‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 6 sur 36 · D EE TES · texte numérisé non relu

D EE TES

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dure encore au moment où j'écris ces notes à la clarté de notre grand feu. Les conversations de Parker et de M... font toujours ma joie. Le premier a passé six ans à Saigon et deux à Paris, et n'en parle pas moins le français le plus invraisemblable. Le second ne sait pas un mot d'anglais. Cela ne les empêche pas de discuter constamment ensemble sur tous les sujets imaginables. Seulement il arrive souvent que, chacun suivant sa pensée sans comprendre les répliques de l’autre, leurs arguments prennent des routes divergentes qui les amènent insensiblement à d'invraisemblables coq-à-l'âne. Alors on m'appelle, et je suis chargé de débrouiller les choses,

Mais, ce soir, je suis bien loin de leur conversation. Me voilà de nouveau couchant au pied d'un arbre près d'un feu de bivouac. Je me rappelle toutes les nuits passées de la sorte; les campements sous les grands ravenals dans les bois de Madagascar, auprès de quelque lagune, les porteurs accroupis un peu à l'écart, mangeant leur riz, ou dansant avec les grandes filles brunes accourues des villages voisins; et puis, plus tard, la scène change; je poursuis quelques bandes de rebelles dans les jungles de l'Indo-Chine. Les matas m'ont disposé une paillotte pour me mettre à l'abri de la rosée ; les mouches à feu scintillent dans les buissons, les arecquiers profilent leu.s bouquets de feuilles sur le bleu sombre du ciel, je vois sur le bord de l'arroyo mes factionnaires le fusil sous le bras, glissant comme des ombres, sans que leurs pieds nus fassent le moindre bruit : au loin retentissent les petits abois rauques du tigre en chasse ou la trompette sonore d'un éléphant qui s'en va au gagnage dans les rizières.

Les pays ressemblent à leurs habitants, ou plutôt

ils les font à leur image. Là-bas, toutes ces populations indolentes se laissent vivre sans souci du lendemain, sûres de trouver au jour le jour ce qu'il faut pour salisfaire à leurs besoins, sans trop s'inquiéter des maladies mortelles qui les quettent du fond des lagunes. Ici, la nature offre un climat admirablement sain, mais c'est tout ce qu'elle fournit gratuitement; elle récompense au centuple le travail, mais sans un travail incessant on meurt de faim, car les productions spontanées sont nulles. Les Peaux-Rouges, que les Américains traitent de paresseux, ne vivent, au contraire, qu'au prix d'un travail incessant. Quoi de plus pénible que ces lengmes chasses à travers la neige ou sous le soleil de juillet! etsi elles ne réussissent pas ou si le guerrier disparait dans quelque aventure sanglante, les enfants mourent de faim dans le wigwam. Les récits de trappeurs citent à chaque instant des faits de ce genre.

30 juin. — Ce matin, malgré les soins de Parker, qui a passé toute la nuit à empiler du bois sur notre feu, nous avons été réveillés par le froid et un peu aussi par les tiraillements de nos estomacs. Nos pauvres chevaux, que nous n'avions pas osé débrider à cause des velléités d'indépendance manifestées la veille, ne paraissent pas non plus avoir passé une bonne nuit. Il n'y à qu'au point de vue du pittoresque que notre campement ne laisse rien à désirer. Nous sommes sur une

petite boucle de la rivière qui a été brusquement

déviée de son cours par les deux murailles de rochers auxquelles nous devons notre mésaventure. Quelques chercheurs d'or ont séjourné ici avant nous. Comme trace de leur passage, ils ont laissé la og-house effondrée près de laquelle nous avons passé la nuit, une douzaine de beaux sapins jetés par terre par simple

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besoin de détruire, mais qui nous ont du moins procuré du combustible en abondance, enfin quelques restes de lavage de sables qui n'ont pas dû être bien productifs. Le soleil éclaire, à une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, les troncs des sapins qui poussenténormes dans les moindres fentes des grandes lames de schiste dressées verticalement par le soulèvement qui a fait sorlir ces montagnes du fond de la mer. Devant nous s'étend la vallée, moins profonde, mettant dans le paysage la note riante de ses beaux prés verts inondés de rosée. À cinq ou six cents mètres, nous voyons une daine mouchetée suivie de son faon. Elle sort lentement des fourrés de saules et de bouleaux qui bordent la forêt, et va boire dans un petit étang formé par une dique de castors.

Pendant que M... s'occupe à faire une photographie de tout cela, je cherche à me rendre digne de la confiance de mes compagnons et du titre de passeur de l'expédition qu'ils m'ont décerné. Je commence à m'apercevoir que ces fonctions sont plus glorieuses qu'agréables. Ma nuit de bivouac et mon estomac creux me font trouver l’eau de la rivière horriblement froide. De plus, elle est bien plus large et tout aussi profonde qu'à l'endroit où nous avons passé hier; aussi le courant m'entraine bien plus loin et me fait faire trois ou quatre fois une connaissance trop intime avec les gros blocs de rochers qui sont éparpillés dans son lit. Pour comble d'infortune, la jument de M... casse sa bride, fait une nouvelle fugue et n'est rattrapée qu'au bout

d'une heure. Enfin vers neuf heures tout le monde,

bêtes et gens, est de l'autre côté sans accident grave. Je me rhabille en claquant des dents, et nous partons au grand trot en suivant le vallon.

Le paysage est toujours ravissant, quoiqu'un peu monotone ; d'ailleurs, je ne pourrais trop le décrire, ventre affamé n'ayant guère plus d'œil que d'oreille, Tout en marchant derrière moi sur sa jument jaune, ce bourreau de M..., qui affirme avoir un talent remarquable sur la cuisine, m'énumère toutes les bonnes choses qu'il va faire pour notre déjeuner. Il parle si éloquemment d'une omelette au lard que j'en ressens de petits frémissements voluptueux. Mais la triste réalité est là. Le plus grand homme du monde ne ferait pas une omelette au lard sans œufs et sans lard, et malgré toutes les assurances de Parker, nous ne voyons poindre à l'horizon ni l'un ni l'autre de ces éléments. Il a beau nous aflirmer qu'il y a quelque part une ferme, ou un ranch, comme on dit ici, répondant au nom de Mac Donnell's ranch, où nous devons trouver toutes ces bonnes choses : le corps expéditionnaire, rendu méfiant par la déconvenue d'hier, ne témoigne qu'une confiance des plus modérées.

Cependant vers onze heures, Jean-Leblanc, qui trotline toujours à la tête de la colonne, juge à propos d'escalader un petit contre-fort qni coupe la vallée. Ses performances pendant la journée d'hier m'ont donné une si haute opinion de sa sagacité, que je me garde bien de m'opposer à ce caprice, et j'en suis bien récompensé, car, d'en haut, j'aperçois à mes pieds un petit log-house entouré d'un corral dans lequel paissent une douzaine de belles vaches. Je dégringole au galop de mon observatoire sans me casser le cou, grâce aux aptitudes acrobatiques de ma monture, et j'arrive comme un ouragan devant une petite cahute dans l'intérieur de laquelle un grand Américain était en train de remplir sa baratte. Sans lui dire un mot, je prends

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