‹ Dans les rapides du Fleuve Bleu;Chapitre 7 sur 13 · PAGODE SE-TSE-CHAN · texte numérisé non relu

PAGODE SE-TSE-CHAN

chaise, précédé de soldats vêtus de rouge et qui font écarter la foule à grandes bourrades. Plus le personnage est distingué, plus ses soldats doivent être brutaux, comme aussi ses porteurs, et malheur au pauvre diable (car vis-à-vis d'un personnage en mesure de se venger le Chinois demeure poli) qui n'entend pas les cris de « Ta lou ! » par lesquels on prévient de faire place !

Les porteurs chinois, comme les cochers de fiacre, ont d'ailleurs à leur usage une collection d'injures pittoresques et variées dont ils usent abondamment.

A la porte du mandarin la chaise s'arrête, et le courrier, le tin-tchaï, vêtu, lui, de violet en général, entre par la poterne latérale et va porter la carte.

Il serait de la dernière impolitesse de faire entrer un visiteur de quelque importance autrement que par la grande porte, ornée des deux gardiens peints, contorsionnés en gestes qui veulent être terribles.

Il convient même pour l'étranger d'y faire grande attention, car, recevoir cette injure et n'y pas répondre, ce serait, au sens chinois, ferdre la face, subir et accepter une diminution de prestige.

Un consul, qui passe pour se laisser conduire un peu trop par sa femme, se vit un jour ainsi moqué par un mandarin malin. Comme, fait inouï d'après les mœurs chinoises, celle-ci l'avait accompagné chez le mandarin, ce dernier, avec de grandes affectations de politesse, fit monter la consulesse dans la chaise verte préparée pour son mari. Or, on se souvient que seules les personnes d'un certain rang hiérarchique

ont droit de s'en servir, et que les femmes n'en usent jamais.

Tous les gros Chinois de la ville rient encore de la bonne plaisanterie. De fait, notre représentant s'en tiouva fort diminué à leurs yeux.

Arrivés en un certain endroit les porteurs s'arrêtent, la chaise est posée à terre, et le tin-tchaï de celui qui reçoit précède le visiteur en tenant élevée à bout de bras sa carte.

Il l'introduit ainsi dans le salon d'honneur, où l'hôte lui-même le conduit à la place la plus distinguée. Ici, il est de bon ton de se livrer à une véritable bataille pour ne pas prendre le siège qu'on vous offre, le tout entremêlé de « Pou kan, pou kan tan. » (Je ne suis pas digne.)

A la fin on se laisse convaincre.

Votre visité prend alors des mains d'un domestique et dépose devant vous une tasse de thé. Cette tasse, il faut soigneusernent se garder d'y toucher, ce serait de la dernière grossièreté. Alors seulement que la visite est terminée et pour montrer qu'on veut se retirer, on doit faire mine d'y mettre les lèvres.

Durant le cours de la visite on vous offre des liqueurs, des petits gâteaux, des fruits. Ceux-là, on en peut manger.

Mais surtout, si Ton vient traiter quelque sujet important, il convient de n'en point parler au début. On êcharrge les questions et les réponses les plus oiseuses et qui, pour les Chinois, sont réglées par un cérémo-

niai invariable. Ici j'avoue, toutefois, qu'il m'est arrivé de faire quelques accrocs à la civilité, ma patience étant vite à bout.

A la fin seulement, et comme si l'on se souvenait tout d'un coup, on parle des affaires sérieuses qui vous ont amené.

Où ces coutumes deviennent bien amusantes à voir observer mécaniquement, c'est chez les vieux missionnaires, qui en ont acquis une habitude telle que, même avec des compatriotes, ils ne peuvent s'en départir lorsqu'ils n'y réfléchissent pas.

Le visiteur ayant manifesté, en goûtant son thé, le désir de se retirer, ou l'hôte, s'il est d'un rang plus élevé, lui ayant ainsi montré que l'entretien doit prendre fin, le départ donne lieu aux mêmes comédies de politesse que l'arrivée : refus de passer le premier, salutations en joignant les mains et en s'inclinant.

Arrivés à la chaise, qui est demeurée à la même place, grands saluts encore, puis dernier plongeon au moment où les porteurs vont se mettre en branle.

Lorsqu'on vient pour affaires sérieuses pressées, toutes ces mimiques inutiles sont horriblement énervantes. On ne peut cependant s'en départir, sous peine de passer non seulement pour un barbare, un man isé (on ne fera jamais accroire à un Chinois qu'un étranger n'est pas digne, dans le fond, de son plus profond mépris), mais même pour le plus impoli des barbares.

Il m'arrivait parfois de me sentir prêt à éclater. Je me souvenais de frère Jean des Entommeures : « Page, tiens ici mon bonnet, sauve les lunettes et va dans la cour jurer une petite demi-heure pour moi; je jurerai pour toi lorsque tu en auras besoin. »

Et comme dérivatif j'avais trouvé le procédé consistant à effrayer mon interprète en lâchant, sans me départir du plus doux sourire, les énormités les plus salées du répertoire maritime, qui en est riche. Encore convenait-il de se défier que quelque assistant (le mandarin chinois doit toujours recevoir toutes portes ouvertes) ne sût assez de français pour me comprendre.

Le i6 novembre, au matin, nous allumons les feux de VOlry pour prendre notre mouillage définitif de Ouan-kia-to. Nous sommes fort bien, le long d'une falaise à pic, un vrai quai. Juste eh face de nous, à la laisse des hautes eaux, est le village. La crue, à Tchong-king, monte, certaines années, de loo pieds et plus (102 pieds en 1898).

La maison Duclos est un peu en aval de nous, à quelque 300 mètres. Coffiney a débarrassé tout le premier étage, les caves, les magasins et une maison chinoise comprise dans les terrains qui font partie de la propriété.

Cela convient fort bien. Je mettrai à terre dans la maison la moitié de l'équipage et le matériel dès qu'il arrivera, ainsi que les vivres dans les magasins et les caves.

Le 17 novembre, du Boucheron, Plant, les quartiers-maîtres Le Fée et le Noret, Tso, un boy qui sait quelques mots de français, comme interprète, Morrisson, Fong-mi et un sampanier chinois partent pour Itchang dans les koa-tse.

Je reste avec Térisse et le docteur, et notre installation va commencer.

Le 20, arrivent les deux jonques pleines du matériel que nous avons débarqué à Itchang pour alléger VOlry; puis le 21, celle expédiée par V Alouette avec le complément de nos vivres.

Et tout notre temps se passe dès lors en rangements, installations tant à bord qu'à terre, comptabilité, réparations.

Le 26 novembre, le lieutenant d'infanterie coloniale Marquis, que j'avais demandé d'adjoindre à ma mission dans le but de lui faire exécuter des levés à terre et de l'envoyer ensuite vers le Yunan, arrive à Ouan-kia-to.

Son voyage a duré trente et un jours. Il a eu en route quelques légères avaries dans des contacts trop brusques avec des cailloux, mais rien de grave.

Nous recevons une lettre de du Boucheron, bien arrivé à Itchang, qui compte partir sous peu avec la chaloupe et une grande jonque qu'il a louée.

Notre éloignement de Tchong-king, le courant qu'il faut remonter en sampan pour y arriver, la longueur de la traversée de la ville en chaise sont autant

de raisons qui rendent nos communications avec nos compatriotes moins fréquentes que je ne le voudrais. Cependant, je vais plusieurs fois déjeuner chez le consul, qui invite même une fois toute une moitié de l'équipage et lui offre un vrai banquet.

Le tao-taï me prie aussi à un dîner chinois. Les mets chinois sont en général, et à Tinverse de tout ce que Ton raconte, acceptables pour un palais européen. Les fameux œufs pourris sont tout uniment des œufs longtemps conservés dans la chaux et le sel, et il n'est pas plus extraordinaire, dans ces conditions, de les voir comestibles que la viande salée ou fumée. Il est vrai cependant qu'ils gagnent une odeur légèrement ammoniacale qui m'a toujours enlevé l'idée d'y goûter; mais cette senteur n'est au demeurant pas plus forte que celle du fromage dont nous nous régalons.

Le potage aux nids d'hirondelles se présente sous la forme d'une sorte de tapioca, et les œufs de pigeon qu'on met dedans sont tout simplement exquis.

Les ailerons de requin, assez fades il est vrai, sont des sortes de cartilages analogues aux arêtes de la raie, mais beaucoup plus tendres.

Enfin, il y a des canards, des viandes préparées avec une sauce à l'huile de sésame qui n'ont rien de mauvais, lorsque l'huile est bonne.

Je ne parle que pour mémoire d'un certain cochon de lait rôti dans sa couenne, parce qu'on le sert le dernier et qu'il est convenable de n'y pas toucher, pour bien montrer à ses hôtes qu'on est repu; mais

nous avons essayé, pour notre compte personnel, de tâter de ce mets et nous l'avons trouvé fort bon.

La caractéristique d'un dîner chinois est surtout dans rinnombrable quantité de plats qu'on y sert. Ils ont assez sensiblement d'ailleurs le même goût, du moins pour nos bouches. Les mandarins qui se respectent ont tous, à l'usage des Européens, des fourchettes et des couteaux ; mais on apprend très vite à se servir des bâtonnets d'ivoire, qu'on manœuvre entre les doigts de la main droite pour saisir les morceaux.

On sert comme boisson le tsieou, sorte de vin ou plutôt d'alcool faible distillé du riz. Il se boit dans de toutes petites tasses et chaud. Cela a une vague saveur de vin blanc sec un peu éventé. Au demeurant, c'est très buvable.

Pour rendre sa politesse au tao-taï, je donne à mon tour, le 6 janvier, un grand dîner mi-européen, mi-chinois.

Le temps qui me reste en dehors des devoirs de politesse et de nos installations, je l'occupe à mettre, par des rapports, Tamiral au courant de la situation, à lui demander ce que je crois utile, à lui proposer un programme pour les travaux que nous allons entreprendre dès que la chaloupe sera parvenue à Tchongking.

La première chose à faire me paraît de fonder une installation durable destinée à nous faire prendre pied.

Je trace aussi un programme de l'étude des fleuves et rivières navigables.

D'abord, étudier le Yang-tse en amont de Tchongking, jusqu'à Suifou. Je tiens en effet, autant que possible, à ne pas partir aussi à l'aveuglette que pour la traversée que nous venons de faire.

Reconnaître ensuite si la navigation à vapeur s'arrête à Suifou ou si on peut la prolonger au delà, et jusqu'où. Le Père Chevalier semble en effet croire qu'elle est possible jusqu'à Ping-chan-hien, à 60 kilomètres au-dessus de Suifou, et même reste dubitatif quant aux rapides en amont de cette ville, qu'on lui a dépeints comme très violents, mais qu'il n'a pas vus.

Remonter avec le Takiang et \Olry à Suifou, y créer un centre secondaire de ravitaillement, Tchongking devant rester le centre principal.

Explorer ensuite le Minkiang ou Fou-ho, qui se jette à Suifou et y conduire les bâtiments le plus loin possible, jusqu'à la capitale (Tchen-tou) de la province, si cette ville est accessible.

Entre temps, aller voir ce qu'est le Kia-ling-kiang, cette rivière qui rejoint le grand fleuve à Tchongking.

S'occuper enfin de la liaison avec le Yunan, en utilisant le plus possible les voies navigables.

Si nous accomplissons ce programme dans sa totalité, nous n'aurons pas perdu notre temps.

Je fais commencer par Marquis le levé des terrains qui entourent notre mouillage.

Nous recevons des divers points du fleuve où il y a des bureaux télégraphiques des dépêches de du Boucheron, qui remonte péniblement avec le Takiang, Les

eu

débuts du voyage sont durs, mais heureux en somme. Le 13 décembre, il passe le Sin-long-t'an et, le surlendemain, m'envoie une dépêche de Ouan-hien.

Je crois dès lors sa mission à peu près réussie lorsque, quelques jours après, un courrier m'apporte une lettre.

Le 21 décembre, peu après avoir dépassé Foutcheou, une avarie irréparable s'est produite à la chaudière.

Du Boucheron m'écrit qu'il va continuer en se faisant haler à la manière des jonques. Comme il a passé les places les plus difficiles, j'ai bon espoir de le voir réussir à atteindre Tchong-king.

De fait, le 27 décembre, nous le voyons arriver, amarré à la jonque qu'il a louée, celle-ci halée à la cordelle.

Je le laisse raconter lui-même son pénible et périlleux voyage.

Extraits du rapport de l'enseigne de vais- SEAU DU Boucheron sur la montée du « Takiang » d'Itchang a Tchong-King.

a Commandant,

« Ayant été chargé de remonter à Tchong-king la chaloupe à vapeur le Takiang, j'ai l'honneur de vous rendre compte de l'accomplissement de cette mission.

a Partis de Tchong-king le 77 novembrCj, nouç arrivons à Itchang, sans incidents notables, le samedi

23 novembre ; étant données les difficultés présentées par la navigation du fleuve, et afin de parer à toutes éventualités, je décide, après avoir pris l'avis du pilote Plant, de louer une grande jonque du Hou-nan, longue, étroite et solide, pour amarrer le Takiang à couple dans les rapides.

« Il se peut en effet que malgré les nombreuses modifications apportées par l'enseigne de vaisseau Monnot, commandant le Takiang, la chaloupe n'ait pas assez de stabilité dynamique pour résister aux couples de chavirement causés par le courant et à Teffort des amarres que nous serons obligés de prendre pour franchir les rapides, Dans ce cas nous serons obligés de passer amarrés à la jonque.

« Il faut de plus que cette jonque soit la plus grande possible relativement à la chaloupe, afin que l'ensemble puisse gouverner comme une embarcation ordinaire, mais évidemment plus résistante à haler.

« Nous sommes en outre forcés d'avoir une jonque de grandes dimensions pour mettre à bord les vivres, le matériel de manœuvre (aussières, palans, filins, etc.) que nous avons pris sur \Olry et la quantité de charbon nécessaire au voyage d'Itchang à Koei-fou, soit environ 18 tonnes de cardiff.

« Elle doit présenter aussi des logements suffisants pour quatre Européens, un pilote chinois, un interprète, et Tso qui nous sert d'intermédiaire avec les autorités chinoises.

« Le 24 novembre, nous acceptons, après de longs

pourparlers, les conditions du patron d'une jonque présentant toutes les conditions requises.

a Elle avait de plus Tavantage d'avoir des logements suffisants et déjà tout installés.

