‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 5 sur 36 · EM · texte numérisé non relu

EM

e par- | tête.

æthe, de ses >mpte er, le ie cet in ne 1f un lais-

dont e s'il e ses

Cosmoi este ous roc, ule, série les

unes derrière les autres, se profilant sur le gris bleu4tre du ciel. C'est absolument l'aspect d'une ile rencontrée au milieu de l'Océan. Ce sont les Black-Hills. Vers sept heures, après avoir traversé une jolie rivière qui est le Rapid-Creek, nous faisons notre entrée dans la ville de Rapid-City, et la voiture vient s'arrêter à la porte de l'International-Hotel.

Le coup d'œil est caractéristique. Le diner vient apparemment de finir. Tous les habitués, de grands gaillards à longues barbes emmélées, sont assis, par petits groupes de six ou sept, autour des piliers qui supportent la varangue, fumant et chiquant avec une gravité admirable. Tous les pieds sont en l'air, appuyés contre les colonnes de bois à une hauteur inquiétante. Ces gens parlent peu. De temps en temps un nez, — car ici on ne parle qu’à travers cet organe, — laisse échapper quelque phrase commencant invariablement par Z guess (je devine)! d'autres y répondent : Vou bet (vous pouvez le parier), d'un ton convaincu, puis il se fait un silence. Tous ces « gentilshommes de la nature », comme ils s'appellent, se dérident cependant un peu à la vue du colonel, qui est évidemment « un de nos concitoyens proéminents», et lui font un accueil chaleureux.

Comme nous sentons que nous sommes de trop dans cette petite fête intime, nous commençons par informer Stuart de notre décision, en l’invitant à faire décharger nos bagages, puis nous nous meltons à la recherche du maitre de l'hôtel. C'est un grand Irlandais, qui répond au nom de Mac Carthy, et qui, soit dit en passant, est bien le plus brave homme qu'on puisse rencontrer. Il me regarde des pieds à la tête sans mot dire pendant un instant, puis tout à coup :

a en nc a LU

— Colonel, me dit-il, ne seriez-vous pas le baron français qu'attend Parker ?

— Comme on avance vite dans ce pays! murmure M..., vous voilà colonel maintenant!

— Est-ce que Parker est ici?

— Non, mais il y était ce matin, et reviendra cette nuit. Colonel, vous êtes le bienvenu. Venez boire quelque chose.

Tels ont été nos débuts dans la vie du Far-West. J'écris ces notes dans une chambre assez propre, à côté d’un lit de bonne apparence où je vais me reposer avec délices des cahots de cet infernal mail-coach. Quant au diner, il vaut mieux n'en pas parler. Rendons cependant hommage au milk-punch que nous a offert notre digne hôte : il était parfait.

28 juin. — Ce matin, j'ai été réveillé par deux coups frappés à ma porte, et puis j'ai vu entrer un gaïllard chemisé de bleu, botté jusqu'aux genoux, que je n'ai reconnu qu'au bout d'un instant. C'était ce brave Parker.

Je l'ai tout de suite présenté à M..., avec lequelil ne s’esi guère entendu, car quatre ou cinq années de séjour à Saïgon et autant à Paris lui ont laissé toujours le même français fantaisiste ; mais cela ne les a pas empèchés de devenir excellents amis.

Après que j'ai eu fait ma toilette, on a parlé d'affaires. Parker se trouve à la tête de deux groupes de propriétés : l’une, le « Little-Rapid-Creek », ainsi nommée d'un affluent de la rivière que nous avons traversée hier au soir, est : 1e exploitation de mines et de forêts; l’autre, tout au sud de Black-Hills, est de nature plus complexe. Il s'agit de bestiaux, d'une ville

baron

rmure

a cetle quel-

\Vest.

à côté r avec ant au cepen- | notre

coups aillard je n'ai

brave

elilne de séburs le s em-

» d’afpes de ainsi avons nes et est de e ville

qu'on fonde, d’un chemin de fer qu'on veut construire. Nous verrons cela quand nous y serons.

