CARTE
DU SETCHOUEN
Éclielle
senwic^
f reuses tortures, voilà ce que fait un peuple avec lequel nous échangeons des courtoisies diplomatiques et civilisées.
- Lorsque je repense à ces choses — j'ai vu de mes yeux un pauvre petit être retiré d'un ventre avant qu'il y fût mort — je ris amèrement des vertueuses diatribes des philanthropes à tant la ligne, qui prêchent le respect des droits de ces Chinois, battent le tambour au nom de l'humanité en faveur d'êtres aussi lâches que cruels, dont il faudrait d'abord faire le dressage moral avant de les traiter comme nos semblables.
J'ai vu des peuples qui, certes, avaient bien des défauts : noirs. Touaregs, etc.; j'ai dû les combattre parfois; ils ont pu me gêner, m'excéder, mais chez tous j'ai trouvé un fond de bons sentiments qui pouvait être exploité pour le bien, et contre pas un d'eux je n'ai conservé de la haine.
Je n'en dirai pas autant des Chinois, de ceux du moins que j'ai vus à Toeuvre au Se-tchouen; c'est la plus honteuse des races qui déshonorent l'humanité.
Le surlendemain, Tsin-tang-oua subit le sort de Soukia-ouan, puis Tsuen-choui-keou. Dans la seule souspréfecture de Kin-tang-hien, quinze cents chrétiens furent tués.
Le 30, Tsin-tsin-se succombait; le i" août, Hantcheou.
Trois jours après, les bandits livrèrent bataille aux touan, milices locales, les défirent, tuèrent un domestique du mandarin, et blessèrent ce dernier lui-
même, nommé Kao. Le grand marché de San-chouîkouan fut brûlé.
En même temps une autre bande se formait à Yao* tse-pa sur la rivière de Tchen-tou, à 15 kilomètres de la capitale.
Celle-ci était d'autant plus à redouter qu'elle se trouvait en grande partie composée de véritables boxeurs.
Ils comptaient de nombreux complices en ville, et pénétraient chaque soir dans les faubourgs. Neuf soldats du vice-roi et un officier furent tués à toucher les murailles.
On arrêta dans la ville même un chef sur lequel on trouva, avec des mots de passe et des signes de reconnaissance, le nom de deux cents petits chefs et le nombre d'hommes que chacun dirigeait et commandait.
Mis à la torture, brûlé avec des mèches soufrées par ordre du sous-préfet, il avoua un complot ayant pour but de faire pénétrer de nuit, dans Tenceinte des murailles, les brigands de l'extérieur, afin de massacrer les Européens et de piller les banques.
Cinq cents « frères » étaient, disait-il, à l'intérieur, prêts soit à s'emparer d'une porte, soit à jeter des échelles.
Ce boxeur était loin d'être un brigand de profession ou un misérable cherchant le pillage. En son village il était riche et de bonne famille. Fanatisé par les pratiques de boxe, il avait tué de ses mains sa femme et ses deux enfants en sacrifice rituel et pour,
disait-il, ne plus avoir rien à le rattacher à la terre.
Il avait menacé du même sort son père, qui le suppliait. Il luttait, à Tentendre, pour la délivrance de l'empereur prisonnier des Européens. Il mourut en brave, de la mort dite lente, où le supplicié a d'abord les jointures coupées, les yeux crevés et la peau du front scalpée et rabattue. Il est vrai, prétendit-on, que le bourreau lui avait, avant les tortures, donné le coup de grâce, avec une longue aiguille enfoncée dans le cœur.
Jusqu'à son dernier instant il vomit des imprécations contre les diables étrangers et les mandarins complices, et expira en annonçant qu'il serait vengé.
De retour à mon kong-kouang, je trouvai Ong-taotaï revenu me voir.
Il m'annonça que M. Bons d'Anty était arrêté depuis deux jours dans sa route par l'état troublé du pays. Le vice-roi, craignant pour sa vie, me priait de lui télégraphier à Tse-yang-hien pour l'engager à ne pas avancer plus loin.
tt — M. Bons d'Anty,répondis-je, connaît mieux les affaires du pays que moi, et il parle la langue chinoise. Le vice-roi le sait prudent autant que courageux; n'est-ce point lui d'ailleurs qui, pendant les événements de Pékin est resté à Tchong-king tandis que tout le monde s'enfuyait?
« Si donc il juge la continuation de son voyage impossible, ce sera en meilleure connaissance de cause que moi qui ne suis pas sur place et n'ai aucun droit à lui donner des conseils...
3i6 CHAPITRE IX
« Cependant, ajoutais-je, je crois prudent de dire au vice-roi qu'il devrait envoyer au-devant de lui des soldats pour le protéger. »
Je connaissais assez notre consul et les officiers qui raccompagnaient pour être certain que s'ils pensaient que le devoir les appelait à Tchen-tou, ils ne reculeraient pas même devant la menace d'une mort certaine.
Un instant cependant j'hésitai à écrire à M. Bons d'Anty, mais par des voies secrètes, non pour lui conseiller de ne pas venir à Tchen-tou, mais pour lui ouvrir l'avis qu'il serait peut-être prudent de se jeter vers l'ouest dans la direction de Jen-chou et Pen-chan, de rallier la chaloupe et de s'appuyer sur elle pour arriver en jonque comme je l'avais fait moi-même.
A chaque instant je recevais en effet communication par la mission de lettres des missionnaires dispersés dans le pays, toutes plus alarmantes les unes que les autres.
Autour de chaque centre un mouvement grand ou petit était signalé.
Tse-cheou, Taï-ho-chen, Gan-yo étaient plus ou moins menacés ; enfin entre Tse-yang et Tchen-tou, sur la route même suivie par notre consul, un gros rassemblement de bandits coupait la communication.
La situation pour moi était loin d'être gaie : d'une part, je devais protéger des compatriotes et même des Européens d'autre nationalité (car il y avait à Tchentou dix personnes encore, cinq pasteurs protestants,
trois femmes et deux enfants) ; d'autre part, j'avais le souci de savoir notre consul exposé en route aux pires dangers; or, pour faire face à tout cela je disposais simplement de la force morale de nos trois fusils et de ce que je pouvais faire, dire, combiner, arranger pour peser sur le vice-roi et lui faire concevoir les responsabilités que lui et son pays étaient en train d'encourir.
De qui prendre conseil? A qui demander des ordres? Télégraphier à Tamiral ou au ministre de France à Pékin? Je ne pensais pas les Chinois assez naïfs pour laisser passer nos télégrammes s'ils avaient intérêt à les arrêter.
Télégraphier, c'était d'ailleurs montrer de l'hésitation, paraître craindre quelque chose, tout au moins laisser voir que j'avais besoin de me concerter avec mes chefs pour avoir le droit d'agir.
Les Chinois sont passés maîtres en diplomatie et se rendent fort bien compte des nuances, mieux que nous peut-être.
