AVANT D'UN BATEAU A SEL
Les débuts de la révolte au Se-tchouen. — Boxeurs brigands et sociétés secrètes. — Une politique imprudente. — Les concessions en Chine. — Le désespoir du vice- roi. — Je pars pour Tchen-tou avec le Takiang.
— La mission de Ong-tao-taî. — Une lettre de Tchen-tou. — Deux dépêches du consul. — Ong cherche à m'arrêter sans y réussir. — Le Fou-ho au-dessus de Kiating. — Notre escorte chinoise. — Eune et Li.
— Une traversée mouvementée. — Nouvelle lettre du P. Pontvianne, provicaire à Tchen-tou. — Nos compatriotes en danger. — Arriver coûte que coûte. — Passage du Nieou-pa-tse. — Nous atteignons Penchan. — Nos préparatifs pour aller à Tchen-tou. — Encore une lettre du P. Pontvianne. — A quoi peuvent servir les lettres grecques.
Nous arrivions à Kiating, ayant à peu près épuisé tout le charbon que j'avais mis en dépôt sur la rivière. Le plus pressé était d'en faire revenir d'autre pour nous trouver prêts à nous mouvoir.
Puis, le personnel fatigué, une partie malade, le matériel ayant le plus grand besoin d'être visité, il nous fallait nous desserrer. Je louai une jonque que j'accostai à côté de VOlry et où je fis passer une partie des hommes.
Nous pouvions alors songer à reprendre les projets de voyageàTchen-tou que je n'avais pas abandonnés.
Avec VOlry, ai-je dit, on risquait d'être bloqué au-dessus de Kiating. Je me décidai à tenter le voyage avec le Takîang, du moins jusqu'à obstacle infranchissable.
On se souvient que ce voyage m'avait été demandé par M. Haas, que le vice-roi m'y avait invité, que l'amiral Pottier en avait approuvé le projet.
Le successeur intérimaire de ce dernier, l'amiral Bayle, avait purement et simplement confirmé les ordres de son prédécesseur.
Mais, à Kiating, les nouvelles arrivaient chaque jour de plus en plus alarmantes.
Voici ce qui se passait :
Le Se-tchouen est la terre classique des brigands. Des villages entiers, principalement dans les districts montagneux, échappent complètement à l'autorité provinciale et vivent de rapines et de déprédations. La race se-tchouenaise passe d'ailleurs pour brutale et pillarde. En dehors des véritables Chinois émigrés de force ou par lente infiltration, les populations autochtones ou plus anciennement fixées sont nombreuses, et on retrouve des types bien marqués qui n'ont rien de commun avec leurs voisins.
(A H O iJ
« Barbares du Se-tchouen (Se-tchouen man-tse) » est une épithète courante en Chine.
Aussi tous les fauteurs de troubles — et ils ont de tout temps été nombreux — ont-ils trouvé sans peine à recruter des adhérents lorsqu'ils ont bouleversé la contrée.
J'ai déjà dit que le peuple, très mécontent, murmurait à cause des impôts dont on le chargeait depuis la dernière guerre.
La sagesse et surtout le désir de tranquillité du vice-roi avaient, à cette époque, évité que la province fût entraînée dans le mouvement antieuropéen du nord.
A Tchong-king même, notre consul, M. Bons d'Anty, le même qui venait de remplacer M. Haas, avait réussi à rester dans la ville, alors que personnel des douanes, et consuls étrangers se sauvaient à qui mieux mieux.
Le sous-préfet de Tchong-king avait montré beaucoup d'intelligence et de courage. Déguisé en mendiant, il avait surpris les projets des agitateurs qui projetaient de soulever la population, et les principaux chefs du mouvement avaient payé de leur vie leurs desseins avortés.
Le Se-tchouen avait donc donné des preuves de calme à un moment où le nord se soulevait, mais la situation s'était bien modifiée depuis.
Parmi les principaux chefs des boxeurs du Nord, deux d'entre eux, et non des moindres, dont les Puis-
sances avaient réclamé Texil, était relégué au Setchouen.
Ils y vinrent accompagnés d'une petite cohorte d'affidés qui initièrent les habitants de la contrée aux pratiques du « boxérisme » dont je parlerai en son temps.
D'autre part les sociétés secrètes, Triade, Nénuphar blanc, etc., qui étendent leurs ramifications sur toute la Chine, sont fortement représentées au Setchouen.
Leur but n'apparaît pas clair aux yeux des noninitiés. Certaines sont de simples associations de bandits pressurant les notables et les commerçants, qui doivent leur payer tribut pour protéger leurs biens et leurs personnes.
D'autres ont un but politique.
En tout cas elles sont un centre d'association, etl'on sait que l'idée d'association est une des caractéristiques de l'esprit chinois.
C'est ainsi que, ouvertement cette fois, les habitants des diverses villes ou provinces commerçantes ont leurs sociétés, avec des pagodes particulières, des fêtes spéciales.
Mais, en ce qui concerne les sociétés secrètes, elles ont partout toutes un point commun : la haine de l'étranger.
Boxeurs, sociétés secrètes, brigands de profession, auxquels il faut joindre les mandarins qui ont pris définitivement une attitude hostile à l'Europe, et ils sont nombreux, forment un fond perpétuellement agité d'où peut à chaque instant naître l'hos-
tilité ouverte, avec son cortège de pillages et de massacres.
Le tout ne tient, entre deux mouvements antiétrangers, que par la pression qu'opèrent constamment les hauts dignitaires, émanations de la cour de Pékin qui, elle, sait qu'il en cuit parfois de déchaîner Torage.
Encore faut-il savoir ne pas acculer ç/eux-ci à quelque parti extrême, en les léaant par trop dans leurs intérêts; ne pas s'en faire des ennemis déclarés, pas plus d'ailleurs qu'il ne faut leur demander de se prononcer ouvertement pour nous : dans ce dernier cas, le peuple les croit vendus, et leurs collègues les dénoncent comme traîtres.
