‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 30 sur 36 · RER EE · texte numérisé non relu

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tion de rester parfaitement immobile, on peut les laisser venir à portée. Malheureusement, celles-ci ont notre vent : aussi, arrivées à 200 ou 300 mètres, elles s'arrêtent un instant et disparaissent bien vite au galop. Ce sont de jolis animaux, au pelage gris, à peu près de la dimension d'un daim; leurs bois sont de simples fûts, comme ceux des chevreuils, au moins à ce qu'il nous a semblé.

Vers trois heures nous arrivons à l'ancien campement du « Nuage-Rouge » (Red-Cloud). Le vieux chef qui commandait les Sioux dissidents est mort maintenant, el ses hommes se sont dispersés '. Le fort qu'on avait construit, autant pour le surveiller que pour le protéger contre les rancunes de ses compatriotes, existe toujours et est encore occupé par une compagnie de troupes fédérales ; il a reçu le nom de son premier commandant, le colonel Robertson; mais il est à quelque distance, et nous ne le voyons pas. Nous nous arrêtons à la station où nous retrouvons la vraie Américaine, le genuine article. Elle est étendue dans un rockingchair, à l'ombre, vêtue d'une robe de chambre en lambeaux, pendant que son mari, également guenilleux, nous fait cuire une de nos poules de prairie pour notre diner. M..., qui voit un troupeau de vaches et de bœufs aux environs, lui demande une tasse de lait. Elle lui donne tout de suite une boîte de lait condensé qui vient de Chicago. C'est moins fatigaut que d'aller traire une vache. Les femmes sont le seul luxe des Américains, mais c'est décidément un luxe cher.

Nous repartons encore, au bout de deux heures d'arrêt. Nous entrons dans des terrains sablonneux

1 Ces Sioux, de la {ribu Ogalalla, se distinguaient des autres par le nom de « Vilaines Faces ».

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qui, parait-il, ne nous quitteront plus, d'ici à Sydney, et qui procurent à notre attelage un surcroit de peine. Avec cela, nous nous sommes rapprochés de la ligne de collines qui borne toujours notre horizon, et il nous faut monter péniblement une côte énorme pour arriver à un plateau où nous retrouvons quelques sapins. De jolies tourterelles grises, à collier blanc, se lèvent de tous les côtés devant nous : nous en tuons quelquesunes pour notre diner. Enfin, à la nuit tombante, Kemish nous fait arrêter dans une plaine privée d'eau, mais où il y a de bon fourrage pour nos chevaux. Nous faisons un grand feu pour nous réchauffer, car il fait singulièrement froid, et nous nous disposons à passer la nuit à l'abri de la voiture. Heureusement le temps est toujours superbe.

Dimanche 15 juillet. — Après la rude journée d'hier, nous avons si bien dormi cette nuit que nous avons eu toutes les peines du monde à nous réveiller pour aider Kemish à rattraper ses chevaux. L'un surtout, son favori, « Pier », nous a fait courir pendant une demi-heure. Il a une manière de l'interpeller qui fait notre bonheur. Quand il lui dit : « Ho! Pier! » il met dans cet « ho! » un accent attendri qui va droit au cœur de l'animal. Ce matin encore, c'est grâce à la douceur de son organe qu'il a pu le rattraper; mais dès qu’il l’a tenu, il lui a donné une forte raclée, en jurant comme un Pandour. Ainsi va le monde.

Nous nous remettons en marche au lever du soleil. Une heure après, nous atteignons le Running-Water, une pelite rivière d'eau douce. Nos pauvres chevaux l'apprécient tant, que nous avons toutes les peines du monde à les en faire sortir. Sur ses rives s’est installé

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Nous marchons toute la journée, faisant seulement, vers midi, une halte de deux heures. La chaleur est toujours aussi pénible. Les antilopes se montrent encore de temps en temps, mais sans que nous puissions en tuer. Nous traversons un immense village de chiens de prairies. Des centaines se tiennent assis à l'entrée de leur terrier. Nous en tirons cinq ou six qui sont évidemment touchés, car nous voyons du sang et du poil, mais impossible de les atiraper. Il paraît qu'ils trouvent toujours moyen de rentrer dans leur

trou avant de mourir. En revanche, M... tue un hibou, qui n'est guère plus gros qu'une grive. Ces animaux font leur nid dans les trous des chiens de prairie qui contiennent également très-souvent des serpents-à sonnettes, sans qu'on sache exactement quel peut être l'intérêt commun qui réunit d'aussi étranges associés.