Je n'avais qu'une seule chance pour moi : l'audace; qu'une seule politique à tenir : paraître sûr de mon fait.
Dans la matinée du 23, l'évêque me rend une visite. Il me propose de venir avec mes hommes loger à l'évêché. Je n'avais pas voulu jusqu'ici paraître lui forcer la main, mais je souhaitais vivement qu'il me fît de lui-même des ouvertures.
Je pouvais ainsi organiser sérieusement la défense, chose impossible dans notre kong-kouan ouvert.
3i8 CHAPITRE IX
Encore que, logiquement, mes forces fussent par trop insuffisantes pour tenir tête à une attaque sérieuse, au moins dans Tévêché pouvais-je espérer lutter, le cas échéant, contre le coup de main de quelques malandrins isolés.
A deux heures, comme il était convenu, je me rends chez S. E. Koei, vice-roi du Se-tchouen.
Mais au préalable, tandis que je m'habille, mon interprète Tsang me donne un intermède assez amusant.
Comme je le vois dans la cour, encore vêtu à l'européenne :
— Tsang, dépêchez-vous de vous mettre en tenue, l'heure avance.
— Mais, commandant, je suis bien ainsi, je puis aller comme cela.
Or, le costume européen de Tsang ne manque pas d'une certaine originalité pittoresque.
Sur un pantalon et un gilet de tennis en flanelle à raies blanches et bleues, il enfile un habit à queue et se couvre le chef d'une casquette de yachtman sous laquelle passe sa tresse.
Je n'en reviens pas ; Tsang est un élégant (en vêtements chinois s'entend), qui porte avec aisance de riches costumes dont il aime à se parer, et je me doute qu'il y a une raison cachée à cette manifestation insolite.
Je le confesse en quelques interrogations adroites.
Tsang a été vexé la veille dans son amour-propre, que Ong-tao-taï ait voulu me faire entendre de le laissera la maison.
II proteste à sa façon en arborant le vêtement de r Européen.
— Ce serait amusant, dis-je; mais nous garderons, si vous le voulez bien, cette manifestation pour une autre fois, Tsang. Pour l'instant, allez vous habiller.
— Mais, commandant, je n*ai pas de chapeau de saison.
II y tient. Les Chinois en costume officiel ont différentes coiffures, toques, chapeaux coniques en paille ou recouverts d'étoffes blanches, et un édit impérial fixe la date où on doit les arborer.
Depuis quarante-huit heures le chapeau est changé. Je suis obligé d'envoyer à la mission demander qu'on nous prête un couvre-chef réglementaire et régulier pour enlever à Tsang toute espèce de raison de se mettre en habit dans la journée.
Je lui donne mes instructions :
— Vous laisserez Eune traduire et ne direz rien tant que sa traduction sera rigoureusement exacte; mais s'il change quoi que ce soit à mes paroles, vous interviendrez de vous-même sans que je vous le demande.
Il doit en effet y avoir une raison à l'insinuation de Ong. Ou bien les mandarins de l'entourage du viceroi ont donné la consigne à Eune de traduire mon discours de la façon qu'ils désirent, ou bien le viceroi lui-même ne serait-il pas fâché de voir se produire une équivoque lui permettant ensuite, s'il est nécessaire, de dire que nous ne nous sommes pas compris.
Un quart d'heure de marche nous conduit au yamen du vice-roi et, sans antichambre, nous sommes introduits dans une salle où une collation nous attend.
Koei est un Tartare déjà âgé, quoique encore vert, très vieux-chinois et antiétranger dans le fond, ayant un réel patriotisme, du moins un patriotisme dynastique; il est, dit-on, apparenté à Timpératrice même, ou du moins du même pays qu'elle.
Il est violent, mais paresseux et mou, et son grand tort, celui qui fit tout le mal dans les affaires présentes, est son détachement des questions intérieures de la province, qu'il laisse gouverner par les mandarins qiii l'entourent, dont la plupart sont nos ennemis déclarés.
Je le crois cependant incapable d'ordonner ou même de laisser commettre, s'il en a connaissance, des atrocités pareilles à celles qui venaient d'ensanglanter le Se-tchouen.
Mais toute sa force de résistance est occupée à défendre par une passivité rusée sa province contre l'invasion des Européens.
S'il eût pu penser que cela tournerait aussi mal, je suis convaincu qu'il n'eût pas lâché la bride aux brigands et aux boxeurs.
Mais il n'était pas fâché au début de voir quelques troubles, qu'il eût souhaité peu graves, enrayer l'élan gênant des demandes de concessions et d'ouvertures de ports.
Il fut débordé, d'autant plus qu'autour de lui on se gardait bien de lui dire toute la vérité.
D'ailleurs, remplacé déjà nominalement, il atten-
dait incessamment Tarrivée de son successeur, espérant lui laisser la responsabilité à temps pour n'en pas souffrir.
C'est avec son plus gracieux sourire que Koeï me reçoit.
J'ai dit qu'à la mode chinoise on ne devait aborder la question sérieuse pour laquelle on est venu qu'après une longue causette sans intérêt.
Cette fois je manquai un peu au programme.
« Votre Excellence m'excusera si je m'écarte des formes.
« Je suis un mandarin militaire, non pas un lettré ni un diplomate; donc je ne sais pas envelopper la vérité et la dis brutale, peut-être trop, mais je ne puis pas dire autre chose que cette vérité.
— Eh bien. Excellence, je dois vous l'affirmer, des événements commencent qui, si on laisse suivre le cours des choses, finiront exactement comme à Pékin et dans le Nord il y a un an.
— Oh! répond le vice-roi avec son plus mielleux sourire, il y a entre Pékin et ici une grande différence. A Pékin, les mandarins étaient mauvais; ici ils sont bons.
— Votre Excellence n'est en vérité que peu sévère. Lorsqu'un mandarin envoyé par vous pour combattre les rebelles pactise avec eux, leur offre de l'argent, revient en prétendant les avoir battus et dispersés et que, grâce à cette sottise et à cette lâcheté, pour ne pas dire cette trahison, quinze cents personnes sont massacrées, qu'un Français ne doit la
vie qu'à un heureux hasard, si vous appelez celui-là un bon mandarin, vraiment vous n'êtes pas difficile. ■
J'ai l'œil sur Tsang, qui approuve d'un hochement de tête chaque phrase répétée par Eune pour me prévenir que sa traduction est exacte.
Le pauvre Eune, lui, voudrait bien être ailleurs; un Chinois n'est jamais à son aise lorsqu'il a à dire pareilles choses à un haut fonctionnaire, même lorsqu'il ne fait que les traduire.
Du coup le vice-roi perd son aisance souriante. Il se cramponne à la table et de sa voix naturelle, non plus du ton aimable et condescendant qu'il a jusqu'ici employé :
— Quel est celui-là?
— Votre grand juge.
Murmures dans l'assistance d'environ vingt-cinq personnages, tous grands dignitaires.
