‹ Dans les rapides du Fleuve Bleu;Chapitre 12 sur 13 · CONSTRUCTIONS A OUAN KIA TO · texte numérisé non relu

CONSTRUCTIONS A OUAN KIA TO

mouiller à tâtons ; heureusement la place n'était pas dangereuse. Ces bancs sont en général l'annonce d'une belle journée ; mais il faut soigneusement s'en défier et n'appareiller, si on les redoute, que vers lo heures du matin.

Le 2 octobre, nous étions à Tchong-king.

Les constructions avaient monté, pas si vite toutefois que je l'aurais voulu.

Après le départ de Marquis, leur direction était restée à notre quartier-maître charpentier Roblet, un excellent homme, adroit et débrouillard, qui fit des merveilles, mais fut un peu timide danâ le nombre d'ouvriers à embaucher.

L'ouvrier chinois se paie peu, il est vrai, mais il travaille peu aussi. En réalité il ne faut pas en attendre, à salaire égal, plus de rendement que de l'ouvrier européen.

En outre, et ici je contredirai les idées toutes faites, il est abominablement imprécis et trompeur.

Il faut en rabattre sur l'habileté chinoise. A une époque, il est certain, le Chinois a fait des merveilles ; il y a telles constructions, telles sculptures, comme telles porcelaines et telles broderies qui sont des prodiges d'adresse, de patience et de soin.

Cet heureux temps est passé comme celui de nos sculpteurs de cathédrales, dont la vie s'écoulait à parfaire ces dentelles de pierre.

Mais tandis qu'en Europe nous avons gagné en précision mathématique ce que nous avons perdu en art, les Chinois ont, eux, tout abandonné à la fois.

Ce n'est que par une attention de tous les instants et une poigne de fer qu'on arrive à obtenir de Touvrage à peu près propre.

J'avais heureusement tout mon temps et je puis dire que pas une pierre n'a été posée sans que je Taie au préalable vérifiée.

On a beaucoup construit à Ouan-kia-to ; mais on a encore plus démoli peut-être, au grand désespoir de mes entrepreneurs, dont le concert de lamentations accompagnait toujours mes visites à nos établissements.

Durant ce temps on réparait sur VOlry toutes les blessures de la rude campagne que nous venions de faire.

Mes officiers mettaient en ordre leurs travaux de cartes et en tiraient un premier tracé, approximatif, mais utile du moins à nos successeurs.

J'attendis ainsi impatiemment l'annonce de notre remplacement.

Au mois de mai, j'avais demandé à ne pas terminer mes deux ans de commandement. Deux ans et demi en Chine, je pensais que c'était assez. Le commandant en chef avait compris mon désir et approuvé ma demande.

Mais d'un mois à l'autre l'envoi de mon successeur était retardé. Finalement, je sus qu'on ne pouvait guère compter sur son arrivée, ainsi que sur celle des officiers qui devaient relever mon état-major, avant février ou mars.

Pour ne pas rester oisif jusqu'à cet instant, je demandai alors à achever nos travaux hydrographiques, en faisant lever le cours du fleuve jusqu'à Tchongking.

Nous possédions déjà les données nécessaires pour établir la carte exacte entre Suifou et Tchong-king. Le Fou-ho avait été levé par Monnot durant notre pénible montée. Au-dessous de Sui-fou nous avions les travaux de Monnot et de Plant. A partir de Kiating, tout le haut bassin navigable serait ainsi exploré.

Le consul et Marquis étaient revenus trois semaines après nous. Le vice-roi Tsen, enfin arrivé, avait réussi à rétablir un peu de tranquillité. Ce n'était pas cependant que des agitations locales ne se produisissent de temps à autre et ne donnassent de l'inquiétude, mais elles demeuraient sans lien sérieux. Ce n'était plus le grand incendie qui avait failli embraser la province, mais de petits feux de paille dont on avait raison facilement.

Nous avions passé sans accident trop grave le plus dangereux moment, si toutefois on peut s'exprimer ainsi, alors que des milliers d'existences av^tient été détruites et qu'on avait saccagé pour plusieurs millions de propriétés.

Le grand mérite en revenait à l'énergique diplomatie de notre consul ; mais peut-être puis-je réclamer le très grand honneur d'avoir de mon mieux secondé son action. Et, ce fut sans effusion de sang européen ou chinois, sans coups de fusil, sans rien compromettre de l'avenir. Je puis même affirmer que tous.

jusqu'aux mandarins que j'avais dû parfois un peu malmener en paroles, conservent de moi un souvenir dépourvu de haine.

Le vice-roi Koeï, qui aurait peut-être eu quelques raisons de trouver que je ne l'avais pas ménagé, me faisait porter ses amitiés avant de quitter la province et, de Shang-Haï, où il passa ensuite, me fit envoyer son souvenir...

Du Boucheron et Marquis, Térisse et Monnot, accouplés en deux missions, partirent dans les premiers jours de décembre sur deux jonques.

