‹ Dans les rapides du Fleuve Bleu;Chapitre 10 sur 13 · UNE EXÉCUTION CAPITALE · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION CAPITALE

Voyage en jonque à Tchen-tou. — Arrivée dans la capitale. — Affiches antieuropéennes. — Visite à l'évêque. — Une dépêche de l'Havas.

— La vérité sur la révolte. — Les boxeurs. — Un mandarin infidèle.

— Chant de victoire! — Destruction de Sou-kia-ouan. — Continuation des massacres. — Le vice-roi veut que je conseille au consul de ne pas venir à Tchen-tou. — Visite au vice-roi. — Une plaisanterie de mon interprète. — Entrevue mouvementée. — La défense de l'évêché. — Kocï se déploie. — Deux dépêches. — Une anecdote. — Arrivée du consul. — Continuation des troubles. — Je redescends à Kiating.

Le 19, je quitte Pen-chan avec la jonque.

Les instructions que je laissai à Térisse peuvent se résumer en deux mots : bonne garde, et, si quelque chose m'advient, redescendez à Kiating.

Nous coupons à travers des bancs de galets. Il a plu beaucoup durant la nuit et une forte crue se prononce dès huit heures.

Nous longeons la rive droite en amont de la ville. De gros rochers surplombent, surmontés de pagodes pittoresques.

Puis nous doublons l'embouchure du Nan-ho, mais le courant augmente de force. Nous n'avançons plus qu'avec peine, fréquemment il nous faut élonger une amarre et nous haler dessus.

Nous atteignons ainsi le village de Kiang-keou qui s'étend en une ligne de maisons le long de la rivière.

Nous étions rendus environ à la moitié de sa longueur et avions disposé une corde de bambou pour dépasser le coin d'un temple qui plonge dans l'eau et constitue un vrai rapide.

Tout à coup la corde casse. Nous sommes emportés avec rapidité. D'abord nous tombons sur un amas de jonques amarrées dans une petite anse. Nous essayons vainement de nous y accrocher; le courant nous entraîne.

Dépassant le village, nous sommes jetés sur des blocs de roches sur lesquels nous manquons de nous briser.

L'équipage chinois affolé perd la tête; mes trois marins et moi nous prenons des bambous pour atténuer le choc. Le mien casse et les morceaux me cou pent les mains et me contusionnent fortement à la poitrine.

Nous réussissons cependant à éviter la perte de l'embarcation. Nous nous amarrons à l'abri des

roches qui ont failli nous être fatales et on recommence à se haler sur des amarres.

Le patron de la jonque veut me convaincre que nous ne pouvons naviguer par pareille crue et que nous devons attendre. De fait, c'est ce que font la plupart des embarcations; mais elles n'ont pas les mêmes raisons que nous d'être pressées.

Comme les pao-tchouan chinois sont bien passés et nous attendent en amont de Kiang-keou, nous devons pouvoir marcher aussi. Je mets ostensiblement six cartouches dans mon revolver. Encore que je ne l'en aie pas menacé, notre patron louche sur l'arme et se met à l'ouvrage. Nous arrivons cette fois sans encombre à rejoindre la flottille chinoise.

A partir de Kiang-keou, la rivière change entièrement de nature. Ce n'est plus qu'un gros ruisseau barré, de distance en distance, par de nombreuses digues faisant tourner des roues d'irrigation.

Il n'y a plus de danger de navigation à proprement parler, mais seulement des difficultés qui se traduisent par de nombreux échouages sans gravité.

Le 20 au soir nous rencontrons le premier des ponts de pierre, ouvrages réellement superbes jetés sur la rivière.

Nous naviguons de conserve avec les pao-tchouan chinois, qui ne nous quittent plus.

A chaque village important, la garde locale sort en tenue et nous rend les honneurs. Tous les miliciens sont habillés à neuf : on eût mieux fait de leur donner

des armes, car celles qu'ils portent ne paraissent pas bien redoutables : des fusils à pierre, quelques mousquets à capsules et surtout des arquebuses et des lances.

Le 21, à la tombée de la nuit, nous arrivons à Tchen-tou, à la porte Si-men, après avoir pris à notre droite un canal encombré de jonques et de barques.

Il est trop tard pour aller en ville le soir même. D'ailleurs le vice-roi m'envoie un messager pour me prier de ne débarquer que le lendemain et d'attendre, avant de le faire, que des soldats soient là pour nous protéger.

Le patron de la jonque est descendu à terre. Au bout d'un court instant il revient, la figure bouleversée.

