‹ Dans les montagnes Rocheuses [microforme]Chapitre 7 sur 36 · TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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le seau et me mets à boire le meilleur lait que j'ai avalé de ma vie, ou, du moins, celui qui m'a fait le plus de plaisir. Heureusement j'avais affaire à un bon diable que ma gloutonnerie paraissait amuser beaucoup. M... était occupé de la même façon aux dépens d’un autre seau. Pendant ce temps-là, Parker, toujours galant, faisait des phrases à la fermière, une grosse fille joufflue, qui laissait son mari s'occuper de la laiterie, mais semblait fort occupée d’une de ses vaches, dont les pis tuméfiés paraissaient l'inquiéter beaucoup. M... lui ayant déclaré qu'il n'y avait là qu'un superbe cas de cow-pox, et qu'elle pouvaitse donner le luxe de vacciner. tous ses amis et connaissances, elle parut tout à fait consolée et alla immédiatement se rasseoir sur un rocking-chair, dont l'état attestait les bons et loyaux services, et qui, avec un grabat sale à faire frémir et un vieux poêle de fonte, faisait tout le mobilier de la maison.

L'absorption de quelques litres de lait ayant rendu quelque calme à nos estomacs, nous accueillons sans trop de malveillance une explication de Parker d'où il ressort que le lieu de délices qui a nom Mac Donnell's ranch n'étant plus qu'à sept ou huit milles, ce que nous avons de mieux à faire est de nous y rendre. En conséquence nous disons adieu à ce couple hospitalier qui se.contente de nous demander deux dollars pour notre réfection (au Pré-Catelan, nous en aurions eu pour nos vingt-cinq sols), et nous invitons nos pauvres chevaux à escalader la montagne qui se trouve devant nous, car il nous faut changer de vallée, ce qui semble établir que, malgré ses affirmations, Parker s’est bel et bien trompé de route hier.

Ce pays-ci doit être bien humide, car mème les

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petits plateaux que nous traversons sont couverts d'une herbe fine et épaisse partout où les sapins ne poussent pas. Du reste, on rencontre à chaque instant des sources d'une eau claire comme le cristal et excellente. Nous eu buvons des quantités colossales, car il fait chaud. Le thermomètre marque 32 degrés, et le baromètre indique une hauteur de 720 mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous sommes en plein printemps; les fraisiers et les frambroisiers sauvages qui abondent sont encore en fleur. Nous traversons de véritables fourrés de petites roses sauvages rouges et blanches. Le sol est du reste couvert de fleurs charmantes. Il y a notamment une multitude de superbes lys orange à tige très-courte.

Enfin nous descendons, par un sentier que des couvreurs européens trouveraient dangereux, dans une large vallée au beau milieu de laquelle s'élève le ranch tant espéré. Le fait est que M. Mac Donnell ne parait pas aussi insensible que ses voisins aux séductions de l'architecture. Sa maison est en planches et à un étage. Du premier coup, il a laissé loin derrière lui l'âge du log-hoi ce.

Nous commençons par desseller nos chevaux et les lâcher dans le corral pour y manger un peu d'herbe, car dans ce pays-ci on se figure, je ne sais pourquoi, que rien n'est funeste pour un cheval comme de manger de l'avoine après une longue course; puis nous entrons dans la maison. L’éloquence de Parker nous est tout de suite expliquée. La fameuse omelette au lard est encore incertaine, mais la fermière est trèsjolie. M..., homme pratique avant tout, s'en effraye au point de vue de notre déjeuner. Le fait est que les apparences ne sont pas engageantes. Quel est le Français qui n’a pas conservé le souvenir de quelque déjeu-