« Le patron ne voulait d'abord à aucun prix entendre parler de passer les rapides en remorquant une chaloupe à couple. Une telle expérience ne s'était jamais faite et présentait à ses yeux des dangers insurmontables conduisant fatalement à une perte totale certaine.

« Puis il se décida à nous proposer le prix exagéré de 690 taels (environ 2,700 francs). Après une longue discussion, nous réussissons à lui faire accepter 540 taels, avec les conditions suivantes :

« Il doit se procurer, en quatre jours, un matériel neuf très complet et de première qualité.

a II doit nous fournir :

a Une embarcation (houpan) pour porter à terre les amarres ou toulines et traverser les haleurs d'un bord à l'autre en cours de route ;

« Un équipage de 70 hommes ainsi réparti :

« 2 pilotes (un au gouvernail avant ou sao, l'autre à la barre) ;

« 1 1 matelots pour la jonque;

« 14 matelots pour le houpan;

(( 41 haleurs robustes et en bonne santé;

« 2 cuisiniers.

« Il doit en outre laisser faire les modifications et installations que nous jugerons convenables pour amarrer la chaloupe à vapeur à couple de la jonque.

« Du 2^ au 28 novembre nous terminons l'armçr

ment du Takiang et embarquons le matériel et charbon dans la jonque.

a Nous amarrons la chaloupe le long de la jonque, de façon à lui permettre le moins de mouvements possibles.

« h^ jeudi 28, je profite d'une bonne brise favorable qui se lève à 4 heures, pour faire porter en avant la jonque, après une inspection minutieuse du matériel et du personnel contrôlés déjà par Tso.

« Nous la rejoindrons à Hoang-lin-miao, afin de juger dans une navigation isolée des qualités de la chaloupe.

« Samedi jo novembre. — Nous quittons Itchang à 9 h. 30, l'appareillage ayant été retardé par suite d'un brouillard épais.

« La chaloupe marche bien, sa vitesse varie entre 6 n. 5 et 7 nœuds, la pression tient bien, la stabilité est bonne. Elle obéit très bien à son gouvernail, mais les quelques petits remous que nous trouvons audessus du Oui-t'an la déplacent beaucoup de sa route.

« Deux heures après l'appareillage nous sortons des gorges d' Itchang et nous arrivons à Hoang-linmiao vers I h. 30.

« La jonque y était depuis la matinée.

« Nous amarrons la chaloupe à tribord de la jonque et nous repartons à i h. 40, la jonque ayant une touline à terre sur laquelle sont les haleurs.

« Nous mettons progressivement les machines à l'allure de route. Quoique remorquant la jonque, notre

vitesse est supérieure à la marche des coolies ; nous larguons la touline.

« L'ensemble gouverne très bien, grâce au sao, qui empêche les embardées dans Teau agitée. Pour doubler la pointe Chang-lou-kio, nous sommes obligés de remettre la touline à terre par l'intermédiaire du houpan. A Ma-pi-kou nous mettons dix minutes à doubler la pointe sans aussière.

« Vers quatre heures la pression tombe par suite du décrassage du foyer. Notre vitesse est très faible. Le vent se levant, nous hissons la voile de la jonque, ce qui nous permet de réduire Tallure de la machine et de remonter en pression.

« Nous nous arrêtons pour la nuit à Chan-teou-pin au pied du Ta-tong-t'an.

« Nous avons pu traverser le fleuve dans Teau agitée du pied du Ta-tong ou rester auprès d'une pointe de roche sans faire la moindre embardée.

a Les résultats obtenus sont très satisfaisants et nous aurons ainsi un moyen sûr de remonter la chaloupe si sa stabilité initiale et sa stabilité de route ne sont pas suffisantes.

« Ce qu'il y a à craindre, c'est que l'ensemble soit trop résistant dans les rapides ou que l'eau envahisse la jonque ou la chaloupe.

a /'''décembre içoi, — Après une pluie abondante pendant toute la nuit et une partie de la matinée, le temps s'éclaircit et devient très beau. Les sommets des collines avoisinantes sont couverts de neige.

« La jonque passe le Ta-tong-t'an seule, entre 7 et 8 heures.

« Elle doit faire disposer une amarre pour le cas où nous en aurions besoin ; mais nous décidons de franchir le rapide seuls, si possible.

« La chaloupe appareille vers 8 heures à toute vitesse, la chaudière à 175 livres anglaises de pression. Elle gouverne assez bien dans Teau agitée du pied du rapide; nous embarquons très peu d'eau en traversant un tourbillon; l'inclinaison a été faible, mais nous avons de la peine à revenir en route, la barre toute.

« Nous franchissons sans arrêt (8 heures à 8 h. 15), la vitesse étant très réduite.

« Nous continuons notre route dans une eau agitée, mais où le courant n'est pas très fort.

« Nous mouillons à 5 heures un peu en dessous du Sin-t'an.

a En naviguant ainsi séparément nous perdons beaucoup de temps à attendre la jonque aux endroits difficiles. Nous avons avantage à la remorquer, car nous allons plus vite que les jonques seules et notre stabilité de route est excellente. C'est ainsi que nous procéderons désormais.

a Lu7idi 2 décembre. — L'eau a monté de 2 pieds et demi pendant la nuit. Nous sommes obligés de retarder l'appareillage, afin de vider les cales de la chaloupe, qui s'étaient remplies d'eau. Les coques travaillent beaucoup dans ces eaux très violentes et ne demeurent pas étanches lorsqu'elles sont en bois. M. Plant avait eu les mêmes ennuis avec la chaloupe à vapeur qu'il avait remontée trois ans auparavant.

a Le Sin-t*an commence à devenir dangereux ; nous passerons les trois rapides qui le forment en nous faisant haler.

a A 8 heures nous approchons du premier ; le pilote chinois veut essayer de le franchir sans amarre, car le vent est fort et nous aide beaucoup.

« Nous le passons sans difficulté en traversant la rivière en diagonale.

« A 8 h. 25 nous attaquons le deuxième, plus fort, et nous mettons une forte touline. Nous la larguons à 8 h. 40 pour franchir le fleuve en largeur et passer le troisième Sin-t'an, le plus violent, sur la rive droite.

a Nous nous arrêtons à toucher le rapide afin de changer la chaloupe de côté par rapport à la jonque,

« Pendant ce temps les coolies élongent un fort câble en bambou à terre. Puis nous commençons à passer vers 9 h. 40, avec tous les haleurs sur les amarres et un bon vent, les machines à toute vitesse.

« A 9 h. 45, comme nous n^avançons plus, on dispose une seconde amarre, on prend un renfort de quarante hommes et on met un traversier pour nous tenir à terre afin de ne pas tomber sur le rocher extérieur. Notre vitesse sur le fond est très lente, environ deux pieds par minute.

« A 9 h. 45 la brise tombe. Nous mettons le traversier en troisième touline.

«Aie heures, nous stoppons au-dessus du rapide pour payer les coolies supplémentaires. 11 y en a pour 3,600 sapèques (environ 8 francs).

« Nous arrivons vers 3 heures au-dessus de

Koei-tcheou au Lien-hoa-t'an (rapide de la fleur de nénuphar). L^eau y est très mauvaise à cause d'un banc de cailloux qui obstrue le milieu de la rivière et de nombreuses pointes qui forment autant de rapides.

« Notre pilote chinois pense pouvoir franchir sans touline.

« Il se dirige en traversant les tourbillons vers le milieu de la rivière, pour attendre un très violent contre-courant qui porte sur le banc et passer ainsi audessus du rapide.

« Mais au moment où nous traversons les tourbillons, le contre-courant disparaît et fait place à une source très considérable qui produit un courant descendant violent.

« Nous sommes entraînés sur des roches à fleur d'eau et, pour les parer, nous devons revenir vers la rive droite. L'arrière de la jonque s'arrête juste dans le remous des roches, ce qui nous permet de venir plus rapidement sur bâbord.

a Nous essayons de nouveau, en suivant la côte de plus près de traverser la rivière et d'atteindre le grand contre-courant un peu plus haut. Celui qui suit la berge nous porte sur des jonques que nous parons avec peine en nous lançant à terre.

a Nous attendons que ces jonques aient passé le rapide.

« Nous disposons deux amarres, la moitié des haleurs sur chacune. Nous attaquons le rapide; la machine augmente son allure progressivement et les toulines prennent un peu de mou. La violence du courant devenant soudain plus forte, nous sommes rejetés

en arrière; nos haleurs, ne pouvant résister au choc, sont entraînés, ils lâchent leurs toulines. L'une d'elles s'engage dans l'hélice bâbord et fait quatre tours autour des ailes et du moyeu. Nous jetons une amarre à terre et reprenons notre place primitive.

« Nous revenons dans une eau plus calme pour dégager notre hélice en faisant plonger un Chinois. La nuit arrivant, nous nous amarrons définitivement.

« j décembre. — Nous passons sans difficulté les trois petits rapides qui nous ont donné tant de mal la veille, en mettant un seul gros câble en bambou et en attendant successivement une accalmie de ces rapides. Leur force est, en effet, très variable, car ils sont produits par des masses d'eau puissantes qui s'échappent du grand courant et viennent frapper alternativement les trois pointes. Nous arrivons dans l'aprèsmidi au pied du lé-t'an et nous nous amarrons un peu au-dessus du Kinsha,

a 4 décembre, — Nous faisons dégager dans la matinée la partie de la berge qui est en dessous du rapide. Toutes les jonques redescendent et s'amarrent par des traversiers le plus près de terre possible, afin que nous puissions passer entre elles et l'eau agitée et élonger nos amarres.

« Nous appareillons à 8 h. 45 avec une touline que nous larguons après, avoir dépassé le banc de sable. Nous remorquons la jonque sans difficulté dans l'eau agitée, dans laquelle nous nous amarrons le mieux possible vers 9 heures.

« Nous élongeons nos câbles en bambou, puis nous nous déhalons un peu plus de l'avant. Nous nous

i38 CHAPITRE IV

amarrons contre une jonque coulée échouée à la berge.

« A lo h. 40 nous faisons embarquer nos quatre câbles, qui se présentent très bien ; nous élongeons nos amarres et nous retirons les espars.

a Notre jonque est légèrement inclinée par rapport au grand courant; la chaloupe reçoit de Teau très rapide et de fortes secousses dues au clapotis.

« Dès que l'ensemble est dans le grand courant, à la hauteur de la jonque coulée, Teau monte sur Tavant de la chaloupe en grande quantité avec une vitesse et une force considérables; nous avons quarante centimètres d'eau courant sur le pont. Quoique tout soit fermé nous embarquons beaucoup et la chaloupe commence à donner une forte bande sur bâbord.

« Nous n'avançons pas, avec nos machines à toute vitesse et quatre cents haleurs environ sur nos amarres.

« Je fais reculer et reprendre notre poste; en reculant, le sao de la jonque se coince sur l'épave, casse ses taquets, balaye le pont et tombe dans le fleuve, entraînant trois Chinois dans l'eau, peu profonde heureusement.

« La chaloupe s'était enfoncée de plus de quatre pouces par suite de l'eau qui avait pénétré dans ses fonds. Nous la vidons et nous calfatons avec de l'étoupe, de la toile, du mastic toutes les ouvertures et les fentes. Nous changeons la chaloupe de bord par rapport à notre jonque, nous l'amarrons à l'intérieur et nous débarquons tous les poids inutiles, ne gardant à bord que sept à huit cents kilos de charbon.

« Nous obtenons ainsi deux pieds six devant et trois pieds neuf à Tarrière comme tirant d'eau. Les caissons ne portent plus que par leur partie centrale.

« Tout est terminé vers midi et demi, mais un fort vent se lève; nous sommes obligés d'attendre qu'il mollisse.

« A 4 heures le vent tombe tout à coup ; nous poussons les feux le plus vite possible et à 4 h. 30 nous essayons pour la seconde fois.

« Nous franchissons le rapide sans la moindre hésitation, entre 4 h. 35 et 4 h. 50, les câbles étant à peine raides. Le halage terminé, nous remorquons la chaloupe au mouillage, où nous arrivons à 5 heures.

« Nous avons passé à deux mètres de la jonque coulée, à cinq mètres de galets découverts sur lesquels l'eau déferlait.

c La jonque a gouverné d'une façon merveilleuse, sans la moindre embardée.

« ç décembre, — Nous nous amarrons en dessous duTou-chou-t'an pour attendre les haleurs et élonger nos amarres.

Nous en profitons pour couler un gros bloc de plomb dans une soufflure du cylindre admetteur tribord. Ce trou présentait à l'extérieur une section d'un centimètre de diamètre. Il avait été dissimulé avec de l'étain et ce n'est qu'un mois après la réception de la chaloupe que l'on s'est aperçu de l'existence du défaut.

a Tous les jours on matait l'étain, qui était repoussé continuellement par la vapeur, et, peu à peu, il n'avait plus assez de retenue dans son logement.

« Nous passons le rapide dès que la réparation est terminée, vers 2 h. 45.

« A 3 heures nous arrivons au Kao-t'an, qui est un des plus mauvais passages de la rivière. Actuellement Teau y est très violente; elle forme un rapide particulier dont un des côtés traverse la rivière en biais et l'autre est constitué par des tourbillons et des sources très violents.

« Nous essayons de le passer en zigzag. En arrivant au rapide à la rive gauche, nous traversons la rivière. Nous étions encore dans Teau agitée lorsque le bloc de plomb saute. Il est heureusement arrêté dans les vêtements du mécanicien Laforêt, au lieu d'aller tomber dans la machine bâbord, où il eût pu se prendre dans les mouvements et tout briser. La chambre de chauffe est remplie de vapeur, la machine tribord stoppe.

« Quoique en eau très forte, nous lançons à terre; un Chinois se jette à Teau et porte une amarre. Nous nous étalons juste en amont d'un rocher qui nous eût causé des avaries très graves si nous avions été jetés dessus.

« Nous nous déhalons tant bien que mal un peu plus haut. Ne pouvant rester à cette place sans nous faire d'avarie sérieuse, nous repartons en avant, les deux machines en marche le plus vite possible, celle de tribord évacuant beaucoup de vapeur dans la chambre de chauffe, où la température devient très élevée.

a Nous abordons le rapide à la rive droite et nous nous lançons vers la rive gauche. Un tourbillon vio-

lent nous jette en travers dans le courant. Nous embarquons beaucoup d'eau, la jonque donne un fort coup de roulis et, se redressant avec peine sous l'action du sao, dérive avec nous, à six nœuds de vitesse, sur la rive gauche. En passant à hauteur du houpan nous prenons une amarre qu'il nous lance et sur laquelle nous nous tenons en nous étalant avec les machines.