— Excellence, c'est à vous et non à d'autres que j'ai l'honneur de m'adresser.
— Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai ce que vous me dites là.
— Je vous en donne ma parole d'honneur, et d'ailleurs aussitôt sorti d'ici je vous enverrai des preuves, des témoins; je vous demande seulement de prendre soin qu'ils puissent pénétrer jusqu'à vous.
Mais d'ailleurs là n'est pas la question pour moi. Je n'ai pas qualité pour vous présenter des plaintes et des réclamations. Ce que j'ai à vous dire, le voici :
Je suis venu avec trois hommes, comme il était
convenu, comme vous l'avez demandé vous-même, comme vous me Tavez télégraphié à l'arrivée de VOlry à Tchong-king, pour vous rendre visite.
Vous pensez bien que ce n'est pas avec cette force que j'entends résister à un soulèvement général de la ville que je sens proche.
Seulement, je vous jure sur mon honneur, mdiface à moi, qu'avant de toucher à un Français ou même à un Européen quelconque dans Tchen-tou il faudra d'abord passer sur nos cadavres. Nous coûterons cher à tuer et plus tard nous serons cruellement vengés.
Il y a aussi notre consul qui est en route. Le meurtre d'un consul, vous le savez, c'est un cas de guerre. Il faut envoyer des forces suffisantes pour le protéger. Les peuples européens, je ne vous apprends rien, ne sont pas toujours d'accord les uns avec les autres ; mais il y a tel cas, et c^en est un, où aucun d'entre eux n'oserait s'opposer aux représailles d'un autre.
Je sais qu'il est temps encore d'arrêter ce qui se prépare. Si on vous cache la vérité, je vous en instruirai. Vous êtes le chef, commandez, et faites-vous obéir.
Votre Excellence excusera la liberté de mon discours. Lorsque notre consul sera ici auprès de vous en sûreté, il vous parlera un langage plus calme et que vous êtes mieux habitué à écouter.
C'est sans doute la première fois qu'un vice-roi entendait parler ainsi. Encore qu'en dehors de toutes les traditions diplomatiques, je ne crois pas que
Koeï m'en ait tenu rigueur. L'essentiel, en tout cas, c'est que mes paroles aient porté.
La conversation continue encore quelques instants. « C'est bien, dit Koei, il ne se passera pas longtemps avant que j'agisse. »
A la sortie, deux compagnies des troupe particulières du vice-roi m'attendaient dans la cour pour me rendre les honneurs. Je repris le chemin du kongkouan, et immédiatement, tandis que mes hommes transportaient les bagages à l'évêché, je fus conférer avec l'évêque.
« Comment! me dit Mgr Dunan, le vice-roi prétend ne pas connaître les hauts faits du Nie-taï à Sou-kia-ouan? Mais je lui ai écrit moi-même une longue lettre à ce sujet. Tenez, en voici la copie, et voici sa carte qu'on m'a retournée comme accusé de réception. »
Justement à cet instant arrive Eune, expédié par le vice-roi pour avoir des explications complémentaires.
Il tombe bien. Nous lui montrons la lettre ; jamais, me dit-il, le vice-roi ne l'a reçue. Bonne affaire, il verra qui le trompe ; et immédiatement on en fait une copie dont je charge Eune, en lui disant que sa tête répond de sa fidélité dans la remise du document à Son Excellence.
J'y joins la missive suivante, en chinois et en français. Abondance de précautions ne nuit pas :
« Excellence,
« J'ai l'honneur de vous répéter dans cette lettre ce que je vous ai dit de vive voix dans l'audience que vous avez bien voulu m'accorder.
« Ily a actuellement dans votre province une révolte qui commence exactement comme celle qui a ensanglanté il y a deux ans Pékin et le Tche-li, à la suite de laquelle l'Europe tout entière a fait durant un temps la guerre à la Chine, et qui finira de même si vous ne l'étouffez pas.
« Si, il y a deux mois, on avait agi énergiquement, la révolte ne se serait pas étendue.
« Aujourd'hui il est temps encore, mais dans quelques jours il sera peut-être trop tard .
« Je sais d'une façon certaine qu'il y a déjà dans la ville de Tchen-tou plusieurs centaines de boxeurs qui n'attendent qu'une occasion pour attaquer les Européens.
a J'ai l'honneur de prévenir très respectueusement, mais très fermement. Votre Excellence que si quelque Européen est tué, elle et la Chine tout entière en sont responsables.
« Je connais l'opinion dans mon pays et en Europe; je préviens Votre Excellence que non seulement toute la France, mais tous les pays européens marcheront ensemble pour venger le sang répandu et qu'on ne se contentera pas cette fois de demander des indemnités en argent, mais qu'il faudra des têtes et du pays.
« En ce qui me concerne, je suis venu me mettre ici avec seulement trois hommes au milieu de mes com-
patriotes. Avant que Ton touche un cheveu de leur tête, il faudra d'abord nous tuer ; mais je vous préviens que nous serons cruellement vengés si cela arrive.
« En venant ici, j'ai voulu bien montrer que nous étions décidés à faire ce qu'il faudra. Je préviens Votre Excellence que la patience de notre peuple est à bout de toujours recevoir de bonnes paroles et de ne voir jamais les actes les suivre.
a Je supplie donc Votre Excellence de prendre des mesures énergiques, d'envoyer de bonnes troupes contre les rebelles, de les faire commander par des mandarins fidèles et non qui pactisent avec les brigands.
« Je vous prie aussi de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de notre consul.
« Vous savez que les consuls doivent être sacrés entre nations civilisées et que le meurtre de l'un d'eux est un cas de guerre.
« Songez aux malheurs que vous pouvez attirer sur votre pays et sur votre tète s'il lui arrivait quelque chose en route.
Vous avez aussi paru étonné lorsque je vous ai dit que le grand juge avait, au lieu de les combattre, donné de l'argent aux boxeurs. Mgr Dunan vous avait lui-même écrit cela dans une lettre. Si cette lettre ne vous a pas été remise, veuillez faire une enquête pour savoir qui a osé la dérober, car elle vous a été envoyée. »
Après coup, l'esprit calme, j'ai relu ma lettre. Je sais qu'on m'a reproché d'avoir été trop dur, trop net,
trop violent; je mêle suis loyalement demandé à moimême.
Eh bien ! non, ce serait à recommencer, j'agirais de même. Pour réveiller le vice-roi, Tarracherà sa torpeur ; remonter, moi sans mandat, le courant d'opinions fausses créé autour de lui par ses mandarins, il fallait frapper fort. Moins eût échoué.
Pour ceux qui n'auraient pas confiance dans les dires d'un officier français, je ferai une citation anglaise; peut-être la jugeront-ils plus digne de foi.