En attendant, nous faisons notre plan de campagne. D'abord, il va falloir acheter des chevaux, puis nous irons à Deadwood, le centre de tous les intérêts du pays. Nous y resterons le temps nécessaire pour visiter les principales usines; puis, traversant le pays dans toute sa longueur, du nord au sud, nous irons successivement nous élablir à Little-Rapid-Creek et à Cascade, pour de là regagner la ligne de l'Union-Pacific à Sydney, en traversant le désert d'Alcali. Parker nous suppiie de ne prendre avec nous ni guide ni domestique. La loi du pays est telle, que le premier venu qui découvre un gisement métallique dans une propriété quelconque en devient propriétaire sur une simple réclamat'on. On n'amène donc un étranger chez soi qu’à bon escient.

Une fois ce programme arrêté, nous nous mettons en devoir de l’exécuter, et, sous la conduite de Parker, nous battons la ville pour nous procurer des montures. Au bout de cinq minutes, on nous en amène de tous les points de l'horizon. Ce sont presque tous des poneys qui viennent, dit-on, de l'Orégon; de bonnes petites bêtes d'environ 1",40 de hauteur, admirablement faites etentre lesquelles il n'ya guère que l'embarras du choix. Sur vingt-cinq ou trente que nous voyons, pas une n'est tarée. On a bien raison, en France, de dire que ce sont les routes dures qui ruinent les jambes des chevaux. Ici, Dieu sait le métier que les cow-boys font faire aux leurs. Cependant je n'ai pas encore vu une molette ou un vésigon. On prétend aussi, mais ceci me semble bien fort, qu'il n'existe pas dans le pays un seul cheval poussif, et que tous ceux qui étaient dans cet état en

ee — aan = nn, metres. mue È

arrivant se sont guéris. Beaucoup sont rétifs ; au moment où l'on s’y attend le moins, ils mettent leur tête entre leurs jambes , joignent les pieds, font avec leur dos une espèce de bosse à laquelle il n'y a pas de sangle qui résiste, et puis se mettent à sauter sur place jusqu'à ce que le cavalier soit par terre, ce qui n'est qu'une question de temps. Celte aimable habitude s'appelle buck jumping; elle existe chez les chevaux d'Australie, mais je ne l'ai vue pratiquée nulle part ailleurs.

M... a du premier coup jeté son dévolu sur une petite jument jaune qui, de fait, est une des plus jolies petites bêtes qu'on puisse voir, malgré les horribles tatouages qui la défigurent, car ici on marque les chevaux comme les bœufs au fer chaud. Nous l'achetons 50 dollars à son propriétaire, un vieux fermier qui lui fait des adieux si touchants que je me sens pris de défiance, me rappelant les démonsirations des maquignons normands quand ils se séparent d'un animal dont ils n'espéraient plus se débarrasser.

Comme je ne trouve pas de monture qui me semble de taille à transporter sans trop de peine les 85 kilogrammes d'os et de chair qui constituent ma dépouille mortelle, sans compter les kilogrammes supplëmentaires que représentent ma selle, mes sacoches et mon fusil, je me décide à aller dans l'après-midi visiter un troupeau de chevaux qu'on me dit être dans les environs. Nous revenons à l'hôtel en flânant.

La ville de Rapid-City, qui compte quatre cents habitants, commence à entrer dans la seconde période, c'est-à-dire qu'il y a deux maisons en briques. Les autres sont des baraques en bois, ies plus anciennes en troncs de sapin, non équarris, des log houses, les

autres en planches. Parmi ces dernières, quelquesunes appartiennent à des gens qui se piquent d'architecture. Elles ont sur la rue un étage postiche, c'est-àdire une simple cloison dans laquelle sont percées de fausses fenêtres. Il parait que cela ajoute beaucoup au crédit du propriétaire. Il y a toujours aussi un trottoir en bois.

L'hôtel est comble. Outre que dans le Far-West tous ceux qui n'ont pas de ménage, et c'est l'immense majorité, y prennent leurs repas, il parait que nous sommes au moment des assises. Nous dinons avec le juge qui les préside, M. M..., et une vingtaine d'avocats qui le suivent. Er. France, cela nous semblerait un peu extraordinaire de voir un président d'assises dinant à table d'hôte avec les avocats et les juges. Ici, cela ne choque personne. Tous ces gens se traitent, du reste, les uns les autres de colonel avec le plus aimable abandon. |

Après déjeuner, nous prenons une voiture que conduit un M. H..., un des « citoyens proëminents » de la ville, qui, avec une bonne grâce parfaite, veut bien nous piloter dans notre recherche de chevaux. Nous parcourons un ou deux petils vallons ravissants où nous admirons des eaux splendides, des sapins admirables, une brasserie bien rudimentaire ; mais partout les chevaux que nous cherchons ne brillent que par leur absence.

