L « OLRY » DANS LES GORGES DU KOEI-FOU
mettre en arrière à toute vitesse, a eu la présence d'esprit de fermer la porte pour que les mécaniciens qui sont devant les machines ne s'aperçoivent de rien d'extraordinaire et fassent la manœuvre avec plus d'attention et de présence d'esprit.
Pour ce qui est du docteur Negretti, il se trouvait, au moment où nous atteignions le rapide, dans sa chambre, en train de prendre un tub.
Au coup de roulis que donna le bâtiment en tombant en travers il vit, chose fréquente à la mer, mais qui ne laissa pas que de le surprendre sur un fleuve, l'eau du baquet se répandre sur le plancher.
Ce fut dans le costume sommaire d'Adam ou à peu près qu'il ouvrit sa porte, juste à temps pour voir les roches de la rive défiler à un mètre de lui.
Après quoi, sans plus d'émotion, il la referma pour continuer ses ablutions.
Notre aventure, en tous points semblable à celle du Woodcock au Nieou-keou-t'an, prouve bien ce que j'ai dit des vraies difficultés de la navigation du haut Yang-tse. Il est à noter que le Pao-tse-t'an est un rapide clair, relativement aisé, et que pareil accident eût parfaitement pu nous arriver des dizaines de fois en cours de route. Tout ce qui, en chinois, se nomme fan est un rapide, grand ou petit, facile ou difficile. Ils sont comme cela une cinquantaine entre Itchang et Tchong-king; chacun d'eux a son régime, modifiable par une hausse ou une baisse du niveau même faible, soit en amont, soit en aval. Aucun n'est abso-
lument înoffensif pour un bâtiment à vapeur toujours exposé à rencontrer un tourbillon anormal, un contrecourant inattendu et soudain ; à se trouver à la merci d'un faux coup de barre involontaire, d'une seconde d'inattention. C'est là véritablement une navigation diabolique qui brise les nerfs, et ceux qui l'ont pratiquée peuvent seuls soupçonner quels moments d'angoisse elle donne à tous et en particulier à celui sur qui pèse la responsabilité.
A 3 heures 15, nous atteignons Koei-tcheou-fou.
Un sampan nous accoste et porte les envoyés du préfet de la ville et ses cadeaux.
Préfet est le mot dont on se sert communément parmi les Européens pour désigner le mandarin civil qui gouverne \infou.
La division provinciale de la Chine est intelligente et dénote la preuve de cet esprit administratif des anciens Chinois dont leurs fils dégénérés n'ont guère conservé que la carcasse extérieure.
L'empire est divisé en provinces. Chacune d'elles comprend un certain nombre de tao; le tao est partagé en fou (préfectures) et \efou en hien.
Le fonctionnaire qui commande à un tao s'appelle iaO'tat;k un fou :/oU'fche{pTéîet); à un bien : hien-tche (sous-préfet).
Le messager du préfet monte à notre bord avec ses présents. Ce sont, portés sur des plateaux peints en rouge et dorés, des agneaux, des poulets, des canards, des gâteaux et des fruits, le tout accompagné de la carte de l'envoyeur, rectangle de papier rouge où
sont peints les caractères de son nom. La grandeur de la carte, la grosseur des lettres doivent être proportionnées au rang du personnage qu'elle représente.
Dans les formes delà civilité chinoise, le messager du mandarin excuse son humble maître de l'indignité des cadeaux qu'il ose présenter au très grand homme que je suis.
Ce à quoi il est correct, et je n'y manque pas, de répliquer que, bien au contraire, l'Excellence fait un trop grand honneur à mon Humilité ; que ses cadeaux sont trop beaux et nombreux et que mon misérable estomac ne saurait les consommer; qu'en conséquence, et uniquement pour lui faire honneur, je me permettrai seulement d'en prendre une toute petite partie.
Là-dessus, en efïet, je refuse comme il convient la majeure part des présents et, avec un bon pourboire au porteur, je retourne le restant et une carte chinoise à moi.
Car j'ai une carte et un nom chinois. Ce dernier, composé correctement des trois caractères hoii^ eul^ se, qui traduisent vaguement Hourst pour une bouche chinoise, m'a été donné par le général Tcheng-ki-tong, bien connu en France.
Un fin lettré chinois appréciera à sa juste valeur le petit tour de force littéraire que ces trois caractères réalisent. « Hou eul se » veulent en effet signifier militaire et savant », jolie devise pour un explorateur. En outre, le caractère hou est un des cent noms de famille chinois.
Je vais à terre faire visite au préfet. Une chaise verte m'y attend avec des porteurs et des soldats d'escorte pour écarter la foule.
Une chaise verte? Mon rang m'oblige à voyager dans un véhicule de cette couleur.
C'est une boîte vitrée sur trois faces, ouverte sur la quatrième, où on est assis d'une façon inconfortable. Deux longs bâtons flexibles la supportent et quatre vigoureux coolies l'enlèvent et partent au petit trot à travers les ruelles tortueuses, bordées de magasins aux enseignes laquées, ornés d'énormes lanternes multicolores.
Koei-tcheou-fou, ou, comme on l'appelle plus communément, Koei-fou, est une grande ville murée.
Elle constitue, comme durée sinon comme distance, le milieu de la route entre Itchang et Tchongking.
Aussi les jonques ont-elles coutume de s'y arrêter à la montée et d'y passer un jour de repos.
De repos? Il faut s'entendre. La halte de Koei-fou est, pour les mariniers chinois, pour ceux du moins qui ont quelque argent, rien moins que reposante.