J'estime que, trop souvent en Chine (lorsque je dis nous, je parle des Puissances en général) et surtout au Se-tchouen nous faisons tout ce qu'il faut pour exciter la méfiance du peuple et pour mettre les hauts dignitaires dans une position fausse.
C'est une course aux concessions. Mines, chemins de fer, exploitations variées, les consuls de toutes les puissances sont perpétuellement en train d'essayer de les arracher aux vice-rois et de s'en évincer les uns les autres.
Or la seule voie qui unit et qui unira pendant pas mal d'années encore le Se-tchouen au monde civilisé, c'est cette route fluviale du Yang-tse dont j'ai, je pense, assez montré les dangers, les difficultés et la longueur.
Qu'il y ait un champ considérable de richesses futures à la fois pour l'Europe qui exploitera et pour
la Chine qui prendra sa part dans cette exploitation, rien de plus juste.
Mais c'est là Favenir, un avenir assez éloigné même ; ce n'est pas en quelques mois ni même en quelques années qu'on reliera facilement, commodément, pratiquement le Se-tchouen à la mer, soit par le sud soit par l'est.
Qu'on prenne position en attendant, qu'on explore, qu'on prospecte, et, là où on est sûr de trouver des éléments de richesse, qu'on s'assure de la possibilité ultérieure de les exploiter, c'est parfait.
En attendant, c'est tout différemment qu'on procède. Qu'on ne s'imagine pas un instant que là ou des mines de charbon, d'antimoine, d'or, de pétrole sont signalées on réclame au gouvernement chinois, d'abord l'autorisation de faire des sondages, puis celle d'exploiter les places où ces opérations préliminaires ont fait reconnaître des gisements certains.
Pas du tout; avant toute étude, ou seulement avec des études rudimentaires et insuffisantes, on réclame le droit exclusif d'extraire le charbon, par exemple, dans toute l'étendue d'une sous-préfecture, d'une préfecture.
Aussi bien encore ne voudrais-je pas décourager l'initiative française, et j'entends qu'on me comprenne et qu'on ne me fasse pas dire autre chose que ce que je dis; c'est pourquoi je résumerai mon opinion en la matière en quelques vérités qui me semblent bonnes à faire entendre :
r Pays certainement riche en productions naturelles, le Se-tchouen n^est point pourtant un Eldorado où Tor se ramasse en se baissant. Il y a lieu, en tout cas, avant de rien entreprendre, de se rendre compte des difficultés graves et des longueurs des transports, et cette question doit être envisagée avant toutes les autres.
Une entreprise qui se baserait uniquement sur les connaissances actuelles ne serait qu'un jeu de hasard.
2* Sans gros capitaux, réservés pour le moment de l'exploitation vraie, les tentatives de l'heure présente ne peuvent être que des prospections incapables de rapporter un centime, devant au contraire coûter. Elles ne peuvent être considérées que comme des pierres d'attente, des prises de position.
3* Le mode actuel de demande de concessions, basé sur des divisions purement géographiques et administratives, est décevant, irraisonné et dangereux.
C'est croire en effet les Chinois par trop bêtes que de supposer qu'ils ne chercheront pas une raison secrète lorsqu'ils voient les consuls européens se faire une guerre acharnée pour l'exploitation éventuelle d'une partie de province d'où, après se l'être arrachée l'un à l'autre, leurs nationaux ne viendront jamais extraire un seul kilo de minerai.
C'est avoir une foi bien grande en leur naïveté, lorsqu'on réclame d'eux l'ouverture au commerce européen de Suifou et de Tchen-tou, deux villes de
position stratégique incontestable, mais avec lesquelles il y a peu à faire pour notre trafic, que de penser qu'ils ne songeront pas que la question politique prime la question économique.
Or, ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'en l'espèce, dans ce dernier cas, ils se trompent, et je crois fermement que dans cette demande il y a eu de notre côté ignorance et non calcul. Le point d'importance véritablement commerciale, parce qu'il est le débouché de la route du Thibet par le Ya, aurait été Kiating; mais il eût fallu le savoir.
Quoi qu'il en soit, une anecdote qui me fut contée à Tchen-tou en dit long sur les causes qui amenèrent les événements dont je vais avoir à parler.
Dans une réunion des principales autorités de la province, le vice-roi arriva portant une énorme liasse de demandes de monopoles et de concessions faites par les divers consuls européens.
a Si je les laisse faire, dit-il, ces barbares (man-tsej seront avant peu les maîtres de la Chine. »
Et, se laissant tomber sur un siège, il se mit à pleurer.
Mécontentement du peuple chargé d'impôts, agitation fomentée et entretenue par les sociétés secrètes et les boxeurs, espoir de massacres et, de pillages pour les bandits de profession, crainte et aversion profonde dans le haut commandement qui seul eût pu tenir en respect les éléments antieuropéens, tout y était : lorsqu'une province de la Chine se trouve en
DE KlATING A TCHEN-TOU 271
cet état, les événements graves ne tardent guère ; on allait le voir.
UOlry accosté et amarré un peu en dessous de notre premier mouillage, en un endroit où la berge à pic permettait de suivre sans peine les mouvements de hausse et de baisse de Teau, le personnel desserré dans la jonque louée, je me transportai, avec Plant et trois hommes de renfort, à bord du Takiang^ à son mouillage contre la muraille de Kiating.
L'endroit est très pittoresque. Des arbres qui poussent inclinés dans la rive laissent pendre leurs branches presque au-dessus de nous; en face, sur Tautre bord, une caserne en brique rouge renferme une petite garnison dont nous entendons les trompes chaque soir.