Son premier soin est de faire pousser la jonque au large et de l'accoster en dehors des canonnières chinoises, sans communication avec la terre.

Un vieux missionnaire, dont la résidence est dans le faubourg, en dehors de l'enceinte, vient à bord.

Depuis l'annonce de notre voyage, il y a eu un peu d'accalmie dans les menaces qui, journellement, sont faites contre les étrangers.

Cependant la situation reste extrêmement grave.

Des affiches sont posées toutes les nuits, invitant le peuple au massacre des Européens. A titre de curiosité, voici l'une d'elles :

« Le 1 6 de la 8' lune frappons les étrangers !

« Braves habitants du pays, ne craignez rien pour

VOUS. Tous ces brigands de chrétiens, tous a kmtP ■-*•**■■ ■ — ^ — qu'ils sont, coupons-leur la tête.

« Ceux qui se convertiront ne seront pas inquiétés ; dans le cas contraire leur deuil sera sans fin.

« Brigands de chrétiens, hâtez-vous d'adorer les images des dieux, pour éviter des catastrophes épouvantables.

« Tous les diables de TOcéan, par ordre de nos chefs, faisons-les passer un à un sous le couteau. »

Au milieu de la nuit, un individu vient crier sur la rive « Chayangjen! » (tuons les étrangers), mais il se sauve aussitôt sans attendre que les soldats des canonnières lui donnent la chasse.

De bon matin, le 22, je fais préparer nos bagages, sans oublier le canon et ses munitions soigneusement cachés.

A 7 heures, le vice-roi me fait envoyer des porteurs et 60 soldats de sa garde particulière.

Ceux-ci ont Tair de troupes résolues et bien en main. Ils sont armés du fusil Mauser et Tofficier qui les commande fait charger très ostensiblement les armes.

Je prends la tète du convoi, laissant Olivier et Rolland en arrière-garde, mettant Merer au centre avec Tsang.

Je recommande en outre aux soldats de marcher en une double haie, encadrant les bagages, et nous partons.

Sur notre passage, foule énorme, mais immobile et

silencieuse, à Tinverse des foules chinoises, qui sont les plus bruyantes qu'on puisse voir.

Sur bien des figures on lit la haine et des regards plongent dans ma chaise qui témoignent rien moins que la sympathie.

Toutefois pas un cri, un silence de mort.

J'ai appris depuis que le vice-roi avait donné Tordre aux soldats de tirer dans le tas si un seul murmure se faisait entendre.

Nous traversons les faubourgs, passons une porte percée dans une énorme muraille que je ne puis comparer qu'à l'enceinte intérieure de Pékin et arrivons à une maison chinoise ou kong-kouan, destinée à nous loger et qui se compose de deux cours successives, séparées par une cloison et une porte, et entourées chacune sur trois côtés de chambres et de logements.

C'est assez bien comme habitation, mais froid et humide.

De plus la défense y serait impossible. Les clôtures en planches qui nous entourent sur trois côtés offrent l'inconvénient de nous empêcher de voir ce qui peut se passer autour de nous, mais ne seraient qu'un bien faible obstacle si on voulait y pénétrer.

A peine avions-nous déchargé nos bagages que notre vieille connaissance Ong-tao-taï se fait annoncer. Il est maintenant directeur des affaires étrangères, l'ancien ayant démissionné devantles événements qui viennent de s'accomplir.

Il me dit que le vice-roi sera heureux de me voir

dès que je le pourrai. — Je me mets à la disposition de Son Excellence. Bref on prend rendez-vous pour le lendemain.

Ong m'a répété à plusieurs reprises : « Eune sera là. »

« — Est-ce que vous avez compris, commandant, ce qu'il a voulu dire ? me fait Tsang après son départ.

— Je le crois, mais allez toujours.

— Eh bien, commandant, c'est une façon de vous engager à ne pas m'emmener avec vous.

— C'est bien ce que j'avais pensé, mais ça ne fait pas mon affaire. Vous me ferez le plaisir, mon petit Tsang, de me suivre à toucher avec votre chaise lorsque nous entrerons dans le palais ; et si on voulait vous faire prendre une autre route que la mienne, criez, et fort.

En attendant le moment d'aller voir le vice-roi, je vais rendre visite à l'évêque.

Mgr Dunan demeure près de nous. Sa résidence se compose d'un vaste ensemble de pièces en rez-dechaussée qui enclôt une chapelle et un jardin au centre duquel est un lac.

Sauf en bordure sur la rue, des maisons d'habitation et des boutiques sont adossées de trois côtés au vaste kong-kouan qu'est l'évêché.