Vers trois heures, le temps se met à l'orage. En même temps nous voyons tout à coup apparaitre, sur la crête d’une colline devant nous, un immense troupeau qui s'étend à perte de vue et qui s'avance vers nous en front serré. Ce sont de grands bœufs du Texas, aux cornes énormes. En tête marchent quelques vieux bœufs d'attelage qui servent à diriger les autres. Quand il faut passer une rivière, un cow-boy en attache un à la selle de son cheval et puis l'entraine dans l'eau ; les autres suivent.

En ce moment ils sont excités par l'état électrique de l'atmosphère et par les coups de tonnerre. Les plus jeunes bondissent dans toutes les directions, cherchant à s'échapper et jetant le trouble parmi les autres. Quarante ou cinquante cow-boys, chacun suivi de cinq ou six chevaux de main, galopent à fond de train sur les flancs de la colonne, cherchant à y remettre de l'ordre. On entend leurs s{ock-whips qui claquent comme des coups de pistolet au milieu des beuglements désespérés du troupeau. Tout cela, éclairé par la lumière jaune d'un ciel orageux, forme un spectacle vraiment saisissant. Nous causons un instant avec le ranch-man. C’est un grand jeune homme monté sur un très-beau cheval et coiffé d'un grand feutre gris qui a, en guise de ruban, une petite ceinture. en cuir gaufré. Il porte deux revolvers et un bowie-knife montés en argent. Il nous raconte qu'ayant la fourniture des rations de

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viande que le gouvernement donne aux Indiens, il ramène cinq mille bœufs du Texas pour les livrer aux agents chargés de la distribution. Il est en route depuis deux mois. Combien de ces bœufs seront-ils réellement mangés par les Sioux? Voilà ce qu'il serait curieux et, bien sûr, peu édifiant de savoir. Ces distributions de viande sont, paraît-il, un spectacle assez extraordinaire. On donne à chaque loge les bœufs auxquels elles ont droit en raison du nombre de leurs habitants. Les gquerriers, à cheval, attendent à la porte du corral. Dés que l'animal leur est livré, ils le font partir au galop et puis courent après lui, et le tuent à coups de flèche. Chacun entend à sa manière la liberté de la boucherie.

Un peu plus loin nous rencontrons le convoi de chariots à bœufs qui appartient à Kemish, et qui est conduit par ses deux fils. Ce sont deux beaux grands garçons qui ont bonne tournure, mais qui, cependant, sont déjà loin d'avoir les manières polies et respectueuses de leur père, que nous avons décidément pris en affection. Ils paraissent tout surpris de le rencontrer. Il sera de retour avant eux, car ils mettent une quinzaine de jours à faire ce que nous allons faire en quatre ou cinq, si nos chevaux continuent à se comporter aussi brillamment.

J'ai obtenu de Kemish qu'il dérênât les pauvres bêtes. Nos enrênements français sont déjà des instruments de torture suffisamment perfectionnés; mais dans cet ordre d'idées, comme dans bien d'autres, les Américains nous laissent loin derrière eux. Leur enrènement se compose d'une courroie simple qui part de la sellette et va passer dans une boucle entre les deux oreilles du cheval. Là, elle se divise en deux branches qui vont se fixer aux extrémités du filet, en compri-

mant le bout du nez du malheureux animal, dont la tête est maintenue de la sorte presque horizontale, sans qu'il ait la possibilité de remuer. Un vétérinaire me disait qu'indépendamment de la torture infligée aux chevaux par une disposition aussi mauvaise, on devait attribuer à cette cause une bonne partie des cas très-fréquents d'insolation, suivis de mort, qui surviennent dans les rues de New-York et de Chicago, malgré les petits parasols qu'on y met aux chevaux pendant les chaleurs.

Vers cinq heures, nous voyons un troupeau de trois mille moutons, conduit par deux hommes à cheval qui nous indiquent la direction à suivre pour atteindre la station de Red-Wäillow, où nous devons passer la nuit. Depuis une heure ou deux, il s'est levé un orage de sable, sandstorm, qui rend la marche horriblement pénible. Nous traversons de véritables « lais de mer », d’un sable fin comme celui qu’on trouve sur la plage de Trouville. Le vent le fait voler en nuages épais, il pénètre partout; dans les moments les plus mauvais, nos pauvres chevaux s'arrêtent, mettant la tête entre leurs jambes pour pouvoir respirer. Cependant nous finissons par atteindre la station.