Les logements de la chaloupe étant insuffisants pour nous contenir tous, je louai une petite jonque dans laquelle je m'installai avec les hommes de \Olry et où j'embarquai du charbon et des câbles de halage supplémentaires .
La jonque devait nous suivre et, comme nous n'irions pas bien vite, nous rattraper chaque soir, grâce à son faible tirant d'eau qui lui permettait de passer par des bras inaccessibles au Takiang.
Dès ce moment et grâce aux renseignements que j'avais pu rassembler à Kiating, je me doutais que la branche sans profondeur qui accède à Tchen-tou ne serait pas praticable pour la chaloupe.
Aussi mon intention était-elle de terminer mon
voyage en jonque pour achever de reconnaître et d'hydrographier la rivière, comme aussi pour voir le vice-roi.
Nous étions sur notre départ lorsque arrivèrent à Kiating cinq canonnières chinoises couvertes de drapeaux et d'oriflammes et portant une mission que le vice-roi du Se-tchouen envoyait vers nous, à l'occasion de notre voyage.
C'étaient S. E. Ong-tao-taï, sous-directeur du Yang-ou-ku ou bureau des affaires étrangères de la province; le mandarin à bouton de corail Li, chargé des embarcations de Kiating à Tchen-tou, et un Mandchou, élève de Técole de français de Pékin, du nom de Eune.
Ong vint me trouver à bord; il était envoyé, disaitil, avec ses acolytes a pour me faire honneur ». La conversation se passa le plus aimablement du monde, trop aimablement à mon gré; je trouvais extraordinaire qu'on eût dérangé un aussi haut personnage pour me recevoir.
Tsang, mon interprète, m'avertit en effet que, d'après ce qu'il avait entendu dire, le but de Ong était de me faire renoncer à mon voyage.
Si le vice-roi me l'eût carrément demandé, je me serais trouvé dans une position très fausse.
Le R. P. Pontvianne, provicaire de la mission de Tchen-tou, venait de m'écrire :
« En ce moment la banlieue et les sous-préfectures du nord-est de Tchen-tou sont tout à fait bouleversées
par les boxeurs, dont le nombre augmente chaque jour.
« Notre beau district de Sou-kia-ouan, de la souspréfecture de Kin-tang-hien, n^est plus qu'une ruine. »
Mais, loin de réclamer ma présence à Tchen-tou, il me conseillait plutôt d'attendre une embellie et semblait se fier à la bonne volonté du vice-roi.
Ma protection n'étant pas demandée par nos compatriotes, et je tiens à le faire bien remarquer, il eût été difficile de forcer la main au vice-roi et de l'honorer d'une visite dont il se fût peu soucié.
Trop de finesse ici fit tort à la diplomatie chinoise.
J'avais déjà reçu de notre consul à Tchong-king, M. Bons d'Anty, le télégramme suivant parvenu par voie de Suif ou, la ville de Kiatîng n'ayant pas de bureau télégraphique :
« Les mandarins m'ont annoncé une grande effervescence de la population à cause d'une recrudescence des mouvements de rébellion, spécialement à Tse-yang-hien^ et m'ont prié d'arrêter temporairement le mouvement de la canonnière sur ce point.
« Je réponds que vous avez des moyens de défense, si on vous attaque; mais permettez-moi de vous recommander la prudence, surtout si vous devez aller à Tchen-tou-fou autrement qu'à bord de la canonnière.
« Je solliciterai de la légation l'autorisation d'aller
VOUS rejoindre à Tchen-tou-fou. Je vous prie de m'aviser exactement du jour et de la date de votre déplacement et de votre arrivée probable à Tchentou.
« Admînistrativement le mandarin de Kiating-fou était aux examens. On dit qu'il ne devait pas recevoir la carte de visite de Tofficier. Il est prévenu par voie rapide afin qu'il puisse s'en expliquer et s'excuser auprès de vous (i). »
Je ne fus donc pas autrement étonné lorsque, après deux jours, S. E. Ong arriva un matin, aflfectant l'air surpris et aflfairé, me dire qu'il venait de recevoir une lettre du vice-roi qui, tout en réitérant ses souhaits de me voir, exprimait cependant la crainte, vu l'état d'eflfervescence des populations, que je ne fusse exposé en cours de route à recevoir des insultes ou même à endurer quelque sévice.
Après avoir répondu, quarante-huit heures auparavant, à mes questions que tout était en paix, Ong me faisait maintenant le tableau le plus noir de la situation. Évidemment, dans son esprit de Chinois, il avait espéré m'arrèter par la crainte. On juge volontiers les autres à son aune.
« — Son Excellence le vice-roi me fait-il prier de remettre mon voyage ?
— Certainement non, et il vous verrait avec plai-
(i) Ceci avait trait à la plainte que j'avais adressée à la suite de l'impolitesse faite à Térisse. Le prétexte invoqué par le mandarin fut reconnu faux; il fut blÂmé et je reçus les excuses du vice-roi.
sir. Mais les rebelles... mais les boxeurs... mais le peuple...
— C'est bien alors le seul souci de ma sécurité qui Tarrête? Les gens qui chercheraient à me nuire sont des bandits hors la loi, des gens avec qui il n'y a nul ménagement à garder, révoltés contre le vice-roi et l'empereur?
— Comment en serait-il autrement? Il n'y a qu'amitié et désir de paix entre notre pays et le vôtre.
— Parfait! Que Votre Excellence veuille bien remercier le vice-roi, lui porter le tribut de ma reconnaissance, et le rassurer sur notre compte. Qu'il ne craigne rien ; nous avons à bord le moyen de nous défendre contre les brigands et les révoltés. Je serais impardonnable si la crainte m'arrêtait au moment d'aller présenter mes devoirs au plus haut dignitaire de la province.