Comme dans nos grandes villes maritimes, Marseille, Gènes ou Anvers, il s'est constitué à Koei-fou un centre de plaisirs plus brutaux que délicats : concerts, chanteuses, cabarets, fumeries d'opium... et le reste, où les marins dépensent sans compter, selon la coutume de tous les marins du monde, un argent d'autant plus facile à mettre en mouvement qu'il a été gagné au prix de plus de dangers et de peines.
Jusque sur la berge, dans des cases de nattes et de
bambous qui s'élèvent en un clin d'oeil dès que Teau en se retirant laisse une place libre, on débite des tasses de thé, des verres d'eau-de-vie de riz. Des théâtres en plein vent appellent la foule par les glapissements d'acteurs et de jongleurs vêtus de couleurs voyantes. Il en résulte un grouillement, un remueménage qui assourdit.
Inutile de dire que VOlry devient un centre de curiosité qui fait tort aux autres attractions. De nombreux sampans chargés de têtes jaunes fourmillent le long du bord. Pour mettre quelque frein à la curiosité chinoise, qui ne connaît aucune borne, aucune gêne, il nous faut parfois, comme par hasard et sans le faire exprès, doucher les indiscrets d'un jet de la pompe à vapeur, ce qui excite les rires et les moqueries parmi ceux qui ne sont pas atteints, sans pourtant les empêcher trop de venir un instant après se faire soumettre au même traitement.
Nous trouvons à Koei-fou une jonque chargée de cardifî; j'en profite pour débarquer et faire mettre en dépôt à terre ce qui nous reste de charbon du pays acheté à Itchang. Ce dernier combustible nous a donné d'assez piètres résultats. Il brûle facilement, dégage du calorique, mais encrasse les grilles des fourneaux, de telle façon qu'au bout d'une heure et demie, deux heures au plus, il faut procéder à un nettoyage complet, durant lequel la pression et par conséquent la vitesse tombent beaucoup.
Je suis assez inquiet, car j'ai télégraphié à Tchongking de me faire parvenir 45 tonnes de charbon local,
voulant autant que possible économiser le cardiff, qui revient extrêmement cher, et je me demande ce que ce combustible donnera.
Toutefois, Plant m^affirme qu'à bord de son Pioneer il a toujours été très satisfait du tchong-king. Il est vrai qu'il avait d'autres chaudières que celles de VOlry.
Le 30, dans l'après-midi, nous quittons Koei-fou avec l'intention de passer le Hao-kan-t'an ; mais, au bout de quelques minutes de marche, le joint du tuyau de prise de vapeur sur le coffre à vapeur de la chaudière bâbord fuit sérieusement. Il serait par trop imprudent de se lancer dans un rapide avec la perspective d'être forcé de mettre bas les feux d'une chaudière si l'avarie s'accentuait. Nous nous amarrons à la berge et les mécaniciens travaillent toute la nuit à refaire le joint. Comme la chaudière reste encore très chaude, ils sont obligés, pour passer par l'intérieur les boulons qui tiennent le joint, de s'envelopper les mains de chiffons mouillés sur lesquels on fait couler de l'eau goutte à goutte.
Nous recevons un fort coup de vent qui remonte le lit du fleuve.
Nous passons le lendemain le Hao-kan-t'an au moyen d'une aussière.
La navigation est difficile ; les tourbillons deviennent très violents en approchant du rapide, qui est assez fort. Cependant, grâce à la brise qui la pousse.
nous apercevons une jonque qui la remonte avec pas plus de vingt haleurs pour la tirer.
Nous élongeons Taussière, qui malheureusement se prend dans le fond. Nous sommes toutefois assez avancés pour qu'un bon coup de collier des machines nous permette d'achever le passage ; mais nous devons couper notre amarre, dont nous perdons 60 mètres.
Nous devons encore nous aider du halage pour franchir le Hoang-che-tsoeï.
Nous nous amarrons à 4 heures en dessous d'Eultao-ki et disposons Taussière pour passer le San-koeiche.
Le I*' novembre, nous surmontons celui-ci; puis le Miao-ki-tse, violent, tourbillonneux, avec un halage plus pénible peut-être que celui du Nieou-keou-t'an. Le fleuve dans cette partie de son cours n'est qu'une succession incessante de rapides grands ou petits, sauf pendant trois ou quatre milles au-dessous du Tong-yang-tse, où il court vite, mais droit et sans dénivellations.
A I heure 20, Plant réussit à franchir le Tongyang-tse à la vapeur seulement. Profitant de ce que la partie abritée par la pointe s'avance plus haut à la rive gauche qu'à la droite, qu'il y a même un contrecourant, il lance le bâtiment à toute allure le long de cette berge dont les roches défilent à quelques mètres de nous avec une rapidité émotionnante.
Grâce à la vitesse acquise, la canonnière entre carrément dans le grand courant, qu'elle traverse légèrement en biais, reculant un peu, mais pas assez pour ne pas échapper au courant de la rive droite. C'est
bien là le maximum de ce que VOlry est capable de faire sans amarre.
Nous dépassons sans nous y arrêter la pittoresque ville de Yun-yang-hien. Ses toits multicolores, ses façades de yamens en céramique alignés en bordure sur la berge, font l'effet le plus coquet. En face, sur la rive droite est le temple de Yu, empereur légendaire de la Chine ancienne.