Nous causons très longuement et il me met au courant des événements qui viennent d'ensanglanter la province.

Le r* septembre, l'Agence Havas communiquait

aux journaux de France une dépêche que nous lûmes plus tard avec stupéfaction :

« Pékin trois cents rebelles tués. Se-tchouen ordre rétabli. » •

J'ignore quel est le correspondant spécial qui informait si bien la grande agence de renseignements. Si elle le paye cher, on lui vole son argent ; elle ferait bien de le casser aux gages.

Quant aux lecteurs qui, ce jour-là, achetaient de leur sou quotidien le journal où se trouvait cette heureuse nouvelle, ils pouvaient se vanter d'être bien instruits!...

On va voir maintenant comme à cette date l'ordre était rétabli

Au commencement de mai, à Tse-yang-hien, un catéchiste protestant et plusieurs de ses adeptes furent massacrés.

Le 12 mai, à Gan-yo, dix catholiques furent tués, douze blessés, dont deux moururent.

Puis, soudain, tout le pays sur la rive gauche du Fou-ho, de Jen-chou à Pen-chan-hien, fut envahi par des bandes de brigands.

Une soixantaine de chrétiens, catholiques et protestants, furent tués; mais les déprédations ne s'arrêtèrent pas à ceux qui professaient des croyances étrangères. Quelques riches Chinois furent aussi tués, leurs maisons pillées et brûlées.

Un simple particulier se mit à la tête de la résistance en voyant que les mandarins laissaient faire.

Il réunit les milices de Kiang-keou, surprit une

forte bande de brigands dans une pagode, leur tua du monde et fit vingt prisonniers.

A notre arrivée à Pen-chan, ces derniers étaient toujours retenus chez le sous-préfet; mais, en dépit des plaintes et des réclamations, ce fonctionnaire se refusait à les juger, ce qui prouve bien la complicité des hautes autorités.

C'est alors qu'on commença à parler des boxeurs du Se-tchouen.

J'ai dit comment deux chefs boxeurs du Nord avaient été exilés dans la province et comment ils conquirent des adeptes à leur secte.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu nulle part en quoi consiste le boxérisme, et l'origine de ce nom fut pour moi longtemps un problème. Je me rappelle l'avoir entendu expliquer par le titre qu'ils se donnent, paraît-il : le poing de la divine harmonie. La vérité est à la fois beaucoup plus simple et bien plus curieuse.

De temps immémorial, les exercices imposés aux soldats chinois comprennent un dressage analogue à la gymnastique suédoise, aux mouvements d'assouplissement.

J'ai vu faire devant moi ces exercices : ce sont des mouvements très violents et rapides de la tête, du tronc, des membres qui simulent bien en effet une sorte de boxe.

On sait l'effet que produit quelquefois et sur certains sujets une pareille excitation. Les Aïssaouas en offrent un exemple : comme les derviches tourneurs,

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ils tombent dans un état hypnotique durant lequel ils sont insensibles et suggestibles.

Sans doute le hasard a-t-il, pour la première fois, révélé ce phénomène à la suite d'exercices militaires tels que ceux que j'ai dit. Cette découverte est-elle récente pour les Chinois, est-elle ancienne? je l'ignore. Elle paraît, en tout cas, n'avoir été utilisée que récemment, puisqu'on raconte que l'impératrice Tse-hi ne se décida à l'action contre les étrangers, qui devait si mal lui réussir, qu'après avoir vérifié de ses yeux les assertions des chefs boxeurs.

J'ai même vu dans le Nord de grossières images populaires représentant la scène mise au point pour ia populace. On y voyait un boxeur à demi nu, rece- Tant impunément les balles des fusils des soldats qui pissaient sur lui. L'impératrice et les grands mandarins assistaient stupéfaits à la scène.

Peut-être le secret hypnotique est-il resté enfoui dans quelque couvent de lamas ou de bonzes durant des siècles, jusqu'au jour où un agitateur de génie imagina de s'en servir contre les étrangers.

Il l'appliqua avec une profonde connaissance du caractère chinois.

Le Chinois est un curieux assemblage de lâcheté et de bravoure. A vrai dire, il est surtout lâche pour entreprendre quelque chose, plutôt que craintif des souffrances. Toute la loi sociale chinoise est d'ailleurs basée sur la responsabilité étendue du fils au père, du père aux parents, au village, à la province, etc.

