacle assez étrange d'envoyés du gouvernement fédéral allant proposer à Sitting-Bull de revenir à son ancienne réserve, en lui garantissant l'oubli du passé et tous les avantages du traité conclu avantles événements. Après quelques hésitations, Sitting-Bull accepta ces propositions et vint s'établir à Standing-Rock, dans le Dakota, non loin de Pierre, avec un groune d'environ sept mille de ses sujets. Les autres, au nombre d'une trentaine de mille, se dispersèrent de côté et d'autre dans la réserve, d'où ne sortent guère que ceux qui ont envie de faire quelque mauvais coup. Leur vieux chef les réunit de temps en temps pour recevoir les distributions de vivres et de vêtements, qui leur sont faites par les soins de l'agent américain, avec leauel il a, dit-on, de trèsbonnes relations. On lui a construit une maison. Dans les premiers temps, il en habitait toujours l'extérieur, choisissant le côté « sous le vent» pour s'y coucher; mais depuis, il a fini par s'habituer à vivre dedans. On prétend même qu'il prend goût à l'agriculture. Il fait de temps en temps des visites aux autorités du territoire, et vit dans de bons termes avec ses voisins.
Nous avons, ce matin, commencé par visiter la ville de Custer. Cela ne nous a pas pris beaucoup de temps. Les monuments se composent d’abord de l'inévitable court-house, puis d'un théâtre en bois, élevé aux beaux jours de 1876; et qu'on n'a jamais ouvert depuis; enfin, de l'hôtel que notre hôte est en train de construire.
En nous réveillant, nous avons remarqué avec une certaine surprise que la maison à un étage, en bois,
dans laquelle nous avons passé la nuit, était entourée de murs en briques qui s'élevaient déjà presque à la
hauteur de nos fenêtres. Nous avons demandé l'expli- .
cation de ce phénomène; notre hôte, en nous faisant remarquer que sur le derrière de la maison il n'y avait pas de mur, nous a répondu :
— Dès que la construction en briques sera finie, je ferai sortir par derrière la maison en bois, et je la porterai sur le terrain à côté que j'ai acheté aussi.
De fait, il y a déjà un système de madriers formant glissières, tout installé. Il prétend que l'opération ne coûtera pas cinquante dollars; on ne retire même pas les meubles.
Nous sommes assiégés littéralement par un certain nombre d'honorables industriels qui veulent absolument être commandités pour l'exploitation de mines de mica; j'avoue que mes notions sur le mica étant très-vagues, j'ai dû aller aux renseignements. Je croyais que le mica ne servait guère qu'à faire des abatjour transparents pour bougies ou autres petites horreurs qui forment le fond des boutiques à treize sols. Il paraît, au contraire, que le mica sert à une foule d'usages dont je ne me doutais pas : on en fait, en Amérique, des portes pour poêles, qui, étant transparentes aussi bien qu'incombustibles, laissent juger du moment où il convient de remettre du combustible sans qu'il soit nécessaire d'ouvrir. Les rebuts, réduits en poussière fine et mélangés à de l'huile de pétrole forment aussi, paraît-il, le meilleur moyen de graissage connu pour les roues de wagon. Ce premier renseignement obtenu, je demande sous quelle forme se trouve le précieux minéral; on nous répond en nous proposant de nous mener voir là principale mine, qui
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appartient à un métis indien Creek, nommé Dempsy, lequel est précisément intéressé dans les affaires de Parker.
C'est un charmant habitant de Custer, M. Wheeler, qui veut bien se déranger de ses affaires pour nous faire les honneurs du pays qu'il babite depuis longtemps.
M. Wheeler est un des fondateurs de Custer. Il fut du nombre des expulsés dont il a été question plus haut; ensuite il fit partie des corps francs qui se formèrent et guerroya pendant plusieurs années contre les Indiens, auxquels il rend, du reste, parfaitement justice. Pendant tout le temps de la route, cet homme, encore jeune, nous raconte ses aventures, qui sont bien intéressantes.
Nous arrivous, tout en devisant, à la mine, qui n'est éloignée de Custer que de deux ou trois milles. Le mica se trouve sous la forme de plaques plus ou moins épaisses et plus ou moins larges, incrustées dans des roches de schiste ou d’une sorte de granit grossier, auxquelles il est mêlé d'une manière fort inégale, sans qu'il soit possible de reconnaitre une stratification bien régulière.