Le North China Herald publiait le 8 octobre une lettre de son correspondant de Tchong-King ainsi conçue :
« Une panique à^ Tchong-king . — Venant de la capitale, les boxeurs se sont dirigés à l'est vers Suining etHo-tcheou; cette dernière est une ville entourée de murs, distante d'environ 40 milles des rives de la Petite Rivière (le Kialing-kiang).
a Ces nouvelles ont amené une. panique à Tchongking, et toutes les affaires ont été suspendues. La situation est regardée par certaines personnes comme sérieusg, et le consul a lancé un circulaire prévenant les sujets anglais, dans le cas d'une alerte dans la cité, d'avoir à se rallier au consulat, qui est au dedans de l'enceinte, ou sur les canonnières amarrées de l'autre côté de la rivière, à Long-men-hao. Nous avons deux bâtiments de guerre dans le port, le Kinsha et le Woodlark; le Woodcock, qui était en route pour Kiating,
s'est arrêté à Suifou, pour protéger les résidents étrangers de ce centre important. »
Si le consul anglais, M. Wîlton, un vieux routier de cette partie de la Chine, jugeait à Tchong-king, sous le canon de deux navires de guerre, la situation assez grave pour nécessiter des mesures de sûreté exceptionnelles, on m'accordera, je pense, qu'elle pouvait être considérée comme sérieuse à Tchentou, en plein centre insurgé.
Le Woodcock, que j'avais laissé à Kiating, avait d'ailleurs de son côté tenté de se rapprocher des places où sa protection pouvait devenir nécessaire.
Profitant d'une crue, Somerville tâcha de gagner Pen-chan.
Avec les plus grandes difficultés il atteignit Meichou. Ce raid extrêmement hardi lui fait le plus grand honneur; mais il s'aperçut qu'il n'était que temps, sous peine d'être bloqué par la baisse, de faire demitour, et il rallia sans arrêt son précédent mouillage.
Tout de suite nous nous installâmes dans la mission pour un temps indéterminé. L'évêque mit à notre disposition trois chambres, et mes hommes se logèrent dans deux d'entre elles, tandis que j'occupais l'autre.
La population européenne de l'évêché se compose actuellement de Mgr Dunan, du P. Pontvianne, provicaire et procureur, des Pères Dupuis et Maupoix, le premier ancien curé de Son-kia-ouan, dont j'ai conté la fuite extraordinaire; le second, chassé aussi par la
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révolte de sa résidence. Il se trouvait en affaires à Tchen-tou, lorsqu'il apprit que sa chrétienté était détruite.
Autour d'eux une dizaine de Chinois, plus ou moins fidèles; c'était tout.
Avec ce petit nombre d'hommes, la défense d'une assez vaste enceinte devenait difficile à organiser. Par bonheur, la chapelle forme comme un réduit appuyé d'un côté au petit étang intérieur, clos de l'autre par plusieurs murailles percées de portes successives, par où on accède à la sortie sur la rue.
J'en fis le nœud de la défense et mon premier soin fut de monter le canon derrière une muraille dans laquelle un créneau fut percé et dissimulé par des briques.
Si on nous attaquait de la rue, on verrait un beau carnage! Il fallait enfoncer successivement trois portes pour arriver jusqu'à nous ; mon intention était délaisser faire sans tirer un coup de feu.
La foule devait se presser et s'entasser dans le long et large vestibule, et je calculai qu'il contiendrait au moins six cents personnes. Tirant à mitraille dans ce tas après la dernière porte forcée, je pouvais compter sur une boucherie qui eût peut-être intimidé les assaillants.
En revanche, si on nous attaquait en passant audessus des murs, la situation eût été plus grave. J'avais, en prévision de ce dernier cas, fait acheter des lances et même en avais fabriqué avec des couteaux pointus attachés au bout de bambous.
Le P. Dupuis était chargé de la section des lan-
ciers, composée des marmitons, porteurs, palefreniers, etc., dont le rôle était d'empaler ceux qui eussent voulu passer au-dessus des murs.
Toutefois le P. Pontvianne me dit craindre peu cette attaque, car il fallait pour la tenter passer au travers des boutiques et des maisons qui entourent Tévêché. Les habitants auraient pu reconnaître les agresseurs et les dénoncer ensuite.
Eune parti avec ma lettre, j^attendis que le vice-roi donnât signe de vie. Cela ne fut pas long.
Dès le lendemain son émissaire revient me trouver : S. E. Koeï, paraît-il, s'est mis en grande colère; il a cassé même, dit-on, quelques potiches; puis il a fait appeler ses mandarins et les a accablés de reproches.
« Comment, a-t-il crié, c'est par un étranger que je dois apprendre ce qui se passe dans ma province ! »
Ce qui m'est plus particulièrement agréable, c'est qu'à 2 heures du matin quatre cents soldats, dont la moitié appartiennent à sa garde particulière, se sont mis en route au-devant du consul. Ils doivent être renforcés encore sur la route de deux cents hommes.
Des patrouilles parcourent les rues, les gardes des établissements européens sont doublées, des émissaires se répandent dans les maisons de thé et les fumeries d'opium, pour épier ce qui s'y dit.
Vingt -quatre heures après, deux douzaines de boxeurs avérés étaient arrêtés. On trouva sur eux les signes de la confrérie. A quelques jours de là, ils furent décapités.
Le 24, à 9 h. 30, du soir un courrier arrivait, hors d^haleine, nous prévenir que le consul faisait son entrée.
M. Bons d'Anty était accompagné du lieutenant Marquis, que javais, on s'en souvient, laissé à Tchong-king et que je l'avais autorisé à prendre avec lui, s'il en était besoin, ainsi que du docteur Erdinger, médecin du consulat et de Thôpital.
Depuis I h. 30 du matin, ils marchaient sans arrêt, entourés des troupes envoyées par le viceroi. Sans ce secours, ils ne fussent peut-être pas passés.
Je ne pense pas cependant que leurs vies eussent été gravement en danger. Autant qu'il eût été possible au vice-roi, eût-il dû payer et composer avec les boxeurs et les brigands, je crois qu'il aurait tout fait pour éviter un meurtre par trop compromettant. Les mandarins les plus hostiles eussent agi de même, par prudence.
Toutefois on ne sait jamais, lorsque la brute chinoise est déchaînée, où elle s'arrêtera.
En attendant, il était un plan d'obstruction très simple, et auquel certainement pensait le consul lorsqu'il me télégraphiait qu'il craignait, sinon le danger, du moins le ridicule.
Puisqu'on ne pouvait réussir à lui faire rebrousser chemin par l'intimidation, on le faisait attaquer par une troupe qui bousculait ses porteurs et ses domestiques, en tuait quelques-uns, dispersait les autres, détruisait le bagage. On faisait le vide autour
de lui ; et il eût bien été forcé de retourner sur ses pas.
Durant quarante-huit heures il avait été arrêté dans Tse-yang par le sous-préfet, qui ne voulait pas le laisser passer, par crainte, disait-il, pour sa sécurité.
