‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 28 sur 36 · LO · texte numérisé non relu

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Nous la trouvons dans une chambre garnie d’un mobilier plus que sommaire : elle nous indique deux billots de sapin sur lesquels nous nous asseyons : puis elle nous conte ses aventures.

Un Allemand, soi-disant docteur, qui avait construit ce chalet et y hébergeait ses malades, vient de le céder à la compagnie qui se forme pour exploiter les eaux. Il n'en avait rien dit, quand, il y a trois jours, madame Butiler, qui était du reste la seule baiïgneuse, a vu arriver des chariots qui ont commencé le déménagement. Le docteur lui a alors expliqué ce dont il s'agissait, après quoi il est parti la laissant absolument seule dans la maison, sans un meuble.

— Heureusement, ajoute la pauvre femme, qu'un gentleman qui passait par hasard reste avec moi jusqu'à ce que mon mari arrive. Je souffre tant que je puis à peine marcher.

Nous apercevons dans un coin de la cuisine le gentleman qui, armé d’un bowie-knife colossal, pèle des pommes de terre. C'est un cow-boy, orné de deux revolvers, à mine sinistre. Il me semble que si je le rencontrais à la brune, au coin d'un bois, je tirerais dessus, de confiance, le premier. Quant à madame Buttler, elle est enchantée de sa trouvaille. Du reste, elle parait être habituée aux aventures, car elle nous raconte quele convoi qui l'a amenée aux Black-Hills a eu à livrer un combat. Une lady qui en faisait partie et qu'elle connaissait depuis longtemps, car elle était sa blanchisseuse à Yankton, a été scalpée; mais l'opérateur a eu, parait-il. la main légère, car la pauvre femme en est revenue; seulement elle est obligée de mettre une perruque et a souvent la migraine, ce que je conçois parfaitement.

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Il parait, du reste, qu'il y a pas mal d'exemples de gens ayant survécu à l'opération. Pour la faire, les Indiens commencent par tracer une raie circulaire dans le cuirchevelu ; puis ils prennent les cheveux et tirent. Kemish, qui me fait l'effet de l'avoir pratiquée luimême, quoiqu'il affirme n'avoir été que témoin, assure que cela vient tout seul.

Nous prenons congé de madame Buttler, après lui avoir témoigné combien nous sympathisons à son triste sort, el nous reprenons notre course.

Le sud des Black-Hills offre cette particularité que, lors du soulèvement, il s'est produit une espèce de bourrelet fort élevé formant une ceinture qui n'offre, comme passage aux eaux venant du centre, qu'un petit nombre de brèches fort étroites et très-éloignées les unes des autres. C'est par l’une de ces brèches, à laquelle aboutissent naturellement toutes les vallées des environs, que nous allons sortir de la région des montagnes pour entrer dans celle des prairies.

Du sommet d'un plateau où nous arrivons bientôt, nous distinguons parfaitement cette étrange configuration. De l'aut 2 côté d'une petite plaine qui s'étend à nos pieds, nous voyons une montagne dont la concavité donne aux l'eux l'apparence d'un théâtre antique de grandeur colossale. Nous allons en sortir par une simple crevasse à travers laquelle nous apercevons la

‘prairie qui rougit sous les rayons obliques du soleil à

son déclin.

En descendant de ce plateau par une route effroyable, nous voyons un spectacie assez étrange : derrière un rocher, quelques gros arbres abritent une source dont les eaux arrosent un petit pré. Adossée au rocher, se trouve une cabane à la porte de laquelle se

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tient une grande femme au teint basané. Ses cheveux, trés-noirs et tressés en deux grosses nattes, tombent de chaque côté de sa figure. Elle est vêtue d’une sorte de robe très-courte en étoffe rouge, laissant voir des jambes, d’un beau galbe, chaussées de mocassins brodés. À côté d'elle se tient une antilope apprivoisée. Kemish nous dit que c'est une princesse indienne qui vit là, mariée à un métis. Il parait qu’elle est véhémentement soupconnée de sorcellerie par les Peaux- Rouges, qui viennent, quelquefois de fort loin, et en grand noiabre, pour la consulter.

Il est nuit close quand nous arrivons à la brèche dont il a été question. Nous avons grand'peine à pouvoir en sortir, car elle est si étroite que le lit de la rivière l'occupe presque entier. Mais, une fois ce mauvais pas franchi, nous retrouvons le sol de la prairie, et nos braves chevaux reprennent le trot comme s'ils n'avaient pas fait depuis ce matin trentetrois milles, c’est-à-dire plus de cinquante kilomètres. Heureusement Parker, qui est arrivé déjà depuis quelques heures, par un chemin plus court, est venu audevant denous, car il nous reste encore à retraverser la rivière, puis nous nous trouvons à la porte de sa maison, où j'écris ces lignes en attendant le diner.