C'est en réalité un charmant édifice avec ses toits de tuiles vertes et sa pagode à deux étages. Un vieil escalier moussu, bordé d'arbres centenaires baigne son pied dans le fleuve.
On passerait certainement quelques heures agréables à l'ombre des frondaisons des figuiers accrochés aux roches ; mais des besognes plus pressantes nous appellent.
Un dernier grand rapide nous reste encore à traverser. C'est le Sin-long-t'an (nouveau rapide du dragon).
Il est de formation toute récente. Jusqu'en 1896, en effet, le passage, encore que légèrement resserré et par cela même donnant naissance à une augmentation du courant, n'est signalé par personne comme présentant de danger particulier.
C'est qu'en amont du point le plus rétréci existait une baie où l'eau devait venir s'épandre à l'aise.
Mais la rive élevée en cet endroit est composée, comme on peut le voir encore, d'énormes blocs enchâssés et comme cimentés par une argile assez
friable, résultat de la décomposition des parties les plus facilement attaquables des grès dont sont formées les berges.
En 1896, après une violente pluie qui se prolongea durant plusieurs semaines, tout un pan de colline, plusieurs millions de mètres cubes, se détacha, tomba dans le fleuve, comblant la baie et projetant jusqu'au milieu du lit d'énormes blocs de pierre formant autant d'écueils.
Cette année-là, tant que durèrent les basses eaux, on put considérer la navigation du fleuve comme complètement arrêtée. Des vingtaines de jonques se perdirent en essayant de passer. Quelques travaux, entrepris pour le compte du gouvernement chinois, améliorèrent un peu la situation en même temps qu'à force de l'étudier les patrons chinois eux-mêmes découvraient, inventaient les méthodes qui permettent aux embarcations de franchir ce redoutable passage.
Le Sin-long-t'an n'en reste pas moins aux basses eaux le plus difficile de tous les rapides. Il se complique, en effet, d'un énorme tourbillon à l'aval pouvant engloutir des sampans et mettre des jonques en danger. J'aurai l'occasion de le décrire dans cet état, le plus difficile, à propos du voyage du Takiang; mais à vrai dire, le 2 novembre, il était beaucoup moins terrible, sans quoi \Olry n'eût jamais réussi à en avoir raison.
Ce n'est toutefois pas qu'il fût commode. Le tourbillon, il est vrai, n'était pas encore créé et surtout
les roches qui, aux basses eaux, interdisent l'approche de la rive droite, étaient encore recouvertes d'assez d'eau pour ne point être dangereuses.
Cependant, une jonque crevée qui gît sur la rive et auprès de laquelle sèche sa cargaison de coton est là pour nous rappeler à la prudence, sinon à la crainte.
Il y a, en réalité, deux rapides successifs distants d'un demi-mille ; il faut forcer le premier à la vapeur, naviguer en pleins tourbillons pour venir prendre le bout de l'aussière, manœuvre d'autant plus périlleuse que le sampan qui la porte doit se tenir tout contre la falaise de roches et dans le rapide même.
Enfin, c'est le dernier des grands rapides qui nous reste à franchir. Au delà, je sais bien que la navigation ne pourra point s'appeler absolument facile; mais cependant la majeure partie des dangers sera surmontée si nous n'échouons pas ici.
Nous redoublons de précautions. Nous allégeons le bâtiment de tout ce que nous pouvons mettre à terre; nous visitons soigneusement nos aussières, qui ont beaucoup forcé, pour que quelque avarie inaperçue ne cause pas une rupture qui, dans le Sin-longt'an, serait particulièrement à craindre.
Le 2 novembre, tout eût prêt à 1 1 heures et demie. Il a été d'abord dans mon intention de déjeuner et de passer vers 2 heures. Mais je suis tellement énervé et je sens si bien que ma nervosité est partagée par tout le monde, que lorsque Térisse et Plant, qui ont disposé l'aussière, reviennent en sampan, je donne
Tordre de pousser les feux. Tant pis! nous déjeunerons plus à notre aise et avec meilleur appétit de l'autre côté du rapide, ou bien nous ne déjeunerons pas du tout.
Nous redescendons d'abord un peu, puis tapons dans le premier rapide, que nous forçons sans difficulté. Beaucoup de lames, de tourbillons, de remous ensuite; mais nous atteignons le sampan et du premier coup Taussière est à bord.
Nous virons ; mais notre aussière est accrochée dans le fond à quelque pointe submergée.
Nous pesons vainement sur le palan de tête de mât. Le seul moyen de dégager l'amarre est d'aller en sampan à l'aplomb du point où elle est retenue et de la soulever du fond.
Nos sampaniers chinois, Morrisson lui-même, qui pourtant, certes, ne sont pas peureux, refusent d'exécuter cette manœuvre horriblement dangereuse, car notre sampan, tout petit, risque d'emplir et de chavirer.
Courant la chance d'être infailliblement noyé si cet accident se produit, le brave quartier-maître Renevot se laisse descendre du haut de la falaise où il surveille l'aussière, embarque, et seul, se cramponnant d'une main à l'amarre, il réussit à la décrocher enfin.
Une deuxième, une troisième fois, l'amarre se prend dans le fond. Cette dernière fois, bien qu'on pèse sur le palan du mât à faire craindre de voir celui-ci se briser, tous nos efforts sont vains.
Nous avons heureusement franchi le point le plus difficile, celui où Teau coule le plus fort. En nous approchant à la toucher de la falaise de roches au point que nos hommes peuvent déborder klsimaàn sans bambous, nous trouvons un peu moins de courant. Nous finissons par le surmonter, échapper à Tétreinte de Teau et nous allons prendre à Pan-tou un excellent mouillage par fond de sable dans une anse tout à fait abritée.
