‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 26 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Départ de Custer. — M. et madame Kemish. — \Var-Horse et le Nuage rouge. — Un Sheep-Ranch. — Accidents. — Les Hot- Springs. — Une princesse indienne. — L'art de scalper. — Cascade. — Comment on fonde une ville.

12 juillet. —- Nous avons ce matin quitté successivement nos lits peu moelleux et la maison, qui va bientôt sortir de son enveloppe de briques comme un escargot de sa coquille, en ayant la consolation de nenser que nous ne dérangions personne. Car ce n'est pas en Amérique qu'un domestique d'hôtel comble d'égards dans l'attente d'un pourboire le voyageur qui part, sauf à l'avoir fortement négligé auparavant. Un grain de vent sans pluie, d’une violence extraordinaire, mais qui n'a duré que quelques minutes, s'est seul chargé de nous réveiller. Quand nous arrivons devant le lvery-stable, la voiture est déjà attelée. Nous examinons notre équipage, et le résultat de cette inspection est des plus satisfaisants. La voiture est une sorte de char à bancs suspendu sur des ressorts; nos valises et nos provisions sont arrimées tant bien que mal dans le fond et laissent une place suffisante pour nos jambes et nos fusils. Les chevaux sont deux braves petites bêtes de 1",50 environ, ayant tout à fait l'apparence de bons demi-sang normands, et qui semblent entreprendre avec beaucoup d'entrain la formidable

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trotte qui les attend. Mistress Kemish est dejà levée et surveille les préparatifs du départ. C'est une vieille Anglaise, au teint clair et reposé, ayant l'apparence respectable d’une femme de charge d'une bonne maison. Je lui demande pourquoi elle a quitté l'Angleterre; elle me fait sans hésiter la réponse stupéfiante que voici :

— C'est parce qu'on y a trop de déférence pour la : noblesse!

Comme l'heure n'est pas propice aux discussions, je m'abstiens de demander à cette digne matrone des éclaircissements ; nous grimpons sur le siège de derrière, M... et moi; Kemish s'installe sur un énorme sac d'avoine, et nous partons d'un bon trot.

La route qu'éclaire le soleil levant est ravissante ; nous tournons le dos à la prairie, en suivant la vallée qui nous a menés hier à la mine de mica. La voiture roule doucement sur un gazon fin et élastique. Il nous semble être dans un admirable parc anglais. Les beaux pins isolés qui poussent, çà et là, dans le vallon, les belles futaies qui couvrent les coteaux à droite et à gauche, complétent l'illusion. Un gros daim sort du bois devant nous. Il s'arrête un instant, puis, nous apercevant, détale au galop, saut: le ruissean et disparaît dans les broussailles ue l'autre côté, avant que nous ayons le temps de lui euvoyer une balle. Selon son habitude, M... s'extasie sur notre chance et est encore pl:5 hiiare que d'habitude, car il espère qu'enfin nous allons pouvoir chasser uu peu.

Cependant un point noir surgit à notre horizon. Nous ne sommes pas encore à quatre milles de Custer, que, à la suite d’une secousse un peu forte, j'entends un petit bruit métallique sec qui me sem'le de rau-

vais augure, d'autant plus que la voiture donne une forte bande de ce côté-là. Je fais part de mon observation à Kemish, qui constate à son tour que la maitresse feuille d'un de nos ressorts vient de casser. On décide cependant qu'il ne faut pas s'arrêter pour si peu. Une forte büche de sapin placée entre les deux branches du ressort en maintien: l'écartement, mais en supprime le moelleux, et nous continuons la route.

Il est écrit que nous ne sommes pas au bout des accidents; un quart d'heure après, nouvel accroc. Une des ferrures qui retient le timon au train se casse net. Kemish la remplace par une rousture en corde dont la facture me semble révéler un ancien marin. Effectivement, il m'apprend qu'il a commandé un caboteur dans la Manche, avec lequel il allait chercher des pommes de terre à « Saint-Briou ». Mais pendant qu'il me raconte ses aventures maritimes, la seconde ferrure casse à son tour. Cette fois, pour l'honneur de la marine française, je tiens à opérer moi-même et j'exécute un « amarrage en porlugaise », qui me gagne l'estime de l'honnête Kemish, puis nous repartons enco'e. Mais je commence à être un peu inquiet, et l'optimiste M... lui-même trouve que les accidents sont bien fréquents.