C'est à cette époque que M. Bons d*Anty me fît écrire par Marquis la lettre suivante, envoyée à Kîating à bord de la canonnière et qui me revint à Tchen-tou le 25 :
« You-tchang, 17 août.
« Commandant,
« Mon cher du Boucheron, car d'après toutes les probabilités, c'est toi qui commandes à Kiating, je t'envoie, d'après les avis officieux du consul, un exposé de la situation.
« Nous sommes en route, le consul, Erdinger et moi, sur Tchen-tou. M. le consul vient de recevoir une lettre de l'évêque de Tchen-tou exposant les choses très en noir à Tchen-tou. Il serait peut-être bon que le commandant monte de suite à Tchen-tou, avec le plus d'hommes possible et des canons si possible.
« Il est évident que M. Bons d'Anty ne peut prendre sur lui de donner cet ordre; mais il serait heureux de voir le plus de monde possible dans la capitale.
« Nous arriverons, si nous ne sommes arrêtés en route, dans huit jours là-haut.
« Fais mes amitiés à tous les camarades, et bien à toi.
« Marquis. »
Aussitôt le consul installé dans notre ancien kongkouan, j'allai le trouver et lui contai ce qui était advenu et ce que j'avais fait.
Le même jour, dans la matinée, le vice-roi qui avait envoyé Eune, accompagné de Ong, « me remercier de ma franchise », me faisait demander mon heure pour me rendre ma visite.
En vain insistai-je pour qu'il ne se déplaçât pas de sa personne, il me fit dire qu'il tenait à me voir; et à me voir dans l'intérieur de l'évêché catholique.
Certainement, à cet instant il agissait et avait l'intention d'agir dans le bon sens. Je n'en veux pour preuve que les nombreuses visites que me faisaient les plus hauts mandarins, même ceux qui notoirement nous étaient hostiles.
Mais cela ne dura guère et Koeï ne tarda pas à retomber dans son apathie coutumière, et la situation, après une courte accalmie, à se brouiller de nouveau.
Cela ne me regardait plus d'ailleurs et je me retirai dans la position de spectateur. L'arrivée du consul, de ses deux officiers et de leur petite escorte me permettait, en revanche, de compter sur une résistance plus active si nous étions attaqués.
Je mis tous mes soins à perfectionner la défense
de Tévêché. Avec mes cartouches de coton-poudre, je fis des bombes pour jeter sur les assaillants. Nous prîmes nos dispositions pour creuser rapidement des mines que Ton eût fait partir sous leurs pieds.
L'évêque avait pu se procurer en secret quelques mauvais fusils que Merer, mécanicien de son état, raccommoda tant bien que mal. On fondit des balles, on fit des cartouches. Quelques Chinois, armés de ces armes primitives, généralement des fusils à pierre, faisaient toute la journée l'exercice sous les ordres de Marquis, accommodant tant bien que mal en chinois la théorie :
/, euly ho! (Un, deux, feu) ! »
Ces commandements, entendus par les visiteurs, avaient au moins l'avantage de leur faire croire et de propager le bruit que nous nous préparions à nous défendre. Inutile de dire que j'avais laissé voir le canon (pas à son vrai poste toutefois), tout en ayant l'air de le dérober aux regards.
Les nouvelles de l'extérieur se refaisaient mauvaises.
Les bandes de J'Est se dirigeaient sur Gan-yo; mais elles rencontraient quelque résistance et, maintenues par sept cents hommes de troupes, n'avaient encore réussi à faire aucun dégât.
C'est là cependant qu'était le gros danger, tant par suite du nombre des rebelles que par la possibiUté, si elles passaient la rivière de Suiling, de les voir se déverser sur l'est du Se-tchouen et descendre sur Tchong-king.
Le 27 août, durant la nuit, un combat assez sérieux se livre dans le faubourg même de Tchen-tou, à très peu de distance de la porte Nord.
Une bande est signalée dans le nord de Tchen-tou, du côté de Peng-hien, ce qui cause de graves appréhensions pour les collèges de la mission catholique, où se trouvent plusieurs prêtres français.
Le 28 août, les boxeurs de la vallée de Tchen-tou reviennent à leur ancien poste de Yao-tse-pa et menacent la mission de In-kia-pa, où réside un Français.
Le vice-roi demande qu'on le fasse rentrer dans la capitale; Tévêque s*y refuse avec raison. Il commence à comprendre que, dans l'intérêt de Tœuvre qu'il poursuit, il est préférable d avoir quelque tué plutôt que de se retirer devant les prières des mandarins, qui laissent ensuite détruire les oratoires et massacrer les chrétiens, en admettant même qu'ils n'y poussent pas.
Cette ligne de conduite met en outre la France, protectrice, d'après les traités, des chrétiens d'Extrême-Orient, dans l'alternative de manquer à ses promesses ou d'agir effectivement.
On peut me croire si je dis que, dans le premier cas, les missions catholiques ne manqueront pas de protecteurs parmi les autres nations européennes.
Le 28, une troupe de révoltés est battue à San-hotchang; mais le 31, le tsong-yé (chef de milices) de Tong-tchouan ayant attaqué avec des forces inférieures un gros de boxeurs, il est massacré avec ses
hommes. Il y a six Américains et un Français dans Tong-tchouan.
A partir de ce moment, et profitant de ce que le vice-roi est obligé de maintenir à Tchen-tou une assez forte garnison à cause des examens qui amènent dans la capitale une population de vingt mille candidats, jeunes gens généralement hostiles aux Européens, les révoltés semblent devenir de plus en plus audacieux.
Le i" septembre, le mandarin de Tai-ho-hien avec deux cents soldats et deux cents chrétiens volontaires, est battu et laisse une centaine d'hommes sur la place.
Le 4 septembre, à Mou-lan-se, combat sanglant entre soldats et boxeurs. Deux cents de ces derniers sont tués, mais les réguliers sont forcés de battre en retraite.
Enfin, le 6 septembre, In-kia-pa est de nouveau sérieusement menacé.
Presque chaque jour on se bat. Durant ce temps, la légation, qui ne veut toujours pas qu'il y ait d'affaire au Se-tchouen, télégraphie à M. Bons d'Anty : « Est-il vrai qu'il y ait quinze cents chrétiens massacrés. » Elle s'attire cette réponse : « Les missionnaires l'affirment et les mandarins ne le nient pas. »
Le consul va voir journellement le vice-roi, presse sur son entourage, fait flèche de tout bois pour arriver à une action énergique, mais sans y parvenir autant qu'il le voudrait.
Le vice-roi finit par lui avouer « qu'il est débordé.
n'a pas assez de soldats et que la plupart de ceux-ci ne sont pas sûrs » .
Son successeur est en route ; mais on dît qu'il a déclaré n'accepter le commandement de la province qu'après sa pacification par son prédécesseur.