Nous y sommes bientôt rejoints par notre matériel de halage.
Dans mes projets primitifs, j'avais résolu, lorsque VOlry aurait atteint ce mouillage de Pan-tou, où il se trouve en sécurité parfaite et qui marque la fin des plus graves dangers du fleuve, d'y laisser la canonnière et de retourner à Itchang chercher la chaloupe le Takiang pour ramener tout d'abord au même endroit.
Mais les i6o milles de fleuve que nous venons de parcourir sont de nature telle qu'il me paraît meilleur de m'arrêter à un autre plan.
Il n'y a pas, sur cette distance, 30 milles où les 7 nœuds de la chaloupe lui permettront de refouler le courant actuel. Puis, malgré l'addition des caissons latéraux, je crains qu'elle ne possède pas assez de stabilité pour affronter seule des tourbillons et des dépressions qui ont, au Pao-tse-t'an, fait incliner VOlry de 15 degrés.
J'ai déjà pensé, et je vois qu'il faut s'y résoudre, à amarrer à couple, c'est-à-dire bord contre bord, une jonque indigène et à haler le tout à la cordelle. Je ne
AU SE-TCHOUEN. — VOYAGE A TCHONG-KING loi
sais pas si cet ensemble pourra passer; mais ]4cgtfS9f: ''-'- î '-iv'-it >'sûr du moins qu'il ne fera pas le tour. % *- — —
Mieux vaut dès lors attendre, avec la baissp*dfe4?1 l'vSi^'i 47 > eaux, une diminution du courant général du ffeuvEç^Y"?^ ^ ^ ''^'^\ii^*
Certains rapides seront, il est vrai, plus dang A r* etA ' ; ^ ' ^ ^ '•^^' ■■ * *»'
mais d'autres le seront moins. Le Sin-t'an, le Sin- • long-t'an donneront plus de peine; mais le lé-t'an infiniment moins.
A ne considérer que les passages de rapides, Tétude de la question me fait penser qu'il y aura au moins compensation ; en ce qui regarde la chaloupe, nous aurons au moins le profit de la diminution du courant, abstraction faite des rapides.
A partir tout de suite avec VOlry pour Tchong- King, nous trouverons en revanche des avantages de plusieurs sortes.
Nous n'avons plus de gros rapides devant nous, diminuant de force avec la baisse, mais bien des passages plus ou moins resserrés, avec peu de fond. Le danger risque d'en augmenter à mesure que baisse l'eau. Plant ne les a jamais pratiqués avec son Pioneer à la maigre.
Puis j'ai pu me rendre compte que l'effet moral produit par l'arrivée de VOlry k Tchong-king sera considérablement atténué s'il met trois mois à s'y rendre.
Déjà, toutes les fois que pour une raison quelconque nous avons séjourné à la même place un peu de temps, le bruit a immédiatement couru que nous y étions en avarie.
Effet uniquement de l'imagination chinoise ou ru-
meur intéressée, cette persistance à nous vouloir des malheurs est suggestive.
Enfin, le Kinsha, qui a besoin d'un mois au moins pour se reposer, ne pourra sans doute pas cet hiver passer le Sin-long-t'an : les eaux seront trop basses.
Cependant, soit par une anomalie météorologique, soit pour toute autre cause, je ne saurais avoir la certitude mathématique de cette incapacité. Ce que je sais bien, c'est que Powell fera l'impossible pour ne pas rester sur son échec. Il serait vraiment trop maladroit de perdre bénévolement l'avance qu'un hasard malheureux pour nos concurrents a donné à la « boîte à savon » .
Pour quantité de bonnes raisons, je crois donc qu'il faut considérer l'arrivée de VOlry à Tchong-king comme le principal et celle du Taktang comme V accessoire, d'autant que, pour être franc, je ne donnerais pas ma tête à couper, après ce que je viens de voir, que la chaloupe puisse jamais y parvenir.
Je me décide donc à continuer avec VOlry; mais je crois toutefois devoir donner, à Pan-tou, un jour de repos complet et bien gagné à l'équipage.
Pan-tou, ou plutôt notre mouillage, car la ville est située en face sur la rive droite, est un endroit pittoresque et riant.
D^abord une plage de sable en pente douce toute plantée de légumes ; puis à droite une falaise de grès, à gauche une colline couverte d'arbres clairsemés et de bambous.
Sur la falaise, ou plutôt dans la falaise, est un temple. On y parvient par un sentier qui serpente à flanc de coteau, traversé de place en place par des ruisselets d'eau limpide et abrité par des ficus et des bambous verts.
Des pé-men (arcs de triomphe ou portes d'honneur en pierres) Tenjambent et, lorsqu'on parvient à son extrémité, on se trouve devant une façade en maçonnerie ornée qui ferme l'entrée d'une grotte. C'est le temple. Au milieu, un autel surmonté dea faces grimaçantes d'énormes Bouddhas de quatre à cinq mètres de haut.
A droite et à gauche et jusque sur les bas-côtés, une population de saints bouddhiques de grandeur nature, aux expressions les plus curieuses, forment leur cour.
De la voûte de la caverne, verte et moussue, une goutte d'eau tombe perpétuellement dans un bassin creusé dans le sol.
Le tout est caché par un rideau de bambous et ne s'aperçoit pas de la rivière.