« Nous nous amarrons à terre et réparons la fuite provisoirement en coinçant du plomb dans le trou avec un boulon.

a Nous stoppons pour la nuit au-dessus de Hoangtchang, peu après avoir franchi le Pao-tse-t'an, qui n'est plus qu'un courant légèrement supérieur à celui de la rivière et ne présente pas de tourbillons et plus de dangers du tout.

« Nous arrivons à Koei-fou à i h. 45. Je reçois la visite du sous-préfet vers quatre heures. Il m'envoie en même temps le charbon que je lui avais demandé en lui faisant porter ma carte. Nous profitons de cet arrêt pour réparer définitivement la fuite, tout autant du moins que les faibles moyens dont nous disposons nous le permettent.

« 12 décembre. — Nous appareillons vers 7 heures, favorisés par une bonne brise de Tarrière.

« A 7 h. 10, la cloche à air de la pompe de la machine bâbord saute; la chambre de chauffe est envahie par la vapeur et la chaudière se vide.

a Le quartier-maître Jacotey stoppe les deux ma-

chines, le chauffeur chinois met bas les feux et alimente avec le petit cheval à toute allure.

a Jacotey monte sur le pont, ayant à peine la force de se tenir. Quelques instants après il redescend pour fermer la prise de vapeur et ouvrir en grand la soupape de sûreté, qui se trouvait dans une atmosphère pleine de vapeur.

« Nous nous amarrons immédiatement à terre vers

« A 8 h. 5, lorsque la vapeur est condensée une fois la chaudière vidée, nous pouvons nous rendre compte de ce qu'il y a.

« Le clapet de retenue du tuyau de refoulement s'était coincé dans son logement et brisé sous l'effort de la vapeur. Il était formé de deux parties de bronze au lieu d'être coulé d'un seul bloc.

« La vapeur a alors envahi la cloche à air, qu'elle a fait sauter, car elle n'était retenue que par quatre goujons en laiton dont les filets ont été cisaillés.

« Nous remplissons la chaudière, rallumons les feux. On fait un joint plein sur le tuyau de refoulement de la pompe bâbord en attendant que l'on puisse ajuster un clapet de rechange. On alimente avec le petit cheval.

« Nous réappareillons à 8 h. lo pour profiter de la brise qui augmente.

a ij décembre, — Nous passons le Tong-yang-tse, qui estaussi fort que le Miao-kit-tse. Nous ajoutons en plus deux traversiers, un devant, un derrière, pour nous tenir contre la terre, le vent nous prenant par la hanche de tribord.

SÉJOUR A TCHONG-KING i43

a Nous arrivons au Sin-long-t'an dans Taprès-midi, après avoir rencontré en route Teau très faible jusqu'à Yun-yang-hien et très forte au-dessus.

a Plant, après avoir vu le rapide, est d'avis de tenter de passer seuls, sans nous amarrer à la jonque, à cause des difficultés particulières que présentera son arrivée au-dessus de la pointe principale.

« Nous mettons du charbon dans la chaloupe de façon que les caissons portent bien surTeau et qu'elle ait son maximum de stabilité, c'est-à-dire qu'elle soit à deux pieds neuf devant et trois pieds cinq derrière.

a i/f. décembre. — Nous partons avec la chaloupe seule à 9 h. lo. Nous montons ainsi jusqu'à la pointe supérieure, où se trouvent les coolies et les câbles en bambou disposés pour nous amarrer et nous haler ensuite. Nous atteignons heureusement cette pointe, dont l'accès est extrêmement dangereux pour un vapeur.

a II faut, en effet, rejoindre un courant ascendant qui, avec celui du fleuve, forme un énorme tourbillon. Si on entre trop en dedans, on est rejeté dans le grand courant descendant ; si on s'approche trop de la berge, on est porté sur la côte hérissée de rochers.

a En traversant le grand courant, nous mettons les machines en arrière pour ne pas arriver à terre avec trop de vitesse. Néanmoins, c'est tout juste si, avec la barre toute, nous pouvons attraper le courant descendant qui longe la pointe au-dessous et éviter d'être ainsi portés dans le grand courant.

a Pour ne pas buter contre terre et aussi pour corriger notre erreur, nous mettons la machine tribord en

arrière, sans pouvoir réussir à étaler le contre-courant. Nous sommes jetés contre la terre, mais heureusement au lieu de frapper sur les roches nous tombons sur un redboat amarré à la rive, qui fait tampon de choc, non sans quelque dommage pour lui.

« A 9 h. 30 nous sommes à la pointe supérieure.

« Deux pilotes particuliers du rapide sont venus à bord ainsi que deux matelots chinois de la jonque habitués à la manœuvre des amarres et des espars. Le Fée et Laforet sont à terre, ainsi qu'un chauffeur chinois.

« Nous disposons le sao du Takiang, prêt à être mis en place. On embraque les amarres; Monnot veille derrière. Plant est à labarre enfermé dans le kiosque; je suis à tribord devant, veillant à la manœuvre, transmettant les ordres à la machine, la hache sous la main, prêt à couper.

« Les deux pilotes ont la direction de l'opération du passage ; nous les laissons faire, prêts à corriger ce qui pourrait nous sembler mal, et à aider à la manœuvre avec les machines.

« A loheures nous partons de la pointe; nous avons quelque difficulté à bien nous présenter et tombons deux fois sur les roches.

« A la troisième fois nous sommes bridés par nos traversiers avant et arrière, celui de Tarrière très raide; les amarres de halage nous déhalent dans le grand courant qui, nous prenant en biais, nous fait incliner de 25 degrés.

« Tout le côté est dans Teau : j'en ai jusqu'aux genoux au milieu du pont à tribord; on avait heureu-

sèment entouré tous les roofs de deux épaisseurs de toile neuve,

« La bande s'accentue progressivement et devient très dangereuse. Craignant que la chaloupe ne chavire, je crie à Monnot de couper le traversier arrière et mets en même temps les machines bâbord en avant, tribord en arrière à toute vitesse. Cela nous redresse à temps.

a La chaloupe s'évite dans Taxe du courant et vient toucher sur un rocher à fleur d'eau. Les deux machines sont lancées en avant à toute allure (300 tours, 180 livres de pression). Nous débordons avec les espars et la barre.

« On coupe alors le traversier del'avant, et en cinq minutes nous sommes halés au-dessus du rapide.

« La jonque passe après nous et à i h. 30 nous remettons en route pour Ouan-hien.

a /j au 25 décembre. — Après le Sin-long-t'an nous ne rencontrons plus que quelques passages délicats où nous sommes obligés de prendre une touline. Le reste du temps nous remorquons la jonque, laissant généralement nos haleurs loin derrière nous.

« Quand notre vitesse devient presque nulle nous mettons une amarre à terre, que porte un Chinois du bord et sur laquelle nous nous halons, ou encore nous poussons sur le fond avec des bambous.

« Le 16, nous trouvons pourtant quelques difficultés à franchir le Yang-ko-ki-tchang; nous n'y réussissons qu'après trois efïorts infructueux.

« Les deux premières fois nous essayons en vain de

franchir en montant le plus haut possible sur la rive gauche, mais nous sommes arrêtés par des roches à fleur d'eau et ne pouvons avoir une diagonale suffisamment inclinée.

« La troisième fois nous mettons une touline de plus de 500 mètres. Notre résistance jointe à Tefîort de Teau sur le câble la font casser.

« Enfin la quatrième nous mettons une grosse amarre et prenons deux sampans supplémentaires pour la maintenir hors de Teau. Cette fois l'opération est couronnée de succès.

« Dans la matinée du 17 nous naviguons à vitesse réduite le long de terre, dans une épaisse brume.

« Le 18, nous restons l'après-midi àTchong-tcheou pour embarquer notre dernier approvisionnement de charbon nécessaire pour attendre Tchong-king, soit une douzaine de tonnes. Durant notre séjour nous recevons la visite d'un missionnaire français, le P. Got.

« Le 21, nous dépassons Fou-tcheou lorsque, au Koei-long-t'an, l'eau disparaît tout à coup dans le tube de niveau de la chaudière.

« Le robinet-jauge inférieur donnant toujours de l'eau, nous ne soupçonnons pas une fuite. On réalimente difficilement avec le petit cheval à toute vitesse ; nous décrassons et essayons de remonter en pression.

« Le niveau baisse de nouveau rapidement et le feu s'éteint peu à peu dans le fond du foyer.

« Nous laissons tomber les feux, et après ramonage on constate que tous les tubes sont secs.

« Mais quand on peut entrer dans la chaudière, nous nous apercevons que le ciel de la boîte à feu est gondolé, qu'une des coutures fuit beaucoup ainsi que les goujons des cornières de consolidation.

« 22 décembre, — Cette avarie est impossible à réparer sur place avec nos moyens. Je décide de continuer la route en nous faisant remorquer par la jonque. Comme il nous reste avant Tchong-King nombre d'endroits où Teau est forte, je renvoie l'interprète et Tso à Fou-tcheou porter une carte chez le préfet et prendre un supplément de trente haleurs et un second sampan.

« Nous partons pour Si-tou-tchang, où ils doivent nous rejoindre. Là, nous débarquons six tonnes de charbon de notre jonque, afin de l'alléger le plus possible.

« 22 décembre, — Nous avons de l'eau assez forte pendant toute la journée; notre vitesse est très faible, c'est à peine si nous parcourons dix à douze milles en douze heures de marche. Nous devons changer continuellement la chaloupe de bord, en la mettant toujours en dehors, parce que, au Mo-pan-t'an particuHèrement et au-dessous, nous avons deux endroits où la manœuvre est longue et difficile. Aussi mettonsnous trois heures pour parcourir un demi-mille.

a 2y décembre, — Nous passons le Yé-lou-tse, qui est une pointe formant une dénivellation où l'eau est

forte. Les coolies sont mal placés pour haler, aussi passons-nous très lentement.

« A 3 h. 30 nous arrivons au mouillage de Ouankia-to, à Tchong-king. »

Encore que fort difficile et contrariée à la fin par un accident qui, par bonheur, n'avait pas causé de malheur au personnel, la montée de notre deuxième embarcation à Tchong-king était donc chose faite.

Mes jeunes officiers avaient une fois de plus montré tout ce qu'on était en droit d'attendre d'eux par la suite.

Durant quelques jours, les incidents de la montée furent notre grand sujet de conversation. Tout n'avait pas toujours été rose pour les voyageurs, obligés de se serrer sur un étroit espace et dépourvus de toute commodité. Rien que la question de la nourriture leur avait au début causé bien de la gêne. Ils avaient en effet trouvé un soi-disant cuisinier; mais lorsque l'on arrivait au mouillage, en général rien n'était prêt pour satisfaire des estomacs affamés par la fatigue et les émotions.

Monnot dut se faire professeur es arts culinaires pendant les arrêts et faire passer des « colles » au maître coq improvisé pour s'assurer — souvent en vain — que le repas du lendemain serait fait.

Les Chinois, eux, sur leurs jonques, s'installent très confortablement pour se nourrir, et toute la journée on voit cuire des chaudrons de riz mêlé de légumes et de viande de cochon ou de poulet. Parfois nos

voyageurs durent emprunter au dîner des coolies pour compléter le leur par trop sommaire.

Lorsque, dans les passages difficiles, on sacrifie au génie du fîeuve le coq propitiatoire, il ne faudrait pas croire que le sacrifice ne profite qu'à lui seulement. Mais on y met des formes. Derrière le patron qui coupe le cou à Tanimal, sur Tavant de la jonque, se tient le cuisinier, Tair indifférent. Au moment où le premier fait les génuflexions et les prosternations (Koto), il dissimule habilement derrière lui le corps et le lance en se cachant au cuisinier, qui s'en empare- Comme cela le loiing n'a rien vu et l'équipage ne perd pas tout.

Avec les dieux chinois, comme avec les Chinois eux-mêmes, il suffit souvent de savoir s'entendre* Du moment où l'extérieur est sauvegardé, où \diface est sauve, il y a matière à accommodements.

L'interprète ou le pseudo-interprète que du Boucheron avait amené était, lui, catholique. Les missionnaires sont très stricts dans l'exigence des pratiques religieuses chez leurs chrétiens, ce en quoi ils n'ont peut-être pas tort, car, il faut l'avouer, rien de plus contraire à la morale chrétienne que les sentiments intimes d'un Chinois. Il y a là tout un courant à remonter, et je pense qu'on n'en peut guère en venir à bout que par l'éducation successive de plusieurs générations. Aussi les missionnaires distinguent-ils soigneusement entre les vieux chrétiens, descendants des débris des premiers convertis, échappés aux per-

ISO CHAPITRE IV

sécutions, et les nouveaux ckréiie?is aittirés souvent par rintérêt, pour avoir un conseil, une protection contre les exactions des mandarins, des secours en cas de misère.

Le Chinois est à la fois Têtre le plus superstitieux et le plus sceptique du monde. Dans Tordre du surnaturel sa croyance au bon et au mauvais sort, aux esprits favorables ou défavorables est sans bornes.

Mais ce n'est jamais une persuasion complète; la « foi du charbonnier » n'existe pas chez lui. En individu pratique cependant, son raisonnement est : « Si cane fait pas de bien, çanepeutfairedemal »; d'où un éclectisme qui permet aux trois religions brahmanique, bouddhiste et taoïste de coexister, et ils y joindraient volontiers, si on s'y prêtait, le cathoHcisme, le protestantisme et même l'islam; d'autant qu'en ce cas on pourrait avantageusement se recommander de sa foi auprès des personnages influents des six croyances.

Rl'E A TCHONG-KING

Débuts de 1902. — Réparations et modifications au Takîang. — Plant va à Itchang chercher sa femme. — Mme Plant. — Anglaises et Françaises,

— Pourquoi les Anglais sont colonisateurs. — Un beau cadeau. — Nos constructions. — Jen-tong-san. — Tentative infructueuse pour remonter le Kia-ling. — J'expédie une mission hydrographique. — Le Ko-nien. — Hostilités chinoises. — Échauffourée à Nieou-nao. — Marquis en danger. — La colonie de Oaan-kia-to. — La pierre d'attente de Tépoux.