Red-Willow a peut-être l'intention de devenir une ville quelque jour. En tout cas, un spéculateur audacieux y a construit un hôtel. C’est une baraque en planches peu rabotées, mais, à notre grande surprise, nous apprenons qu'on nous donnera un lit, et qu'en fait de viande, il y a du bœuf et du mouton. Le bœuf doit avoir été découpé sur quelque malheureux écloppé du troupeau que nous avons vu ce malin, et le mouton est probablement mort de la clavelée, car, dans le Far- West, la viande de boucherie se vend, mais ne se mange

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jamais. Toujours est-il que nous n'y regardons plus de si près et que nous faisons un diner sinon bon, du moins copieux. Dans ce pays qui devrait être la terre de l'abondance puisqu'il en nourrit tant d’autres, on en est réduit à se rappeler les jours où l’on a pu manger à sa faim. J'ai entendu souvent des fermiers ou des ranch-men voulant préciser une date dire : « Ce jour-là, j'ai mangé un diner copieux (a square meal).» Quel singulier peuple!

Ce soir, pendant que nous fumons un cigare devant la maison, nous voyons quelques cow-boys, réunis à la poïte du bar, qui s'amusent à se jeter le lasso. Je promets deux dollars à celui qui attrapera, le premier, son adversaire à une distance de vingt pas. Ils se mettent en position, et finalement je garde mes deux dollars. Ils s'excusent en disant qu'ils sont habitués à le lancer à cheval, puis que leur corde en chanvre n'est pas assez lourde ; mais ce sont de mauvaises raisons. La vérité est qu'ils sont très-maladroits. Désirant passer à un autre ordre d'exercice, ils se mettent à lutter. Un grand garçon d’une vingtaine d'années jette tous les autres par terre, l’un après l'autre. Ces hommes sont bien tournés, mais leur système musculaire est très-peu développé, à cause, je crois, de leur mauvaise nourriture. Ils n’ont ni bras ni jambes. Un gabier breton les bousculerait comme des capucins de cartes. Je note une chose qu'on ne verrait certainement pas dans nos colonies. L'un de ces cow-boys est un nègre; il joue et lutte cependant avec les blancs sur un pied de parfaite égalité. Il est bien curieux qu'un sentiment aussi enraciné ait aussi vite disparu dans un pays où, il y a seulement quinze ans, un nègre n'était pas admis dans un théâtre ni dans un omnibus à New-York.

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Lundi 16 juillet. — Toute la nuit, le sandstorm a fait rage. Le matin en nous réveillant, nous trouvons le drap et le plancher couverts d'une couche de sable qui a filtré à travers les cloisons. Le vent est cependant tombé au lever du soleil. En face de nous, sur le coteau, les moutons se mettent en marche, précédés de deux chèvres. Quand on veut les faire voyager, il faut toujours, paraît-il, prendre cette précaution, sans laquelle on ne vient pas à bout de les conduire. Le troupeau a changé de propriétaire pendant la nuit. Un habitant de Custer, qui est ici depuis deux jours, a fini, après bien des marchandages, par en devenir l'heureux possesseur, au prix de trois dollars par tête, les agneaux par-dessus le marché. Ils avaient coûté un dollar à l'homme qui les avait amenés du Nouveau Mexique, mais il a mis deux mois à faire le voyage, et, sur le chemin, il a dû en laisser un bon nombre, surtout des jeunes, qui auront été emportés par les coyotes. Tous les petits qui naissent dans le cours de ces pérégrinalions sont {out de suite tués d’une balle de revolver. Ils ne pourraient pas suivre, et la mère ne voudrait pas les abandonner. Quand il s’agit de veaux, il faut de plus attacher la vache pendant un jour ou deux à un vieux bœuf. Du reste, il est assez curieux de remarquer que, vivant à peu près à l'état sauvage, ces animaux ont repris les habitudes que devaient avoir leurs ancêtres avant d'être domestiqués. Tous les veaux naissent au printemps, à quelques semaines seulement d'intervalle.