Ong-tao-taï n'insista pas. L'eût-il fait que j'aurais trouvé quelque autre échappatoire. Il n'y avait plus pour moi le choix ; je venais en effet de recevoir du consul une seconde dépêche ainsi conçue :
« Si vous pouvez monter chaloupe Tchen-tou, n'hésitez pas à le faire. J'ai toujours dit au vice-roi que je vous y autorisais ; mais ne quittez pas le bord pour prendre la route terrestre si les mandarins continuent à ne pas pouvoir répondre de votre sécurité, car ce serait s'exposer à des machinations dangereuses de la part des mandarins.
« Je suppose qu'à bord votre force armée est suffi-
santé pour résister à une manifestation hostile. Je pense partir pour Tchen-tou le 10. Ce qui m'arrête sont des travaux d'urgence et aussi la déclaration catégorique des mandarins, que je voyage à mes risques et périls, c'est-à-dire qu'on doit me tendre quelque piège pour m'exposer au ridicule, sinon au danger. Je suis de votre avis en ce qui concerne l'attitude des mandarins. Bons d'Anty. »
Eune, ce mandarin mantchou dont j'ai parlé et qui parle et écrit correctement le français, avait servi d'interprète à Ong-tao-taï dans ces diverses causeries. Il m'avait semblé un assez brave homme, bien disposé pour nous, autant du moins qu'un Chinois peut l'être.
Ce fut lui qui resta dès lors chargé de nous accompagner; Ong disparut sans prendre congé. Comme me l'expliqua Tsang, il n'avait pas réussi dans la mission dont il était chargé, il avait perdu la face.
Eune vint m'avertir que les cinq canonnières chinoises nous feraient escorte.
« — Pour nous protéger? lui dis-je.
— Non, commandant, pour vous honorer.
De fait, jamais roi, empereur, satrape ne fit autant parler la poudre que moi au long de ce voyage. N'ayant pu nous arrêter, on nous accablait d'honneurs, c'est la manière chinoise. Toutes les fois que, pour une raison quelconque, je mettais pied à terre, chaque pao-tchouan tirait trois coups de canon, et autant lorsque je remontais à bord.
Nous partîmes le 6 août* La jonque nous suivait
par ses moyens. Nous avions en outre engagé quarante haleurs pour nous accompagner jusqu'au bout de notre voyage.
Le temps se maintenait toujours au régime de pluies torrentielles suivies de journées humides et chaudes. Nous devions dès lors éprouver les mêmes arrêts qu'en dessous de Kiating dans notre voyage avec \Olry, Mais j'y étais fait et résolu à prendre mon parti de circonstances que je ne pouvais empêcher. On irait le plus vite possible lorsqu'on pourrait marcher, mais on s'arrêterait lors des crues subites.
Le Fou-ho est constitué par la réunion, aux environs de Kiang-keou, de deux rivières : le bras qui va à Tchen-tou, canalisé par les Chinois et empruntant une partie de ses eaux à des affluents du Kialing auxquels il est uni, et le Nan-ho, qui descend du nord.
Nous avons vu qu'il reçoit en outre à Kiating le Ya-ho.
Ces deux rivières, Nan-ho et Ya-ho, apportent au Fou-ho la résultante des pluies de tout un système montagneux qui occupe la partie ouest. Le Fou-ho jusqu'à Tchen-tou court au contraire en plaine.
Dès avril, un régime normal se trouve établi audessous de Kiating. Les premières chaleurs apportent en effet, en une crue régulière, le produit de la fonte des neiges des montagnes des bassins du Ya-ho et du Nan-ho.
Ainsi que l'a montré le premier voyage du Takiang, c'est là l'instant propice pour la navigation, la crue
régulière ne produisant pas de courants d'une violence anormale.
Mais les gigantesques artères qui constituent définitivement le fleuve embrassent de leurs réseaux de vastes régions sujettes à de fréquents et violents orages, et il en résulte, à partir de juillet, des crues très soudaines.
A ce moment on rencontrera donc des courants violents, subits, très dangereux pour la navigation.
Si, par un choix judicieux de Tépoque du voyage, on peut, dans une certaine mesure, atténuer les difficultés d'accès à Kiating, il n'en va plus de même au-dessus.
A côté des rapides à fonds de roches comme le Ya-pou-t'an, ou de coudes brusques autour de promontoires rocheux, on y rencontre en effet de longs passages à chenaux étroits, sinueux et peu profonds.
Les premiers sont fort dangereux pendant une crue ; en revanche, les seconds nécessitent d'attendre une montée d'eau suffisante pour pouvoir les franchir.
On voit donc que la difficulté est double et les conditions les meilleures, inconciliables. Il faut partir par une hauteur d'eau moyenne et souhaiter un hasard faisant que le bateau se présente aux passages peu profonds au moment d'une crue, aux rapides durant une baisse.
Il y a lieu d'ajouter que le Ya, plus considérable que le Fou-ho à Kiating en été, se jette perpendiculairement dans cette deuxième rivière.
Lorsqu'une forte crue de cet énorme torrent sur-
vient, il obstrue récoulement du Fou-ho et fait monter lentement son niveau.
Le début d'une crue du Ya-ho est donc un moment favorable, surtout si le Fou-ho ne monte pas en même temps par lui-même.
C'est précisément dans ces conditions que nous partions le 6 août. Par malheur, dès le second jour, une crue du Fou-ho survint et nous arrêta en même temps que celle de son affluent cessait.
Dans la haute rivière nous fûmes obligés, dès lor&, d'attendre des crues ou des baisses locales, suivant la nature des passages qui s'offraient à nous. Avec une vitesse plus grande, le Takiang eût pu espérer une traversée facile ; c'est à sa lenteur que doivent être attribuées les difficultés que nous eûmes à surmonter.