Le nouveau vice-roi est un nommé Tsen, ancien gouverneur de Chan-si. On le dit énergique et actif; on prétend aussi qu'il amène avec lui des troupes.
Malheureusement les gens qu'il a d'ores et déjà désignés pour remplir les principales charges sont pour la plupart connus comme antieuropéens, et cela laisse beaucoup de doute sur les sentiments réels du nouveau chef de la province.
Cependant, grâce aux mesures prises par le viceroi sous la pression de M. Bons d'Anty et un peu sous la mienne, la tranquillité semble être plus assurée dans l'intérieur de Tchen-tou.
En revanche, les bandes de l'Est nous donnent du souci. Si elles descendent sur Tchong-king, si la conflagration devient générale dans la contrée, ce qu'il faut protéger d'abord, c'est la ville où réside le plus grand nombre d'Européens, c'est Tchong-king, qui est aussi le centre du commerce avec l'Europe.
Térisse, dont je reçois fréquemment des lettres, m'a averti que dès le surlendemain de mon départ il n'y a plus eu assez d'eau dans le rapide Nieou-pa-tse pour que la chaloupe pût le redescendre. La pluie ne tombe plus que rarement et en petite quantité. J'ai
peur de voir le Takiang bloqué; j'ai même peur qu'il en arrive autant à \Olry à Kiating.
Nous avons journellement parcouru les rues de Tchen-tou seul, à pied et sans armes apparentes, sans qu'il nous soit jamais rien arrivé ni même que nous ayons entendu un cri hostile.
Il est vrai que c'est là certainement une consigne sévère qui a été donnée. Alors même que l'Européen est regardé d'un œil sympathique par le Chinois, il ne peut sortir sans être entouré d'une foule de curieux qui l'escortent.
Ici personne ne nous suit, et lorsqu'un gamin fait mine de marcher derrière nous, quelqu'un sort d'une boutique, le prend par la main et l'écarté.
Les examens se sont ouverts sans aucun incident. M» Bons d'Anty est d'avis qu'il n'y a pas lieu de prolonger plus longtemps mon séjour à Tchen-tou. Si quelque chose doit arriver, il a maintenant pris pied et ce ne sont pas nos trois fusils qui apporteraient grand secours.
En revanche, même dans ce cas, la présence des canonnières à Tchong-king peut avoir de l'importance.
Je le prie toutefois, avant de quitter la capitale, de me remettre une réquisition écrite, ce qu'il fait.
L'évêque et les missionnaires sont navrés de mon départ. Lorsque je suis venu à Tchen-tou, ils n'attendaient plus, disent-ils, leur salut que d'un miracle. J'aurais tort de me poser en providence et il y a tou-
jours du ridicule à le faire. Personnellement, d'ailleurs, je dois dire que pas une seconde je n'ai senti un danger immédiat suspendu sur moi*
Je réclame cependant mon dû. Au départ de Penchan, à mon arrivée et durant quelques jours encore, j'ai cru, je !e dis très loyalement, que cela finirait mal.- II y a peut-être un petit mérite à avoir joué la partie, à m'être bénévolement jeté dans la gueule du loup avec des moyens de défense ridiculement insuffisants.
Le 9 septembre, je quittai Tchen-tou, dans ma jonque restée jusque-là au mouillage. Marquis et Erdinger m'accompagnèrent un instant à cheval sur la berge, puis je redescendis la rivière montée vingt jours auparavant.
L'eau avait baissé de trois bons pieds, de sorte que ce ne fut qu'avec de nombreux échouages que nous parvîhmes à Kiang-keou et à Pen-chan.
Le Takiang n'était plus à ce dernier mouillage.
J'avais, depuis plusieurs jours, donné la latitude à Térisse, en lui annonçant mon prochain retour, de partir lorsqu'il le voudrait.
Il avait appareillé un jour avant nous, passant au Nieou-pa-tse, où la chaloupe n'avait pas son tirant d'eau, par les moyens que je raconterai.
Je poussai mes marins chinois; j'avais hâte d'atteindre Kiating.
Au passage^ en voyant la difficulté de certains
endroits de la rivière, je me demandais comment le Takiang avait pu se tirer de là et je m'attendais à chaque instant, à chaque détour, à le voir au sec sur un banc.
J'arrivai le ii à Kiating.
LE M TAKIANG, » DESCENDANT DE PBN-CHAN
Descente du Takiang. — Son allégement sur deux embarcations. — Notre retour à Suifou. — Nouvelles graves de Tchen-tou. — Tentative des boxeurs pour s'emparer de la ville. — Héroïque intervention du consul, de Marquis et du D* Erdinger. — Notre consul vice-roi par intérim.
— Retour à Tchong-king. — Nos constructions. — Les ouvriers chinois. — Arrivée du nouveau vice-roi. — Fin des troubles. — Travaux hydrographiques. — La veine du dragon. — La femme Pé. — Efforts de nos compatriotes de Tchong-king. — Arrivée de nos successeurs.
— Retour en France.
La descente du Takiang de Pen-chan à Kiating avait été extrêmement difficile.
A la suite de la grande crue avec laquelle j'étais
parti pourTchen-tou, Térisse avait poussé une reconnaissance au-dessus de son mouillage.
Il était parvenu à quelques kilomètres au dessus de Kiang-keou; mais là un premier haut-fond de trois pieds lui avait barré la route. Il n'en avait pas moins atteint une distance à la merde 3,270 kilomètres sans interruption dans la navigation.
Aucun incident n'avait marqué son séjour à Penchan-hien.
Mais, Teau baissant à partir de ce moment et le niveau ne se relevant que peu et pour de courtes périodes à la suite des pluies devenues moins violentes, le franchissement, pour s'en retourner, des passages à petits fonds tels que le Nieou-pa-tse, devenait un sujet de graves préocupations pour Térisse.
Or, de l'étude à laquelle lui et Plant se livrèrent journellement, il résulta qu'un pied de montée ou de descente à Pen-chan n'amène guère qu'un mouvement d'un pouce en ces endroits.
Il est à remarquer que les différences de niveau des fleuves en deux points, même rapprochés, sont loin d'être identiques pour la même crue. Aux passages resserrés le mouvement est infiniment moindre.
Cela est vrai non seulement pour le Fou-ho, mais aussi pour le Yang-tse lui-même.
Un peu au-dessous de Koei-fou se trouve, gravée en creux dans la falaise, une tête de Bouddha.
Lorsque l'eau atteint sa bouche, les mandarins inter-
disent tout navigation des jonques. C'est le signe d'une crue tout à fait anormale.
Or entre le niveau des basses eaux et ce point il n'y a guère plus de cinq à six pieds. A Koei-fou, pendant ce temps, le fleuve monte de trente mètres et plus.
Pour avoir passage au Nieou-pa-tse, l'étude montra qu'il fallait au moins, à Pen-chan, sept pieds en-dessus du zéro; ce dernier correspondant à peu près au niveau des plus basses eaux.