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ner de ferme : l'accueil de la fermière, le joyeux tapage des armoires à vaisselle qui s'ouvrent, des œufs qui grésillent dans la poêle, les cris déchirants du poulet auauel on tord je cou pendant que ses compagnons de basse-cour se sauvent effarés à trevers les tas de fumier? Ici, rien de tout cela. La fermière est revêtue d'un peignoir en calicot jaune, ou plutôt qui a dû être jaune, car il est tellement taché, passé et déguenillé, que la couleur est indécise ; elle est étendre sur un rocking-chair pendant que son mari, un affreux petit homme qui ne lui arrive pas à l'épaule, fume sa pipe sur l'unique chaise de la muison. Cependant elle daigne se lever pour allumer du feu dans son poële et donner à M... six œufs. Il y a bien aussi du lard qu'elle sort d'une boîte à conserves de Chicago, mais il est si rance et mal odorant que nous aimons mieux nous en passer. Après cet effort, elle se rassoit et recommence sa conversation avec Parker. . Cette grande belle fille, si sale, ressemble si peu à une fermière, que je m'amuse à mon tour à la faire causer. Il y a un an qu'elle est mariée et qu'elle habite ici. Son père, un capitaine quelconque, pourvu de huit enfants, est aussi venu s'établir dans les environs. Mais il s'occupe moins d’agricullure que de chasser des buffalos, des loups et des ours dont il vend les peaux. L'année dernière, il a tué deux cents buffalos. Son mari, Écossais d'origine, mais né en Amérique, est venu des États de l'Est avec quelque argent ; il a maintenant une centaine d’acres de blé; je vois le champ par la fenêtre; la récolte est un peu moins avancée qu'elle ne le serait chez nous, cependant la moisson se fera en juillet. Elle n’a pas une merveilleuse apparence, mais, dans un pays où la livre de

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DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES. 85 farine s'est vendue jusqu'à vingt-cinq cents (1 fr. 25) et jamais moins de quinze, on se tire toujours d’affaire. Il a aussi une vingtaine de vaches laitières. C'est le meri qui les trait et qui fait le beurre, qu'on vend 3 fr. 75 la livre en hiver et un peu moins en été. Mais on n'en fait pas beaucoup, parce que c'est trop fatigant; cependant la vente est assurée, les mineurs achètent tout ce qu’on leur apporte. Les vaches sont superbes; elles donnent jusqu’à vingt-huit litres de lait (sept gallons). Je la plaisante sur sa fainéantise.

— Est-ce que c'est votre mari qui fait la cuisine?

— Oh! les Écossais sont si difficiles! Il veut manger de la soupe : ma foi, je la lui laisse faire. Les Américains se contenient de pommes de terre bouillies et de tranches de lard frites : c’est tout de suite fait.

— On nous à dit à Rapid-City qu'il venait d'arriver dans le pays des missionnaires mormons. Est-ce que vous n'avez pas peur que votre mari ne se convertisse et ne prenne une seconde femme pour lui faire la cuisine? Justement la maison est grande, et il gagne de l'argent.

— Ah! je voudrais bien voir cela; ils n’ont qu'à venir; il n’y a pas de maison trop grande pour moi. Quand mon mari aura gagné beaucoup d'argent, il me mènera à Paris, et alors j'en aurai une encore bien plus grande.

— Au fait, de quelle religion êtes-vous? (What church do you belong to ?)

— Moi! je ne suis d'aucune. (Z aint of no church.)

Et tout en causant, l’aimable enfant décroche une nalte de faux cheveux pendue à la porte et la peigne avec un adorable abandon.

Nous avons avalé nos six œufs; comme c'est tout

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ce que nous pouvons espérer, nous sellons nos chevaux, qui, eux, du moins, ont eu un peu d'avoine, et nous nous disposons à repartir après avoir payé la note, six dollars (trente francs)! Décidément l'hospitalité écossaise n'est pas comme le vin de Bordeaux : elle ne gagne pas à voyager.

En fidèle historiographe, je dois reconnaître qu'à partir de ce moment une légère mélancolie s’est emparée du personnel de l'expédition. Nos estomacs, déplorablement lestés, protestent énergiquement. Le chemin est exécrable, nous remontons le cours d'une petite rivière. Elle décrit dans la vallée des méandres gracieux sans doute, mais qui ont le tort grave d’intercepter la route tous les cent mètres. Nos chevaux depuis vingt-quatre heures n'ont pas eu bea 1coup plus à manger que leurs bons maitres; ils perdent courage et ne marchent plus qu'excités par de vigoureux coups d'éperons. Le passage de chaque guë est signalé par une péripétie nouvelle; M... lui-même est sur le point de se démoraliser! Il signale à son thermomèire 32 degrés, et se contente de remarquer sans conviction que cette température-là est bien utile pour nous sécher après chaque bain.