Le lieu est imposant et calme. Je ne sais si telle est l'idée qui posséda l'esprit des constructeurs; mais, situé ainsi à l'extrémité de la partie la plus sauvage et la plus tourmentée du fleuve, j'appellerais volontiers, si j'étais Chinois, le temple de Pan-tou, la « Porte de la fin des dangers » .
Sortis du temple, nous faisons encore quelques pas et, à un coude de sentier, nous rencontrons, sculptée
dans le mur rocheux de la falaise, une énorme statue qui paraît très ancienne.
Un peu partout sur son corps sont creusées de petites niches ; dans quelques-unes brûlent des lampions dont l'huile a fini, en débordant, par enduire d'une couche graisseuse tout le corps du Bouddha.
Renseignements pris, c'est un Bouddha guérisseur.
Lorsque l'on souffre d'une partie quelconque de son individu, on vient ainsi allumer une lampe dans la niche correspondant à la place malade.
En revenant à bord, nous trouvons une jonque chargée de 20 tonneaux de charbon de cardiff qui vient à point renouveler notre approvisionnement.
Le lundi 4 novembre, nous faisons route. Nous traversons d'abord les gorges de Pe-yang, où le fleuve n'a pas 200 mètres de large, entre des tables de grès qui s'élèvent actuellement de deux à trois mètres au-dessus de l'eau.
Lorsque ces tables sont couvertes et que le fleuve vient baigner la base des collines, la navigation est extrêmement difficile, mais actuellement l'eau est calme.
A 2 heures, nous arrivons à Ouan-hien. Nous prenons notre mouillage en face de la ville, le long d'une plage de sable et de galets. Nous sommes bientôt entourés d'innombrables sampans.
L'échange ordinaire des visites, des cadeaux et des cartes avec les autorités se fait comme de coutume.
En dépit du repos de Pan-tou, le personnel et le
matériel sont à bout. Nous nous arrêtons à Ouanhien la soirée du 4 et la matinée du 5. Nous avons encore un rapide, le Hou-t'an, à traverser en nous servant de Taussière; puis Plant pense que nous pourrons atteindre Tchong-king sans recommencer ces pénibles et dangereuses manœuvres.
Cela ne veut pas dire que la navigation soit commode. Le fleuve est sans cesse encombré d'écueils et semé de tourbillons.
Mais il offre, en tout cas, une particularité bien reposante. Ici, nous trouvons à des intervalles assez rapprochés des mouillages sinon bons, du moins acceptables.
La raison en est que la côte est presque uniquement composée de grès qui, en se décomposant, laissent un sable formant des plages là où le courant n*est pas trop rapide.
Ce n'est donc plus, comme jusqu'au Sin-long-t'an, la berge de calcaire ou de granit à peu près partout inhospitalière, avec la perspective, si une avarie paralyse la machine en dehors des très rares places où Ton peut accoster, de voir le bâtiment voué à une perte certaine. C'est là un grand soulagement pour Tesprit.
Justement le 6, dès après le passage du Hou-t'an, où nous eussions, à la rigueur, pu nous passer d'aussière, le joint de l'alimentation se met à fuir abondamment. Il nous faut aller rapidement nous accoster, laisser to mber les feux et passer toute la nuit à reprendre le serrage des boulons.
io6 CHAPITRE III
C'est le vingt-deuxième joint qui saute depuis notre départ de Han-keou.
Avec le changement de nature du fleuve, la forme des jonques appelées exclusivement à pratiquer la partie du fleuve en amont de Ouan-hien change aussi. Au lieu d'être ramassées, râblées comme celles d'Itchang, elles s'effilent; leur avant est plus bas, a une forme plus plate. Nombre sont dépourvues du sao, que rend moins utile Tabsence de grands rapides. Il en est de très grandes qui servent surtout au transport du sel.
Notre navigation se poursuit dès lors plus aisée entre des rives moins abruptes.
Fréquemment encore, il nous faut ruser avec le courant, suivre à la sonde des berges. Plant doit recourir à toutes les finesses de navigation pour franchir certains passages. C'est égal, pour si émotionnants que soient certains instants, ce ne sont plus les grandes secousses du début.
Le 7, vers midi, nous doublons Che-pao-tchaï, colline isolée en forme de table, au sommet de laquelle est un couvent de moines bouddhistes.
L'escalier qui y conduit est recouvert d'une série de toits formant comme une pagode adossée au rocher . Le tout donne bien cette impression de bizarre qui est la principale forme de l'art chez les Chinois.
Mais à mesure que nous avançons vers Tchongtcheou un nouvel ennui vient contrarier notre marche.
C'est la brume qui s'accumule en bancs épais le matin sur le fleuve.
A plusieurs reprises nous avons eu notre appareillage retardé pour la laisser se dissiper; mais vers neuf à dix heures elle a toujours disparu.
Le 8, en revanche, au moment où nous apercevions déjà les faubourgs de Tchong-tcheou, un banc épais nous recouvre, ne permettant pas de voir à cinq mètres devant soi. L'arrivée en a été subite et nous sommes pris, ne pouvant ni avancer ni aller mouiller la berge. Il nous faut stopper, redescendre en nous laissant aller au fil de Teau et chercher à l'aveuglette une place où mouiller. Rien de mal ne nous arrive, mais j'ai été un instant très inquiet.
A dix heures et demie, nous recommençons à y voir clair. Tchong-tcheou est tout près sur notre avant; nous appareillons et mouillons un quart d'heure après.
Là nous attendent trois jonques expédiées de Tchong-king avec du charbon de cette ville.