À la fin, nous apprenons que le troupeau a été emmené dans le Nord. Celui qui nous donne ce renseignement, un cow-boy que nous rencontrons en chemin, à une allure tout à fait caractéristique : un feutre gris troué, élimé, retroussé à la don César de Bazan, avec une cordelière d'or rongée par la dureté

+ \ FX | |

des temps, une chemise rouge et un pantalon indien de cuir fauve avec de longues franges sur toutes les coutures. Ces pantalons ont cela de particulier qu'ils sont totalement dénuës de fond et ne tiennent à la ceinture que par la pièce de devant et par une sorte d'écharpe qui passe entre les jambes. Les Indiens montent comme cela, à cru; je me hâte d'ajouter que notre homme d'aujourd'hui avait un calecon.

Pendant qu'il nous parle, j'examine sa monture, un cheval gris de 1,45 ou 50 avec des membres superbes, qui a l'air de porter avec une aisance parfaite le poids énorme d’une selle mexicaine, d'un lasso en cuir tressé et du cavalier orné de ses revolvers et de ses cartouches. Il a déjà fait dans sa journée 75 milles et ne parait pas fatigué. Malheureusement le propriétaire refuse absolument de s'en séparer.

Nous revenons diner à l'hôtel; puis, malgré les instances de Parker qui soutient que ce n'est pas prudent, nous allons dans le saloon de l'hôtel. Le barkeeper, en bras de chemise, se tient derrière son comptoir. Une grande auge, remplie de glace, lui sert à confectionner tous les drinks à noms extravagants qu'on vient lui demander : gum tickler (qui pique les gencives , corpse reviver (qui ranime les cadavres), etc. Mais la majorité des consommateurs demandent simplement du wisky, qu'ils avalent verre sur verre sans s'asseoir ni dire un mot. Tous ces gens ont des figures patibulaires, mais sont parfaitement polis. Beaucoup nous abordent. Les uns, Canadiens, nous parlent du «vieux pays»; les autres veulent nous vendre des mines, car chacun a quelque échantillon de minerai dans ses poches. Le vieux qui nous a vendu la jument jaune nous traite en vieilles connaissances.

EE SES —. nant he shape rm der RS AS RES - Pro a

: pr

Il me raconte qu'il est ici pour un procès; un cochon, valant 2 ou 3 dollars, a pénétré dans une de ses clôtures et s’y est blessé, fortuitement, prétend-il. Le propriéfaire lui a fait un procès; il y a trois mois que cela dure. Enfin il a trouvé un avocat qui, pour 50 dollars, s'est chargé de l'affaire à forfait. C'est pour les lui donner qu'il m'a vendu son cheval.

Un autre, à moitié gris, nous raconte qu'il est Anglais. Il regrette bien Ja bière et le gin de la vieille Angleterre, mais il a émigré parce qu'il fallait trop saluer les nobles! Il y a quarante ans de cela! Depuis, il a fait tous les métiers en gagnant bien juste de quoi vivre; mais enfin il va être riche, car il a trouvé une mine ! Suit le boniment obligé avec exhibition du spécimen.

En somme, ces gens ne nous témoignent aucune hostilité. Ceux qui nous parlent sont polis et même sympathiques. On ne voit pas beaucoup de revolvers. Les assassinats sont cependant fréquents, mais je crois que presque toujours ils surviennent à la suite de querelles entre gens ivres et armés. Le juge nous raconte que Rapid-City est une ville admirablement tenue. Les règlements de police y sont si sévères, que le simple fait d’avoir tiré dans la ville une arme à feu quelconque est puni d'une amende de 10 dollars; mais quand je lui demande qui est chargé d'arrèter le coupable, il m'avoue que le seul personnage qui ait qualité pour cela est le shérif, lequel demeure à 100 kilomètres d'ici, à Deadwood. Je suis tout de suite édifié.

