‹ Dans les rapides du Fleuve Bleu;Chapitre 5 sur 13 · GORGES SUR LE HAUT YANG-TSE · texte numérisé non relu

GORGES SUR LE HAUT YANG-TSE

Le Pa-teou-t'an . — Passage du Nieou-keou-t'an. — L'avarie du Woodlark.

— Le Tsing-tchou-piao. — Désagréable surprise. — Nous entrons dans le Se-tchouen. — Le Pao-tse-t'an. — Notre demi-tour. — Sauvés bien juste. — Le tub du docteur. — Koei-tcheou-fou. — Cadeaux et visites.

— Les cartes de visite chinoises. — Mon nom chinois. — Koei-fou, ville des plaisirs. — Le charbon local. — Avarie sur avarie. — Le Hao-kant'an. — Le Miao-ki-tse. — Yun-yang-hien. — Le Sin-long-t'an, rapide récent. — Presque au bout de nos peines. — Pan-tou et son temple. — La Porte de la fin des dangers. — Le Bouddha guérisseur. — Le Hout'an. — La brume nous arrête. — Tchong-tcheou . — Réflexion amusante d'un vieux séminariste. — Fou-tchéou. — Feux de cheminée. — Arrivée à Tchong-king. — Les Anglais et la douane impériale veulent nous jouer un bon tour. — Long-men-hao. — Se-tse-chan. — Ouankia-to.

Dans la matinée du 26 nous reprenons notre matériel et appareillons à midi. A i heure 35, nous passons

le Pa-teou-t'an, petit rapide que nous forçons sans avoir besoin de recourir au halage.

De très forts tourbillons, une eau rapide marquent surtout cette place. Une jonque chinoise qui est devant et se fait haler le long de terre casse soudain son amarre, tombe en travers, et arrive rapidement sur nous. Nous devons faire une forte embardée pour la parer, manœuvre toujours dangereuse dans un rapide.

Un instant après nous nous amarrons à la berge à Mang-che-che, en dessous du Nieou-keou-t'an (rapide Bouche de bœuf).

Nous profitons de l'après-midi pour disposer les aussières en vue du passage du lendemain.

Un brave petit mandarin militaire, commandant une canonnière chinoise, nous aide de son mieux.

Le Nieou-keou-t'an est moins violent, moins long que le lé-t'an; il n'est peut-être pas moins dangereux.

Sur les roches de la berge se lit le nom de la canonnière anglaise Woodlark peint en grosses lettres. C'est le souvenir d'un accident qui faillit être fatal à ce bâtiment.

La caractéristique du Nieou-kepu-t'an réside dans des sources, colonnes d^eau qui semblent monter du fond, se déverser sur une extumescence lenticulaire qui peut varier de 3 à 50 mètres de diamètre et à la suite de quoi les tourbillons, les contre-courants se produisent de la façon la plus irrégulière.

On peut passer le Nieou-keou-t'an soit par la rive

droite, soit par la gauche. Un écueil qui émerge à la maigre, mais est actuellement couvert de lo pieds d'eau, divise le fleuve en deux chenaux. Le Woodlark avait pris celui de la rive gauche. Mais, soit qu'il se fût trop approché de la berge, soit que le contrecourant qui règne le long de celle-ci se fût étendu plus en dedans que de coutume, une masse d'eau animée d'un mouvement ascendant vers l'amont vint choquer son arrière.

Le gouvernail devenant sans action, l'avant fut pris dans le courant et, brusquement dévié, le bâtiment fut précipité vers l'autre rive, où il se défonça l'avant. Il fallut vingt jours de travail acharné pour le mettre en état de reprendre sa route.

Nous, nous allons passer le rapide en longeant la rive droite. Les tourbillons y sont peut-être plus violents, mais il y a moins à craindre des mouvements anormaux de l'eau qui ont failli causer la perte du Woodlark.

La rive droite est rocheuse, élevée, en forme de falaise. C'est au sommet que nous tournons autour de deux gros rochers les aussières de manille. Comme au lé-t'an nous élongeons ensuite le long de l'arête de la falaise 400 mètres d'aussière en acier. Cent mètres en seront lovés dans le sampan et le tout sera terminé par un bout d'aussière maniable pour faciliter la prise à bord-

Partant d'un point élevé, l'aussière vient très bien et les chances de la voir s'engager dans les roches du fond sont fort diminuées.

8o CHAPITRE III

Mais la difficulté réside en ce que le sampan qui en supporte le bout ne peut plus, comme au lé-t'an, pousser au large de la rive et venir nous porter le bout à une distance assez grande pour donner quelque latitude à nos manœuvres. Il faut s'approcher de la falaise à quelques mètres, au milieu de tourbillons violents. La moindre embardée risque de jeter le bâtiment à la côte.