Cependant, comme deux ou trois heures se passent sans nouvel accroc, nous reprenons confiance. D'ailleurs, nous sommes si bien installés que nous aurions bien mauvaise grâce à nous plaindre. Kemish a emporté deux peaux de buffle sur lesquelles nous nous pr' \assons. Ces buf/alo-robes, c'est ainsi qu'on les appelle ici, sont, paraît-il, des dépouilles opimes qu'il a conquises dans ses combats contre les Indiens. Ce sont leurs femmes qui préparent ces peaux, en leur conser-

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vant leur poil épais et frisé. L'intérieur est orné de dessins représentant les hauts faits du guerrier auquel la peau est destinée. Celui auquel Kemish l'a prise devait être un homme bien terrible. Il est figuré monté sur un grand cheval bleu, brandissant une longue lance à laquelle pend une douzaine de chevelures sanglantes, dont les anciens propriétaires, représentés par de petits magots habillés comme les « Visages pâles », sont rangés en rang d'oignons devant lui.

En traversant une petite plaine, Kemish nous raconte une terrible scène dont elle a été le théâtre. C'était l'année de la grande guerre, au mois d'août. Les Indiens de Sitting-Bull s'étaient Céjà éloignés dans la direction du nord. On croyait qu'il n'en restait plus dans les environs. Quatre hommes vinrent un jour de Custer ici, pour couper du foin. Le lendemain, un cinquième devait venir le chercher avec un chariot. Quand ce dernier arriva, il aperçut trois cadavres étendus par terre. Sans même descendre, :l tourna bride et revint au grand galop à Custer chercher du renfort. Une vingtaine d'hommes, dont était Kemish, accoururent. Ils constatèrent que les Tadiens dont ils retrouvèrent le camp dans les environs avaient dû voir de loin les hommes s'avançant sans défiance. Ils s'étaient alors cächés et avaient tiré sur eux au moment où ils se mettaient au travail. Trois avaient été tués à la première décharge, le quatrième avait pu se sauver un peu plus loin, mais avait été rattrapé et assommé d'un coup de crosse si violent, que l'arme, une carabine du gouvernement, avait été brisée. Un détail qui serait bien drôle, si le sujet n'était pas aussi horrible : les Indiens avaient, bien entendu, scalpé tous les

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malheureux. Seulement, au lieu d'enlever, selon les principes, un beau scaip sur le haut du crâne, ce qui ne leur aurait fourni que quatre trophées, ils avaient artistement découpé sur chaque tète sept ou huit petites rondelles de cuir chevelu pour s’en faire davantage. Où la passion de la contrefaçon va-t-elle se nicher ! Et Rousseau qui croyait à l'honnêteté des sauvages!

On eut plus tard des détails : il y avait alors plus au sud un chef nommé le « Nuage rouge ' ». Non-seulement il avait refusé de rejoindre Sitting-Bull, au commencement des hostilités, mais il avait empêché un certain nombre de ses hommes d'y aller et était venu avec ceux-ci camper sous la protection des troupes du fort Robertson. Quand on apprit les premiers succès de Sitting-Bull, une grande effervescence se manifesta parmi ces hommes, et un chef secondaire nommé War-Horse se mit à Ja tête de vingt-trois guerriers, au nombre desquels étaient ses deux fils. Il quitta secrètement les environs du fort, comptant traverser les Black-Hills sans attirer l'attention, et puis rejoindre, dans le nord, l’armée des Sioux. Ils en étaient à la deuxième ou t'oisième étape, quaud ils rencontrérent par hasard les faucheurs de Custer. War-Horse ne put résister à la tentation de cueillir les chevelures qui venaient s'offrir d'une manière aussi tentante ; mais, après le coup, prévoyant que le passage des Black-Hills allait devenir dangereux, il se décida à renoncer à son projet et à retourner au fort. Ses fils et la majeure