29 juin. — Vendredi!!! J'ai souvent entendu conter qu'un armateur, esprit fort, voulant protester contre

la superstition du vendredi, fit mettre un navire sur les chantiers un vendredi; on attendit un vendredi 13 du mois pour le lancer; on l'appela le Vendredi ; il eut treize hommes d'équipage, partit un vendredi pour son premier voyage et... n'en revint jamais; ce qui vexa l'armateur, d’abord comme armateur, à moins qu'il ne l’eût fait assurer pour une grosse somme, mais surtout comme libre penseur.

Je me remémore celte véridique histoire en constatant que c'est un vendredi que nous nous sommes délinitivement lancés hors des sentiers frayés, et que jusqu'à présent nous n'avons pas marché de succès en succès,

Cette nuit, le poker (jeu favori des Américains) n'aura probablement pas été favorable au cow-boy que nous avons rencontré hier; car ce matin, dès l'aube, il est venu offrir son cheval gris pour 75 dollars à Parker, qui a tout de suite accepté en mon nom. Je vais voir ma nouvelle acquisition au very stable, où on l’a mise. C’est probablement la première fois que cela lui arrive d'entrer dans une stalle, Il s'y tient immobile au bout de sa longe, d'un air consterné très-amusant., On lui donne de l’avoine. Encore une nouvelle connaissance : mais dès qu'il s’est décidé à y toucher, il semble y prendre goût.

Après cela, nous allons de store en store faire nos dernières acquisitions. Heureusement nous avons emporté nos selles de France. Mais il nous faut des brides et des éperons, et quels éperons! Ce sont des œuvres d'art qui viennent du Mexique et sont ornées de molettes d'un bon pouce de diamètre, Nos amis les Canadiens continuent à nous couvrir de civilités. Il en arrive de tous les côtés pour nous dire bonjour. L'un d'eux est

je

allé à sa ferme hier au soir chercher son frère jumeau pour me le présenter.

— Je sons été cheux nous quérir mon besson : je voulions vous l'introduire.

A chaque instant, les mots français pris dans un sens anglais viennent se mêler au patois normand; on dirait un acteur anglais jouant le rôle d'un paysan de Molière.

— La mère, quand elle à su qu'il était venu des gentilshommes français du vieux pays, alle nous a ben recommandé de vous dire de venir cheux nous.

— Merci bien; s'ily a moyen, nous n'y manquerons pas; où demeurez-vous ? Est-ce loin d'ici ?

— Ah! mais non! j'avons pris une ferme sur le creek, pas loin, c'est des terres bien valuables.

— Ça va-t-il bien ? Etes-vous mariés ?

— Mariés! ah! ben sûr non que je sommes pas mariés. Avec qui que vous voulez qu’on se marie dans ce pays-« cite »? D'abord c'est encore plus court de s’y démarier que de s'y marier. Quand je voudrons nous marier, j'irons chercher une femme dans notre paroisse, près de Montréal, et puis je la ramènerons dans les États. Ici, il n’y a de catholiques que les Irlandais, et j'aimons guère les Irlandais.

Nous rentrons à l'hôtel, je demande à Mac Carthy un endroit où je puisse écrire quelques lettres en attendant le déjeuner. Très-obligeamment il me conduit dans une sorte de salon sur la porte duquel est écrit Ladies-Room. Là, nouvelle aventure. Au bout d'un instant, j'ai la sensation que quelqu'un lit par-dessus mon épaule. Je me retourne brusquement, et je vois une grande fille blonde, une des deux ou trois ladies qui veulent bien servir quelquefois à table.

mm mt

— Eh bien! ma chère, cela vous amuse-t-il, ce que écris là?

— Mais je ne peux pas bien lire, me répond-elle d'un air vexé, vous écrivez si fin!

— Ah! si j'avais su, je me serais certainement fait un devoir d'écrire plus gros. Et puis, vous ne savez peut-être pas le français ?

— Non, je ne sais pas le français. C'est en français que vous écrivez là ?

— Oui.

— Ah! moi, je ne sais que le suédois et l'anglais.

Là-dessus elle s'en va; au fond, je crois qu'elle trouve que je suis un peu indiscret en me servant d'une langue qu'elle ne comprend pas.

A déjeuner, nous retrouvons un de nos amis canadiens. C'est un peintre en bâtiments. Il parait si fier d'un certain faux acajou dont il a barbouillé les portes du court-house (tribunal) et semble si désireux de faire juger son œuvre, que uous y allons bras dessus bras dessous après une réfection fort insuffisante.