Toutes nos dispositions sont prises à 6 heures du soir.

Le 29, à 8 heures et demie, tout étant prêt à terre, le sampan ayant à bord l'extrémité de Taussière, nous attaquons le Nieou-keou-t'an.

Nous avons pris sur VOlry quelques précautions supplémentaires; notamment nous avons étançonné notre treuil aux points faibles par des cabrions, morceaux de bois dur de dix centimètres d'équarrissage.

A l'arrivée dans les tourbillons, Teau nous choque violemment et rejaillit sur le pont, malgré la toile que nous avons mise à Tavant pour prolonger le bordage. Nous faisons embardée sur embardée. Fong-mi ne cesse de crier des ordres, et la barre doit être mise alternativement et à grands coups d'un bord et de l'autre. Ces mouvements du gouvernail ralentissent la vitesse, et à un moment même le courant, plus puissant que nous, nous entraîne.

Nous arrivons cependant à franchir cette dangereuse place et à nous rapprocher, doucement et prudemment du sampan; mais nous avons bien du

AU SE-TCHOUEN. — VOYAGE A TCHONG-KING 8i

mal à Taccoster d'assez près pour prendre Taussière. Trois fois le lance-amarre est jeté sans succès; enfin à la quatrième il tombe à bord de Tembarcation et nous pouvons embraquer la petite aussière de manille.

Mais ici, une autre difficulté. On a fait trop grosse Tépissure qui Tunit à Taussière d'acier, et elle ne peut passer dans la poulie : il faut couper; mais ainsi si le bâtiment a le moindre mouvement de recul, nous sommes obligés de lâcher tout et de tout recommencer, sans compter que la descente, l'arrière le premier, dans la place tourbillonneuse, ne se fera pas sans peine.

Un bon coup de collier des machines nous sauve. Nous amenons à la main assez d'amarre pour la tourner au treuil et commençons le halage.

Il n'est pas très dur; nous gagnons bientôt sur l'aussière; on la coupe, et nous nous accostons audessus du rapide.

Aucun accident n'a marqué notre passage. C'est un vrai bonheur, car sur cinq passages de bâtiments (deux du Pioneer, un du . Woodlark, un du Woodcock, un de VOlry), trois ont été marqués par des aventures qui eussent pu être fatales.

J'ai raconté ce qui advint au Woodlark. Le Woodcock, de son côté, avait touché du travers, et le Pioneer, à sa première traversée, s'était démoli des pales de sa roue bâbord.

Un bateau rouge chinois salue de trois pétards notre heureux succès.

8a CHAPITRE III

Nous trouvons au-dessus du Nieou-keou-t^an une jonque de charbon que j'avais expédiée d'Itchang. Nous lui prenons la moitié de sa cargaison et je renvoie le reste avec une lettre au chef de Pa-tong-hien, sous-préfecture qui se trouve un peu en amont de nous, en le priant de nous le garder. Ce sera pour la montée de la chaloupe.

Nous repartons de nouveau à 3 heures; une heure après, nous défilons devant Pa-tong-hien. Jusqu'ici le fleuve est assez facile ; mais un peu en amont, un rétrécissement entre des bancs de galets au passage nommé Tsing-tchou-piao crée une sorte de petit rapide. Forts remous, courant violent.

Cependant nous n'avons pas douté un instant de pouvoir le franchir en vitesse. Le Tsing-tchou-piao ne porte même pas le nom de t'an (rapide). Plant n'y a jamais éprouvé la plus petite difficulté.

C'est donc avec une parfaite tranquillité que nous l'abordons par la rive droite, tentant de doubler la pointe de gros galets.

A notre grand étonnement, nous n'avançons pas. Nous essayons de traverser suivant la manœuvre déjà décrite; aucun succès. Nous revenons vers la rive droite : nous n'atteignons même pas le point où nous étions précédemment parvenus. Nous tentons encore de traverser : peine perdue, bien que nous nous avancions le plus près possible de la berge par une profondeur de sept pieds.

Une aussière nous est absolument indispensable, mais rien n'a été préparé.

Par bonheur, un bateau rouge est accosté en dessous du rapide, et les soldats chinois qui le montent suivent depuis un instant nos efforts infructueux. On leur fait signe ; Tso leur crie des ordres : ils arrivent à notre secours.

Quelques haleurs prennent Tair sur la côte; les soldats les réunissent, nous nous approchons le plus près possible et, après nombre d'essais infructueux, on réussit à leur jeter le lance-amarre, par le moyen duquel nous leur faisons parvenir le bout d'une aussière.