— Une langue à quiproquos. — Aventure shocking d'un commissaire des douanes. — La fête du Dragon. — Voyage du Takiang à Suifou.

Nous inaugurions bien Tannée 1902. Nos deux embarcations étaient arrivées au but. Le Takiang, il est vrai, avait de grosses avaries, mais un examen attentif me montra qu'elles étaient réparables*

Je profitai de Tindisponibilité de cette chaloupe, tandis qu'on remettait en état sa chaudière, pour y apporter diverses modifications destinées à la rendre plus commode et plus habitable.

La chambre de Tavant fut installée avec deux banquettes-lits pliantes. J'élargis le pont à Tavant par une plate-forme permettant aux hommes de manœuvrer plus commodément les bambous et les espars de choc ; enfin je disposai la dynamo et le petit projecteur de VOlry pour pouvoir nous en servir au besoin à bord.

Nous étions en tout cas cloués pour quelques semaines à Ouan-kia-to et Plant en profita pour me demander l'autorisation de descendre à Itchang chercher sa femme, qu'il avait l'intention de garder avec lui à Tchong-king.

Mme Plant est une vaillante entre toutes. Elle a été des deux voyages de son mari avec le Pioneer.

C'est dans le meilleur sens du mot le type de l'Anglaise courageuse, qui suit son mari partout, ne s'étonne de rien, le réconforte par sa présence et sait, aux antipodes, lui créer un foyer confortable, un home, où il retrouve la douceur du foyer après la peine et la fatigue.

A mon sens, au lieu d'écrire sur la « supériorité de l' Anglo-Saxon » , on eût mieux fait d'étudier la supériorité de TAnglo-Saxonne.

Nous avons en France des voyageuses, nous avons des femmes qui ont su se faire à la vie aux colonies.

ce

Gi O

Il est même à remarquer que, dans ce rôle, les rares Françaises qui ont eu le courage de ne pas en avoir peur sont tout à fait supérieures. Il est encore à noter qu^après y avoir goûté elles y prennent un plaisir très grand et que, plus que les Français peut-être, elles sont gagnées, après un temps passé en Europe, par la nostalgie des vastes horizons.

Mais en Angleterre, en Amérique, c'est la règle ; en France c'est, hélas! la rare exception.

Il me souvient d'un capitaine anglais de Tarmée des Indes qui, à la fin de la guerre de Chine, dirigeait la section de chemin de fer de Tong-kou.

Un beau matin, sa femme, qu'il avait laissée au Bengale, tomba chez lui, ayant pris quelques dizaines de moyens de transport différents pour le rejoindre.

En vingt-quatre heures, l'horrible case chinoise où il logeait comme nous tous, avec des caisses superposées en guise de meubles, avait changé de figure à ne pas la reconnaître.

Elle avait jeté une soierie par ci, mis une plante rapportée de la brousse par là, caché le lit derrière un rideau, et, comme mari et femme étaient des gens charmants, ce nous était un plaisir, lorsque l'on avait un instant de repos, d'aller prendre le thé ou le whisky and soda dans un cadre bien primitif, mais qui respirait la grâce et le confort.

Et je me rappelle d'avoir dit un jour à mon camarade anglais : « Après tout, vous êtes aussi orgueilleux qu'injustes en parlant de vos colonies et vous donnant les gants de ne voir jamais le soleil se coucher sur votre empire. C'est à l'Anglaise, non à l'Anglais,

qu'il faut en rapporter le mérite. Le jour où la Française rimitera, vous savez, nous ferons mieux. »

Mme Plant était de cette sorte de femmes. Lorsque à Shang-Haï elle vint visiter rO/ry^ son premier regard fut pour notre treuil et, le voyant solide, elle se rasséréna avec un « good windlass! », de bon augure.

Plant nous conta que, lors de son premier voyage, dans un rapide où il n'avait pas disposé d'amarres et qui se présenta infranchissable, il voulut envoyer une ligne à terre en rattachant à une fusée et, par son secours, faire parvenir un câble pour se haler dessus. Aucun homme de son équipage, blanc ou Chinois, ne comprenait son idée ; tous s'y prenaient très maladroitement et, durant ce temps, le bâtiment courait grand danger de perte. Ce fut Mme Plant qui attacha la ligne et fit partir la fusée.

Je donnai à Plant la permission qu'il me demandait, et il nous quitta pour un mois et demi.

Peu après je recevais les premières lettres de l'amiral Pottier, pleines d'éloges pour nous.

Il approuvait tous nos projets, y compris la construction de magasins et de logements.

M. Doumer, gouverneur général de l' Indo-Chine, avec cette sûreté de vues et cette promptitude dans l'exécution qui le caractérisent, mettait à notre disposition un crédit de 100,000 francs pris sur le budget, riche alors, de notre colonie indo-chinoise.

Je pouvais passer dès lors du projet à l'exécution et, pour commencer, j'achetai par l'intermédiaire de

Coffiney un terraîn situé juste en face de notre mouillage.

C'était le seul à vendre. Par malheur il est en pente brusque, composé de terre argileuse, et, avec le danger de grandes crues, j'étais obligé de construire des soubassements véritablement cyclopéens, allant partout chercher la roche et dressant, face au fleuve, un mur en blocs énormes de près de dix mètres de hauteur.

La main-d'œuvre chinoise est heureusement à très bon compte. Je me mis aussitôt en rapport avec un entrepreneur. tailleur de pierres, et bientôt la falaise résonna du choc des lourds marteaux qui servent à détacher les blocs.

Les moyens de taille sont des plus primitifs. Avec une pointe emmanchée on creuse un sillon dans lequel on enfonce des coins d'acier au moyen de masses emmanchées au bout de bâtons flexibles.

Il faut toute la patience des Chinois pour arriver ainsi à détacher des blocs qui, taillés, mesuraient un mètre de long et cinquante centimètres dans les autres dimensions.

Mais quelle lutte de tous les instants pour arriver à deviner les ruses innombrables du Chinois, qui toujours cherche à vous tromper!

Si on prend les ouvriers à la journée, le travail est bien fait, mais ils en font le moins possible et je ne connais rien qui produise moins que le Chinois lorsqu'il n'est pas appâté par le gain.

Je travaillai donc le plus possible à la tâche.

Mais alors c'est une attention de toutes les minutes

si on ne veut pas se trouver à la merci des plus dangereuses malfaçons. Je mis Marquis à surveiller les travaux, en lui adjoignant deux marins, un charpentier et un gabier. On fait tout ce qu'on veut d'un marin; ils devinrent bientôt des vérificateurs excellents.

Mon entrepreneur, du nom de Jen-tong-san, était un solide gaillard, grêlé de petite vérole. Un proverbe chinois dit que dans un grêlé (mat-se) il y a trois malins. En Tespèce le proverbe était vrai, mais Jen trouva bientôt à qui parler.

Le Takiang xk^2xé^^ arrangé, je voulus l'essayer.

Le long de Tchong-king coule, ai-je dit, une rivière considérable, le Kia-ling, qui rejoint le fleuve, en enserrant ainsi avec lui et par deux côtés la cité.

Encore que Teau fût déjà basse, je résolus de tâcher de remonter durant quelques milles la rivière.

Un beau matin, par un froid piquant, le docteur Negretti et mol embarquions dans la chaloupe avec Fong-mi, le pilote chinois, et un vieux patron de jonque, pour nous aider de ses lumières. Nous longeons d'abord la ville, passant devant des centaines de jonques amarrées à la berge et où se pressent les curieux; puis, à un tournant, nous perdons de vue Tchong-king.

D'abord tout va bien. Nous avançons prudemment, nous chenalons entre quelques grosses roches et, comme il est 1 1 heures, nous nous accostons pour déjeuner à une petite plage de sable.

Mais au-dessus de ce point, comme nous devions

le voir de plus près et plus longtemps sur le Fou-ho, la nature du fleuve change.

Ce sont de grands bancs de galets qui s^avancent jusque dans le chenal. Le courant augmente et nous force à les longer de près.

Le patron de jonque n'a pas Tair de bien savoir ce qu'il fait. Une première fois nous raclons; il achève de se troubler et nous mène droit sur un banc de galets submergé, où nous touchons plus sérieusement.

La chaloupe saute de caillou en caillou, les hélices portent légèrement et une machine stoppe.

J'en ai assez, je ne tiens pas à casser quelque chose en m'en allant ainsi à l'aveuglette.

Non sans peine nous arrivons à tourner, à descendre, et à 2 heures nous revenions de notre expédition manquée un peu penauds, mais en somme heureux de ne pas avoir d'avarie à déplorer, ce qui eût pu arriver facilement.

Cet incident m'ancre encore plus profondément dans mon idée de ne pas conduire les bâtiments, surtout VOlry, dans des passages inconnus avec les seules lumières d'un pilote local, bon ou mauvais, on ne le sait qu'après expérience, et qui en tout cas ne connaît pas la manœuvre d'un bâtiment à vapeur et peut s'affoler.

J'estime que, sinon pour nous qui serons souvent forcés de nous en remettre à notre étoile, du moins pour faciliter la tâche à nos successeurs, il convient d'avoir mieux que des croquis plus ou moins grossiers.

Le 20 janvier j'expédie Térisse et Marquis, en leur

donnant la tâche de faire du haut Yang-tse, entre Tchong-king et Suifou, une hydrographie exacte et sérieuse.

Les moyens dont nous disposons sont malheureusement restreints et la nature du climat, les circonstances particulières au pays rendent cette opération difficile.

Impossible, comme il eût été régulier, d'établir une grande triangulation couvrant le fleuve de son réseau et dans les mailles de laquelle on viendrait loger une triangulation secondaire et, plus tard, les détails topographiques et hydrographiques.

Comme instrument, nous ne possédons que le petit théodolithe-boussole de la marine.

Puis, le temps est constamment pluvieux, couvert, et souvent le brouillard s'étend en bancs plus ou moins épais dans la vallée. On ne peut donc apercevoir les signaux qu'à très courte distance. Si même on arrivait à en établir de visibles sur les sommets des collines souvent à plusieurs kilomètres dans l'intérieur des terres, rien n'est moins sûr que de les voir respectés par les Chinois.

A moins d'avoir des forces sérieuses pour les protéger, rien de moins prudent aussi que d'envoyer nos gens, à pareille distance du fleuve, faire des choses que les Chinois ne comprendront pas et à quoi ils risquent d'attacher une interprétation dangereuse de sort jeté ou de main mise sur leur pays.

Je me résous donc à employer le procédé suivant :

nos officiers suivront les berges, ils établiront de place en place des mires couvrant le fleuve d'un lacis de triangles et relèveront au théodolithe les angles de ces derniers.

En partant d'une base prise quelconque, nous tracerons ultérieurement en France, lorsque nous établirons nos cartes définitives, le réseau ainsi déterminé; puis, par la considération des positions astronomiques des points extrêmes, nous le réduirons en grandeur et en orientation.

Mais ce sera là travail très long. Aussi comme il importe de laisser une carte, sinon rigoureusement exacte, du moins très approximative et qui puisse servir • à la navigation de VOlry dans ce bief qu'il est appelé à parcourir souvent, je recommande à nos hydrographes de déterminer de place en place la longueur vraie des côtés de ces triangles, en mesurant au sextant l'angle sous-tendu par une mire de hauteur connue.

Je mets Térisse et Marquis en route dans une jonque, en leur donnant en outre deux houpans pour les transporter plus rapidement.

Je leur fais les plus grandes recommandations de prudence. Déjà de mauvais bruits courent. Le Setchouen est la terre classique des brigands, les sociétés secrètes y florissent. Notre consul, M. Haas, est à Tchen-tou, et je fais prévenir par son intermédiaire le vice-roi, comme aussi je vais moi-même rendre au tao-taï une visite pour lui expliquer ce que nous ferons et le prier de donner des ordres pour que les populations soient partout averties.

i6o CHAPITRE V

Je dirai tout de suite que presque partout nos gens n'eurent qu'à se louer de Taccueil qu'ils reçurent, sauf entre Ho-kiang et Lou-tcheou, où se passèrent des faits qui eussent pu avoir des suites graves.

Contrariés d'abord par la brume et aussi un peu par l'inexpérience explicable du début, nos jeunes officiers eurent encore à souffrir de l'extrême curiosité chinoise, curiosité dont on n'a pas idée si on ne l'a pas éprouvée.

Vers le commencement de l'année chinoise, la fête Ko-nten, durant laquelle s'arrêtent toutes les affaires pour une période de plusieurs semaines, devenait une cause d'ennuis par le grand nombre d'oisifs, quelquesuns ayant trop festoyé, qu'elle entraîne.

Cependant, le lo février, je recevais une lettre de Térisse qui m'inquiétait.

A Song-ki-tchang, dans une maison de thé où ils s'étaient arrêtés pour se rafraîchir, un peu en dehors du village, une bande de Chinois avaient proféré des insultes. Ils disaient à la foule qu'on était venu voler leurs bijoux et violer leurs femmes.

Là-dessus, quelques catholiques qui se trouvaient là ayant pris le parti des Européens, une rixe entre Chinois s'en était suivie. Un d'entre eux était assez sérieusement blessé.

Térisse, avec beaucoup de prudence, s'étant demandé si les catholiques n'avaient pas voulu profiter de sa présence pour régler quelque querelle particulière, s'était adressé au mandarin local. Ce dernier

AU POSTE FRANÇAIS DE TCHONG-.KING i6i

avait reconnu que les agresseurs étaient les coupables et avait fait donner cinq cents coups de bambou à l'auteur de la blessure.

Malgré cette intervention de Tautorité en notre faveur, je restais inquiet. Le 23 février, je recevais une nouvelle lettre de Térisse; Tincident que je craignais s'était produit au village de Nieou-nao-itchang.

Cette grosse bourgade a toujours été un centre hostile aux étrangers et s'est signalée dans les troubles fomentés quelques années auparavant par un simple coolie, Yu-man-tse, qui sut se faire une réputation d'inspiré et faillit conquérir le Se-tchouen.

Térisse cheminait le long de la rive droite, tandis que Marquis traversait le village.

A son arrivée une foule de cinq à six cents personnes se rassembla aux cris de cha! cha! (tue! tue!) Les Chinois étaient armés de bâtons et de cailloux. Un d'eux, plus entreprenant, s'approcha et essaya d'arracher à Marquis la jumelle qu'il portait en bandoulière et qu'il prenait sans doute pour un revolver. Mal lui en prit. Marquis est vigoureusement découplé; son agresseur passa un mauvais quart d'heure et sortit fort maltraité de ses mains.