Étant encore de fort mauvaise humeur, j'attrape sérieusement le Chinois convoyeur, qui a fait des sottises en voulant trop bien faire et m'apporte un approvisionnement beaucoup plus considérable que celui que j'ai demandé. A quelque chose cependant malheur est bon : nous allons faire un dépôt à Tchongtcheou en vue de navigations ultérieures.
Un Chinois vient nous demander en latin l'autorisation de visiter le bord. C'est un séminariste, un très vieux séminariste de la mission catholique, dont le missionnaire est actuellement absent.
io8 CHAPITRE III
Un de nos matelots indigènes lui montre VOlry; tout Tétonne, mais surtout les chaudières : « Combien êtes-vous donc à bord qu'il vous faille d'aussi grandes marmites pour cuire le riz? »
Le 9, nous quittons Tchong-tcheou. Nous brûlons du tchong-king. A ma grande joie, il réussit très bien et est tout à fait différent de celui que nous avions eu à Itchang.
Le II, nous atteignons Li-tche-yuen, mouillage de Fou-tcheou, un peu en amont de cette place; Foutcheou n'est, en effet, pas accessible pour les vapeurs, à cause des bancs de roches qui s'étendent devant le village,
A Fou-tcheou se jette le Fou, rivière qui arrose la province du Koui-chou. Elle est accessible aux embarcations, mais avec des difficultés de navigation excessives. Défait, une reconnaissance que j'eus plus tard l'occasion d'y envoyer rencontra presque immédiatement des rapides très violents.
Pour pratiquer ces parages, les Chinois ont imaginé une forme de jonque extrêmement curieuse. L'arrière se relève sur un côté et un énorme aviron tient lieu de gouvernail.
L'homme de barre, ainsi élevé, voit mieux sa route et gouverne plus à coup sûr.
Nous voici tout près de Tchong-king; mais il est dit que nous épuiserons la série des aventures ennuyeuses.
Le 1 1, le feu prend dans notre cheminée. Le charbon de Tchong-kîng offre Tinconvénient de produire beaucoup de suie. Elle se colle aux parois, puis retombe en plaques brûlées dans la boîte à fumée.
Tout roussit à proximité. Notre spardeck en bois risque de prendre feu. Nous essayons de Tarroser avec la pompe à incendie dans les alentours du tuyau ; mais finalement la prudence nous commande de mettre bas les feux et de ramoner la cheminée avec des fagots que nous promenons au bout de chaînes.
Le plus malheureux de cet incident est le docteur, dont la chambre est tout près. Le thermomètre y marque 54". Un peu plus et on y ferait rôtir un gigot.
Nous profitons de Tarrêt forcé que nous cause encore, le 12, le retour du même accident pour nettoyer le bâtiment, réparer tant bien que mal les blessures à la peinture et au vernis qu'ont causées les amarres, afin de nous présenter plus convenables à Tchong-king.
Reste à savoir où nous allons aller mouiller en cette dernière place.
Plant a découvert et pratiqué avec le Pioneer un très bon mouillage, du moins en saison sèche, sur la rive droite et en face de la partie amont de la ville. C'est Long-men-hao, où M. Archibald Little a fait construire des établissements.
Notre pilote insiste beaucoup pour que je m'y rende. C'est à voir.
A Tchong-tcheou j'ai reçu une lettre confidentielle
iio CHAPITRE III
de M. Hauchecorne, chancelier du consulat français et remplaçant momentanément le consul, qui a appris, par des informateurs chinois sans doute, des choses intéressantes à propos de ce mouillage...
Regardons donc la question du côté purement pratique.
Si Little esc installé à Long-men-hao, un Français, M. Duclos, est venu, lui, se placer en aval de la ville, à Ouan-kia-to toujours sur la rive droite, la seule qui présente des mouillages. Il y a construit une maison, des magasins. Pour le moment, il est en France, mais compte, paraît-il, revenir sous peu.
On m'a signalé Ouan-kia-to comme offrant, lui aussi, un mouillage possible.
Si je vais à Long-men-hao, je m'écarte des établissements de nos compatriotes. Je n'y pourrai trouver de terrains, sans doute, pour des magasins à terre que j'ai d'ores et déjà l'intention d'élever.
Si les Anglais, par ailleurs, ne débutent pas en essayant de s'en emparer à tort, j'ai l'air de commencer les hostilités, d'essayer de les gêner.
Si quelque jour, en revanche, les nations européennes se font accorder des concessions comme en bien des points de la Chine, les Anglais réclameront Long-men-hao, et avec quelques droits de priorité. Notre situation, en territoire anglais, deviendra dès lors bien difficile.
Pour toutes ces raisons, a priori, Ouan-kia-to me plaît mieux; son seul démérite, pour l'instant, est que
AU SE-TCHOUEN. — VOYAGE A TCHONG-KING m
Plant ne peut me dire, ne Tayant pas exploré, si le mouillage y est bon.
Je verrai plus tard, et le 13 à midi, pour réserver toute ma liberté d'action, je me laisse conduire par le maître de port de la Douane à Se-tse-chan, où est accosté le ponton de perception des droits.
Il m'y place, accosté à une arête de rocher qui forme comme une sorte de quai. Pour Tinstant, nous y sommes très bien ; mais, lorsque les eaux monteront, la position serait intenable.