13 juillet. — I] me souvient d’avoir passé quelques mauvaises nuits dans ma vie, mais peu m'ont laissé des souvenirs aussi désagréables que ma première à Cascade ! Il n’y existe encore qu'une seule maison pourvue d'un toit. C'est un petit log-house qui a environ cinq mètres de long, et là dedans, par une chaleur étouffante, nous étions huit, serrésles uns contre les autres, sur une sorte de lit de camp en bois. Pour comble de

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joie, au milieu de la nuit, une nuée de moustiques se mit à bourdonner autour de nous. Quelqu'un proposa alors d'établir un smudge. Commejenesavais pas au juste ceque c'étaitqu'un smudge, jelaissai faire sans protester. C'est un amas de fumerons qu'on met dans l'embrasure d'une fenêtre ou d'une porte, du côté d’où vient le vent. Quand les moustiques commencent à ne plus pouvoir respirer, ils s’en vont. Malheureusement, quand ce moment-là est arrivé, et même un peu avant, la pièce est tellement pleine de fumée qu'on se met à tousser et à pleurer, et qu'on finit par faire comme les moustiques, et aller les rejoindre dehors. J'ai déjà vu ce procédé employé, avec un égal succès, à Madagascar et sur la côte d'Afrique.

Des nuits comme celles-là ont l'avantage de rendre matineux. Dès l'aube, nous allons nous baigner à la rivière qui coule à nos pieds. Il y a là justement une cascade ravissante qui a donné son nom à l'établissement. Nous constatons que l'eau, fortement minérale, est chaude : elle a bien une trentaine de degrés. Il paraît que, malgré sa température et son goût détestahle, elle est très-appréciée des bœufs et des chevaux. Mal-

. heureusement, elle l'est également par les sangsues.

J'en rapporte deux, pendues à ma jambe.

Parker nous laisse à peine le temps de nous rhabiller, tant il a hâte de nous faire les honneurs de sa propriété. Nous montons à cheval, et il nous fait remonter la rivière qui s'appelle, parait-il, le Hot- Brook, jusqu’au point où elle débouche dans la plaine

- par la brèche de la montagne du Belt. Nous admirons,

chemin faisant, la fertilité extraordinaire du sol. Les

bancs de vase qui bordent le ruisseau sont couverts

d'une végétation herbacée, qui attire notre attention. 15,

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Ce sont de véritables champs de chanvre qui vient spontanément. Dès que la terre est retournée, elle se couvre de soleils jaunes, au cœur noir, dont les graines attirent une multitude d'oiseaux de toutes espèces : poules de prairies, tourterelles et grives. Quelques hectares ont été plantés au printemps en froment. Les épis drus et serrés seront bientôt mürs.

Montés sur une petite éminence, nous nous rendons compte de la disposition des lieux. Nous sommes au centre d'une plaine presque circulaire, d’environ douze ou quinze mille hectares, formée par un coude de la Cheyenne, qui, à huit ou neuf kilomètres sur notre droite, quitte la montagne du Beit, pour venir la rejoindre à la même distance sur notre gauche. Les troupeaux qui se trouvent dans cette pla ae sont donc dans un enclos naturel formé, au sud, par la rivière, dont les berges, très-escarpées de ce côté, ne permettent nulle part d'approcher de l'eau, et, au nord, par les pentes abruptes du Belt. Leur seul abreuvoir est le Hot-Brook, qui, longeant la montagne, va se jeter dans la Cheyenne, en appuyant sa rive gauche sur un pelit plateau qui s'incline en pente douce vers le fleuve pour y former le seul qué qui existe à plusieurs lieues à la ronde.

Parker était venu par ici, l'année dernière, pour chercher une prairie où il pût établir, au printemps, une cattle-ranch; la disposition des lieux le frappa vivement. La plaine, exposée au sud et à l’ouest, reste chaude même pendant les mois les plus froids de l'hiver; la neige n'y séjourne jamais; les animaux enfermés dans cet enclos naturel n’y ont pour ainsi dire pas besoin de surveillance, Enfin l'impossibilité où ils sont de pouvoir aller boire ailleurs que le long du Hot-

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Brook, fait qu'il suffisait de se rendre acquéreur des deux rives de cette petite rivière pour être le propriétaire effectif de toute la plaine.

Une fois ces faits établis, il s'associa avec deux ou trois amis; car, dans ce pays, il n’est jamais ni prudent ni profitable de faire une grosse affaire à soi tout seul. Puis on se mit en campagne. Une bande de quelques mètres de terre sur les deux rives du ruisseau fut achetée au gouvernement, ainsi que le petit plateau où vient aboutir le gué, car il avait été décidé qu'on y fonderait une ville. On fit des avances à une compagnie pour qu'elle établit une ligne quotidienne de voitures allant de Sidney à Deadwood et passant par ici. On obtint du gouvernement un bureau de poste. Tout cela doit fonctionner d'ici à quelques jours. L'association construit, un grand magasin dans lequel sera établi un store, et un hôtel qui sera également ouvert dans quelques semaines.