Nous nous remettons en route après avoir partagé un repas abondant avec les voyageurs de la malle-poste qui partent pour le Nord. Nous avons encore er ‘ron 100 kilomètres à faire. Kemish comptait arriver ce

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Le pays est des moins intéressants. L'eau est rare, le sol sablonneux, et, pour combler la mesure, le sandstorm reprend de plus belle ; aussi nous avançons bien péniblement. Malgré la chaleur, nous essayons encore de tirer quelques antilopes, mais toujours avec aussi peu de succès. Nous rencontrons, dans la journée, deux ou trois chariots attelés de cinq paires de superbes mules. J'en toise une paire. Elles ont 1",62. Elles viennent de l'Ohio, parait-il, et ne le cèdent en rien à nos plus belles mules du Poitou. C'est, du reste, l'animal le plus cher dans ce pays-ci. Une belle mule vaut 300 dollars.

Vers neuf heures, nous apercevons, du haut d’une colline, une large rivière ou plutôt un fleuve, qui coule, devant nous, de l’ouest à l'est, Les trappeurs canadiens, qui ont été les pionniers de ce pays-ci, dans les premières années du siècle dernier, ont probablement découvert la Cheyenne avant la Platte ; sans quoi, ils eussent sûrement réservé à celle-ci le nom peu flat- A teur qu'ils ont donné à l'autre. La Platte a toujours fait le désespoir des explorateurs. Trop peu profonde pour faire flotter le moindre canot, coulant sur un lit de

sables mouvants qui rendent les qués horriblement dangereux, elle a souvent arrêté des semaines entières les caravanes d'émigrants que leur mauvaise étoile condamnait à la traverser. Plus tard, il est vrai, la Platte du Sud, celle que nous voyons, a servi, pendant de longues années, de barrière aux Indiens qui ne s'aventuraient guère à la traverser, de peur, en cas d’une retraite précipitée, d'être acculés sur ses rives. Enfin, depuis six ans, la colonisation des Black-Hills attirant de ce côté un trafic énorme, une compagnie a eu l'idée de jeter d'un bord à l’autre un pont à péage. On eut quelques peines à mener à bien l'entreprise : en 1877, un premier pont, presque achevé, fut brülé par les Sioux. On bâtit alors, comme tête de pont, une sorte de petit blockhaus qui existe exrore, et sous sa protection les travaux furent repris. On prétend que les frais d'établissement furent remboarsés dans les dix-huit premiers mois : cela ne m'étonne pas, étant donnés les tarifs : un piéton paye 2 fr. 50; un cavalier et son chevai, un dollar; une voiture et deux chechevaux, deux dollars; un chariot à bœufs, dix-sept dollars (85 francs).

Pendant que nous le traversons au pas, nous avons le temps de l'examiner, car il a 1,400 mètres de long. C'est réellement un bel ouvrage, qui fait honneur aux charpentiers américains ; il est tout en bois. De l'autre côté se trouvent la maison du gardien et quelquesautres, où nous avons la chance de trouver à acheter du pain. Décidément, nous rentrons dans la civilisation.

Enfin, après avoir fait halte une ou deux fois, nous arrivons vers sept heures au dernier relais avant Sydney, dont nous ne sommes plus qu'à quatorze milles. Nos chevaux paraissent sérieusement fatigués. Ils nous

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ont si bien menés que nous consentons bien volontiers à passer la nuit ici, quoique l'endroit soit peu attrayant. Une écurie à moitié ruinée s'élève au bord d’une mare, une grande pile de boîtes de conserves bouche à moitié la porte. Les chevaux, lâchés dans le corral, nous regardent par-dessus les barres de bois qui le ferment. Le gardien, un grand garçon de vingt-cinq ans, nous invite poliment à entrer dans le petit taudis qui lui sert de logement. Tout le mobilier se compose d’un lit qui remplit les deux tiers de l'unique chambre, d'un poêle, d’une table et de deux ou trois escabeaux. Là dedans nous voyons deux petites filles, l’une de quinze ans, l’autre de six mois, que je prends pour deux sœurs, mais je me trompe. La première est la femme du gardien ; la seconde, sa fille. Les pauvres gens sont dans une misère qui fait mal à voir. La femme n'a presque plus de lait. Dans ce pays où une vache coûte dix dollars d'acquisition et rien à nourrir, elle n'en a pas. Pas de poules, pas de jardin : je demande à l’homme pourquoi il ne cultive pas quelques légumes.

-— Ah! me répond-il d’un air fin, et si la compagnie m'envoyait ailleurs, j'aurais travaillé pour les autres |

— Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis deux ans.

— Qu'est-ce que vous gagnez ?