Le Chinois est l'être le plus essentiellement, le plus profondément, le plus complètement lâche du monde. L'exemple suffit et la foule se dispersa.

Mais, à quelque cent mètres au-dessus du village, se trouve un escarpement 4 pic sous lequel passe la route.

Marquis s'y plaçait en station avec sa planchette

i62 CHAPITRE V

lorsque, du haut de la falaise, les pierres se mirent à tomber autour de lui.

La situation devenait dangereuse. Abrités sur la crête, les agresseurs n'avaient rien à craindre, et il ne pouvait plus être question de les corriger manuellement. Se retirer, c'était risquer d'attirer sur soi toute la meute; il ne faut jamais reculer devant des Chinois, sinon ils croient qu'on a peur et, leur férocité n'étant plus combattue par la crainte, on a à supporter le choc de toute la foule, les derniers poussant les premiers.

Marquis fît crier que si on continuait à jeter des pierres il allait tirer, puis fît feu dans la terre de la falaise. Les projectiles ne firent que redoubler et une grosse pierre l'atteignit à la cuisse, légèrement par bonheur.

Il se décida alors à faire siffler deux balles aux oreilles des agresseurs en ayant soin de viser assez haut pour n'atteindre personne. Cette fois cela suffit.

Comme je le lui avais recommandé, Térisse avait pris soin d'avertir de son passage le sous-préfet de Ho-kiang, dont dépend Nieou-nao, en le priant de prévenir les populations du caractère absolument pacifique de sa mission, autorisée d'ailleurs par le viceroi, et de prendre, s'il était nécessaire, des mesures de protection. Le fonctionnaire chinois n'avait pas envoyé un seul soldat, n'avait averti personne; son incurie, sinon sa complicité, était flagrante.

Aussi Térisse lui expédia-t-il, en même temps qu'il m'avertissait, la lettre suivante :

a L'officier français écrit au sous-préfet de Ho-

« kiang : « Hier, la population de Nieou-nao-itchang a « insulté un officier français et lui a jeté des pierres.

« Je prie le sous-préfet de Ho-kiang de rechercher « les coupables et de les punir sévèrement.

a Si pareille chose se produisait à nouveau et si, « comme dans le village de Nieou-nao, nous ne « sommes pas protégés par la police locale, nous « serons forcés de nous protéger nous-mêmes, ce « qui amènera quelque accident.

« J'écris au commandant supérieurfrançaisàTchong- « king, pour qu'il raconte ce qui s'est passé au vice- « roi de la province. »

A vrai dire, j'appris en même temps un fait qui venait de se produire, et qui pouvait, dans une certaine mesure, expliquer sinon justifier lastupide et sauvage agression des gens de Nieou-nao.

Presque en même temps que nos officiers, étaient partis de Tchong-king pour Suifou deux employés européens de la douane chinoise.

Simple promenade d'agrément, disaient-ils. J'appris cependant plus tard qu'ils avaient été chargés d'une mission officieuse par le commandant de la canonnière anglaise, et pour qui sait ce qu'est en réalité la douane dite impériale, et que ses agents sont pour la plupart les meilleurs avant-couriers de l'influence anglaise en Chine, leur voyage, en une saison des moins agréable, pouvait avoir d'autres raisons que le sport.

Quoi qu'il en soit, leur jonque était fortement approvisionnée de whisky et autres boissons fortes.

C'est peut-être sous leur influence que l'un des

i64 CHAPITRE V

douaniers avait commis à Lou-tcheou une sottise dont probablement nous payions les frais.

Son boy s'étant pris de querelle dans une boutique avec le marchand, il en était résulté une rixe où le gamin avait été pas mal houspillé.

Le douanier était alors allé porter plainte au tao-taï. Jusqu'ici rien de mieux. Mais où il avait dépassé les limites, c'était, se prétendant personnellement insulté, d'avoir exigé ou admis comme réparation d'être reconduit à bord de sa jonque porté dans la chaise verte du haut magistrat.

J'ai dit la signification des couleurs de chaise; nul dans la population de Lou-tcheou ne pouvait ignorer l'humiliation du tao-taï. Une faut jamais jouer avec la « face » des Chinois, gens qui cumulent avec quelques autres défauts celui d'être le plus sournoisement rancuniers qu'il soit possible.

En fait d'ailleurs, cet employé très subalterne d'une administration qui après tout est chinoise, payé par l'argent des Chinois et humiliant un très haut fonctionnaire, c'était un affront que j'aurais vivement ressenti si j'avais été Fils du Ciel.

Je ne crois pas me tromper en disant qu'il le fut en effet et, comme la population des campagnes en est encore à confondre sous le nom de Yang-jen tous les Européens sans distinction de nationalité, il advenait précisément que nous avions risqué de payer pour un Suédois anglicisé.

J'en profitai pour écrire à M. Haas et lui énumérer à nouveau, dans le but de bien préciser les faits, les

travaux que je comptais accomplir par la suite, savoir :

Voyage du Takiang; puis de \Olry jusqu'à Suifou, et reconnaissance du fleuve jusqu'à obstacle infranchissable aux vapeurs ;

Voyage des embarcations sur le Fouho à Kia-ting, puis le plus près possible de Tchen-tou et visite personnelle au vice-roi ;

Liaison avec le Yunan par une mission par terre avec le lieutenant Marquis ;

Reconnaissance, si possible, du Kialing-kiang.

La sanction de Téchauffourée de Nieou-nao fut, longtemps après, le déplacement du sous-préfet de Ho-kiang. Du moins, on me Taffirma. J'avoue, pour 7naface, avoir préféré ne pas vérifier le fait.

Du moins eut-elle pour résultat l'envoi d'ordres formels du vice-roi qui empèchèrentle retour de pareils incidents, et le 15 mars Térisse et Marquis atteignirent Suifou sans encombre.

A Tchong-king, durant ce temps, nous avions continué nos installations et nos réparations. Plant était arrivé avec sa femme, et, ne trouvant pas de maison convenable à terre, s'était installé dans une jonque avec tout le confortable qu'il avait pu. Notre petite colonie de Ouan-kia-to s'était augmentée par le retour de M. Duclos et de sa femme; cela finissait par former un centre en liaison intime de cœur avec nos compatriotes de Tchong-king.

Rarement, par malheur, on trouvait le temps de se visiter. C'est tout un voyage de remonter le courant

i66 CHAPITRE V

du fleuve et de passer le petit rapide de Ou-koui-tse. Nous avions d'abord cru que ce nom voulait signifier la tortue de pierre. Un roc arrondi affecte, en effet, vaguement la forme d'une carapace. Mais il paraît que sa signification est la pierre d'attente de l'époux.

La légende rapporte qu'un empereur, du temps des trois empires, étant parti pour une guerre, l'impératrice, restée à Tchong-king, venait chaque jour tenir sa cour sur la pierre pour apercevoir de plus loin l'époux revenant par le fleuve sur sa flotte de jonques.

On fait dire ainsi aux noms chinois, si on ne connaît pas la lettre, le caractère qui les précisent, à peu près tout ce qu'on veut.

On sait que le chinois est monosyllabique, c'est-àdire que chaque mot n'est composé que d'une seule émission de voix.

Dans la langue vulgaire, et pour les distinguer, on réunit souvent deux monosyllabes ayant la même signification. Chacun d'eux, pris isolément, désignerait quatre, cinq objets, et môme plus, mais leur réunion précise.

Il y a aussi les tons : ils sont aigus ou graves, mais tenus sur lamême note, oubien s'élèvent ou s'abaissent pendant l'émission de la voix.

A ces quatre tons, seuls usités à Tchong-king, on en joint un cinquième, nasal dans la plupart des provinces.

On conçoit l'innombrable quantité de quiproquos

que le manque de flexibilité des gosiers européens occasionne et dont s'amusent les Chinois.

Il en est un classique : c'est le mot ptao qui en est cause. A un ton il veut dire cuillère; à un autre il signifie... une dame de mœurs légères. Il est peu de repas où il n'amène Thilarité parmi les boys qui servent à table. Il veut encore dire un dossier, des papiers d'affaires.

Certain commissaire des douanes, Anglais fort irascible et dont les Chinois de son entourage redoutaient ajuste titre la colère, demandait un jour, en se trompant de ton, une pièce de comptabilité à son secrétaire.

Gros émoi du jeune lettré, qui cependant, au troisième ou quatrième ^tao de plus en plus énèrgiquement prononcé en serrant les poings, se décide à expédier un employé plus subalterne à la recherche de Tobjet toujours aisé à trouver dans une ville chinoise.

Et non moins gros scandale lorsqu'une beauté peu farouche du cru fut introduite en grande pompe dans le sanctuaire administratif.

Un consul. Français celui-là, se trouvait en visite chez un vice-roi. Il avait déposé à ses côtés son chapeau de cérémonie, qu'un des servants crut bien faire d'aller suspendre.

L'entretien terminé, le consul, pour en marquer la fin, demande son chapeau fmao isej.

Mais, à un autre ton, mao (on dit généralement mao fang) désigne ces commodités architecturales

i68 CHAPITRE V

qu'on marque généralement sur les plans d'une initiale double.

Un peu surpris, mais gardant toute la dignité décorative dont ne doit jamais se départir un grand mandarin, le vice-roi parla bas à Toreille de deux suivants, mandarins eux-mêmes de grade inférieur (le gardien spécial du perroquet de Li-hung-tchang était capitaine de frégate dans la marine de guerre chinoise). Et notre consul, toujours sans son chapeau, mais accompagné d'une escorte d'honneur, fut conduit avec révérences et salutations au buen-retiro particulier de Son Excellence.

Pour essayer notre projecteur, pour donner quelque sujet d'étonnement aux Chinois, nous nous offrons une petite fête à l'occasion des cérémonies du Dragon. Tous les ans, à une date fixe du calendrier chinois, des dragons en papier transparent, éclairés par des lampes placées à Tintérieur, sont promenés en procession dans les rues des villes chinoises.

Nous construisons un dragon sur notre sampan, que nous prenons à la remorque de la chaloupe.

Le projecteur de celle-ci lance son faisceau, qui éclaire les murailles tandis que nous remontons lentement le fleuve jusqu'au mouillage des Anglais.

La moitié de la population de Tchong-king est sur les remparts et pousse des cris chaque fois que la lumière électrique vient les éclairer d'un rapide éclat.

Nous retournons à bord à 1 1 heures avec une musique chinoise qui nous a demandé la permission de venir avec nous.

Le début de mars était arrivé, les eaux étaient le plus bas possible. Pour permettre à Plant de voir le fleuve entre Tchong-king et Suifou en cette saison, pour qu'il fût revenu à temps en vue du voyage de VOlry et aussi à cause des incidents de Nieou-naoitchang, je résolus d'expédier le Tiz^/iz;/^ vers l'amont sous le commandement de Monnot.

La carte du P. Chevalier ne porte pas de fond inférieur à 4 mètres dans cette partie du fleuve; la mission hydrographique ne me signalait pas, d'autre part, de grandes difficultés de navigation. Il est vrai que, partie un mois et demi plus tôt, elle avait trouvé plusieurs pieds d'eau de plus que le Takiang n'allait en rencontrer aux mêmes passages. Cependant je ne pensais pas que le voyage fût long ou périlleux.

Comme on va le voir, il fallait en rabattre.

Monnot partit le 8 mars. Dès le début, les difficultés commençaient, et ce ne furent, dès lors, qu'incidents sur incidents.

Extraits du rapport de M. l'enseigne de VAISSEAU Monnot sur la montée du « Takiang » de Tchong-King a Suifou.

« 8 mars. — Depuis l'instant de l'appareillage jusqu'à Long-men-hao la marche semble aisée, bien que la pression tombe peu à peu. Les lignes d'eau du Takiang sont en effet des plus favorables tant pour la marche que pour la direction.

« Nous passons devant le Woodcock en forçant la chauffe; la pression est tombée à 125 livres.

« A ce moment^ j'attribuais cette chute au manque d^habitude du nouveau personnel et à la surprise du départ. Je constate néanmoins que les foyers sont clairs et la combustion très bonne.

« Nous longeons à ce moment la rive droite, qui se profile en un long banc de galets s'enfonçant lentement sous l'eau. Le courant y est assez fort et, la pression tombant à 100, il est inutile de tenter plus longtemps, nous sommes trop loin pour envoyer une touline. Je songe à nous amarrer pour visiter la chaudière.

« Nous rejoignons Tautre rive, qui est suivie par un courant assez fort, et le long de laquelle sont amarrées de grosses jonques. Au moment d'envoyer notre bout à terre, nous touchons assez durement à tribord derrière. Tant par la manœuvre de la barre que par le choc qui nous a rejetés l'ayant à tribord, sans aide de gens sur la rive, nous nous échouons légèrement. A ce moment, la pression n'est plus qu'à 75. Bien que la place fût mauvaise (il n'en existait pas d'autre au-dessus du poste de la douane), nous nous amarrons; la pression ne nous permet pas d'aller ailleurs.

« Le tube de niveau est très boueux, indication sûre de l'ébullition. Après avoir fait une évacuation et déchargé le Takiang de quelques colis lourds, nous appareillons de nouveau pour remonter le banc de galets.

« Nous appareillons en laissant culer, puis nous

abattons sur bâbord de façon à aller chercher l'autre rive.

H A environ 200 mètres de la rive gauche, alors que rien ne l'indiquait, nous raclons de l'arrière.

« La machine tribord stoppe par deux fois d'ellemême sous le choc avant qu'on ait eu le temps de fermer la valve. Abattant franchement sur bâbord, nous descendons la rivière, puis rejoignons la rive droite le long du banc.

« Partis avec i6o livres de pression, nous atteignons le but très péniblement, lâchant le sampan que nous remorquions à couple et qui remonte par ses seuls moyens. Nous stoppons de nouveau et nous nous amarrons juste devant le consulat de France.

« Tout bien examiné, nous n'avons aucune avarie à la coque; l'hélice tribord a dû néanmoins souffrir.

a Attribuant à Tébullition la difficulté de la chauffe, je fais faire trois extractions.

« L'après-midi, à 2 heures, nous appareillons, espérant mieux. Après vingt minutes de marche, la pression est tombée de 125 à 100 livres.