Le premier jour, nous marchons admirablement. Nous traversons le Long-tsuen-tse, où la rivière tourbillonneuse, fait un S entre deux bancs de galets. C'est un passage délicat pour un bâtiment plus long que le nôtre, mais où le Takiang ne trouve pas de danger.
A 4 heures nous mouillons dans une petite crique qui se prolonge par un fossé sous de grands arbres^ près du village de Koan-in-miao.
Une nombreuse population vient nous regarder^ mais nous n'entendons aucun cri hostile,
La jonque nous rejoint à 7 heures. Plant, les trois hommes supplémentaires et moi allons y coucher,
28o CHAPITRE VIII
après avoir pris toutes nos mesures pour une bonne garde, et bien montré aux hommes leurs postes en cas d'attaque.
Les deux canons à tir rapide du Takiang sont tenus prêts sous leurs capots simplement jetés au-dessus d'eux, des munitions sont à proximité; mais de tout cela on ne peut rien apercevoir si on Tignore...
Je pense que Li et Eune s'en doutent. Eune est venu causer à bord avec nous et m'a demandé si je ne prenais pas de précautions pour la nuit. Je lui ai répondu que c'était inutile, que nous étions toujours prêts nuit et jour.
Durant la nuit il tombe une pluie torrentielle. L'eau monte très rapidement (5 pieds en douze heures). Nous sommes très bien tenus; il y a de gros arbres sur la rive et nous avons passé une chaîne autour de l'un d'eux.
Toutefois le courant qui, à notre mouillage, était presque insensible la veille, devient tellement violent dans la matinée du 7 que je fais entrer la chaloupe à l'abri dans la crique, qui est maintenant un petit golfe et l'embouchure d'un bras assez considérable. Les canonnières chinoises y sont déjà.
La pluie cesse à 10 heures, et vers 4 heures l'eau commence à baisser (3 pieds durant la nuit).
Inutile de dire que nous ne cherchons pas à naviguer et restons tranquillement à attendre l'embellie.
Le 8 au matin, nous repartons,
A 10 heures nous sommes au Tche-ya-tse, L'eau
DE KIATING A TCHEX-TOU 281
est très forte le long de la rive gauche et nous ne pouvons avancer. Nous traversons la rivière en suivant la ligne de rochers qui s'étend presque jusqu'au milieu du fleuve. Ce sont de gros blocs inégaux, à la hauteur desquels nous trouvons une sonde de 4 pieds.
La rive gauche est très saine et un bâtiment plus rapide que le Takiang n'aurait eu aucune difficulté à passer s'il avait pu traverser la course.
Nous entrons ensuite dans des gorges de l'aspect le plus pittoresque. Les roches à pic sur la rivière sont creusées déniches à bouddhas. On voit aussi les portes et les fenêtres taillées en plein roc de demeures anciennes de troglodytes ; des arbres bizarrement agrippés aux rochers laissent pendre leurs frondaisons épaisses; certains, à demi déracinés, seront bientôt emportés par les pluies et, de temps à autre, nous devons éviter quelque tronc à la dérive ou accroché au fond.
A I h. 50, nous sommes àChen-tsen-tou. Le grand banc de galets de la rive droite est couvert et on n'aperçoit que quelques buissons de son sommet. Nous le tournons par 9 pieds d'eau; puis nous traversons et gagnons très lentement le long de la berge de sable à pic de la rive gauche, par le travers d'un joli temple.
Nous mouillons par 13 pieds d'eau, courant modéré.
En dépit du peu de vitesse du Takiang, ses faibles
dimensions nous rendent les manœuvres assez aisées.
Aux courses, alors que nous ne pouvons passer
avec la machine seule, il suffit souvent de pousser avec des bambous sur le fond pour donner Télan nécessaire et franchir.
Un de nos hommes est merveilleux à cette tâche. C'est le quartier-maître Montjarret, patron de la chaloupe, un véritable hercule.
Il fait plier nos plus gros bambous, et Plant, en admiration devant sa force, l'a surnommé third pra- Relier, la troisième hélice.
L'eau baisse d'un pied et demi durant la nuit, de sorte que nous abordons le Ya-pou-t'an dans la matinée du 9, dans de bonnes conditions pour le franchir.
La rivière est traversée par une ligne de roches, gros blocs d'inégale grosseur formant un barrage sur lesquels l'eau court très difficilement.
Elle vient ensuite buter sur une falaise rocheuse, et la surface de la rivière se couvre de lames courtes et serrées.
Nous suivons le long de la rive gauche et gagnons le long d'une île séparée de la terre ferme par un bras sans profondeur. Avec une crue plus forte permettant l'accès de ce chenal, la difficulté du passage est bien atténuée, et c'est par là que le Woodcock devait remonter quelques jours plus tard,
La rive droite atteinte à hauteur des rochers, nous sommes obligés de nous faire haler au moyen d'une aussière en bambou jusque dans le bief supérieur.
Puis nous passons en vitesse le Tchong-uen-se et trouvons au-dessus de lui une eau calme et profonde.
Nous dépassons la sous-préfecture de Toin-chenhien et arrivons à 4 heures au Tche-tse-t'an.
La rivière manque de plus en plus de fond, les chenaux sont de plus en plus sinueux et nous touchons légèrement sur la pointe d'un banc de galets. A 6 heures nous mouillons à Kin-tan-se, mauvais mouillage.
L'eau baisse de 9 pouces durant la nuit.
Le 10 août, nous appareillons à 8 heures. L'aspect du pays change complètement. Ce sont des bancs recouverts par places de terre et de végétation ; mais on ne voit plus de ces hauteurs en bordure qui, si elles annoncent des rapides, sont du moins l'indice qu'entre eux on peut compter sur des biefs d'une certaine profondeur.
Au delà de Hong-hoa-ien nous rencontrons, pour la première fois, une digue d'irrigation.