Ils devaient descendre ensemble jusqu'à Ouan-hien et là se séparer, les premiers revenant à Tchongking, les seconds descendant le fleuve. J'avais obtenu pour ces derniers l'autorisation de rentrer directement en France.

Nous restions donc seuls, le docteur Negretti et moi, à Ouan-kia-to.

En dépit des bons amis que nous comptions dans la colonie française et même parmi les étrangers, le séjour devenait bien triste et le temps me semblait long.

Je me lançai avec rage dans mes occupations d'architecte. Mes entrepreneurs eurent souvent à souffrir de mes désillusions et de mes humeurs noires, je dois l'avouer.

L'ouvrage en profitait et avançait rapidement.

Sur le sol mis de niveau, ce qui avait demandé sur le côté qui fait face au fleuve un mur de soutènement

d'un mètre d'épaisseur et de dix mètres de haut, en blocs taillés, s'édifie d'abord en bordure la maison des officiers.

Puis, en équerre, un bâtiment comportant deux étages sur rez-de-chaussée en pierre, et d'une vingtaine de mètres de long.

Enfin un atelier où l'on poura faire les réparations plus commodément qu'avec notre petite forge installée sur la berge, dans un hangar provisoire.

Les nombreux ouvriers que nous employons ont amené un mouvement et un commerce inconnus jusque-là à Ouan-kia-to. Aussi la population nous regarde-t-elle maintenant d'un œil sympathique.

Le canton a eu d'autre part, aux derniers examens des mandarins, des succès inusités, et il paraît que, sans nous en douter, nous en sommes la cause.

Sous terre courent en eflfet des veines, des filons, par oii circule la chance ou le malheur.

Les deux meilleurs sont la « veine du Tigre » et surtout la « veine du Dragon » . C'est cette dernière que nous avons mise à jour, en creusant les fonctions de nos édifices et, pour que ce soit plus complet, par le poids de nos constructions nous l'avons fixée.

Il y avait bien, savait-on, trente-deux endroits dans les alentours où pareille chance eût pu se produire, mais où étaient-ils situés? Voilà ce que les Chinois ignoraient et ce que nous avons découvert grâce à nos instruments magiques (lisez niveaux et théodolithes).

Il ne me reste plus qu'un ennemi, je veux dire une ennemie. Mon interprète Tsang l'appelle « la femme Pé ». Nous la connaissions plutôt sous le nom de la mère Burnett.

Elle est la veuve de la main gauche d'un ancien employé des douanes de ce nom qui lui a laissé deux enfants, un fils et une fille.

Les Anglais se sont intéressés au sort de ces deux gamins et, très gentiment, un ancien commandant du Woodlark fait élever, paraît-il, le fils à Shang-Haï.

La mère Burnett eût donc été plutôt intéressante, si elle ne se fût mise sur pied de guerre contre nous.

Le vieil Archibald Little, qui est son conseiller intime, Ta probablement engagée à nous tenir la dragée haute au cas où nous lui proposerions d'acheter son terrain, ce qui a été un moment dans nos vues.

J'en ai acquis un autre et elle en est d'autant plus furieuse que nos constructions vont surplomber les siennes d'une douzaine de mètres du côté du fleuve, les masquer entièrement et leur ôter toute chance de pouvoir plus tard trouver d'autres acquéreurs européens.

Aussi, à chaque instant et sous tous les prétextes, se prend-elle aux cheveux avec nos ouvriers, qui en ont une frayeur terrible. Si bien qu'un jour où elle était venue casser leurs marmites, je plaçai un faction* naire en tenue de campagne, baïonnette au canon... avec l'ordre, bien entendu, de ne pas s'en servir.

Mon homme fut superbe dans sa pantomime. Il prit la main de la bonne femme, lui fit toucher sa pointe, mit un doigt sur sa bouche pour lui enjoindre de se taire

et des deux mains fit le geste qui, dans tous les pays du monde, veut dire fiche ton camp!

Ce fut fini des tempêtes de ma voisine.

Notre voisin le plus proche était M. Duclos, ingénieur des mines et ancien membre de la mission lyonnaise qui, le premier, avait occupé Ouan-kia-to.

Détenant, pour le compte delà Société française du Se-tchouen, quantité de concessions minières, il attendait et attend encore le moment où il pourra les exploiter.

Mais pour cela il faudrait d'abord que des voies de communications soient créées, que des capitaux suffisants soient réunis pour poursuivre sérieusement les travaux

Voici donc. un homme d'intelligence, de valeur et d'énergie qui aurait pu et dû réussir sur une autre scène et qui se consume à attendre l'exécution de promesses qu'on a fait briller à ses yeux et dont la réalisation est lointaine, sinon problématique.