« Il est impossible de pousser plus loin. Nous mouillons dans une petite baie de sable et les feux sont mis bas.

H J'envoie acheter des briques très minces pour les mettre en place dans la garniture du foyer, à la place de celles existantes, que je trouve trop hautes. Par cette modification j'ouvre un passage aux gaz et le contact direct des flammes et du ciel de foyer est plus immédiat. D'ailleurs, bien qu'il m'en coûte de redescendre à Ouan-kia-to, je m'y résoudrai, si cet essai

ne donne pas de résultat. Il est en effet trop hasardé de tenter ce voyage avec un bâtiment aussi lent.

« Q mars. — Nous appareillons à 8 heures, les hommes ayant déjà travaillé la nuit depuis 2 heures.

« Après une demi-heure de marche, la chauffe restait pénible; bien que nous puissions tenir maintenant 120 livres, nous prenons de nouveau un poste de mouillage.

« De cet essai je conclus que je dois supprimer complètement le plan de briques mis à Tchongking.

« On avait en effet, de ce fait, diminué notablement sinon la surface chauffée directement, du moins une hauteur de 35 centimètres de la lame d'eau avant réchauffée par rayonnement.

« Je rétablis donc l'ancien autel, mettant des briques moins hautes et laissant mobile une plaque du dessous du cendrier, afin qu'on puisse chaque jour retirer les escarbilles tombées derrière Tautel.

« 10 mars. — Appareillage à 9 heures. Prêts depuis 7 heures du matin, après une nuit de réparations; une brume très épaisse nous oblige à remettre notre départ. Nous étions mouillés au-dessous du Kiu-longt'an et, peu après l'appareillage, nous en tentons le passage.

« Très long courant constitué par l'étranglement du fleuve entre deux bancs de galets de la rive droite et une île à gauche.

a Juste au-dessous, un coude assez prononcé dévie le rapide, et là se placent de nombreux tourbillons

qui obligent à passer très près des rochers qui prolongent la rive droite.

« La pression est tenue haute très aisément.

« Nous atteignons facilement la pointe de l'île sablonneuse; à ce point, après plusieurs essais, nous lâchons le sampan. Lentement, nous avançons en multipliant les zigzags et en gagnant la rive droite.

« Les fonds, qui jusque-là n'étaient que de huit à neuf pieds, augmentent et en même temps le courant diminue.

« Soudain, alors que la sonde n'indiquait aucun fond, nous trouvons cinq pieds. La barre est à droite toute et, avant que nous stoppions, nous touchons très violemment par l'arrière. La machine bâbord a subi une forte secousse.

« Autour de nous, pas de fond. Nous repartons après avoir examiné les cales; rien de très anormal, malgré la violence du choc.

« Nous stoppons au-dessus du rapide. Au toucher les hélices semblent avoir souffert à l'extrémité des ailes seulement.

« Au-dessous, l'eau court plus calme et nous permet d'at jndre Hia-tse-pei.

« Le fleuve y est coupé par deux longues jetées rectilignes de roches hautes de 5 à 6 mètres, séparées entre elles par une étroite passe.

« Plusieurs rochers à fleur d'eau ont été roulés en ce point, tandis qu'en face un banc couvert d'un ou deux pieds d'eau va rejoindre la rive gauche.

(c L'eau arrive en ce point en trois courants distincts.

Une partie débouche perpendiculairement au lit par l'ouverture entre les jetées de roche; une autre, les longeant, court très rapidement; enfin, rejetée par le banc, la troisième vient constituer avec les deux premières un véritable et unique tourbillon.

« Des rochers d'un côté, le banc de l'autre rendent ce point délicat et même dangereux.

« Après avoir fait plusieurs abattées inquiétantes, redressées avec les machines, nous réussissons à atteindre la jetée, la longeant à deux ou trois mètres, cherchant le moins de courant possible.

« Après trois quarts d'heure d'essais nous n'avançons pas. Un homme apparaissant heureusement peut tourner à terre une touline que nous lui lançons, et tous, sauf un mécanicien en bas et Plant à la barre, nous attelant dessus, nous réussissons à donner l'élan sauveur.

« La situation était en effet périlleuse, car il ne fallait pas songer à se laisser culer dans de pareils tourbillons. Quant à abattre, il est moins que sûr que nous en eussions eu la place sans nous mettre au sec ou sur les roches.

« Nous mouillons à 5 h. 15 au village au-dessus, qui offre un abri sûr.

« Le sampan nous ayant rejoints, nous repartons et mouillons pour la nuit au-dessous du Mo-pan-t'an.

« A partir de Kin-sin-che, la force du fleuve nous oblige à lâcher le sampan et nous allons jusqu'au soir péniblement, longeant de nombreux bancs de galets qui ne nous laissent que huit à neuf pieds d'eau.

« Dans cette partie du fleuve, Teau prend un aspect compact et de faibles sources semblent éclater du fond et se multiplient.

Les hélices travaillent mal et les jonques naviguent beaucoup plus vite que nous.

a On a la sensation très nette du mauvais rendement des propulseurs.

« Nous stoppons le soir au-dessous de Che-nieout'an.

tt 12 mars. — Appareillage à 7 h. 30. J'engage 120 haleurs et un sampan pour le passage du rapide.

« Il est le résultat de plusieurs îles de sable et de galets plus ou moins réunies les unes aux autres qui s'étendent entre les deux rives.

« Juste au-dessous, la rive gauche se présente rocailleuse, s'enfonçant subitement après s'être prolongée en plateau.

« Le coude est empli par des tourbillons violents qui laissent échapper un contre-courant le long de

nie.

« Chacun des deux bancs se prolonge par un hautfond à peine couvert, faisant face à un grand éboulis de cailloux sur la rive gauche.

« Les haleurs tirent de la rive droite. Pour échapper au courant, nous coupons les tourbillons allant franchement à droite.

« lly a d'abord beaucoup de fond; puis, entrant dans le courant direct, nous trouvons dix pieds.

a Le sampan tente une première fois de nous apporter la touline; mais, entraîné par le courant, il n'y réussit pas.

« Devant rimpossibîlité de pouvoir recevoir Tamarre, nous nous approchons de la rive droite de Tîle.

« A ce moment, pris parle contre-courant et un tourbillon, nous sommes rejetés en travers dans le courant.

«Je renverse la marche des machines et, redressés, nous recommençons la manœuvre, qui réussit complètement.

« La machine à toute vitesse, nous avançons lentement, suivant le chenal, dans lequel nous ne trouvons que cinq pieds en haut du banc.

« Nous sommes cependant dans le grand chenal, celui que suivent les jonques à la descente.

a Immédiatement au-dessus, Teau devient plus calme. Commençant à avancer par nous-mêmes, nous larguons la touline.

« A ce moment, sans qu^aucun indice se montre à la surface de Teau, la sonde indique quatre pieds. Bien que les machines soient stoppées immédiatement, nous touchons par tribord, mais très doucement.

« Il faut là, en effet, passer entre deux rangées de rocs immergés ; mais le pilote chinois, pas accoutumé aux bateaux à vapeur, me prévint trop tard.

« A 9 h. 30 nous atteignons Kiang-tsin-hien, y stoppons pour faire quelques achats et en repartons à 1 1 heures pour lou-ki-tchang.

« 14 mars. — Avant l'appareillage je fais raccoler ' des coolies pour le passage de King-kan-touo et les deux qui sont au-dessus.

a Pour la première fois les gens du mandarin sont

obligés d'employer la force pour conduire les coolies au chemin de halage.

« Nous appareillons à 8 heures et franchissons la course assez facilement. Les haleurs ont mieux fait qu'on n'était en droit d'espérer, étant données leurs difficultés pour se rendre à l'ouvrage. »

Le rapport de Monnot continue ainsi longuement par un récit incessant de manœuvres pénibles, d'échouages, de halages risqués.

Dans les environs de Nieou-nao-itchang aucune insulte ne se produit; mais les habitants craignant des représailles se sauvent et se cachent à l'approche de la chaloupe, et l'absence de haleurs rend la navigation encore plus pénible.

Le fleuve est une succession incessante de « courses » le long des bancs de galets ; les fonds sont loin d'être ceux indiqués sur la carte du P. Chevalier. Monnot m'écrit qu'en lisant comme si c'étaient des pieds les sondes marquées en mètres on a sensiblement la vérité.

Un moment je crains pour la sécurité de l'embarcation. J'écris à Monnot que je le laisse libre de s'arrêter ou de revenir s'il craint par trop les accidents en continuant.

Mais revenir est peut-être plus dangereux que d'aller de l'avant. Au-dessus de Lou-tcheou le fleuve est un peu meilleur, ou du moins les passages difficiles s'y multiplient moins.

Le Siao-che-peî est cependant peut-être à ce mo-

ment le point le plus dangereux de toute la section Tchong-king — Suifou. Le Takiang le franchit le 22 mars, sans accident mais non sans peine.

Enfin le 23 il atteignit Suifou, absolument à bout, m^écrivait Monnot, les hélices faussées, le gouvernail avarié n'obéissant presque plus.

Le résultat est cependant atteint; mais il nous faudra une dure besogne pour remettre notre chaloupe en état de continuer ses services.

En attendant je chargeai immédiatement Monnot de rechercher un mouillage à Suifou et, à proximité, une place où établir des magasins et des logements, beaucoup plus modestes qu'à Tchong-king, bien entendu, mais pouvant servir à desserrer nos gens, à débarrasser les bâtiments, à loger quelques approvisionnements en notre absence.

^ïC$£

LE iA-rUU-TSIi PRES TCIIONG-KING

Dépêche de l'amiral Bayle, — Il envoie le commandant Du Plessis. — Descente de ÏOlry k Pan-tou. — Le Che-ouei-t'an. — Le Sin-long-t'an aux basses eaux. — Arrivée du commandant. — Retour à Tchong-king.

— Les Américains en Chine. — Le D' Mac Cartney. — Le D' Erdinger.

— Negretti va à Suifou. — Un douanier peu poli. — La Douane impériale chinoise. — Les dessous d'une administration. — Sir R. Hart. — Une anecdote du temps de l'amiral Courbet. — Tentative du commissaire des douanes de Tchong-king contre nous. — Commencement de la crue. — Nous partons pour Suifou. — Rencontre de M. Haas. — Le monopole du sel. — Le « charcutier ». — Les courses et l'eau compacte. — Notre ferme à Suifou. — Reconnaissance du Kincha. — La lin de la navigation à vapeur. — On me vole mes malles, — Projet de mission vers le Yunan.

A ce moment, je reçus une dépêche de Tamiral Bayle, qui avait remplacé intérimairement dans le commandement de Tescadre de Chine Tamiral Pottier rentré en France.

i8o CHAPITRE VI

L'amiral m'annonçait qu'il envoyait à Tchong-king SQn sous-chef d'état-major, capitaine de frégate Jochaux du Plessis, pour se rendre compte de visu de notre situation, nous passer l'inspection générale que chaque bâtiment de guerre doit en principe subir une fois par an, et se rendre compte sur place de nos besoins.

Il me disait aussi de redescendre le fleuve avec \Olry pour aller le chercher le plus bas possible.

Ceci soulevait immédiatement une question que je comptais bien résoudre plus tard par une étude régulière, mais qui se posait plus tôt que je n'y avais compté.

Aux basses eaux (et nous étions tout à fait à la maigre) pouvait-on naviguer en aval de Tchong-king et jusqu'où?

Tout d'abord il ne fallait pas songer à descendre au-dessous du Sin-long-t'an, évidemment impraticable.

Jusque-là, Plant ne voyait pas a priori d'impossibilité absolue. Toutefois une chose m'eflfrayait : comment depuis deux ans qu'elles étaient venues à Tchongking les canonnières anglaises ,qui ne calentpas trois pieds, n'avaient-elles pas essayé de le faire?

Il me paraissait probable que si les officiers anglais n'avaient point essayé l'entreprise, ce n'était pas sans s'être assuré au préalable par des sondages qu'elle ne présentait aucune chance de succès.

Cependant, après de nombreuses conférences avec le pilote Fong-mi et d'autres patrons de jonques, je

DE TCHONG-KING A SUIFOU i8i

çie décidai à essayer, en allant très prudemment et en m'arrêtant à chaque passage difficile pour le sonder.

Nous partons le 23 avril de Tchong-king. A ma grande et joyeuse surprise, le fleuve se montre bien plus facile que je ne l'espérais.

Par places, peu de fond. Cependant nous ne trouvons pas moins de sept pieds. Un seul passage vraiment dangereux, le Che-ouei-t'an.

Une pointe de roche s'avance à la rencontre d'un banc de galets et, à son droit, le courant change brusquement de direction en faisant un coude de près de 90 degrés. Il est aisé de comprendre pourquoi des passages de cette nature sont presque toujours dangereux, lorsque le chenal est étroit, pour un bâtiment ayant beaucoup de masse.

Possédant une vitesse acquise dans la première direction que fait le courant, il tend à continuer suivant cette direction et à se jeter sur la rive.

Il faut beaucoup de coup d'oeil ^oux prévoir et prévenir cette action.

Le 26, nous mouillons à Pan-tou, à notre ancienne place, et en attendant le commandant du Plessis nous retournons voir la grotte-pagode et le Bouddha guérisseur.

Le Sin-long-t'an est terrible. Le tourbillon a maintenant toute sa force et creuse un vrai Maelstrômn. Les jonques, toutefois, continuent à passer.

Deux jours après notre arrivée seulement parvient le koa-tse qui porte le sous-chef d'état-major.

i82 CHAPITRE VI

On appelle koa-tse une petite jonque spécialement destinée au transport des passagers. Les deux tiers de sa longueur sont alors occupés par un roof en bois, séparé en plusieurs chambres par des cloisons mobiles. Sur les jonques ordinaires il n'y a qu'une grande paillotte en nattes, et seul le patron possède à Tarrière un petit logement en planches.

Le koa-tse du commandant est du type dit ma-yan, qui comporte une passerelle prolongeant le pont de chaque bord. Je ne saurais trop recommander aux voyageurs du haut Yang-tse ce genre d'embarcation.

Beaucoup mieux compris au point de vue du confort, il offre en outre Tavantage d'être plus bas sur l'eau et par conséquent plus stable.