Parker a perdu beaucoup de son aulorité comme guide. On lui reproche amèrement, d'une part, son erreur d'hier, qui nous a valu une nuit à la belle étoile; de l’autre, certaines tendances par trop chevaleresques à l'endroit du beau sexe, qui ont eu pour résultat le long détour de ce matin et le funeste déjeuner qui en a élé la conséquence. Cependant un interrogatoire sévèrement conduit nous ayant révélé que nous sommes encore à une quarantaine de kilomètres du fort Meade, il est décidé à l'unanimité que nos

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chevaux étant manifestement incapables de nous mener jusque-là, il est urgent de changer notre itinéraire, si nous ne voulons pas avoir le sort des naufragés de la Méduse. y a, parait-il, dans une vallée voisine une ferme dont nous ne sommes guère qu'à une vingtaine de kilomètres et où nous trouverons quelque chose à manger. M... se fait décrire la fermière. IL parait qu'elle est laide. Parker, qui est la bienveillance même, ne peut lui accorder qu'un son de voix d’une douceur infinie. Cela nous rassure. Nous nous mettons en route pour Hilly-ranch.

Quatre ou cinq heures douloureuses. De temps ei temps la rivière devient marais. Les malheureux chevaux, enfoncés jusqu'au ventre dans une tourbe noire, n'avancent que par bonds convulsifs, et puis il faut grimper des côtes à pic à travers une forêt de sapins brûlés. Les gros troncs, à moitié carbonisés, sont couchés en travers; d'autres, presque entièrement brülés du pied, ne tiennent plus en l'air que par un miracle d'équilibre. J'en fais tomber deux ou trois en les poussant avec la main, |

Au point de vue de la sylviculture, il se passe ici un fait intéressant. D'ordinaire, quand une forêt de résineux est brülée, ou bien il ne repousse rien, ou bien elle est remplacée par d’autres essences; mais c'est une règle générale que les mêmes essences ne se succèdent pas immédiatement. Dans les pays tropicaux, celte règle est absolue. Toutes les fois que le sol d’une forêt vierge est mis à nu par un incendie, c’est un taillis de bambous, et rien que des bambous qui repoussent. Ici, la repousse est de même essence que l’ancien bois; ce sont des pins d'Écosse qui poussent vigoureusement. — À en juger par leur âge, l'incendie, survenu pro-

bablement dans quelque guerre indienne ou simplement par accident, doit remonter à une quinzaine d'années.

Je me fais expliquer par Parker quel est le régime forestier du Dakota. Il est admirable de simplicité et alteindra, dans un avenir relativement peu éloigné, son but, qui semble être Ja destruction de toutes les forêts. L'État est propriétaire de tous les terrains boisés ct ne les aliène jamais : mais il autorise tout venant à prendre ce qui lui est nécessaire comme bois de construction, de charpente, de mine ou de combustible. C'est le communisme mis en pratique. Le résullat ne s'est pas fait attendre. Une noble émulation s’est mise de la partie : chacun tient à honneur de couper plus de bois que son voisin. Le gaspillage est prodigieux. Je regardais ce matin les clôtures de notre ami Mac Donnell. Elles se composent d'un véritable mur fermé de trois gros sapins de cinquante à soixante centimètres de diamètre, séparé par des billots de bois de même dimension qui leur servent de coussinets, Ces clôtures durent fort peu de temps : à moins qu'on ne les écorce, ce qui ne s : fait presque jamais, les arbres sont complétement pourris au bout de trois ou quatre ans : souvent avant, s'ils ont été coupés dans un mauvais moment,

Le gouvernement fédéral, se reconnaissant impuissant à empêcher cette destruction des forêts qui va s'accélérant chaque année, s’est avisé d'un moyen qui a une certaine efficacité.

Chaque citoyen américain qui n'a pas encore épuisé ce droit peut prendre, parmi les terres vacantes appartenant au gouvernement, 160 acres (environ 70 hectares), à titre de homestead (terre à bâtir une de-

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meure); il peut encore en prendre 160 autres comme préemption, mot assez difficile à traduire. Pour exercer ce double droit il faut :

1° Être Américain ou déclarer l'intention de se faire naturaliser ;

2° Construire une maison sur le Lomestead et y résider d’une manière effective pendant cinq ans, ou du moins produire à toute réquisition un certificat des voisins attestant qu'on y demeure, ce qui n'est pas la même chose.

Le titre définitif donnant le droit de vendre n'est délivré qu'au bout de cinq ans. Si l’émigrant veut le faire avant ce temps, il lui faut, au préalable, acheter au gouvernement au taux officiel, soit 1 fr. 25 l'acre. Du reste, en cela comme en beaucoup d’autres choses, il existe des accommodements avec le ciel. Des milliers de homesteads changent de main sans que l'oncle Sam voie un cent de l'argent qui devrait lui revenir.