On creuse un peu au hasard, on fait sauter à la mine les blocs où l'on voit le mica afileurer, et l'on réalise par ces procédés primitifs de fort beaux bénéfices, ce qui est l'important. M. Dempsy, un petit homme sec et maigre, dont les yeux noirs et le teint basané accusent l'origine, travaille lui-même avec trois ou quatre ouvriers; à leur arrivée à l'orifice, les blocs de mica sont immédiatement façonnés par deux ouvriers; le premier, armé d’un couteau, les clive de manièreà réduire les. plaques à une épaisseur uniforme
qui est à peu près celle d'une feuille de gros papier à lettre; un autre les coupe en équerre pour leur donner une forme régulière. Les feuilles de la plus grande dimension ont environ vingt-cinq à trente centimètres sur douze, et se vendent dix dollars la livre ; les autres restent à des prix bien moins élevés. Les rebuts, qui auront une grande valeur quand le chemin de fer sera fait, et qui sont naturellement très-abondants, ne s'exportent pas encore, car ils ne supporteraient pas les frais de transport, qui sont naturellement exorbitants. D'ici à Chicago, ils s'élèvent par express à douze sols la livre ; par freight, c'est-à-dire par voiture à bœufs, jusqu'à la station la plus voisine qui est Sidney, à cinq ou six.
En revenant, M. Wheeler nous a fait galoper à travers les trois ou quatre belles vallées qui viennent aboutir à Custer. Elles sont toutes enserrées de clôtures, car leur herbe, fine ei merveilleusement propre à la nourriture des moutons, donne déjà à la terre une certaine valeur.
Nous retrouvons à table tout le personnel de juges et d'avocats que nous avons vu à Rapid-City. A voir l'aspect florissant de ces messieurs, qui sont au moins au nombre de quinze ou vingt, je me dis que décidément la basoche fleurit aux États-Unis, et je me demande si le plus clair des bénéfices réalisés par les mineurs et les cow-boys déguenillés qui forment le reste des convives, ne passe pas dans leur poche et dans celle des cabaretiers.
Après le diner, nous allons voir le propriétaire du hvery-stable dans lequel nous avons mis nos chevaux. C'est un vieil Anglais nommé Kemish, qui, du premier coup, nous revient énormément. Nous avons
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conservé un si mauvais souvenir de notre voyage en mail-coach, que nous voulons essayer de voir s'il n'y aurait pas moyen de fréter un véhicule quelconque pour nous faire conduire à Sidney, station de l'Union- Pacific la plus voisine. C'est un voyage de 250 milles environ, soit près de cent lieues à faire à travers la prairie; je me figurais que la négociation serait pénible. À mon très-grand étonnement, Kemish accepta tout de suite; cet homme, évidemment à son aise, marié, trouve tout naturel de quitter ses affaires et son logis pendant au moins une quinzaine de jours, pour faire un voyage qui peut offrir un certain danger et qui sera, dans tous ,es cas, très-pénible, et il le fait certainement plutôt par goût des aventures que par spéculation, car il ne nous demande que 80 dollars, environ 400 francs. En France, un voiturier demanderait certainement plus. Parker a retrouvé ici deux voisins de Cascade, qui retournent chez eux ; il partira avec eux en emmenant les chevaux ; nous le retrouverons demain soir.
Ces arrangements pris, nous passons !< reste de la journée à courir les stores pour acheter des provisions
de bouche, car nous ne voulons pas en être réduits à
la chère que nous avons faite en venant. On nous annonce, du reste, beaucoup de gibier sur la route; on y a même tué ces jours derniers quelques buffles. La perspeclive gargantuesque des rôtis qu'ils nous fourniront ne nous empêche pas d'acheter quelques boites de corned-beef et des conserves de légumes françaises que nous dénichons dans un store.