— Quarante dollars par mois, et puis la compagnie m'apporte gratuitement le lard, les pommes de terre et la farine que nous achetons à Sydney.

— Vous ne mangez jamais que du lard et des pommes de terre ?

— Certainement, me répond-il, étonné de la question.

Supposez un ménage de paysans français vivant dans les mêmes conditions, comme tout changerait vite d'aspect ! La pauvre petite femme est vêtue d'un peignoir pompadour ! Je me rappelle avoir vu le pareil exposé dans la devanture des grands magasins du Louvre; mais celui-ci n’a jamais êlé ni lavé ni raccommodé, et par les trous on voit qu'elle n'a là-dessous qu'une mauvaise chemise, Nous partageons avec eux notre diner; puis, tout en fumant, j'écoute le mari qui met Kemish au courant des petites histoires du pays. Il y en a une qui me semble si colossale, que je me la fais raconter par le menu et que je la consigne ici. J'ai pris la peine depuis d'en vérifier tous les détails. Is sont absolument vrais.

Il y a pas bien loin d'ici une agglomération de cinq ou six maisons qui s'appelle Varginia- Dale. C'était autrefois une station de la ligne de s/age-coach qui allait de Denver en Californie. Elle avait été fondée par un inspecteur de la Compagnie, nommé Jack Slade, desparadoe bien connu qui, dans différentes circonstances, avait tué treize hommes de sa main. De plus, on le soupçonnait fort de faire partie d’une bande d'honnèêtes gens de son espèce, qui, déguisés en Indiens, pillèrent en quelques mois toutes les fermes des environs.

Ce galant homme honorait d'une haine toute particulière un riche fermier du voisinage nommé Jules Burgh, avec lequel il avait eu, en 1861, une querelle suivie de rixe, dans laquelle il n'avait pas eu le dessus, et il parlait souvent de se venger.

Bien des années après, un certain Antoine Dunnel, son ami intime, qui habitait une ferme sur les bords de la Platte, trouva moyen d'y aitirer Jules Burgbh,

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puis, avec l'aide de quelques employés de la Compagnie, il s'empara de sa personne et fit prévenir Jack Slade, qui habitait à une trentaine de lieues de là, qu'il le tenait à sa disposition. Celui-ci, quand il apprit que son ennemi était enfin en son pouvoir, loua une voiture et, voyageant nuit et jour, arriva le surlendemain au matin. Jules Burgh était attaché à un pieu dans le corral, si étroitement qu'il ne pouvait remuer ni bras ni jambes. Slade, en le reconnaissant, se mit à l'accabler d'injures, puis, en présence des sept hommes qui se trouvaient là et qui assistaient à cette scène sans intervenir, il déchargea vingt-trois fois son revolver sur le malheureux, ayant bien soin de ne pas le tuer et s'arrêtant de temps en temps pour boire un verre d'eau-de-vie. À chaque coup il prévenait Jules Burgh de l'endroit où il allait viser.

Cette scène de cannibales dura plusieurs heures. À la fin, exaspéré du courage que montrait sa victime, il mit le bout de son revolver dans sa bouche et lui brüla la cervelle de sa vingt-quatrième cartouche.

Cela fait, il coupa les oreilles du cadavre et les fit saler soigneusement. Depuis ce temps, il les portait toujours dans sa poche; il lui arriva souvent de les montrer en public dans les cabarets de Denver, car il se vantait publiquement de cet exploit. Quelquefois, quand il n'avait pas d'argent, il les jetait sur le comptoir et les proposait en guise de gage, qui était toujours accepté.

Après avoir longuement édifié l'honorable population de Denver, il émigra dans le Montana et signala son arrivée par de nouveaux hauts faits du même genre. La justice n'intervint jamais; mais un beau jour, à Virginia-City, quelques habitants se constituè-

rent en comité de vigilance, s'emparèrent de sa personne et le pendirent sans rémission.

Sa femme, avertie de sa mésaventure, arriva à cheval, juste au moment où il venait de rendre sa belle âme à Dieu. Elle tenait un revolver à la main. Elle raconta que, sachant son mari perdu, elle venait lui brüler la cervelle de sa propre main pour lui éviter la potence. Voilà, en vérité, des gens bien délicats !