Le 20 août, cette hauteur était atteinte et l'eau continuait de baisser.
L'espoir de voir survenir un gros orage et une crue importante diminuant de jour en jour, il ne restait plus qu'un moyen à employer pour n'être pas bloqué : diminuer le tirant d'eau du Takiang.
Allégée de tout son charbon, de son matériel, de ses vivres, armes, munitions, la chaudière vide, la chaloupe cale 2 pieds 9 pouces devant, 3 pieds 2 pouces arrière.
Pour pouvoir marcher, il faut en outre avoir au moins 2 pieds 4 derrière, calaison où les hélices travaillent encore assez bien, et un tirant d'eau égal ou inférieur devant.
C'était 6 pouces à gagner sur l'avant, et 10 pouces sur l'arrière.
Dans ces conditions, le Takiang pouvait passer.
Térisse accosta de chaque côté de son embarcation deuxpan-tou-tchoan, embarcations qui font la navigation du haut Fou-ho et sont intermédiaires entre la
petite jonque et le sampan. Vides, elles calent 5 à 6 pouces.
On les remplit de cailloux, puis on disposa trois pièces de bois, passant au-dessus du pont du Takiang, bridées fortement avec sa coque et reposant sur des chantiers construits dans les pan-tou-tchan.
Les cailloux furent alors enlevés progressivement. La chaloupe ne se trouva allégée que de 4 pouces devant, et 7 derrière. Les pièces de bois avaient pris un fort arc qui diminuait beaucoup le résultat obtenu.
L'opération fut recommencée en doublant les espars transversaux. Cette fois, elle réussit et le 7k- ^iï«^ ne calait plus que 2 pieds 6 derrière, et 2 pieds 4 à l'avant.
Comme, selon toute probabilité, on talonnerait en route, l'installation devait être extrêmement solide, sous peine de voir un glissement se produire, l'ensemble s'affaisser, et la chaloupe rester échouée en très mauvaise position.
Le 7 septembre tout était prêt, après deux jours de travail acharné.
Le 8 septembre, à 7 h. 30, Térisse appareillait. L'eau était à Pen-chan à un demi-pied au-dessus de zéro, et le Niepu-pa-tse, sondé le 6 au soir, avait juste 2 pieds 6 pouces de profondeur.
Le Nieou-pa-tse est un rapide à coude brusque, affectant la forme d'un S ; le chenal aux eaux basses est large de 9 mètres environ.
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Au début du coude, la chaloupe racle, s'arrête une seconde ; puis, reprise par le courant, roule sur les galets sans échouer ni se retourner. Les hélices ne touchaient pas, parce que l'ensemble, très large, n'avait pas de roulis, mais projetaient des galets des deux côtés, jusque sur les jonques.
Ainsi entraîné, le Takiang va droit sur un banc; mais, au moment où il l'atteint juste par son avant, on plante dans le fond des bambous, pour donner l'impulsion nécessaire et le faire tourner.
Seul l'arrière du pan-tou-tchan tribord vient à toucher la berge. A part un petit glissement du massif avant de la jonque de droite, rien n'avait bougé.
A Ouong-tou-eurl, on trouve la même hauteur d'eau, mais avec un chenal plus droit. La chaloupe talonne légèrement.
Elle s'amarre au-dessus des passes peu profondes de Lin-kia-t'an pour aller sonder.
On trouve 2 pieds 8 et le Takiang franchit sans incident.
Dès lors la traversée devient plus facile. Au Tchonguen-tse pourtant, l'eau est agitée ; mais les amarrages tiennent bien.
Au Ya-pou-t'an le fleuve se couvre de lames courtes et serrées. 11 était à craindre que, par suite de l'élasticité des espars, la chaloupe n'enfonçât assez pour choquer quelque bloc de roche.
Ils pliaient en effet comme des ressorts de voitures. Emportée par la violence du courant, la chaloupe dépasse en un instant le lit de rochers qui barre la
rivière.. Des sondages rapides donnent 3 pieds à tribord et 4 à bâbord; mais on ne touche nulle part.
A partir de ce moment, la navigation ne présente plus de graves difficultés. Pourtant, au Koang-liu-tse une indication peu nette du pilote chinois est cause que la chaloupe échoue par le travers sur un banc par 2 pieds d'eau.
Le courant portant en travers rend le déséchouage pénible ; mais on réussit à trouver le chenal, et le 9, à 10 heures, la chaloupe, heureusement tirée de danger, mouillait à côté de \Olry, au mouillage de Tou-kiatchang.
Après le dernier échouage, une voie d'eau, légère par bonheur, et que Ton découvrit rapidement, s'était produite.
On débarrassa le Takiang de ses deux flotteurs et on le visita soigneusement. Une autre petite voie d'eau fut encore aperçue et bouchée.
En examinant les cordes qui passaient sous la coque et retenaient l'embarcation après les espars, on trouva l'une d'elles largement entamée.
Le surlendemain, nous appareillons pour Suifou. Afin d'abréger, j'essayai d'emmener la chaloupe amarrée à couple de VOlry.
Cette façon de faire est excellente. L'embarcation, en marchant en avant ou en arrière au moment convenable, aide beaucoup aux manoeuvres dans les coudes brusques. Nous eûmes plusieurs fois à nous en servir.
Un seul danger est à redouter, c^est, lorsque Ton pénètre dans les tourbillons, de voir Teau couvrir l'avant de la chaloupe.
Au débouché du Fou-ho dans le Yang-tse, en tournant la pointe de Suifou, elle resta ainsi immergée pendant près d'une minute, et je commençai à être sérieusement inquiet de voir Teau envahir les cales.
En une journée de marche nous refîmes sans incident la route que nous avions mis treize jours à parcourir en sens inverse.
Nous retrouvâmes nos installations complètement achevées, grâce aux soins qu'y avait apporté le Père Raison.
Durant trois semaines nous attendîmes les événements. Le consul eût été heureux de retourner avec la canonnière à Tchong-king, une fois tout réglé dans la capitale. Mais la situation ne paraissait guère avoir d'amélioration. Des lettres que je recevais journellement de lui et de Marquis, il résultait que l'agitation ne semblait pas cesser. Le nouveau vice-roi, toujours attendu, ne se pressait pas.
En quittant Tchen-tou j'avais eu l'idée, qui eut peut-être un certain succès, comme on va le voir, de faire croire, tout au moins aux naïfs, que nous y laissions des moyens de défense.
Tant bien que mal, avec des morceaux de bois, nous avions construit une sorte de canon postiche qui, recouvert de nattes, ressemblait assez bien à celui que nous avions amené avec nous.
Nos bagages enlevés, juste à l'instant où nous quittions Tévêché, j'avais eu soin de faire passer devant ce pseudo-canon quelques notables venus pour me dire adieu et surtout pour espionner.