Un ami de Wheeler, M. A..., nous emmène dans une jolie maison qu'il vient de se faire construire, pour nous y montrer une splendide collection de mi-
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néraux recueillis dans les Black-Hills et surtout dans le Yellowstone. Ce merveilleux pays, découvert depuis quelques années seulement, offre des phénomènes minéralogiques si extraordinaires et des sites si curieux, que le Congrès américain a passé une loi le déclarant parc national et en défendant l'accès à la colonisation. C'est un petit territoire situé au cœur des Montagnes Rocheuses, affectant à peu près la forme d’un carré de 60 milles de côté. Au centre, se trouve un lac de 15 milles de large sur 22 de longueur, entouré de montagnes constamment couvertes de neige.
Ce qui rend ce pays particulièrement remarquable, ce sont les phénomènes d'ordre volcanique qui s’y produisent. L'eau de plusieurs des rivières qui le traversent est absolument bouillante, et ces rivières sont alimentées par des jets naturels analogues aux geysers d'Islande. L'un de ces jets d'eau a quinze pieds de diamètre et une hauteur de cent cinquante.
Des ruisseaux d'une eau glaciale coulent souvent à quelques mètres d’autres dont la température n'est guère inférieure à 100 degrés. Un trappeur facétieux nous a raconté qu'un jour, ayant pêché une belle truite, il avait tourné sur ses talons et, sans la décrocher de l'hamecon, l'avait plongée dans un court-bouillon naturel d'où elle était ressortie au bout de quelques instants cuite à point. L'histoire n'est peut-être pas vraie, mais elle n'a rien d'impossible.
M. À... est un des quatorze hommes qui restèrent dans le fort. Si les treize autres lui ressemblaient, je m'explique que les Indiens se soient abstenus de les attaquer ; car ce petit homme trapu et räblé, à l'apparence froide, mais aux yeux flamboyants, ne me sem, ble pas disposé à céder facilement la chevelure crépue.
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et grisonnante qui couvre son crâne. Il est maintenant à la tète d'une belle fortune qu'augmentent chaque jour les revenus de trois ou quatre mines découvertes par lui, et dont il a gardé une part. Il pourrait vivre avec luxe n'importe où, mais il a toujours habité la frontière et ne peut se résoudre à la quitter.
Cependant, comme le héros de la chanson de Nadaud, qui s'est promis de ne pas mourir sans voir Carcassonne, il nous confie un projet caressé avec amour depuis bien des années. Il veut faire un voyage à Paris, pour y visiter un séjour enchanteur dont bien des voyageurs lui ont vanté les délices : le jardin Mabille ! Un mot qui nous échappe involontairement lui apprend que des maisons à cinq étages s'élèvent maintenant sur ces lieux où régna Pomaré : il supporte le coup sans rien dire ; mais au frémissement nerveux de ses lèvres, aux bouffées saccadées qu'il tire de sa pipe, à son œil noyé dans l’espace, nous sentons qu'un écroulement vient de se produire en lui, et respectueux de celte grande douleur, nous nous retirons discrètement, ne voulant pas voir plus longtemps le spectacle, toujours pénible, d'un homme fort terrassé sous les coups du destin.
Avant d'aller me coucher, je veux aller passer encore une soirée avec les honnêtes whittlers qui m'ont hier initié à leurs joies; ils sont là devant l'hôtel, acharnés après leurs büches ; le banc n'existe plus, on le remplacera demain. L'hôtelier m'a confié qu'il ne durait jamais plus de trois ou quatre jours. Ce soir, les « gentilshommes de la nature » causent avec animation. Les I guess et les you bet s'entre-croisent, lancés avec ce prodigieux nasillement qui est si désagréable à entendre.
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On lit à haute voix un journal qui relate une histoire arrivée dans les environs. Il parait que deux hommes se sont présentés, il y a quelques jours, dans une banque d'une petite ville dont je ne peux distinguer le nom, demandant au caissier de leur changer un chèque; pendant que celui-ci ouvrait sa caisse pour y prendre l'argent, l'un des hommes lui tire par derrière un coup de revolver qui le tue net; après quoi, aidé de son compagnon, il prend tout l'or et les billets que contenaient les tiroirs ; puis les deux hommes enfourchent leurs chevaux restés à la porte et détalent au galop.
La chose se passait, bien entendu, en plein midi. Grand émoi parmi les « citoyens »: un certain nombre montent à cheval à leur tour, poursuivent les criminels, ameutant tous les gens qu'ils rencontrent sur leur passage. Bref, le lendemain matin, six cents hommes environ cernaient un petit bois où s'étaient réfugiés les deux meurtriers, dont les chevaux avaient crevé de fatigue non loin de là.