En Amérique, les deux premières dépenses que s'impose une ville naissante sont une école et un courthouse. La première forme les avocats et les politiciens qui encombrent la seconde. Les Rapid-Citiens n'ont pas encore d'école, mais ils ont un court-house de quinze mille dollars, lesquels, du reste, ne sont pas encore payés ; ilest même, à la rigueur, possible qu'ils ne le soient jamais, ainsi que l’a avoué mon ami le peintre, auquel on en doit encore cinq ou six cents. C'est un grand bâtiment en briques avec un french roof ou toit mansardé, ce qui est le dernier mot de la science architecturale dans l'Ouest. Au moment où nous arrivons, la cour siége. Le juge, notre ami d'hier,

FF

> que l-elle

t fait savez

nçais

est assis sur un rocking-chair, derrière une table verte. À sa droite se tiennent les jurés en bras de chemise, parce qu'il fait un peu chaud. À gauche, debout à son banc, un avocat explique son affaire en ânonnant. Juge, jurés et avocats ont chacun devant eux une cruche d'eau glacée et en avalent de grands verres toutes les cinq minutes.

Je me fais expliquer ce dont il s'agit. C'est une scène de mœurs assez curieuse. Dans une rixe de cabaret, un homme en a battu comme plâtre un autre. Le lendemain, un peu dégrisé, il se fait poursuivre par un ami complaisant devant un juge du voisinage. L'ami se plaint d'avoir été légèrement bousculé ; le juge condamne à deux dollars d'amende, et chacun s'en va de son côté.

Deux jours après, le vrai battu se traine devant un autre juge et dépose sa plainte. Citation du coupable, qui arrive, reconnaît de fort bonne grâce les faits, mais exhibe l'extrait du jugement qui l'a déjà condamné et s'en va, fort de son bon droit, car on ne peut être condamné deux fois pour la même chose : non bis in idem. C'est le seul latin qu'on spprente en Amérique, mais on sait s’en servir.

Il parait que ce Normand du Dakota n'a pas le mérite de l'invention. Le même coup a été fait dernièrement

* avec un plein succès à New-York. C'était même encore

plus joli en ce sens que l’ivrogne était lui-même juge. Dans la cité impériale, le plaignant n’a pas insisté et a bien fait. Le Dakotien, rageur, a voulu en appeler, mais il en sera sûrement pour ses frais.

Tout cela parait très-naturel aux Américains. Dans les vieux États, les j juges sont nommés à l'élection pour une période qui varie de deux à cinq ans. Ils ontun

salaire très-minime ; de plus, ils sont obligés de renoncer, au moins ostensiblement, à leur profession pendant la durée de leur office. Enfin leur élection leur coûte toujours assez cher, et ils s'engagent, comme tous les autres fonctionnaires, à abandonner à la caisse du parti une année de leurs appointements. 11 faut donc qu'ils fassent fortune en quatre ans. Les plaideurs s'en aperçoivent bien.

Dans les territoires comme le Dakota, les juges sont nommés directement pour quatre ans par le président des États-Unis. Aussi les choix sont généralement beaucoup moins mauvais. Tout au plus leur reproche-t-on d'être la récompense de services électoraux.

Notre ami le peintre ne nous a pas fait grâce d'un panneau. Pendant qu'il nous fait parcourir la maison de la sour au grenier avec un sans gène parfait, nous ne pouvons nous empêcher de rendre hommage à la bonne humeur inaltérable de tous ces fonctionnaires, Nous pénétrons dans le bureau du recorder sans crier gare. Il nous secoue la main à nous la démolir et nous demande si le pays nous plait, la phrase inévitable, Un peu plus loin nous rencontrons le shérif. Encore un fonctionnaire élu. C'est une sorte de magistrat qui remplit une foule de fonctions, depuis celles d'huissier jusqu'à, et y compris, celles de bourreau. Au fond, c'est l'entrepreneur de la police d’un comté, et il est payé au prorata des services qu'il rend : tant pour l'arrestation d’un meurtrier, tant pour sa pendaison, tant pour assigner un témoin. S'il tient à avoir des sergents de ville ou des bourreaux à gages, il les paye de sa poche ; aussi cette envie ne lui prend-elle jamais et fait-il son ouvrage à lui tout seul. Ce n’est du reste pas un métier de paresseux. Dans ce pays-« cite », comme

nonpen-

leur mme aisse donc s'en

sont dent eau- | t-on

d'un \ison nous à la ires, rier ous

. Un

un

qui

sier nd,

est

‘ar- À {ant #

nts sa set pas me

disaient nos amis les Canadiens, bien que les tarifs ne soient pas fort élevés, l'année dernière, le shérif de Deadwood s'est fait 375,000 francs.