Si les Européens, en aussi petit nombre, dispersés

parmi les énormes masses des jaunes, ne sont pas écrasés par la haine qu'on leur porte, c'est que personne n'ose pousser le premier cri, porter le premier coup.

Mais que celui-là se trouve et les autres, se sentant anonymes, pensant leur responsabilité à l'abri, le suivront. Je ne suis pas du tout persuadé que dans la ville la plus européenne du littoral il ne puisse advenir, d'une seconde à l'autre, d'aflfreux massacres, si seulement il se trouvait un homme doué de l'énergie physique et morale nécessaire pour attacher le grelot.

Le. boxérisme Ta compris, et c'est dans la suggestion qu'il cherche à trouver cette impulsion initiale.

Les adeptes tiennent des assemblées où ils s'agitent frénétiquement, joignant à cette pratique l'usage de boissons à base de sucre extrait d'un chanvre du pays et qui doit contenir quelque proportion de haschich ou d'une substance enivrante analogue.

L'entraînement favorisant l'hypnose, si certains assistants restent rebelles à la suggestion, d'autres y cèdent en tout ou en partie. Des femmes et des enfants soumis aux mêmes pratiques y succombent complètement, tombent en somnambulisme actif, et à ceux-là on suggère l'invulnérabilité et l'insensibilité.

Inutile de dire que la première ne les met pas à l'abri des coups ; mais comme ils ne sentent pas les blessures, ils vont en avant, entraînant les adeptes et la foule.

Chaque bande de boxeurs a ainsi à sa tête une femme que les chefs font tenir pour une incarnation de Koan-in, la grande déesse bouddhiste, et que pour

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cette raison on appelle des Ho-Koan-in (Koan-in vivantes).

Vêtues de rouge, elles mènent l'assaut, n'ont peur de rien, ne sentent rien, et leur présence fait très redoutables des bandes que, sans cela, on disperserait facilement à coups de botte.

On saisit comment, en exploitant ces moyens, les vrais initiés, les chefs politiques, peuvent arriver à remuer les masses et à les entraîner contre les étrangers.

Après les affaires de Jen-chou, le vice-roi fit semblant d'agir. En réalité je ne crois pas qu'il ait désiré plus que quelques légers troubles locaux corroborant sa réponse lorsqu'on lui demanda d'ouvrir aux Européens Tchen-tou et Suifou : que l'état de la province ne permettait pas encore d'assurer la sécurité des étrangers.

Il envoya contre les bandes des bords du Fou-ho un nommé Tsao-tao-taï, bien connu pour ses sentiments antieuropéens.

Celui-ci, au lieu de faire un exemple en exécutant les brigands prisonniers et de poursuivre à outrance les bandes dévastatrices, composa avec les révoltés ou prétendus tels. Il arriva ainsi à les faire en apparence se disperser, et cela d'autant plus facilement qu'à ce moment les canonnières remontaient la rivière; mais les hordes vinrent se reformer aux portes de Tchen-tou, à Long-tan-tse.

Pendant ce temps une autre bande plus nombreuse,

plusieurs milliers, dit-on, s'établissait à Che-pan-tan et dans les environs d'une grande pagode du nom de Pin-yn-miao.

Le vice-roi envoya contre eux les généraux Tin et Houang. Ceux-ci se conduisirent bien, battirent les brigands à plusieurs reprises, leur firent éprouver des pertes sérieuses et les bloquèrent dans Pin-yn-miao.

Il eût suffi de laisser agir ces braves gens, de leur envoyer quelques canons qu'ils réclamaient pour bombarder la pagode, pour écraser le restant de la bande.

Mais ce n'était pas là ce que voulaient les mandarins.

Le Nié-taï (grand juge provincial) arriva de sa personne. Il fit relâcher les prisonniers, distribua de l'argent; après quoi, ayant reçu d'eux l'assurance qu'ils ne prendraient plus les armes, il revint triomphalement à Tchen-tou, sans avoir tiré un coup de fusil.

Je ne sais si le Nié-taï fut en cette circonstance un traître ou un imbécile, plus probablement les deux. L'édit qu'il placarda à son retour et que je transcris ici donne sa mesure, en même temps qu'il est un exemple de la sottise et de l'outrecuidance chinoises.

Êdit du grand juge de Tchen-tou touchant les boxeurs,

« Chant de victoire : Moi, à la sixième lune, j'ai conduit les soldats, j'ai combattu et exterminé les boxeurs.

« Kouan-yn, Fou-tsou, Lîn-kouan, ces trois dieux (des boxeurs) sont repartis pour l'occident.