Avec leurs bois recouverts seulement du vernis jaune que donne Thuile tong-yeou, les jonques chinoises sont généralement très coquettes. Je ne dirai point, en revanche, qu'elles réalisent le maximum du confort pour un Européen; mais avec des nattes, des couvertures on arrive tout de même à y vivre à peu près à l'aise.

Nous nous préoccupons à l'avance de disposer tout pour que la jonque du commandant passe le rapide sans accident, et en effet aucune difficulté ne se présente.

L'essentiel pour courir le moins de risque possible dans ces traversées de rapides, et d'une façon générale dans la navigation sur le haut Yang-tse, est d'exiger des patrons qu'ils emploient des câbles en bambou en bon état et assez forts.

DE TCHONG-KING A SUIFOU i8

Là et ailleurs, d'une façon absolument générale — et c'est un trait de son caractère — jamais un Chinois n'emploiera du premier coup, pour faire un travail, les moyens suffisants. Toujours il débutera par trop faible. L'expérience, parfois cruelle, lui fera seule changer sa façon de faire.

Régulièrement si pour franchir un rapide il est prudent de mettre trois câbles, il n'en mettra que deux, et encore ne seront-ils pas assez forts.

Le nombre de millions qui se sont ainsi perdus dans les eaux du Yang-tse pour épargner quelques sapèques est incalculable.

Nous mettons trois jours à atteindre Tchong-king. Le fleuve est bien plus aisé qu'en novembre; seul le Hou-sin-t'an nécessite un fort coup de collier.

Une crue du Fou qui précède d'un jour notre passage nous rend plus aisés les passages à petits fonds. Nous arrivons le /"' mai, dans la matinée, à notre mouillage de Ouan-kia-to.

Quelque facile qu'ait été notre traversée, il n'en demeure pas moins acquis que, les fonds par endroits n'étant que de sept pieds, on ne peut guère y faire naviguer de bâtiment supérieur au nôtre en tirant d'eau. Avec de pareils courants, deux à trois pieds sous la quille ne sont pas de trop pour avoir quelque sécurité.

En route nous avons été accostés par une jonque portant une famille de missionnaires américains. Leur enfant est malade de là fièvre et ils nous demandent

i84 CHAPITRE VI

de nous charger d'un mot pour le docteur Mac Cartney, leur confrère.

Le D' Mac Cartney a construit à Tchong-king, avec les dons de ses compatriotes, un hôpital auquel il met actuellement la dernière main. Il est en outre chef de la mission méthodiste.

Les Américains commencent très sérieusement à s'établir en Chine. C'est pour l'Europe une concurrence avec laquelle il faut compter, pour si récente qu'elle soit.

On se demande même pourquoi le gouvernement des États-Unis a supprimé à Tchong-king le consulat qui y a existé quelques années auparavant.

Nous n'eûmes jamais que les meilleurs rapports avec le D' Mac Cartney. Il nous offrit même ses soins pour nous et nos hommes au cas où notre médecin voudrait s'absenter, par devoir ou plaisir.

Negretti allait quelquefois le voir et assister à ses opérations, car il est très habile chirurgien.

Précisément à ce moment nous eussions pu avoir besoin d'user de son offre aimable si, de notre côté, un jeune médecin français, le D' Erdinger, ne fût venu diriger le service de Thôpital catholique en même temps qu'il était attaché officiellement au consulat.

Devant l'impossibilité où se trouvait Monnot de réparer sur place, avec les moyens qu'il possédait, sa chaloupe avariée, je m'étais décidé à le rappeler peu après le retour de la mission hydrographique et à envoyer Negretti le remplacer à Suifou.

J*ai dit mon désir de créer un centre secondaire en

ce dernier point. L'étude qui avait été faite par Térisse et Marquis d'abord, par Monnot ensuite, me laissait penser que nous trouverions un endroit propice sur la rive droite et un peu en aval de l'extrémité amont du village.

Une plage de sable favorable au mouillage, une berge accore où on pourrait accoster aux hautes eaux et un terrain à vendre où s'élevait déjà une maison chinoise qu'il n'y aurait plus qu'à approprier à nos besoins, tout cela me paraissait comme fait pour nous.

Restait à procéder à cette acquisition sans éveiller les susceptibilités des Chinois, ou même des Européens. Il fallait trouver les voies et moyens pour y arriver. Je savais Negretti ferme, prudent et avisé; ce fut lui que je chargeai de jeter du moins les premières bases, sauf à arrêter les projets définitifs lorsque VOlry se rendrait à Suifou. Le commandant du Plessis, en attendant, passait l'inspection générale; déjà les constructions coijimençaientà se dessiner, on entassait les énormes cubes de pierre qui formaient les fondations.

Le 6 mai, le commandant repartait.

Durant son séjour à Tchong-king, les officiers anglais s'étaient empressés à lui rendre visite. Un seul personnage officiel avait affecté jusque-là d'ignorer la présence du sous-chef d'état-major français.

C'était le commissaire anglais des douanes, M. Wattson.

Aussi n'imagina-t-il rien de mieux que de vouloir

i86 CHAPITRE VI

faire arrêter au poste de Ouan-kia-to la jonque qui portait le commandant.

Avant l'arrivée de VOlry dans le haut Yang-tse, il n'avait jamais été question de réclamer aucun papier de douane d'aucun bâtiment de guerre ni d'aucune des embarcations qu'ils pouvaient envoyer.

Depuis la fin de l'année précédente, M. Wattson et son collègue, également anglais, d'Itchang, M. Unwin, après s'être concertés avec les consuls anglais, avaient fait paraître une sorte de circulaire, non approuvée d'ailleurs par les légations à Pékin et même pas contresignée par l'inspecteur général des douanes, sir R. Hart, prescrivant d'une manière générale aux Européens voyageant sur le fleuve certaines déclarations du contenu de leurs embarcations et le port d'un pavillon bleu spécial dit pavillon des douanes.

J'avais bien reçu notification de cet arrêté, mais n'y avais attaché aucune importance, les bâtiments de guerre, en vertu du droit d'exterritorialité, ne me semblant nullement visés.

C'est cependant eux ou plutôt nous qui étions en jeu, comme je l'appris depuis.

Pour comprendre toute l'importance qui s'attachait et s'attache encore pour nous, comme aussi pour toutes les puissances qui ne sont pas l'Angleterre (Allemagne, États-Unis, etc.), à ne pas laisser les douanes chinoises dépasser leurs attributions, il convient de rappeler ce qu'était au début et ce qu'est maintenant cette administration.

Après la première guerre de Chine, tant pour assurer par des perceptions régulières et contrôler le payement de Tindemnité de guerre, que pour donner quelque sécurité au commerce des Européens avec la Chine, on obligea cette dernière à créer une administration douanière réservée exclusivement aux ports ouverts au commerce européen et dirigée par des Européens.

A sa tête fut placé un simple commis qui se révéla un homme de génie : ce fut Robert Hart.

L'organisme qu'il créa, mis sur un pied tout militaire, se révéla dès l'abord merveilleux.

Sous ses ordres, dans chaque port ouvert, un commissaire, secondé par des employés européens et chinois, centralisait les applications des droits exigés soit des Européens, soit des Chinois voyageant pour le compte d'Européens.

Le chef de ces administrations locales restait cependant le tao-taï chinois ; mais il ne pouvait intervenir directement; son action était seulement de surveillance et les litiges devaient se régler à Pékin.

En revanche, lui seul percevait la valeur pécuniaire des taxes à recouvrer, dont la douane fixait la quotité. Dès lors, impossible au haut mandarin de ne pas envoyer à Pékin la totalité de ces droits ; impossible aussi de composer, de majorer ou de diminuer ses perceptions comme il le faisait continuellement avant cette organisation.

L'Angleterre et la France, ayant en commun fait la guerre de Chine, avaient, par moitié, la plus grande partie des emplois réservés à leurs nationaux; les

i88 CHAPITRE VI

autres puissances étaient cependant représentées en proportion du commerce qu'elles faisaient alors.

Sous Ténergique impulsion de sir Robert Hart, il faut convenir que les douanes impériales chinoises firent de belles choses. On leur doit notamment Téclairage et le balisage des côtes, et ce fut œuvre bien faite.

Si la France avait veillé à ce que la douane impériale conservât ce caractère strictement neutre et international, rien n'eût été mieux etplus juste. Il n'en fut malheureusement point ainsi.

Peu à peu R. Hart anglicisa son administration. Les examens qui devaient en principe donner accès aux postes ne furent plus passés qu'à Londres, et encore avec la plus grande partialité. On oublia en France qu'il y avait pour nos jeunes gens un débouché facile où des places très honorables étaient amplement rétribuées. Sir R. Hart finit en principe par disposer à sa volonté des emplois d'une administration où son pouvoir est absolu.

Il n'eût pas été bon Anglais s'il n'en eût usé pour le profit de son pays.

Si, pour ne pas trop faire crier, il conserva encore des employés français, ce fut surtout dans les bas grades, là où il n'y a ni action ni responsabiUté.

Les hauts emplois furent bientôt entre les mains, en presque totalité, soit d'Anglais, soit de personnages de nationalités peu engagées en Chine : Suisse, Norvège, etc., à qui on demandait de suivre partout une politique anglaise.

Ce fut très habilement fait, et on peut dire qu'on pluma la poule sans la faire crier. Les dehors étaient sauvegardés : sir R. Hart nous desservit souvent; mais il sut le faire avec assez d'adresse pour être, chaque fois, élevé d'un grade dans la Légion d'honneur, dont il est un des hauts dignitaires au titre étranger.

Je pourrais cependant citer le cas d'un employé des douanes qui, lorsque l'amiral Courbet pénétra dans la rivière' Min, vint à son bord, examina tout et alla ensuite prévenir les Chinois de ce qui les attendait...

D'autre part, l'ambition de la douane devenait insatiable. Tant qu'elle réservait son action aux perceptions sur les Européens ou les propriétés européennes, rien de plus juste. Mais un jour on inventa le ship-

Voici ce que signifie ce mot. Un Européen, même sans un sou vaillant, s'établit à Itchang, par exemple, et ouvre une agence de shipping.

Dès lors, tous les Chinois qui voudront naviguer sur le fîeuve n'auront qu'à se faire délivrer contre argent une attestation constatant qu'ils sont de sa maison pour n'être plus soumis qu'aux perceptions faites en principe sur les seuls Européens ou leurs agents et échapperont aux douanes véritablement chinoises, qui sont, elles, provinciales et qu'on nomme Itkins.

Évidemment, si cette industrie a pu prendre naissance, la première faute en est dans la rapacité des

likiris. Ces derniers, affermés comme tout Test en Chine, donnaient lieu aux vexations les plus arbitraires.

Mais même si, vice-roi intègre et énergique, je tiens la main à ne percevoir que les droits justes, je n'en verrai pas moins une des parties les plus importantes de mes revenus m'échapper.

Or, en Chine, les budgets sont provinciaux; Pékin reçoit, mais n'envoie rien. Il faut bien cependant que les vice-rois aient des ressources pour leurs troupes, leurs travaux publics, etc., sans parler des gros cadeaux qu'ils sont obligés de faire pour conser\''er leurs places.

Ils n'ont pu s'en tirer qu'en élevant les droits à l'intérieur du pays, en frappant de nouveaux impôts sur les objets de nécessité première; d'où mécontentement général, qui n'a pas été pour peu dans tous les troubles qui ont eu lieu en Chine.

Il faut joindre à cela la morgue toujours plus grande des employés des douanes vis-à-vis des Chinois. Je dois rendre cette justice à sir R. Hart que, dans les ports de la côte, là où tout se sait, il tient la main à ce que ses créatures ne vexent pas les autorités chinoises.

Mais au Se-tchouen, au centre de la Chine, il en va autrement et j'ai raconté l'histoire de ce tout petit employé se faisant transporter dans la chaise verte d'un tao-taï en guise de satisfaction donnée par ce dernier. M. Wattson était loin d'être aimé parles autorités chinoises de Tchong-king, qui se gardaient bien d'en rien laisser paraître, mais qui ne lui pardon-

neront que difficilement d'avoir, en certaine circonstance, voulu mettre la main sur le champ de raanœuvre des soldats, de compte à demi avec le consul anglais, avec qui il s'était entendu pour partager.

C'est avec de pareils procédés employés vis-à-vis des Chinois, gens rancuniers par excellence, qu'on allume des haines qui ne s'éteignent plus.

Sir R. Hart a été, m'a-t-on raconté, très surpris de voir, à Pékin, sa maison la première détruite, et avec une rage particulière. Il ne concevait pas que, n'ayant jamais fait que du bien aux Chinois (et ceci est vrai), ils aient contre lui une telle rancune sans raison apparente.

C'est qu'il ne s'est pas exactement rendu compte de la gène que son administration a apportée par endroits, et aussi qu'il supportait la peine des injustices et des brutalités de certains de ses employés.

En ce qui me concernait, je n'avais à prendre parti ni pour ni contre la douane, mais je tenais à ne pas subir en elle un service d'espionnage aux yeux perpétuellement ouverts sur nos faits et gestes.

Or, je savais que tous les quinze jours le commissaire des douanes expédiait à Pékin un rapport sur les faits et gestes des Européens, leurs actes et leurs mouvements, les objets transportés par eux, etc.

En admettant même que la stricte neutralité de l'inspecteur général fût certaine, je ne pouvais m'empêcher de penser que M. Wattson, qui n'avait pas de meilleur ami que le consul anglais, qui prenait tous ses repas avec lui, qui avait fait établir un passage

dérobé pour se rendre des locaux de la douane dans le consulat anglais sans passer par Textérieur, pouvait, peut-être inconsciemment, je le veux bien, donner des indications à son inséparable sur quantité de choses que je trouvais préférable de garder pour nous.

Je m'en ouvris au commandant du Plessis, lui communiquai la circulaire des douanes et le priai d'aviser le commandant en chef.

Il n'eut pas besoin d'attendre longtemps pour juger par lui-même des bons sentiments qu'on nourrissait à notre égard.

Le commandant du Plessis ne tint aucun compte des injonctions de l'agent de Oan-kia-to. Par ses ordres j'écrivis en outre au commissaire la lettre suivante :

a Monsieur le commissaire des douanes,

« Le chef d'état-major, inspecteur général, délégué du contre-amiral commandant en chef, ayant ouï dire que vous vous étiez plaint à Itchang que les jonques affrétées par le gouvernement français ne portaient pas le pavillon bleu de la douane, et ayant pris connaissance des règlements des i" novembre et 13 décembre 1901 communiqués directement par vous à VOlry, me charge d'avoir l'honneur de vous aviser que , pour être exécutoires par les bâtiments de guerre français ou par les embarcations indigènes affrétées entièrement par l'État français et tombant dès lors

SOUS le coup du droit international, les règlements particuliers des douanes qui font exception à ce droit tels que : déclaration de cargaison, prise d'un passedebout, port d'un pavillon spécial, etc., doivent au préalable avoir été signifiés par les voies régulières au Commandant en chef, qui donne à ses subordonnés des ordres en conséquence.