On organise un cordon d'hommes armés tout autour du bois, puis on y pénètre; presque immédiatement, on entend cinq ou six détonations, un des assassins a tué trois hommes de ses trois coups de revolver et a êté tué lui-même; l'autre jette son arme en l'air sans tirer, et crie qu'il se rend.
C'est ici que l'histoire devient bien curieuse. A peine cet homme, nommé Ryan, je crois, est-il arrêté, qu'on lui met une corde au cou et qu'on l'emmène sur un pont qui se trouve dans le voisinage ; on attache la corde à l’une des poutres du tablier et l'on se dispose à le lancer dans l'éternité; mais alors le shérif intervient : il adresse un speech à la foule, il fait appel à
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ses bons sentiments, rappelle ses services, fait remarquer combien il serait pénible pour lui, après une poursuite si habilement conduite, d'être privé des honoraires auxquels il a droit, d'abord pour la capture, ensuite pour la pendaison.
— Mais il ne sera pas pendu si nous le laissons aller, crie une voix.
Le shérif s'indigne :
— Comment! il ne sera pas pendu! mais chacun sait que le jury de la bonne ville de N... condamne à merveille! N'a-t-on pas pendu un tel et un tel ?
La foule est évidemment perplexe ; elle ne voudrait pas faire de peine à ce bon shérif, cependant elle n'a pas confiance. À ce moment, Ryan demande la parole; comme il est évidemment intéressé à la question, on Ja lui accorde volontiers.
Après quelques mots consacrés à expliquer qu'il est moins coupable qu'on ne paraît le croire, maïs sans y mettre une insistance de mauvais goût, il fait remarquer qu'il n’a rien pris depuis la veille, qu'il a grand'faim, et que, la discussion menaçant d'être un peu longue, il voudrait bien avoir quelque chose à manger.
Quelques hommes montent à cheval immédiatement et reviennent, quelques instants après, avec du fromage et du pain qu'ils ont trouvé dans une maison peu éloignée; on desserre un peu la corde de Ryan, qui
s’assoit sur le pont, les jambes ballantes, et mange de bon appétit.
Pendant ce temps-là, le bon shérif reprend son argumentation.
Finalement, il propose de mettre la question aux voix :
— Que ceux, dit-il, qui veulent que j'emmène le prisonnier, lèvent la main !
Puis on procède à la contre-épreuve, pour savoir qui veut une pendaison immédiate; un premier scrutin est déclaré douteux, on passe à un second, qui ne l'est pas moins. Tout cela prend du temps, et la foule a sensiblement diminué. Alors le shérif a une idée lumineuse :
— Vous êles tous sur la rive droite ! s'écrie-t-il. Eh bien, que ceux qui veulent la pendaison immédiate passent la rivière !
Un grand éclat de rire accueille cette proposition. La vue de Ryan déjeunant a rappelé à plusieurs qu'eux aussi étaient à jeun ; d'autres veulent rentrer chez eux avant la nuit, craignant une scène de leurs femmes. Bref, une vingtaine des plus enragës, à peine, se résignent à se mouiller les pieds pour le plaisir de faire pendre Ryan. Cette fois-ci, l'épreuve est concluante ; le shérif prie quelques amis de lui prêter main-forte, et emporle son prisonnier au milieu des hourras de l'honorable assistance.
L'histoire ne finit pas là. Il élait écrit que le pauvre shérif serait privé des émoluments si bien gagnés. Quatre jours après, le gardien de la prison où était Ryan entend frapper à la porte vers onze heures du soir. Il ouvre, une vingtaine d'hommes, la figure noircie avec du charbon, entrent. Celui qui paraissait le chef lui dit :
— L'autre jour, le shérif nous a bernés ! décidément nous voulons pendre nous-mêmes Ryan; livreznous-le.
L'homme se défend, pour la forme, et puis livre le criminel, qui est emmené au pied d’un gros arbre et très-bien pendu ; on lui tire, pour plus de sûreté, deux ou trois coups de fusil qui rèveillent les habitants; puis la bande se disperse.
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