« Tong-seu, Pa-kiai et Ou-kong (trois autres divinités), s'ils ne sont pas morts, certainement ont pris la fuite.

« Kong-min, Ou-ti (deux esprits fidèles) renoncèrent au mauvais génie»

« Ils doivent (les boxeurs) savoir qu'ils ne peuvent éviter les couteaux et les fusils. Ils vantaient leur eau spirituelle et leurs rites : actuellement ils ont perdu leur efficacité.

« Vous qui auparavant vous exerciez à la boxe, vous devez vous réveiller de vos songes. Que chacun se convertisse au plus tôt; vous sauverez ainsi votre vie et votre famille.

« Vous aurez soin, dorénavant, de ne plus vous exercer à la boxe ni aux sortilèges. Il sera bon que le père^ la mère et les enfants rentrent ensemble dans leur famille. Moi, en outre, je vous exhorte : que les chrétiens et les payens vivent en paix. Si de nouveau vous cherchez à vous venger mutuellement, fatalement, la mort s'en suivra.

« Parce que vous êtes stupides, j'ai beaucoup souffert, mû par la compassion. Si vous ne vous corrigez pas, vous serez de nouveau misérables.

« Aujourd'hui, l'armée revient triomphante, nous chantons le chant de la victoire. Par précaution, j'ai partout disposé des soldats. Que chacun vaque à ses affaires et demeure en paix chez lui.

« J'ai donné un édit simple et clair que le peuple peut facilement comprendre. La moisson est abon-

dante, le temps est venu de la cueillir. Que chacun jouisse de jours agréables. »

Ce morceau éminemment littéraire paraissait le 23 juillet. Je né sais si le peuple comprit cet édit a simple et clair » ; mais les boxeurs ne le comprirent pas, ou plutôt peut-être le comprirent-ils trop dans sa vraie signification..

Le 25 juillet Sou-kia-ouan était détruit.

Cet oratoire, construit sur un promontoire rocheux qui s'avance dans la plaine, constitue une position défensive de premier ordre. Il parait, car je ne l'ai pas vu, que c'était une merveille architecturale. Des colonnes monolithes de plus de 30 pieds de haut soutenaient le toit, malheureusement en bois. Rosaces, fenêtres, tout était sculpté en pleine pierre, avec un soin et une minutie qu'il commence à être difficile d'obtenir des Chinois.

Sou-kia-ouan, entouré d'une très importante colonie de chrétiens chinois, avait en 1896 victorieusement repoussé les attaques des troupes du Yu-man-tse.

Le missionnaire qui l'occupait, le P. Dupuis, avait rassemblé ses chrétiens dès le début des troubles. Chaque jour une garde venait occuper l'oratoire, et il est bien probable que s'il eût continué à vivre dans ce qui-vive continuel, jamais les boxeurs n'eussent osé l'attaquer.

Malheureusement il prit au sérieux l'édit du grand juge, ou du moins pensa qu'il allait y avoir une période de calme momentanée»

jia CHAPITRE IX

Le riz était mûr pour la moisson, des maraudeurs pillaient les champs non surveillés.

Il commit l'imprudence de donner le 24 congé aux deux cents hommes qui le gardaient, en leur disant de se dépêcher de ramasser la récolte et de revenir le 26.

Le 25, dans la nuit, les bandits rapidement reformés, ou plutôt qui ne s'étaient jamais disjoints, attaquèrent au nombre de plusieurs milliers à la fois le village chrétien et Toratoire.

Le mandarin Tin, terrifié, n'osa quitter son yamen. Le vicaire chinois du P. Dupuis, nommé Houang, fut tué. Le Père ne put lui-même être rejoint que par quinze hommes, les autres étant cernés et massacrés dans le village.

Il se défendit cependant jusqu'au 26 au soir. A ce moment, il n'avait plus avec lui que deux hommes en vie.

Miraculeusement, une brume épaisse couvrit le pays à la tombée du jour. Il put sortir de l'oratoire sans être aperçu, dévaler une pente rapide donnant sur la rivière, et gagner Tchen-tou dans une pirogue louée à prix d'or.

Mais sur douze à treize cents chrétiens que comptait Sou-kia-ouan, mille environ, chiffre contrôlé par moi, et plus tard par le consul, avaient été massacrés avec des raffinements de cruauté horribles.

Hommes sciés entre deux planches, dépecés jointure à jointure; femmes ouvertes, et dans le ventre desquelles on recousait de petits enfants vivants, dont les mouvements dans les souffrances de l'asphyxie faisaient périr la malheureuse au milieu d'af-

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