Comme il n'y a personne à terre pour guider les efforts de nos auxiliaires improvisés, ils procèdent assez maladroitement. Une première fois leur amarrage autour d'une roche est mal fait et ne tient pas; une seconde, c'est la roche trop légère qui cède et s'arrache du sol. Puis nous sommes forcés de leur faire porter plus haut le point de fixation.

Chaque fois nous nous halons un peu ; mais chaque fois aussi nous culons dans l'intervalle, malgré les machines à toute vitesse, rasant de notre flanc tribord de gros cailloux dont nous devons nous écarter avec des bambous.

Enfin, à la quatrième ou la cinquième reprise^ nous réussissons à gravir la pente du rapide, à dépasser le point d'arrêt, à franchir le mauvais pas et nous allons accoster à la berge.

Le 28 octobre, nous passons sans incident, et sans avoir besoin de nous servir d'aussière, toute la série des petits rapides qui précèdent les gorges deOu-chan.

Nous arrivons à les forcer à la vapeur seulement, mais bien juste. Chaque cône de déjection, apport d'un torrent, nous offre ainsi une difficulté nouvelle. Les courants sont relativement moins violents ; mais des tourbillons et des remous encombrent le cours du Yang-tse.

A lo heures 30, à Pei-che, nous quittons la province du Hou-pe pour entrer dans celle du Se-tchouen.

A midi nous entrons dans les gorges de Ou-chan, splendide faille, taillée comme au couteau dans le massif de roches; à 2 heures 45, nous mouillons à Ou-chan-hien, un peu en amont du village et sur la rive gauche.

J'envoie immédiatement prévenir le sous-préfet qui commande en cette ville de bien vouloir expédier deux bateaux rouges au rapide Pao-tse-t'an. Plant espère le forcer à la vapeur, mais ne peut l'affirmer. Si nous n'y réussissons pas, nous enverrons une amarre à terre comme dans le Tsin-tchou-piao.

En attendant, nous préparons le passage du Hiama-t'an (rapide Descends de ton cheval).

Le lendemain, à sept heures, nous faisons route. Grâce ànotre aussière, nous traversons le Hia-ma-t'an sans difficulté. Manœuvre classique sur laquelle il serait oiseux de revenir. Du premier coup nous avons l'amarre, le halage est aisé.

Nous forçons encore le Kao-t'an sans encombre et nous voilà tout fiers et heureux de voir derrière nous s'évanouir les difficultés dont nous espérions à peine, au début, d'être maîtres.

AU SE-TCHOUEN. -r- VOYAGE A TCHONG-KING 85

Hélas! pour VOlry, la roche Tarpéienne faillit de bien peu, ce jour-là, être près du Capitole

A 10 heures 45, nous arrivons auPao-tse-t'an.

J'ai dit que j'avais demandé au sous-préfet de Ouchan d'y envoyer deux bateaux rouges pour nous aider au besoin. Un seul est en station, accosté à la berge, et ne paraît pas avoir reçu d'ordres particuliers à notre égard. Son équipage nous regarde curieusement; mais, malgré nos sifflets, ne fait pas un mouvement.

Cependant, le rapide, bien que très tourbillonneux, ne paraît pas fort violent. Nous nous résolvons à tenter de le forcer à la vapeur, sauf, si nous n'y réussissons pas, à nous laisser culer, manœuvre peu difficile, car il est droit et clair de tout écueil ; à nous accoster au-dessous en un point commode et à disposer une aussière.

Nous faisons la manœuvre habituelle; nous avançons près de la rive gauche, à la limite du grand courant, sur le bord de la langue, sansentrer dans celle-ci, sans pénétrer dans le contre-courant qui remonte de la rive.

Soudain, au-dessus des blocs déroches de la pointe qui crée le rapide, nous apercevons la mâture de^trois jonques qui descendent, se laissant aller au fil de l'eau.

Je dois dire que jusque-là nous avons toujours pris le soin, à chaque passage, d'expédier bien en avance, au-dessus de chaque rapide, des soldats chinois chargés d'arrêter les jonques descendantes et

de les faire accoster. Un des grands dangers de la navigation est précisément le risque de se heurter avec une de ces lourdes et peu maniables embarcations chinoises à quelque détour de fleuve, à quelque rapide, là où on ne peut se voir d'assez loin pour manœuvrer à temps.

Le manque de parole du sous-préfet de Ou-chan nous a obligés ici à nous écarter de notre habituelle prudence, et mal nous en prend, car, malgré que les jonques fassent force de rames dès qu'elles nous ont vus, elles viennent droit sur nous.