Parker ne s'en est pas tenu à ces premiers succès. Après avoir fait un rapide croquis des lieux, il s'est rendu à Chicago, au siége des grandes compagnies concessionnaires des lignes qui doivent relier les Black- Hills aux réseaux existants. Il a tant fait, qu'il leur a prouvé, ce qui du reste est absolument vrai, qu'au lieu d'aller de Sidney à Deadwood, en restant tout le temps dans la prairie, elles avaient tout avantage à ce que le tracé vint traverser la Cheyenne ici même, pour s'enfoncer dans la montagne en passant par la brèche où nous sommes, à laquelle aboutit une longue vallée qui les conduit sans travaux d'art jusqu'au centre du massif. Les ingénieurs ont fini par être convaincus, et la ligne sera faite d'ici à dix-huit mois.

Parker nous donne tous ces détails en nous faisant

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galoper de tous les côtés à travers la plaine, car il veut tout nous montrer. Les Américains ont une sorte d'enthousiasme à froid qui devient contagieux. On finit par ne plus avoir la conscience bien nette de ce qu'il y a de fait ou de ce qui n’est qu'à l’état de projet. Je me rappelle le monsieur qui, dans le chemin de fer de Chicago à Pierre, me proposait d'acheter une rue dans une ville qui n'existait pas. Parker nous montre, avec une assurance stupéfiante, une plaine couverte d'herbe, en nous disant : Voilà où sera la gare! ici, il y aura un hôtel, plus loin une banque, là une église! que nous finissons par voir cela très-distinctement, et que le vendeur de rues nous semble un personnage très-rationnel.

Si le pays réservé à de si hautes destinées est d'une fertilité exceptionnelle, en revanche il n’est pas beau. Il fait une chaleur atroce; la température moyenne doit être extrêmement élevée, car nous remarquons que la végétation est complétement différente de celle que nous avons vue jusqu'à présent. Nous voyons des plantes qui ne se rencontrent d'ordinaire que dans les pays chauds. Ar pied des rochers, une foule de cactus nains étalent leurs belles fleurs rouges et leurs feuilles épineuses. Je m'imagine que cette température exceptionnelle est due, en partie à l'exposition, en partie à l'influence de la rivière d’eau chaude.

Cette eau a des propriétés médicinales si... incontestables, que, pour ‘ne pas effrayer les nouveaux habitants, et quoiqu'il prètende que leur usage n'a aucun inconvénient, Parker a fait amener de plusieurs kilomètres une grosse source d'eau ordinaire. Jlme montre avec orgueil huit ou dix tentes qui s'élèvent sur une petile éminence en face de nous. Ce sont des émi-

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Au moment où j'écris ceslignes, l'infatigableM.. est allé photographier un petit lac assez curieux, paraitil, qui se trouve dans la montagne. Je ne l'ai pas accompagné : ce malin, au moment où je conduisais mon cheval par la bride pour lui faire passer un mauvais pas, il est tombé sur moi de tout son poids et m'a serré la poitrine si fort contre un arbre, que j'ai été presque étouffé. J'ai encore la respiration gênée et je veux me ménager, car il a été décidé avec Kemish que nous commencerions, dès ce soir, notre voyage de retour à travers la prairie. Ce sera, je crois, assez rude. On nous parle d’une course de soixante-quinze à quatre-vingts kilomètres pour rejoindre une des stations de la ligne des stage-coachs, et nous ne trouverons, une fois la Cheyenne passée, pas une goutte d’eau potable. Nous entrons dans ce qu'on appelle le « désert d’Alcali », où le sol est tellement chargé de principes salins, que les eaux deviennent à peu près impropres à la boisson; cependant les chevaux, les bœufs et le gibier s’en contentent.

Les deux associés de Parker, MM. Quigley et Melville, sont restés très-aimablement dans la maison, pour me tenir compagnie. Tout à l'heure nous avons eu un moment d'émotion. Quigley a crié tout d’un coup qu’il venait de voir la peau d’un serpent briller entre nos valises entassées dans un coin. Nous les avons déplacées avec précaution et nous en avons parfaitement trouvé et tuë un qui avait bien trois ou quatre pieds de long; mais il était d’une espèce inoffensive. Il y a énormément de serpents à sonnettes. Melville en a tué

un gros hier, et un cheval a été piqué à la lèvre il y a cinq ou six jours. Sa tête a enflé horriblement, mais il n'est pas mort. On exagère, en somme, pas mal le danger de la morsure!.

! À notre passage à Sydney, on nous raconta qu'une petite fille de huit ans avait été piquée, l’avant-veille, à quatre heures. Elle resta jusqu’à huit heures sans secours, puis on lui fit boire de force les deux tiers d’une bouteille de wisky. Elle guérit parfaitement,

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