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CHALOUPE A VAPEUR « TAKIANG »
Les Français de Tchong-king. — Visites au consul. — Un pays qui pue. — L'engrais humain. — Un édit impérial peu banal. — Le quartier européen. — Visite au Woodcok. — Monnot inquiet. — Mince de blague. — Le ting de Kian-pe. — Un mauvais sujet impérial. — Du Boucheron va descendre à Itchang. — Visites chinoises et leurs rites. — Histoire d'un consul, de sa femme et d'un mandarin. — Nous allons mouiller à Ouan-kia-to. — Arrivée de Marquis. — Un consul digne et courageux! — Deux Chinois. — Projets d'installation. — Programme de nos travaux. — La montée du Takiang. — Rapport de du Boucheron. — Incidents de route. — Monnot professeur de cuisine. — Comment les Chinois trompent le dragon. — Religion éclectique.
Nous n'avons pas beau temps pour fêter notre arrivée : il pleut à torrents, ce qui n'empêche pas les quelques Français de Tchong-king, heureux de voir après une si longue attente flotter le drapeau
au cœur de la Chine, de venir nous rendre visite.
C^est d'abord M. Hauchecorne, dont j'ai parlé, gérant du consulat; puis Kremer, le seul employé français de la douane impériale et qui par la suite deviendra le grand ami de VOlry; Coffiney, un courageux commerçant qui est venu installer à Tchong-king une factorerie; M. Valentin, naguère professeur à Shanghaï, en mission d'exploration scientifique et commerciale.
Le lieutenant de vaisseau Wattson, qui commande la canonnière anglaise Woodcock, vient à son tour nous faire ses félicitations et nous offrir ses services
Je me rends chez notre consul général, M. Haas, qui habite une belle résidence vers l'amont de la ville. Il est arrivé il y a peu de jours, accompagné de sa femme, qui brave pour la troisième ou la quatrième fois les dangers de la navigation sur le haut Yangtse.
Pour parvenir au consulat on a d'abord à rejoindre par le fleuve une porte de la grande enceinte murée qui entoure Tchong-king, puis à traverser presque entièrement la cité.
Bien que la porte Tong-choui-men soit à peu près par notre travers, il faut remonter très haut, jusqu'à Long-men-hao, à l'abri de la berge, à cause du courant violent qui vous entraîne dès qu'on veut traverser.
C'est ensuite une grimpette par un escalier raide aux marches usées. Recroquevillé dans sa chaise, le voyageur tremble de voir les porteurs glisser sur les degrés polis par les ans. Puis la course recommence
avec un peu la sensation que doit éprouver la salade dans un panier.
Rien de plus horrible que la puanteur d'une ville chinoise. Je ne suis certes pas délicat et j'ai été accoutumé à surmonter mon dégoût, les noirs, les Maures, les Touaregs que j'ai fréquentés dans mes voyages n'étant souvent pas brillants de propreté; mais je n'ai jamais pu traverser sans un haut-le-cœur ces rues où, en plus de l'odeur de l'huile rance, de la viande saignante et pas toujours très fraîche étalée par quartiers, de celle même du Chinois qui rarement se lave, et de bien d'autres encore, on voit, on sent passer plutôt, des seaux en bambous remplis d'un liquide immonde.
C'est là la fortune de la Chine, l'or liquide, comme l'a appelé un empereur dans son édit ; car les empereurs de la grande époque se sont appliqués entre autres choses à apprendre à leur peuple à recueillir et à ménager avec économie l'engrais humain, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Pour plus amples détails^ je renvoie à la Terre de Zola ceux des lecteurs dont l'estomac est à l'épreuve de la nausée.
Pour fuir autant que possible l'horreur de la ville, les Européens se sont à peu près tous groupés vers la partie amont.
Là, la muraille est en surplomb d'une dizaine de mètres; pas d'agglomération en face, où s'élève en pente douce une colline couverte d'herbe rase.
Ii6 CHAPITRE IV
Toutefois, l'aspect de ce mamelon est lugubre. C'est le cimetière public^ et il est creusé comme une éponge de tombes, les unes avec un revêtement en pierre, d'autres simples trous dans le sol.
Dans les plus anciennes, vides de leurs cercueils, des mendiants des Kaoua-tse vont parfois chercher un abri durant les nuits trop fraîches.
Le consulat français est à peu près au point culminant, dominé seulement par la pagode de Hou-foukong. Au-dessous de lui Thôpital catholique, superbe monument qui étonne au cœur de la Chine par sa magnifique colonnade et l'aspect régulièrement architectural, à notre point de vue européen, de ses constructions.
Puis le consulat anglais, entouré de pelouses; l'ancien consulat américain (supprimé depuis quelques années) et le bâtiment de la China inland Mission.
Du fait de la réunion d'autant de demeures européennes, ce coin de la ville est presque propre.
Je reste assez longuement à causer avec M. Haas, et rentre à bord à la nuit close, ce qui me procure l'émotion d'une traversée du fleuve dans l'obscurité complète, chose toujours dangereuse.
Le lendemain, je vais rendre la visite au commandant du Woodcock,
Lai canonnière anglaise est plus légèrement construite et beaucoup mieux aussi que VOlry.
Primitivement destinés à naviguer dans le haut Nil, elle et son similaire le Woodlark ont été envoyés
sur le Yang-tse. L'état-major se compose seulement du commandant et d'un médecin.
L'avantage de ces embarcations est de ne caler que peu d'eau (2 pieds et demi, alors que VOlry en cale 4 et plus).
Elles ont naturellement des hélices sous voûtes, actionnées par des machines à grande vitesse.