Elle est faite en sacs d'osier, emplis de galets, et empilés sur une ligne barrant la rivière sur les deux tiers de sa largeur. Oblique au courant, l'évasement tourné vers l'amont, elle oblige les eaux à s'engouffrer entre elle et la côte et, à sa pointe, à la rencontre de cette dernière, une étroite ouverture laisse s'échapper une eau coulant rapidement.
C'est en cet endroit qu'on dispose la roue élévatrice, construite uniquement en bois et en bambous, et mesurant 6 à 8 mètres de hauteur. Les pales sont des morceaux de nattes attachés sur des cadres de bambou*
A la circonférence sont amarrés de gros bambous creux placés le long de la jante dans une position oblique. L'eau dont iis s'emplissent, lorsque le mouvement de rotation les entraîne, s'écoule, mais seulement après qu'ils ont dépassé la position la plus haute au- sommet de la roue. Elle tombe dans un canal de bois qui l'amène aux rigoles d'irrigation. C'est simple, peu coûteux et extrêmement ingénieux.
Jusqu^à Tchen-tou nous rencontrerons maintenant par centaines des appareils semblables. Je les ai maudits bien souvent, car non seulement les digues, en diminuant la largeur du chenal, sont un obstacle et créent un petit rapide artificiel (comme s'il n'y avait pas assez des naturels !), mais encore à cause des sacs de galets roulés par le courant et dont les Chinois s'inquiètent peu. A l'approche des digues on risque toujours de se trouver brusquement au sec sur un de ces écueils supplémentaires.
Nous traversons derrière la digue et à son abri. Les eaux sont de 50 centimètres environ plus hautes en amont qu'en aval et débordent en cascade par-dessus. Nous doublons son extrémité avec 5 pieds seulement de profondeur et arrivons à Tchang-kia-kan à II heures.
A partir de là les bras latéraux se multiplient au détriment de la profondeur et les échouages commencent. A I h. 30, à Tcheou-pa-tse, nous talonnons fortement et sommes obligés de reculer et de nous amarrer, tandis que Plant va sonder le chenal. Il est tellement étroit que pour nous maintenir nous devons
prendre une aussière en bambou qu'on nous envoie de terre ; nous touchons cependant encore fortement ; par bonheur, grâce à Tamarre, nous pouvons stopper les hélices.
Nous remontons dans une eau très violente et trouvons encore une digue barrant plus de la moitié de la rivière avec, à son extrémité, seulement 5 pieds de fond.
A 3 heures nous sommes au Tong-ta-tse. Le passage est resserré et il faut traverser deux fois obliquement. Nous trouvons 5 pieds au premier passage ; mais au second, nous touchons. La chaloupe fait, en talonnant sur les galets, de véritables bonds de chèvre. Je stoppe les machines, mais le courant nous dépale; raclant toujours le fond, nous tombons en travers et sommes emportés vers un bas-fond au-dessus duquel Teau court rapide avec seulement 2 pieds de profondeur. Une fois là nous n'en fussions jamais sortis.
Nous repartons en avant, raclant, nous poussant du fond avec des bambous. J'ai la crainte de voir nos hélices brisées et les galets sont projetés par elles jusque sur le pont.
Nous atteignons enfin un trou d'eau plus profonde, mais nous touchons chaque fois que nous voulons en sortir. Il nous serait impossible de redescendre, le chenal décrivant une courbe telle que nous ne pouvons pas espérer le suivre l'arrière le premier. Nous envoyons des amarres à terre et parvenons à nous maintenir à flot, presque au milieu de la rivière.
On va sonder; nous trouvons seulement 3 pieds 4 pouces. Passer avec les machines est donc impos-
sible car, en marche, les hélices touchent à 3 pieds
10 pouces.
Je fais accoster la petite jonque au Takiang. Nous mettons à son bord tout ce que nous pouvons enlever de la chaloupe : charbon, munitions, vivres, etc. Nous arrivons ainsi à lui faire avoir tout juste un tirant d'eau égal à la profondeur du chenal.
Nous prenons un câble et, très prudemment, non sans racler un peu, nous arrivons à nous haler audessus du passage.
A 6 h. 30, nous nous amarrons à Ming-kia-tou.
D'après les pilotes, les passes qu'il nous reste à franchir en amont ont encore moins d'eau. Je ne veux plus m'y engager sans une étude sérieuse, et le
1 1 au matin. Plant va sonder Ouong-tou-eurl. Il ne trouve que 3 pieds 6.
Il retourne le soir avec Térisse, et pour pouvoir sonder commodément et dans toute sa largeur la rivière sans être entraînés par le courant, ils accostent et relient ensemble deux sampans que des coolies tiennent de chaque bord avec des câbles.
La rivière baisse encore de 4 pouces.
Le 12, Plant et Térisse retournent compléter leurs sondages jusqu'à Pen-chan. Ils trouvent :
Au Mo-ya-yen, 3 pieds et demi ; A Tai-ho-tchang, 4 pieds ; Au Che-keou-t'an, 4 pieds; Au Nieou-pa-tse, 3 pieds.
Il nous est donc impossible de monter plus haut
avant qu'une crue se produise. Nous formons les vœux les plus ardents pour que la pluie, redoutée jusque-là, tombe cette fois et nous ouvre la route.
Le bruit des gouttes sur le toit de ma chambre dans la jonque me réveille vers 1 1 heures dans la nuit, mais ce n'est qu'à 6 heures du soir que l'eau commence à monter; elle a 4 pieds de hausse.
Le 14 au matin, nous sondons le Ouong-tou-eurl; il y a 4 pieds 5. On peut passer.
C'est un gros soulagement pour moi. La veille, j'ai reçu de Tchen-tou la lettre qu'on va lire et qui a mis douze jours pour me parvenir, je ne sais pourquoi :
u Tchen-tou, ce 2 août 1902.