Nous ralentissons pour leur donner le temps de descendre le rapide avant que nous entrions nousmêmes dans la langue et, sans doute sous l'empire de la préoccupation de leur laisser le chenal libre, peutêtre le pilote se rapproche-t-il de la rive gauche un peu plus qu'il n'eût fallu.

Les jonques nous croisent presque à toucher.

A ce moment je lance les machines à toute vitesse et nous attaquons le rapide.

Soudain, sans que rien l'eût fait prévoir, un tourbillon d'une puissance irrésistible venu des abîmes du fond crève à la surface sous notre arrière. L'eau prend les mouvements les plus désordonnés, remonte à contre-sens du courant normal, et rend le gouvernail sans effet à l'instant précis où notre avant pénètre dans la langue.

Bien que la barre soit instantanément mise à droite toute, nous embardons sur bâbord jusqu'à nous placer perpendiculairement à Taxe du fleuve.

Mais alors, n'ayant plus le courant pour rempêcher d'avancer, la canonnière, sous l'effort des machines lancées à toute vitesse, fait un bond et se jette vers la rive droite.

Je me précipite sur le transmetteur d'ordres et je signale aux machines : « En arrière, à toute vitesse ! » En même temps je crie à Plant : « Hardover! changez rondement! », pour faire mettre la barre à gauche toute,

Notre seule chance est en effet maintenant de tourner assez vite pour faire un tête-à-queue complet avant d'être à la côte.

Par bonheur les mécaniciens exécutent sans hésitation mon ordre ; mais dans cette manœuvre les manomètres se coincent au delà de i6o livres, pression maximum qu'ils peuvent marquer : nous aurions dû sauter (i).

\JOlry demeure le jouet des remous; en dépit des

(i) Sauter! La catastrophe, qui nous a menacés durant dix-huit mois, à chaque voyage finit par se produire. Elle devait éprouver mon malheureux successeur, le lieutenant de vaisseau Audemard ; et pour qui connaît cet officier on peut être sûr cependant qu'il n'y eut rien de sa faute ; de lui à moi il n'y eut que la différence de chances.

Voici un passage de la lettre qu'il m'écrivit peu après :

M ... Bref, après le passage de Ya-tchou-ya, à six milles de Na-ki-hien, alors que la pression était à 122 livres seulement, la chaudière tribord éclate et brûle quatre mécaniciens et un chauffeur chinois. Aussitôt la vapeur s'échappe de tous les bords, le charbon passe par la cheminée et tombe en pluie de feu sur le spardeck, brûlant les tentes, les chaises, la cloison du carré, etc.

<c Au même instant les malheureux mécaniciens poussent des cris déchi> rants et rampent sur le pont horriblement mutilés, les chairs pendantes et les vêtements en feu.

« La sécurité du bâtiment passant avant tout, pour éviter une catastrophe plus terrible encore, j'ai dû abandonner momentanément les blessés et mettre tout le monde à la manœuvre.

«Les chaudières vidées, les machines stoppées, profitant du peu de vitesse

machines parties en arrière, nous nous approchons à toucher les roches de la rive droite ; mais nous nous arrêtons avant d'être jetés sur elle. Tout n'est pas fini cependant; le courant, nous prenant parle travers, nous emporte vers un groupe d'écueils. Nous tombons de tourbillon en tourbillon, et, sous leur effet, la canonnière s'incline tellement que l'eau embarque par-dessus le plat-bord.

Nous essayons d'éviter les écueils en faisant en avant à toute vitesse, mais c'est peine perdue ; nous n'eussions certainement pas réussi si un nouveau tourbillon, dans les spires duquel nous sommes saisis, ne nous eût pas remis droits dans l'axe du fleuve. Nous avions fait un tour complet.

Nous faisons remonter un peu la pression; mais, cette fois, nous n'essayons pas de franchir sans amarre.

Mais aucune disposition n'est prise. Seul, un Chinois, un chef de haleurs, je pense, se détache du bateau rouge. On lui fait passer le bout d'une amarre; il la déhale, mais, Dieu! que c'est long! Il l'amarre enfin à terre, la fixe à une roche; nous virons au treuil et passons.

Nous l'échappons belle, et pas un de nos hommes qui n'ait senti le danger. Le maître mécanicien Grimaux, qui se trouvait près de la claire-voie ouvrant sur le pont, en même temps qu'il donnait l'ordre de

qui nous restait, je me suis dirigé sur la berge pensant m'y échouer. Nous ne l'atteignons pas.

« Je mouille et miraculeusement l'ancre croche assez fort pour nous tenir en attendant d'être amarrés avec des aussières. »

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