C'est d'un juge qu'on me présente que je tiens ces détails, du moins l'inconnu qui me le présente l'appelle juge, mais un nouvel arrivant l'appelle colonel, ct puis un troisième professeur. Toujours ces diables de titres! Ce matin j'ai failli avoir une affaire avec le décrotteur de l'hôtel. Comme il me semblait occuper le dernier échelon de l'échelle sociale, je me suis avisé de l'appeler caporal, mais il a réclamé et m'a déclaré qu'il élait capitaine.

Enfin, vers midi, nous faisions sortir nos coursiers du livery stable, pour nous essayez à l'art difficile du paquetage. Quand on a été toute sa vie gentleman farmer ou officier de marine comme M... et moi, cela ne va pas tout seul, surtout quand il faut mettre en équilibre, sur le dos de deux animaux à peu près sauvages, des objets aussi anguleux qu'un oppareil photographique et deux carabines Winchester. Nous y arrivons cependant sans trop exciter la verve de tous les boulangers qui nous entourent. En Amérique, on appelle boulangers les fläneurs de profession. Je laisse à un linguiste plus savant que moi le soir de découvrir s’il n'y a pas là une allusion ironique à la façon dont est fait l'exécrable pain qu'on mange partout ici. Parker, qui, lui, voyage à la mode da pays, c'est-à-dire sans aucun bagage, :5t déjà perché sur sa selle mexicaine, que nous nous escrimons encore contre des ardillons récalcitrants. Enfin il nous donne le signal du départ que nous faisons, de la façon la plus majestueuse, au petit galop, fendant la foule des colonels qui nous admirent.

Aujourd'hui nous devons aller coucher au Fort- Meade, pour le commandant duquel j'ai une lettre de recommandation du général Sherman.

Nous nous engageons au galop dans une des trois ou quatre vallées qui aboutissent à Rapid-City. Le pays est ravissant. Le fond du vallon est occupé par un affluent du Rapid qui coule à travers de magnifiques prairies naturelles, où de belles vaches, qui ressemblent beaucoup à notre race normande, enfoncent jusqu'au ventre dans le sainfoin. De beaux taillis de bouleaux, de chênes et de saules forment des massifs de verdure qu'on dirait dessinés pour un parc anglais. Des collines sont recouvertes d'une magnifique futaie de pins d'Écosse. Ce qu'on appelle la route est simplement la trace qu'ont laissée quelques voitures sur le soi ferme et élastique de l'herbage. Nous voyons deux ou trois fermes. Dans un coin, une lo7-house, basse ct enfumée, qui sert maintenant de grange et d’étable, rappelle les humbles commencements du squatter. |

y a quatre ou cinq ans, il a bâti cette masure pour

abriter sa famille qui venait de traverser la prairie dans le grand chariot couvert. Une fois installé, il a passé bien des nuits, la main sur son winchester, écoutant les hurlements des loups, et, quand ils cessaient, se demandant anxieusement si ce n'étaient pas les Peaux-Rouges qui les avaient fait fuir. On nous montre, à mi-côle, une pierre blanche qui indique l'endrit où cinq hommes furent scalpés par les Sioux en 1879.

Et puis, au bout de deux ans, l’aisance est venue ; Le fermier a abandonné la log-house à moitié pourrie déjà, et devant, il a fait construire, notez le progrès, une jolie petite maison en planches, peinte en blanc, avec une vérandah et un bow-window. À travers les

s av:

'ortre de

trois pays run ques sem- | jusboufs de jlais.

utaie nplele soi IX ou se et able, r. Il pour airie il a couient, s les tre, it où ue ; rrie srès, ane, s les

fenêtres ouvertes nous dislinguons le tapis qui couvre le parquet; un piano, l'inévitable piano. On nous reproche de n’ètre pas colonisateurs. Si nos colonies montraient souvent des spectacles de ce genre, je crois que nous le deviendrions.