Je suis heureux de lui rendre un témoignage public d'estime. Loin de se décourager, il se cramponne à son but, et, pour l'atteindre, fait flèche de tout bois. Au moment de mon départ il installait une verrerie pour faire concurrence, parla meilleure façon du produit, aux vitres de fabrication chinoise. Je lui souhaite de tout mon cœur que tant de persévérance et de ténacité finissent par être récompensés.

En ville, Coffiney bâtissait une maison avec un

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magasin installé à l'européenne pour étendre son commerce. Il envoyait en France des échantillons de produits du pays.

Nous rencontrâmes quelques semaines après, en descendant le fleuve, un commerçant de Shang-Haï qui, de son côté, venait essayer d'ouvrir un comptoir.

En somme et, quoi qu'on en ait dit, ce n'est jamais l'initiative individuelle qui manque en France.

Mais ces efforts sont toujours sans lien, le plus souvent manquent des ressources suffisantes pour donner de bonne heure des résultats encourageants, et aussi, il faut bien le dire, les pionniers qui viennent tenter l'aventure sont trop souvent considérés plutôt comme des gêneurs que comme les semeurs de la moisson future.

La fin de janvier nous ramena du Boucheron et Marquis qui avaient terminé et mené à bien leur travail d'hydrographie.

Aucun incident n'avait marqué leur voyage. Ils avaient poussé une pointe de reconnaissance dans la rivière de Fou-tcheou, qu'ils avaient trouvée impraticable à la navigation à vapeur»

Mon successeur, le lieutenant de vaisseau Audemard, arriva peu après.

Nous partîmes en jonque, Negretti, Marquis et moi. Du Boucheron demeura quelques jours encore pour mettre Audemard au courant.

Je serrai une dernière fois la main de tous nos

amis : Coffiney, Duclos, le docteur Erdinger, le consul Bons d'Anty et les missionnaires de Tchongking.

Le brave Plant et sa courageuse femme pleurèrent presque lorsque nous nous quittâmes.

Que notre admirable pilote reçoive ici l'expression de ma reconnaissance. Je lui dois d'avoir réussi dans ma tâche.

Le fleuve était bas, les rapides dangereux. Nous passâmes cependant sans la moindre avarie le Sinlong-t'an et le Sin-t'an qui se présentaient dans leur aspect le plus terrible.

A Itchang, après quelques jours d'attente, un fluvial nous ramena à Shang-Haï, où du Boucheron nous rejoignit.

Térisse et Monnot étaient depuis un mois déjà partis pour la France.

Le 6 mai, juste deux mois jour pour jour après avoir quitté Tchong-king, je débarquai à Marseille.

Lorsque je remis le pied sur la terre de France et que je récapitulai, comme je viens de le faire, nos aventures des derniers dix-huit mois, une grande tristesse m'envahit.

De tant de peines, car, je puis l'afiirmer, nous en eûmes, quel bénéfice demeure acquis pour la France? Bien peu de chose. J'ai semé, et c'est tout.

Pour que la moisson lève, il faudrait les soins que le bon cultivateur donne à ses champs. Les continuera-t-on? Je ne sais plus.

Ce que je sais bien, c'est qu'à notre tâche, tous, à bord de VOlry, nous nous sommes donnés corps et âme.

La tête n'est rien si les membres sont paralysés. Or, j'ai eu, et c'est beaucoup plus à cela qu'à moimême que j'ai dû de réussir, j'ai eu, et je veux le dire, dans tous les miens, officiers, équipage, les collaborateurs les plus dévoués et les plus précieux.

C'est donc pour eux plus que pour moi, puisque, en toute vérité, ils peinèrent plus que moi, que je veux en terminant rappeler ce que nous pouvons nous vanter d'avoir accompli.

Nous avons, les premiers de notre pays, conduit dans le haut Yang-tse deux bâtiments à vapeur, alors que les Allemands échouaient et que les Anglais pouvaient déjà se croire au Se-tchouen un monopole ; qu'ils le disaient, en tout cas.

Nous nous sommes établis à Tchong-king et à Suifou dans des conditions meilleures que personne, et nos établissements à terre consacrent le droit pour nous de réclamer notre part, le moment venu, des richesses existant en cette province delà Chine.

Nous sommes remontés plus haut que quiconque dans le bief navigable et nous fîmes flotter le pavillon français plus loin qu'aucun autre.

Nous avons levé les cartes du Yang-tse et de ses affluents pour permettre l'accès de cette voie à l'humanité civilisée.

Enfin nous avons contribué à étoufïer dans l'œuf un soulèvement qui pouvait engendrer des massacres

et avait déjà causé une nouvelle guerre avec tout son cortège d'horreurs.

Du Boucheron, Marquis, Térisse, Monnot, Plant, et vous aussi, mes pauvres braves marins dont quelques noms sont venus sous ma plume au cours de ce récit, mais qui tous mériteriez la louange pour votre bravoure simple et crâne, vous pouvez vous dire sans crainte : Nous AVONS fait notre devoir.

Et souffrez que votre ancien commandant vous dise à tous : Merci !

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