1 Le « Nuage rouge » a rendu se belle âme au grand Esprit depuis quelque temps. Trois grands chefs se partagent maintenant le corimandement de la bande de dissidents qu'il avait formée. Ce sont le « Chien rouge », le « Jeune Homme qui a peur de ses chevaux » et l’« Oiseau blanc »,

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War-Horse revenant au cantonnement après une absence aussi courte, put l'expliquer par un prétexte plausible. Cependant, quand on apprit le massacre de Custer, les soupçons du commandant se portèrent aussitôt sur lui. On envoya un sergent de la police indienne pour l'arrèter. Quand celui-ci se présenta à la porte du wigwam, War-Horse fumait, accroupi, auprès du feu; en le voyant, il se leva, fendit le cuir de la tente, avec la rapidité de l'éclair, d'un seul coup de couteau, et bondit au dehors. Mais, au moment même, le sergent lui envoya une balie de son revolver au milieu du dos, et il retomba mort.

Nous arrivons à un sheep-ranch dont le propriétaire est un ami de Kemish. Il y a trois ans, cet homme, ayant gagné cinq cents dollars à travailler dans les mines, les employa sagement à acheter des moutons au lieu d'aller prospecter. Il à maintenant trois mille de ces animaux, et chaque année son troupeau s’accroit dans une proportion énorme, car ici, comme il n'y a pas de débouché pour la viande, on n’en tue jamais aucun. Le seul profit vient de la laine, dont chaque mouton donne à peu près de cinq à six livres et qui se vend vingt sous la livre. Cette spéculation est tout aussi profitable que celle des bœufs et exige une mise de fonds et un personnel bien moins considérables. Seuleisent elle est plus aléatoire, en ce sens que les moutons sont, beaucoup plus que les bœufs, sujets à des maladies très-meurtrières.

Le pays que nous traversons maintenant est bien moins joli. La végétation se fait rare et maigre. Nous suivons à présent une petite rivière dont l’eau, d'une

transparence singulière, brille au soleil avec des teintes d'opale. Elle est fortement ferrugineuse. Nous devons nous arrêter à des sources minérales, les Hot- Springs, déjà connues, dit-on, du temps des Indiens, et qui sont très-appréciées pour la cure des affections rhumatismales, la plaie de ce pays. Une compagnie se fonde en ce moment pour racheter l'établissement qui y est déjà installé et lui donner un grand développement. |

Il est déjà une heure ; nos braveschevaux continuent à marcher avec un entrain réjouissant à voir. Kemish déclare que nous sommes tout près d'arriver. Mais la série des accidents n'est pas encore épuisée. En passant la rivière, les roues de derrière s’enfoncent dans le sable du fond. Les chevaux, déjà arrivés sur la berge opposée, donnent un vigoureux coup de collier. Ils partent avec l’avant-train de la voiture et Kemish, qui, nouvel Hippolyte, a les mains prises dans les guides et est trainè pendant quelques pas. Quant à nous, nous culbuions, projetés en avant au milieu de tous les objets qui encombrent le fond de la voiture.

Un amoncellement de valises, de boites de conserves, de fusils et de buffalo-robes m'est tombé sur le corps. Pendant que je fais de vigoureux .efforis pour me dépètrer et que je me lâte pour savoir si je n'ai rien ue cassé, j'aperçois M..., qui, plus heureux que moi, a été lancé sans trop d’avaries sur un gros rocher, au milieu du courant. Il est là, perché, comme Robinson sur son ile, contemplant le désastre avec une sérénité olympienne.

— Eh bien! me dit-il, en m'apercevant au milieu des débris de notre bagage, c'est à ce coup qu'il faut reconnaitre que nous avons une rude chance.

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