Or, le 15 septembre, quatre-vingt-dix boxeurs réussirent à s'introduire en ville, par trois portes différentes. Ils se rassemblèrent auprès du yamen du grand juge et, avec de grands cris, appelèrent le peuple aux armes contre les Européens.
C'étaient des fanatiques résolus. Une bande de quinze cents à deux mille hommes attendait dans les faubourgs de la ville, à la pagode des Deux Brebis, de voir se dessiner le résultat de cette tentative pour accourir à la rescousse.
Le nouveau vice-roi devant, disait-on, arriver le surlendemain, ils avaient supposé avoir plus facilement partie gagnée, les services devant être désorganisés et l'étant en effet.
En ce qui concernait le soulèvement de la population, leur espoir fut déçu. Les boutiques se fermèrent, les habitants se barricadèrent chez eux ou s'enfuirent.
Il n'empêche que durant deux heures cette poignée d'hommes fut laissée maîtresse. Pas un soldat ne marcha contre elle.
Heureusement c'étaient des gens de la campagne connaissant mal le dédale des rues de la capitale. Ils cherchaient les établissements européens pour les mettre à sac ; mais ils ne réussirent qu'à tourner en rond autour des yamens du grand juge et du vice-roi.
Ce dernier était complètement affolé, ou du moins voulait le paraître.
On apprit plus tard que la veille un ambassadeur des boxeurs s'était rendu chez lui pour lui demander la permission d'exterminer les étrangers.
Koeï n'avait pas voulu le recevoir, mais s'était bien gardé de le faire arrêter et exécuter comme il l'eût dû.
M. Bons d'Anty n'hésita pas. Sautant à cheval, suivi de Marquis et d'Erdinger, il courut chez le viceroi, au risque d'être massacré par les bandits sur sa route.
La chance voulut qu'il y parvînt heureusement.
— Je suis débordé, dit le vice-roi, on ne m'obéit plus.
Il prit son pinceau et du papier :
— Tenez, je remets entre vos mains l'autorité sur l'armée. Faites ce que vous voudrez.
Dix minutes après, la garde et les troupes fidèles sortaient. Ce fut vite réglé; des quatre-vingt dix boxeurs à peine une douzaine échappa. Douze à quinze soldats furent tués ou blessés.
Le consul et Marquis organisèrent alors la surveillance. Des postes furent placés un peu partout, et les mandarins militaires, heureux d'être pour une fois militairement commandés, montrèrent le plus grand zèle à maintenir l'ordre et à faire la chasse aux boxeurs.
Le lendemain, nouvelle alerte. C'était cette fois,
la nombreuse corporation des mendiants, des Ka-ouatse, qui essayait de piller les boutiques. Ils étaient sans armes; on en eut facilement raison.
Puis, durant la nuit, ce fut tout un pan de la muraille qui, miné par les eaux de pluie, tomba. Il y eut un petit mouvement de superstition. D'aucuns virent dans ce hasard un effet des conjurations magiques des boxeurs. Mais on couronna la brèche et dix mille coolies réquisitionnés la bouchèrent en une journée.
Bref, durant cinq jours, l'autorité tout entière passa des mains du vice-roi dans celles de notre consul.
Ce dernier m'écrivit à ce sujet le 22 septembre :
« Mon télégramme (qui vous est arrivé estropié, mais que j'ai fait remettre sur ses pieds) vous a appris les événements dont ont été marquées les journées des 15 et 16 septembre.
« Nous avons eu deux alertes très vives. Si la population avait marché comme les boxeurs l'y invitaient, nous y passions tous. Mais les bonnes gens de Tchen-tou n'étaient pas rassurés : ils ont toujours, grâce à vous, l'idée que nous recelons quelque part dans nos kong-kouan des troupes de soldats français, des canons, des munitions, que sais-je?
« Aussi les sollicitations des boxeurs ont-elles laissé la population absolument inerte, ou plutôt elles ont produit l'effet contraire de celui qu'attendaient les agitateurs.
« Les habitants se sont tenus chez eux, et, barri-
RETOUR A TCHONG-KING 3Si
cadés solidement dans leurs demeures, ils ont attendu les événements.
« L'avant-garde des boxeurs était composée de paysans qui ne connaissaient pas la ville : ils ont tourné en rond autour du yamen du vice-roi, cherchant vainement les églises et les résidences des étrangers. Finalement les mandarins ont repris courage et, avec un énorme pavé, ont écrasé net cette pauvre mouche qui bourdonnait à vide depuis le matin.
« Le i6, grand jour fixé pour le massacre général, la tentative a encore échoué et d'une façon même plus piteuse. La nuit du 17 au 18, panique en ville :1e mur d'enceinte s'était écroulé près de la porte Est.
« Maintenant on nous annonce une attaque sérieuse pour le 22 ou le 25 de la lune. J'ai des affiches signées du grand chef du mouvement qui s'intitule évêque de Chouen-tien (i)!
« Il fixe ces deux journées pour notre anéantissement. (C'est un nommé Liao; M. de Guébriant le connaît sans doute.) Nous verrons bien...
« Toujours sans nouvelle précise du vice-roi Tsen. On dit qu'il a dû passer par Tong-tchouan-fou pour dégager cette ville serrée de très près par les boxeurs et la bande de Liao elle-même.
« Il est certainement à plus d'une semaine d'ici, sans quoi nous entendrions parler de ses mouvements.
« Notre ami Koeï se laisse vivre dans son splendîde isolement. La panique est telle dans les cercles
(I) PékiD.
officiels que la plupart des mandarins ont filé en barque dans la direction de Kiating.
« Ceux qui sont en service ici se cachent le plus qu'ils peuvent. Le pauvre Koeï disait Tautre jour, la larme à Tœil, qu'il n'avait plus auprès de lui que quatre ou cinq mandarins fidèles. Triste! triste !
« Le grand homme du jour est le fils de Nié-t'ai, le j'.une Tchen-lin; il est venu me voir.
« Tous ces jours-ci il mène les bandits tambour battant dans la banlieue. On se bat continuellement à droite et à gauche, à quelques kilomètres des portes, et c'est ce grand gosse qui organise la victoire. . . Cosas de China ^ n'est-ce pas?
« Je m'en irai après avoir conféré avec Tsen ; je ne puis donc fixer, même approximativement, la date de mon départ puisque je ne sais quand il pourra arriver ici. »
Je patientai encore une dizaine de jours. Puis, l'eau baissant, je me décidai à faire route sans attendre M. Bons d'Anty.
Nombre de coudes m'avaient en effet semblé devoir être pénibles, sans parler du Siao-ki-pei, qui doit être à peu près impossible à passer pourl'O/ry si on laisse la roche centrale devenir dangereuse.
Notre voyage fut des plus heureux. Nous avions, comme en descendant de Kia-king, pris le Takiang à couple.
Le seul danger que nous eûmes à courir fut causé, deux heures après notre départ, par un épais banc de brume qui barra tout à coup la rivière. Il fallut venir