Sur le pont sont les carrés des maîtres et des officiers et les chambres de ces derniers. L'équipage loge dans un roof, à l'étage supérieur. L'armement est de deux canons de trois livres et quatre mitrailleuses Maxim.
Il y a un petit blockhaus où se tient l'homme de barre, et le commandant, durant la navigation, stationne au-dessus. Il y est très bien pour voir; mais sur le Yang-tse, à mon avis, le pilote doit tenir la barre lui-même. La transmission à vapeur, si elle demande moins de force, offre l'inconvénient de ne pas laisser bien sentir les réactions de l'eau sur le gouvernail.
En somme, si VOlry réalise le cauchemar, le Wood- €ock, lui, n'est peut-être pas le rêve. Il y aurait certes mieux et plus ingénieux à trouver.
Je retourne déjeuner chez M. Haas. Tandis que nous sommes à table, on nous apporte une dépêche de Monnot ainsi conçue : « Nouvelles très graves, avaries Olry. Télégraphiez nouvelles. — MOxNNOT, Alouette. »
Ce pauvre garçon a dû se faire bien du mauvais sang, et certes il attend avec impatience mon retour pour partir avec son Takiang.
ii8 CHAPITRE IV
Nous sommes de joyeuse humeur après la réussite et je ne puis m'empêcher de lui répondre télégraphiquement, mais peut-être pas très militairement : (c Mince de blague. — HOURST. »
J'ai envoyé Térisse et Plant étudier le mouillage de Ouan-kia-to, le sonder et voir si nous devons nous arrêter au parti de le prendre ou s'il faut chercher ailleurs. Je leur ai dit de reconnaître celui de Kian-pe.
Le long de l'extrémité aval de Tchong-king coule une rivière, le Kia-ling-kiang et sur l'autre rive s'étale la petite ville de Kian-pe.
C'est un ting, autrement dit une sous-préfecture indépendante du fou de Tchong-king.
Elle fut érigée en ting pour y exiler quelque temps comme chef un membre de la famille impériale qui, à Pékin, donnait des raisons de mécontentement à son impérial cousin.
L'exil fini, le ting de Kian-pe et ses successeurs ultérieurs ont conservé certains privilèges, comme celui par exemple de se faire accompagner par des sonneurs de trompes en cuivre dans leurs déplacements.
Kian-pe a toujours passé pour très remuant et très hostile aux étrangers.
Ouan-kia-to est situé en face. Le rapport de Térisse est très favorable à notre établissement en cette place.
Une falaise rocheuse qui va en s'élevant vers l'amont permettra à \Olry de rester longtemps accosté. A son
extrémité, un gros bloc de roche constituera plus tard un abri apte à briser le courant.
Puis nous y trouvons un autre avantage. Coffiney, qui occupe actuellement les locaux de M. Duclos (Société française du Se-tchouen), prend sur lui de mettre à notre disposition la belle maison et les magasins qui n'ont actuellement pas d'emploi. M. Haas, de son côté, télégraphie en France pour faire ratifier cette occupation momentanée, ce que la société fait immédiatement avec le plus grand désintéressement.
Il nous importe grandement de mettre à Tabri notre matériel et nos vivres. J'ai déjà l'intention arrêtée de demander au commandant en chef de construire des locaux; mais c'est là question au sujet de laquelle je ne pourrai avoir de réponse que dans plusieurs mois.
J'ai dit que mon projet était de descendre en personne prendre la direction de l'opération difficile de la montée de la chaloupe.
A la réflexion, cela me semble bien difficile. Tout est à faire, à créer. Je vais perdre au moins un mois. M. Haas est sur le point de quitter Tchong-king pour la capitale de la province, Tchen-tou, où d'importantes questions l'appellent, et il emmène avec lui son chancelier, de sorte que le consulat va se trouver momentanément abandonné par tout son personnel.
Je suis très perplexe sur ce qui convient le mieux de faire. J'en parle avec notre consul, qui penche pour que je reste à Tchong-king.
D'un autre côté j'ai vu à Tœuvre Plant, j'ai suivi du Boucheron et je sais ce qu'il vaut; enfin je sais combien je puis compter sur l'énergie, l'intelligence et l'activité de Monnot.
Le seul inconvénient pour ce dernier est qu'il ne connaît pas le fleuve, et je le crains plutôt trop audacieux que pas assez. Il me télégraphie en effet: « Essais chaloupe Oui-t'an exclusivement. Résultats soufflage excellents, vitesse 7 nœuds. Disposé mât pour remorquage séparé. Prêts. »
Fort bien ! mais le Oui-t'an ou rien, c'est à peu près la même chose. Je ne vois pas bien la pauvre coquille de noix qu'est le Takiang, même pas remorqué, dans les tourbillons du lé-t'an ou du Sin-long-t'an. A plus forte raison si, à ce moment, unecordelle en haut d'un mât contribue à son chavirement.
Du Boucheron, qui a vu, peut me remplacer, comme c'est d'ailleurs réguHer, puisqu'il est le second du bord. En somme je ne ferais pas mieux que lui.
Nous louons deux petits koa-tse, jonques pour passagers, dans lesquels embarquent, outre du Boucheron et Plant, deux matelots européens choisis parmi les meilleurs et une partie de nos marins chinois.
Je termine la tournée des visites en allant voir les autorités chinoises, tao-taï, préfet, sous-préfet.
Une visite chinoise a ses rites. On prévient à l'avance, afin que celui qu'on va voir puisse passer la robe de cérémonie. A l'heure convenue, on arrive en