Mardi 17 juillet. — Faut-il l'avouer ? En nous couchant hier au soir, M... s'est écrié : « C'est égal, je ne serai pas fâché, demain soir, de m'étendre entre les draps d'un pullman-car, après avoir fait un diner relativement sérieux. »

Si un vieux fond de respect humain m'a empêché de faire chorus tout haut, j'étais obligé de m'avouer à moi-même que j'avais à peu près la même impression.

Il faut dire aussi que les circonstances extérieures étaient faites pour développer ces sentiments. Hier au soir, quand notre hôte nous a montré notre appartement, qui se composait d’une stalle vide de l'écurie, dans laquelle une ou deux brassées de foin recouvraient insuffisamment les traces des chevaux nos prédécesseurs, notre nuit semblait s'annoncer mal; cependant, au bout de cinq minutes, nous étions dans les bras de Morphée.

Au matin, nous repartons de bonne heure pour Sydney, dont nous ne sommes plus éloignés que de vingt et un kilomètres. Les chevaux semblent s’apercevoir que nous approchons, car ils trottent tout gaillardement, et vers neuf heures, le vieux Kemish nous montre de son fouet la ligne du chemin de fer et la

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Sydney, l'une des stations du fameux Union-Pacific- Railroad, le premier chemin de fer construit à travers le continent américain, est une petite ville de mille cinq cents âmes environ. Le Pacific-Coast- Guide, auquel j'emprunte ces renseignements, m'apprend de plus que le nom qu'elle porte est celui d'un ancien président de la Compagnie, qu'elle est la capitale du comté de Cheyenne et fait partie du territoire de Nebraska. Il me parais que l'estimable auteur de cet opuscule a eu raison de s’en tenir là, car je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu ajouter de plus. Les maisons sont en bois, cela va sans dire, et le Zockwood- Hotel qui nous ouvre ses portes hospitalières est bien mauvais; mais si l'on insistait sur ces détails, il faudrait appliquer la même phrase à toutes les villes d'Amérique, et cela deviendrait fastidieux.

Nous commençons, du reste, par avoir une série de surprises désagréables. D'abord, en ouvrant nos valises, nous constatons que, pendant le sandstorm d'hier, le sable a pénétré partout. Les serrures refusent de fonctionner; il faut les forcer. Nos winchesters et nos revolvers en sont tellement pleins, que nous ne pouvons ni les décharger ni les tirer; nos cheveux se sont transformés en une espèce de substance feutrée qui résiste victorieusement aux attaques du peigne. Il est bien malheureux que ce sable-là ne soit pas aurifère, car nous aurions de quoi défrayer nos frais d'hôtel.

Enfin, avec l’aide du perruquier de Sydney, un gentleman d'une élégance suprême, nous parvenons à retrouver une tenue un peu convenable. Tout notre

équipement, selles, bottes, fusils, va s'engloutir dans une immense caisse que nous fournit l'hôtelier, et à deux heures nous prenons place dans le train qui arrive de San Francisco, et qui va nous mener à Chicago, par Omaha. Le vieux Kemish nous accompagne jusqu'au wagon; nous lui serrons la main avec une véritable affection. Il nous parle encore du projet qu'il caresse depuis longtemps. Il voudrait venir en France pour y acheter une paire d'étalons percherons.

— Ah! dit-il d’un air convaincu, si j'étais assez heureux pour trouver quelqu'un qui m'avançit l'argent nécessaire, ma fortune serait faite.

Le train nous emmène à toute vapeur à travers la Prairie. Nous retraversons bientôt la Platte, qui continue à rouler ses eaux jaunes au milieu d’un dédale de petites iles et de bancs de sable à moitié submergés. Nous suivons maintenant sa rive gauche. À chaque instant, nous voyons d'immenses troupeaux qui croisent notre route, s'acheminant vers le nord.

C'est par cette ligne que les bètes de quatre ans sont expédiées à Chicago, chaque hiver, un peu avant les froids. Les gares sont déjà toutes munies d'un matériel complet pour recevoir et expédier les bestiaux, car toutes ces opérations se font aux risques et périls de la Compagnie.

À mesure que nous avançons dans l’est, nous voyons d'heure en heure le pays changer d'aspect. L'agriculture, représentée par les immenses champs de blé, apparaît bientôt gagnant pied à pied sur le désert et refoulant devant elle les pasteurs avec leurs troupeaux, si tant est que ce nom éminemment poëélique puisse s'appliquer aux cow-boys en chemises rouges que nous voyons galoper à l'horizon, et qui nous semblent plus

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