Aux trois cent vingt acres que l'émigrant a recus de la sorte, il peut encore en ajouter cent soixante, à la condition de prendre l'engagement d’en planter dix, dans le cours des deux premières années, en arbres de baut jet. Ceci n’est applicable, bien entendu, qu’à la prairie; cela s'appelle Tree claim. Cette mesure a eu des résultats incontestables. Quand on quitte Chicago, pendant des centaines de kilomètres les lignes de chemins de fer traversent des prairies complétement nues il y a trente ans. Maintenant elles sont couvertes de fermes, car toute la terre est occupée depuis longtemps, et l'on voit très-distinctement que chaque maison est au centre d'une futaie de trois ou quatre hectares, qui modifie de la façon la plus heureuse non-seulement l'aspect du pays, mais encore les con-

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ditions climatériques. Ce sont généralement des peupliers du Canada, des aunes, quelquefois même des chênes, qui ont été plantés ainsi; ils viennent admirablement, mais leur plantation exige quelques précautions.

Pendant que Parker nous donne toutes ces explicalions, nous continuons notre interminable route à travers la forêt. Jean-Leblanc est plongé dans le marasme. Dès qu'il rencontre une touffe d'herbe, il la dévore avec une voracité inouie, A la fin, nous débouchons sur une vallée beaucoup plus large que les autres, de l'autre côté de laquelle nous distinguons quatre ou cinq baraques. Il parait que c'est cela Hillyranch. L'aspect n'est pas engageant. De plus, il faut pour y arriver traverser un pré tellement vaseux que nous craignons un instant de n'en pas sortir; mais l'appétit nous donne des forces, et nous usons à l'égard de nos pauvres animaux d'arguments si persuasifs que nous finissons par gagner l’autre côté.

Nous allons tout droit à l'écurie. Nos malheureuses bêtes y trouvent quelques brassées de foin auxquelles elles font un accueil enthousiaste; ensuite nous entrons dans la maison, où, selon l'usage du pays, Parker nous présente cérémonieusement à tous les membres de la famille. Nous voyons d'abord un vieux à tournure minable; de grands cheveux blonds grisonnants lui tombent dans le dos; il a sur la tête un feutre {roué : quant à son pantalon et à sa chemise de laine, ce sont de telles loques, qu'elles défient toute description.

— Capitaine, dit Parker gravement, ceci est le baron de Grancey.

Je salue d'un air aimable. L'homme, qui a ses deux mains dans ses poches, ne bronche pas. À la fin, il tire

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un petit brüle-gueule de l'horrible trou noir qui lui sert de bouche, crache, se mouche dans ses doigts, et puis, sans qu'un muscle de sa figure ne bouge :

— Ah! dit-il, comment dites-vous qu'il s'appelle ? Je n'ai pas bien entendu son nom.

— Grancey, le baron Edmond de Grancey.

— Oh! baron de Grancey, enchanté de vous voir.

— Moi aussi; mais pourrions-nous avoir quelque chose à manger ?

— Demandez aux femmes, je ne fais pas la cuisine !

Cette gracieuse réponse me remplit d'espoir. Nous passons dans une autre pièce; nouvelle présentation. Cette fois-ci, à deux femmes très-sales, assises dans des rocking-chair, comme madame Mac Donnell. La première ouvre la bouche et semble dire quelque chose, mais je n’entends qu’un petit son vague.

— N'est-ce pas? elle a un bien joli voix! me dit Parker, en français, d’un air d’extase.

La malheureuse est complétement aphone; enfin je finis par comprendre que le vieux auquel j'ai parlé d'abord et qui est, parait-il, son beau-frère, a tué ce malin un daim, et qu'on va nous en donner un morceau. M..., auquel je communique cet heureux événement, s'épanouit aussitôt,

Hélas! trois fois hélas! au bout de dix minutes on nous apporte quelque chose de fumant dans une écuelle en fer-blanc qu'a précédé une odeur infecte. Ce sont, vérification faite, des morceaux de daim coupés au petit bonheur, à la hache, frits dans une poêle avec du lard rance fondu. M... se fait donner immédiatement Ja recette; il compte publier un livre qui fera suite au grand ouvrage de M. Gouffé, ancien chef de

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