J'ai décidément fait une bonne acquisition en achetant Jean-Leblanc, c'est ainsi que nous avons baptisé mon coursier. 11 prend tout de suite une avance énorme sur les autres, malgré le poids qu'il porte sur son dos. M. de Lancosme-Brves, mon ancien maitre de manége, aurait eu certainement une attaque d'apoplexie en voyant les allures sans nom de nos quadrupèdes. Ce n'est pas tout à fait du galop, mais cela y ressemble plus qu'à du trot; il y a aussi des morients où l’on se liqure aller l’amble : en somme, on fait huit ou neuf kilomètres à l'heure, et c’est l'important.

À peine avons-nous dépassé la dernière ferme, que a jument jaune de M... me rattrape, filant comme le cent, sans son cavalier : un caoutchouc et le pied de l'appareil photographique lui battent entre les jambes. Je pars immédiatement après elle. Elle s'enfonce dans les sapins, et nous voilà lancés dans une course folle au milieu des grandes feuilles de schiste qui couvrent le sol. Jean-Leblanc a l'air si sûr de son affaire et de s'intéresser tellement à la chose, que je le laisse faire, tout en me demandant à chaque instant si nous n'allons pas culbuter. Enfin je perds de vue la jument, qui, selon l'aimable habitude des chevaux échappés, m'a deux ou trois fois laissé approcher jusqu'à la toucher. Je regagne péniblement la lisière du bois, où je retrouve M... et Parker. Ce dernier repart à la poursuite de la jument ; il parait que c'est pendant que le pauvre M... refaisait son paquelage que son cheval a filé. I est

arrivé à pied, recueillant d'un air mélancolique tous ses bibelots qu'il a trouvés épars le long de la route. Cela ne l'empêche pas, avec son optimisme habituel, de déclarer que nous avons bien de la chance que l'accident soit arrivé avant que nous soyons trop loin üe tout endroit habité.

Enfin au bout d'une heure Parker revient. Ses manières insinuantes avec le beau sexe en général paraissent avoir eu une certaine influence sur la jument jaune, qui s'est laissé rattraper. Mais cet animal est vraiment d'une humeur par trop farouche; il nous causera encore sûrement des ennuis.

Enfin nous repartons. Parker nous fait marcher à travers la forêt, affirmant que, malgré nos malheurs, nous arriverons encore ce soir à quelque lieu habité. Je ne me charge pas de dire combien de côtes à peu vrès verticales nous escaladons, ni surtout combien de ruisseaux nous traversons ; le paysage est du reste toujours charmant; nous counons une série de petits vallons, très-étroits, encaissés entre des collines couvertes de sapins.

Ce pays n'a nullemsnt le caractère sauvage et grandiose qu'on s'attend, je ne sais pourquoi, à lui trouver. Il a l'aspect riant et bonhomme des petits vallons de la Suisse et de la Savoie. Un peintre y mettrait au premier plan un petit berger avec un chapeau pointu, jouant le Ranz des vaches, bien plutôt qu'un Sioux en peinture de guerre avec an anneau dans le nez,

Vers sept heures, le bon Parker finit par avouer qu'il est perdu. Nous sommes sur les bords d'une rivière qui, à en juger par son importance, dcit être le Rapid-Creek ou, du moins, l'un de ses principaux

affluents. Les eaux sortent bouillonnantes d’un passage étroit qu'elles se sont frayé au pied d'un rocher qui, de notre côté, barre complétement la vallée. Les rayons du soleil n'éclairent plus que le sommet des sapins. Cependant il nous semble distinguer que de l'autre côté de la rivière nous trouverons un passage pour remonter la vallée; seulement il s'agit de traverser le creek, et cela ne parait pas facile. Elle a au moins quinze mètres de large, il est difficile de juger de sa profondeur; mais le courant est d’une rapidité inquiétanle au point de vue du passage. Les chevaux, bons juges d'ordinaire en cette matière, paraissent se prononcer énergiquement pour la négative. Jean-Leblanc, qui est décidément un animal inestimable, consent bien à s'avancer d'un ou deux pas, mais l'eau lui arrive tout de suite plus haut que le ventre, et, presque emporté par le courant, il se retourne brusquement et parait bien décidé à ne plus tenter l'épreuve. Je me décide à employer un procédé que j'ai vu réussir dans nos expéditions du Cambodye. Je m'attache autour da corps le lasso de Parker ; M... et lui, debout sur une roche en saillie, me retiennent de toutes leurs forces. Suspendu à l'extrémité de cette longue corde, j'oscille à la surface de l'eau un peu comme le poids d'un pendule. Enfin je parviens à m'accrocher à une branche qui pen de l'autre côté. J'y attache l'extrémité du lasso. Pour revenir, je n'ai qu'à me haler dessus. Puis en prenant les chevaux d'une main par la bride, me tenant de l'autre à la corde, nous venons à bout, à force de coups, de faire passer nos malheureuses bêtes, qui cependant, moitié nageant, moitié s'accrochant aux rochers du fond, se tirent assez bien d'affaire. Parker et M..., qui ne savent guère nager, ne sont pas bien rassurés, mais