« Monsieur le commandant,
« Votre très honorée du 30 juillet vient me trouver en pleine bagarre.
« Les nouvelles nous arrivent à tout instant et sont plus mauvaises les unes que les autres.
« Dans la seule sous-préfecture de Kin-tang-hien, nous comptons plus d'un millier de cadavres. Rares sont ceux qui ont échappé.
« Les menaces les plus sinistres courent le pays.
« A Han-tcheou, la résidence et les maisons des chrétiens, tout a été brûlé et nos chrétiens sont pourchassés comme des bêtes fauves.
« Je ne désire rien que la gloire de Dieu et l'exten-
288 CHAPITRE VIIl
sion de Tinfluence française; j*y ai travaillé de mon mieux pour ce qui me concerne.
a En ce moment, nous subissons une bourrasque telle que celle qui, il y a deux ans, a étonné le monde; nous sommes à nous demander, le soir quand nous allons nous coucher, si nous serons en vie le lendemain, et nous nous renouvelons la même question chaque matin.
a Dans ces circonstances il nous reste l'abandon à la divine Providence.
« Veuillez agréer, monsieur le commandant, rhommage de mes sentiments respectueusement dévoués.
« Jean PONTVIANNE, « Provicaire. »>
Déjà le lo, étant au mouillage en face de Meichou, j'avais eu la nouvelle sûre que des massacres considérables avaient eu lieu, et déjà à ce moment je m'étais promis d'arriver coûte que coûte à Tchen-tou.
En dehors de la protection de nos nationaux il y avait, en effet, la question de sécurité pour nôtre consul qui, on s'en souvient, devait partir précisément le lo août de Tchong-king.
Il me semblait prudent d'être auprès du vice-roi, durant son voyage, pour lui demander avec insistance de prendre toutes les mesures nécessaires à la sécurité du représentant de la France.
Pourtant alors, je ne pouvais croire encore à une situation aussi grave, dans la capitale même.
J'expédiai, le lo, de Mei-chou à Tchen-tou, avec
prière de la faire parvenir, une dépêche chiffrée pouf Tamiral ainsi conçue :
« Parti avec chaloupe le 6 juin, le lo à Mei-chou (40 milles de Tchen-tou). Fleuve très difficile. Monterai aussi haut que possible et continuerai en jonque avec quelques hommes si je suis arrêté. Situation semble troublée. Plusieurs milliers chrétiens indigènes massacrés, mais aucun Européen. Convaincu mouvement inspiré par mandarins. Espère proximité chaloupe et ma présence produiront accalmie. Mission Tchen-tou très inquiète, mais ne la crois pas actuellement en danger, rebelles semblent plus nord depuis nouvelle voyage.
« Agirai avec prudence, mais toute énergie, si nécessaire, pour protection Européens.
« Je crois serait excellent me câbliez en clair ordre énergique dans ce sens, que le vice-roi connaîtra par télégraphe chinois. Rapport envoyé le 5 sur la question.
a N ombreux échouages en.route, mais rien de.grave. Tout bien à bord. »
On voit que jusque-là je n'étais point encore trop pessimiste. Je pensais qu'un peu d'affolement avait pu s'emparer des missionnaires, à la pensée de leurs chrétiens massacrés, de leurs œuvres détruites; mais qu'ils n'étaient point personnellement en danger dans la capitale, à côté du vice-roi.
Si d'ailleurs, pensais-je, il en avait, été autrement, ils eussent formellement réclamé notre présence.
Je ne me rendais pas compte que les pauvres gens, sachant notre petit nombre, ne voulaient pas m'entraîner dans un coup d'audace dangereux,
La lettre du P. Pontvianne fut un premier éclair, dessillant mes yeux. Je pris Eune à part, et finis par lui faire avouer toute la gravité des troubles qui avaient fortement atteint Tchen-tou même. Il ne me cacha pas que les Européens pouvaient être en danger.
Dès lors, il n'y avait pas à hésiter; le strict devoir pour tout soldat dans les veines duquel coule un peu d'honneur et de sang français était évident. A tout prix j'atteindrai Tchen-tou. Je ne sais ce que j'y pourrai faire; il est bien évident que ce ne sont point les trois ou quatre hommes que j'y conduirai qui auront la prétention de lutter contre les 700,000 habitants de la capitale. Si la révolte éclate sérieusement, nous serons écrasés ; mais nous vendrons nos vies, et cher, j'imagine...
Et lorsque je demande trois hommes de bonne volonté pour continuer avec moi au moment où la chaloupe sera arrêtée, que je préviens que nous courrons de fortes chances d'être massacrés, mais qu'il s'agit de la vie de compatriotes et que l'honneur est en jeu, l'équipage de la chaloupe. Plant compris, me fait la réponse que je savais bien : tous demandent à partir avec moi.
Dès lors je commençai à mûrir mon plan pour
tâcher, avec les faibles ressources dont je pouvais disposer, d^arriver du moins aux résultats les plus grands possible.
Mais tout d'abord restait à atteindre Pen-chan avec la chaloupe. Cette dernière avait absolument besoin de se trouver à un bon mouillage bien abrité, et Térisse, dont le rôle ingrat allait consister à garder Tembarcation, devait être mis à même d'avoir le plus de renseignements qu'il pouvait, tant pour sa sécurité que pour nous servir de liaison, et au besoin pour avertir s'il survenait quelque chose de grave et que nous soyons^ dans la capitale, coupés de communications avec l'Europe.
Le 12, à 10 heures, nous appareillons et passons Ouong-tou-eurl.
A Mo-ya-yen, nous trouvons 6 pieds et dépassons Tai-ho-tchang le soir, à 4 h. 10. Le courant est fort le long de la ville.