passent sans encombre sur le dos de leurs montures sans même être par trop mouillés.

Une fois de l'autre côté, je me rhabille grand train, car il commence à faire froid, et l'eau était glaciale; nous repartons à travers une toute pelite plaine marécageuse; mais à peine avons-nous fait cinq cents pas qu'il faut nous arrêter : nous sommes dans une boucle du cours d'eau complétement fermé à notre gauche par un mur de rochers, qui est la reproduction exacte de celui qui nous à déjà forcés de traverser la rivière. IL faut donc la retraverser. Mais la nuit est tombée tout à fait; impossible de songer à recommencer nos exploits de tout à l'heure avec des chevaux fatigués. Il n'y a plus qu'à camper.

Au-dessus de nous, au pied des grands rochers, s'étend un petit plateau où une herbe peu épaisse pousse à l'abri d'énormes sapins. Quelques prospecteurs ont méme dû séjourner en ce lieu, car nous y trouvons les débris d'un log-house tombé en ruine. Si nous avions quelque chose à manger, nous ne serions vraiment pas mal. J'ai passé bien des nuits à Madagascar ou en Cochinchine dans de pires conditions. Nous commençons par prodiguer quelques injures à Parker, ce qui nous soulage un peu sans beaucoup l'émotionner. Ensuite je fouille dans mes poches pour chercher des allumettes ; ‘possible d'en trouver ; je finis par me rappeler que je les ai oubliées à l'hôtel. Heureusement M... est homme de ressources, je l'appelle pour lui en demander.

— Des allumettes! mais je n'en ai pas ; — je croyais que vous en aviez.

— Bon! nous sommes dans de beaux draps; possédez-vous bien votre Robinson Crusoé au moins ?

ais

a gpaeee

— Pourquoi cela?

— Il me semble que Vendredi avait un certain talent pour faire du feu en frottant deux morceaux de bois l’un contre l'autre.

— Oh! je n'ai pas confiance ! Ah! mais voilà desallumettes! Seulement, je les avais dans une poche quand je suis tombé à l’eau l'autre jour, j'ai bien peur qu'elles ne partent pas. Enfin ! elles ne sont pas de la régie. Il y a encore un peu d'espoir !

J'avais déjà préparé un gros tas de bois mort ; nous nous mettons à plat ventre, nous frottons, l'allumette part, la petite flamme passe du bleu au jaune clair, une brindille de sapin prend feu, puis une seconde, la flamme commence à s'élever, et tout d'un coup de longues flammèches rouges apparaissent en éclairant brusquement les longs troncs noirs des sapins, la cabine effondrée qui est derrière nous et nos chevaux qui, tout bridés, broutent mélancoliquement l'herbe peu succulente qui pousse entre les pierres schisteuses.

— Eh bien, dit M..…., je n'ai pas encore trouvé beaucoup de bonnes choses cliez les Américains, mais ils peuvent se vanter d'avoir de bonnes allumettes; voyons donc si les autres partiront.

Il en frotte une, puis une seconde, et puis des douzaines, pas une ne prend.

— Quelle chance nous avons, hein! Il y a décidément quelque saint qui nous protège. Au fait, Parker, vous avez une rude veine d'être avec nous. Ce ::’est pas pour un hérétique comme vous qu'ils en feraient autant.

— Oh! dit Parker, qui se réchauffe méthodiquement sous toutes ses faces, mais je suis catholique, moi aussi.

— Vous! allons donc!

Suit une interminable discussion théologique qui

Page 1