Nous trouvons 8 pieds au Che-keou-t'an, avec un très violent courant. Enfin nous abordons le Nieoupa-tse. Les bancs sont couverts, ce qui augmente la difficulté du pilotage; heureusement, le courant n'est pas très fort. Nous devons chercher le chenal àla sonde.
Au-dessus du Nieou-pa-tse, l'eau est très rapide; nous luttons avec rage, nos chauffeurs font des prodiges. Plant aussi. La pluie commence à tomber et nous fait craindre une crue. La nuit nous oblige enfin à nous arrêter à un très mauvais mouillage, par fort courant, sans points fixes solides.
Nous nous cramponnons comme nous pouvons;
nous attachons des amarres autour d'un bouquet de maïs, enfonçons des pieux et des ancres. L'eau est en hausse, nous allons avoir une journée d'arrêt, c'est maintenant un contre-temps certain.
Jusque-là, nous nous sommes arrangés pour que la jonque puisse nous rejoindre chaque soir. Plant, trois hommes et moi y logeons la nuit.
Mais cette fois des choses plus graves que notre bien-être nous ont fait pousser de l'avant sans nous inquiéter de ce qui en peut résulter. Notre jonque n'arrive pas de la nuit, et nous nous abritons comme nous pouvons dans la petite chambre du Takiang,
Le lendemain 14, le courant augmente encore.
Toujours pas de jonque, et par conséquent ni vêtements secs, ni cuisine, ni logement. Nous nous soutenons avec du whisky, tout en manœuvrant les amarres et les perches, que je crains à chaque instant de voir devenir insuffisantes. La force du courant colle l'embarcation contre la berge et je tremble de la voir s'échouer ou avarier ses hélices.
A 4 heures enfin, la jonque arrive. Nous l'amarrons en dedans de nous, afin qu'elle nous écarte de la berge et, grâce aux câbles de bambou dont elle porte une ample provision, nous pouvons élonger une amarre sur un arbre solide à plus, de \oo mètres du mouillage.
Durant la nuit, l'eau baisse enfin, et le 16 au matin, *nous nous mettons en route pour notre dernière étape.
Nous trouvons encore un courant énorme, mais nous réussissons cependant à gagner lentement. A 1 1 heures nous atteignons Ta-sa-pa, haute tour fétiche, située sur la rive, juste en face de Textrémité aval de la ville de Pen-chan-hien.
Le mouillage y est excellent, peu de courant, fond de vase où Tancre tient bien,
A la rigueur, la tour formerait un blockhaus tout trouvé si la chaloupe était attaquée; cette dernière tient Pen-chan sous ses feux sans avoir rien à craindre de ses habitants, tant qu'ils n'useront pas d'armes à longue portée.
Immédiatement je me mets à l'œuvre pour accomplir mes projets.
Durant la nuit nous démontons un des canons à tir rapide du Takiang et en composons, ainsi que de ses munitions, un certain nombre de paquets que nous enveloppons de couvertures et de nattes, de façon à ce qu'on ne puisse en rien soupçonner la nature de ces colis.
Je désigne trois hommes : Olivier, Merer, Rolland, pour venir avec moi. Plant me supplie de l'emmener, et j'ai beaucoup de peine à lui faire entendre qu'il faut absolument qu'il demeure sur la chaloupe, celleci, d'un instant à l'autre, pouvant avoir à se déplacer.
J'emporte aussi trente jours de vivres, du cotonpoudre, des détonateurs et du cordeau Bickford.
J'emmène mon interprète Tsang; les quatre Chinois qui, vêtus de rouge, accompagnent ma chaise lorsque je vais en visite, et leur chef ou tin-tchai.
Enfin le missionnaire de la mission de Pen-chan me fournit un cuisinier chinois ; mais, en l'espèce, il ne sut jamais nous faire cuire un bifteck. Ce furent mes hommes qui firent constamment la cuisine.
Avant de partir je me rendis à la mission pour me procurer quelques renseignements.
Le Père ne savait que vaguement ce qui pouvait se passer à Tchen-tou.
Tout près de lui, il y avait eu un massacre, à Jenchou; puis un second, juste sur la rive opposée, pas bien loin du mouillage du Takiang,
Je lui recommandai de tenir bien exactement Térisse au courant des événements qui pouvaient survenir et lui demandai deux hommes de confiance pour marcher sur chaque rive du bras de Tchen-tou, à peu près à la hauteur de ma jonque, jusqu'à la capitale.
Ces batteurs d'estrade, que je ne voulus pas même voir pour éviter de les brûler, étaient porteurs de signes de reconnaissance et, au cas où ils eussent appris sur leur route quelque chose de grave intéressant notre sécurité, ils devaient venir m'en prévenir.
Dès Mei-chou, et en même temps que je télégraphiai à l'amiral, j'avais avisé le P. Pontvianne de mon intention formellement arrêtée de me rendre à Tchentou.
Afin que, si la lettre était interceptée, elle ne pût être lue par un Eune quelconque connaissant le français, je l'avais écrite en caractères grecs, plus ou moins appropriés à l'orthographe de nos mots.
Je reçus la réponse à Pen-chan :
« Tchen-tou, 12 août.
« Monsieur le commandant,
« Je reçois à Tinstant votre bonne et honorée du 10 août. J'expédie sur Theure votre télégramme.
« La situation ici reste toujours bien pénible et la ville menace à bref délai d'être livrée à Tanarchie la plus complète.
« Les bandits s'y infiltrent, et comme la race des
.ventres-creux y est abondante, il ne faudrait pas être
étonné si, vers le 15 de cette lune, qui correspond au
18 août, Tétincelle qui couve sous la cendre éclate
en horrible incendie.
« Le vice-roi est changé, le grand trésorier Tétait déjà, le maréchal tartare est encore attendu.
« L'administration d'une si importante province se trouve toute désemparée.
a En ce moment c'est l'époque des examens.
a A la garde de Dieu ! »