« Il va saisir à son retourTamiral de la question, afin d'arriver à une réglementation qui, tout en donnant aux douanes impériales toutes facilités pour prévenir et réprimer les fraudes, toujours à craindre de la part du personnel chinois des embarcations affrétées, ne porte atteinte ni dans le fond ni dans la forme aux droits reconnus d'un État, ni à ses intérêts.

« En attendant le règlement de cette question, il me prescrit de m'en tenir à ce qui avait cours avant l'arrivée à Tchong-king d'une canonnière française, et, par conséquent, d'attendre des ordres pour appliquer ce qui, dans les règlements des i*' novembre et 1 3 décembre 1901 , n'est pas explicitement énoncé dans le protocole.

« Il reste cependant bien entendu que vous pouvez compter sur toute notre bonne volonté pour ne pas entraver le service de la douane et sa surveillance à bord des jonques employées par nous en ce qui regarde exclusivement la répression de la fraude envers l'État chinois, fraude qui ne peut s'exercer que sur des objets introduits subrepticement à bord, puisque tout le matériel de l'État est exempt de droits. »

M. Wattson ne se tint pas pour satisfait. Dans une lettre vaguement comminatoire il me proposa, pour éviter toute « vexation ou complication », d'appliquer provisoirement le règlement en attendant solution définitive à intervenir.

C'était cousu de fil blanc et je ne me montrai pas disposé à créer un précédent.

Je lui répondis par une fin de non-recevoir absolue, ajoutant :

« Je souhaite vivement qu'aucune nouvelle occasion ne s'élève pour nous, avant règlement définitif de la question entre nos chefs et les vôtres, d'avoir à faire respecter les droits du pavillon français compromis par des mesures dont certaines n'ont manifestement aucune utilité directe pour l'exécution de votre service de répression de la fraude.

a Je crois cependant devoir vous déclarer, avec la plus grande modération, mais avec une loyale netteté, que j'assurerai, par tous les moyens en mon pouvoir, l'exécution de mes ordres, le cas échéant, ce qui est mon strict devoir de militaire.

« J'ose espérer que vous apprécierez la situation avec le souci de ne pas arriver à cette extrémité et d'attendre sans heurts regrettables le moment où elle sera définitivement réglée. »

Plus tard, en effet, une entente intervint entre l'inspecteur général des douanes, le ministre de France à Pékin et l'amiral.

Le règlement qui en sortit, bien que loin de me satisfaire dans ses détails, car il permet encore la mal-

veillance et l'espionnage, eut du moins pour résultat d'affirmer nettement la nécessité pour un règlement douanier, avant d'être applicable, d'être signifié aux autorités supérieures. On ne verra plus ainsi des fonctionnaires subalternes en établir au détriment d'une nation pour peu qu'il leur plaise de s'en faire les ennemis, et il me paraît que tout le monde y gagnera à l'occasion.

Avec les premières chaleurs le fleuve commençait à monter. La crue du Yang-tse et de ses affluents a deux causes distinctes. Au début, la fonte des neiges sur les montagnes et les hauts plateaux du Thibet procure une montée lente et régulière. Puis, avec les violents orages de juillet, août et septembre, ce sont des crues subites, suivies de baisses non moins rapides. Le terrain de la vallée du haut Yang-tse, composé de grès et d'argile peu perméables, fait que la presque totalité de l'eau du ciel s'écoule rapidement vers le lit du fleuve ou de ses affluents. C'est alors que la navigation devient réellement pénible et dangereuse. Chaque orage est suivi de courants violents causés par l'énorme masse d'eau qui dévale rapidement vers l'embouchure. Mais pour l'instant nous n'en étions pas là. Le temps se maintenait serein, et c'est pouce à pouce que le niveau s'élevait.

Nous avions résolu de quitter Tchong-king lorsqu'il y aurait huit pieds d'eau à la marque dont le zéro correspond à peu près aux plus basses eaux obser-

vées. En réalité lorsque nous partons, le 14 mai dans l'après-midi, il y avait dix pieds.

Je laissai Marquis à Tchong-king avec quatre hommes et, provisoirement, Térisse. Marquis devait surveiller les constructions, Térisse achever le tracé rapide de la partie du fleuve qu'il venait de lever, puis nous rejoindre à Suif ou par la route de terre.

Nous mouillons dans la soirée du 14 à Ta-toukeou.

Repartis le 15 à 6 h. 30, nous franchissons le Hiatse-pe, qui doit être fort dangereux à la descente; le Siao-nan-hai, où nous trouvons une sonde de huit pieds, le minimum de ce que nous avons rencontré dans le chenal.

Lo-hang-che n'est pas encore très difficile, le courant ne passant pas trop fort dans le bras de droite, mais Ki-sin-che est délicat. Le bâtiment est dépalé sur la roche centrale avec force. Un faux coup de barre, une avarie de machine amèneraient inévitablement la perte du bateau.

Nous passons à 4 heures devant Kiang-tsin-hien sans nous y arrêter et mouillons à 6 h. 30 en amont de leou-ki-tchang.

Nous avons un dépôt de charbon à ce village; mais le mouillage y est fort mauvais, sinonimpossible, et je suis obligé de faire venir mon combustible par des sampans.

Il a fait très chaud durant cette journée; aussi les chauffeurs et les mécaniciens sont-ils rendus.

Lorsque VOlry refoule le courant, c'est presque constamment sur le haut Yang-tse la chauffe à outrance qu'il faut tenir. Comme il faut se présenter aux points où il est le plus violent avec des feux clairs et une combustion en pleine activité, il est indispensable de profiter des rares passages calmes pour décrasser les fourneaux, travail encore plus fatigant que la chauflFe.

Nos deux chauflFeurs sont absolument fourbus. L'un a une violente courbature et des douleurs dans tous les membres; l'autre souffre d'une varice très douloureuse à la jambe. Les mécaniciens eux-mêmes ont des étourdissements et des crampes d'estomac. Ce sont pourtant ces derniers qui devront assurer la chauffe durant le reste du voyage, les chauffeurs ne réussissant pas à se remettre complètement et devant se borner à surveiller le graissage.

Le 16, pour donner un peu de repos, nous n'appareillons qu'à 8 heures. Le temps heureusement se couvre et même il tombe de la pluie dans l'aprèsmidi.

Nous franchissons successivement les deux passages délicats de Lao-in-che et de Ki-tse-pa et mouillons à 5 h. 45.

Le 17, nous appareillons à 7 heures pour Ho-kiang et nous y parvenons à 10 heures. Nous faisons huit tonnes de charbon.

Le sous-préfet responsable de l'incident de Marquis

à Nieou-nao et dont le vice-roi a promis le déplacement au consul est toujours en place •

Je refuse de recevoir la carte qu'il m'envoie et ne lui retourne pas la mienne.

A 6 heures, M. Haas, revenant de Tchen-tou arrive, dans un koa-tse. Je le mets au courant de l'incident de la douane et lui montre qu'on l'a trompé à propos du sous-préfet de Ho-kiang.

Nous passons la soirée et la matinée du lendemain avec lui.

Le i8, nous faisons une toute petite étape et prenons un bon mouillage en face de Nieou-nao-Itchang.

Je ne veux me livrer à aucune provocation; mais je désire bien montrer à ce village que nous pourrions sans aucune peine le tenir sous le feu de nos canons.

Le 19, nous appareillons à 6 heures. A 10 heures nous passons Ping-pan-tse, délicat et assez dangereux, et à 3 h. 45 nous mouillons à Lou-tcheou.

Je vais rendre visite au tao-taï. Je me plains vivement à lui que le mandarin de Ho-kiang n'ait pas été déplacé. Il m'affirme que son successeur est en route (?)

J'apprends que ce fonctionnaire possède un gros protecteur, un protecteur intéressé dans le « tao-taï du sel » qui réside à Lou-tcheou.

Un des grands commerces du Se-tchouen est le sel. En nombre d'endroits, des puits, forés à l'aide

d'un mouton d'acier qu'on laisse retomber en le manœuvrant au moyen de cordes, de poulies et d'échafaudages, donnent une eau salée d'où le sel est extrait par ébuUition.

Autrefois les prix étaient débattus librement entre les producteurs et un certain nombre d'intermédiaires qui le transportaient sur les marchés.

Un individu obtint de la cour de Pékin le monopole de ce commerce. Dès lors il fixa les prix comme il le voulut, tant pour l'achat que pour la revente. Tout le monde y perdit, sauf lui, mais les bénéfices fantastiques qu'il réalisa lui permirent de payer les influences à des prix tels que, depuis quarante ans qu'il possède cette ferme fructueuse, personne n'a pu l'abattre.

On l'a créé tao-taï, et son administration constitue un véritable État, indépendant des autorités locales.

Il lui a fallu une énergie sauvage pour conserver sa situation et on ne nombre plus les têtes qu'il a fait couper. Les gens de Lou-tcheou l'ont surnommé « le charcutier ».

Pour s'assurer cependant à son tour des- aides dans la contrée, il avance aux mandarins désireux de remplir une charge l'argent nécessaire à l'achat de celle-ci. Les débiteurs s'acquittent de leur dette en pressurant leurs administrés et, en tout cas, le servent de tout leur pouvoir dans les affaires que la gabelle a journellement avec les Chinois, à qui il est interdit d'extraire, de transporter ou de vendre une parcelle de sel sans passer par les fourches caudines de la ferme.

Le sous-préfet de Ho-kiang est précisément un de ces mandarins qui ont emprunté au tao-taï du sel l'ar-

aoo CHAPITRE VI

gent de leur charge, et naturellement ce dernier fait tous ses efforts pour le conserver en place ; sinon il ne rentrerait pas dans ses avances.

Le P. Gourdin, missionnaire à Lou-tcheou, vient à bord. Il compte soixante-cinq ans d'âge et quarante ans de Chine sans rentrer en France. Ses plus lointains souvenirs le mènent à Tâge où, petit garçon, il a joué dans le jardin des Tuileries avec le Prince impérial.

Le 20 mai, nous appareillons à 7 heures, passons le Siao-mi-t'an et mouillons à 11 h. 15 a Na-ki. Nous en repartons à i h. 30.

Le 26 nous passons le Sin-tan-tse, défilons à 9 h. 30 devant Kiang-gan sans nous y arrêter. A 3 heures, nous abordons le Siao-ki-pei, le passage du fleuve le plus dangeureux actuellement entre Tchong^-king et Suif ou.

Après avoir lutté péniblement contre un courant violent, il faut traverser le fleuve presque perpendiculairement à son cours entre un banc de galets et une roche, alors qu'un fort courant prend le bâtiment en travers. Nous passons sans incident, mais bien juste, et je ne crois pas cette place navigable à cette époque de Tannée pour un vapeur plus long que VOlry,

Le fleuve, au delà, devient facile jusqu'à Suifou, où nous arrivons le 22, à 8 heures, après avoir passé la nuit à un excellent mouillage par fond de sable en face de Kouo-kong-chan.

DE TCHONG-KING A SUIFOU ' '^ aai'

Nous allons nous amarrer immédiatement à l^^afir* :r\ ^^' -'«i-^ choisie, où se trouve déjà la chaloupe.

La nature du fleuve au-dessus de Tchong-king es: essentiellement différente de ce qu'elle est en dessous.

Le type des passages délicats est presque toujours le même. Une des berges est accore et concave; son pied est généralement encombré de rochers éboulés qui en rendent l'approche impossible.

Sur la rive opposée s'appuie un banc de galets dont la pointe, s'avançant vers la falaise en face, vient rétrécir la section d'écoulement.

Il en résulte un accroissement considérable dans le courant à cette pointe et plus encore peut-être sur le bord aval du banc, où l'eau est rejetée après avoir frappé la rive accore.

En outre cette eau prend cet état que j'ai signalé à propos des véritables rapides et que, faute de nom et d'explication plausible, nous avons pris pour habitude d'appeler de Veau compacte.

Par suite de je ne sais quel phénomène dynamique le retard de la vitesse est hors de toute proportion avec la vitesse mesurée du courant, de sorte qu'il semble que le bâtiment ait à se mouvoir dans un liquide visqueux.

Plant appelle ces passages, qui ne sont pas de vrais rapides, mais n'en constituent pas moins de3 difficultés spéciales, du nom anglais de « races »^ que nous avons traduit, faute de mieux, par courses.

Lorsque le banc de galets est complètement rattaché à la berge et qu'il n'existe pas dans le chenal de

ao2 CHAPITRE VI

rocs isolés, la navigation ne présente pas de danger. Au pis aller, VOlry arriverait-il à ne pouvoir gagner et à être obligé d'employer des moyens accessoires, halage au treuil ou avec des coolies ?

Mais où le péril est plus grand, c'est lorsque la passe n'est pas claire ou bien lorsque le banc est séparé de la berge par un chenal d'eau courante à faibles fonds.

Il arrive dans ce dernier cas, que lorsqu'on a doublé, le courant dépale le bâtiment sur le banc.

En tout cas, les halages présentent des difficultés si on doit les faire au treuil et que le courant soit fort. Les points fixes manquent sur les berges.

J'ai l'idée de faire confectionner de forts secteurs en toile plusieurs fois doublée et ralinguée, c'est-à-dire bordée tout autour par un cordage. D'autres ralingues se croiseront dan§ l'intérieur de façon à former des sortes de mailles, et toutes seront réunies à un anneau solide au sommet du secteur.

Je compte, en chargeant ces appareils de pierres, constituer des points fixes là où on ne trouverait ni arbre ni rocher pour fixer les amarres.

Il faut signaler encore, comme difficulté dans le bief Tchong-king-Suifou, la présence de nombreux écueils isolés dans le milieu du chenal, fait rare plus bas.

Le courant général est plus fort qu'en aval, les passages calmes rares et courts. En revanche, les tourbillons sont moins nombreux et, à de rares exceptions, très peu puissants.

En résumé, le bief en amont de Tchong-king est caractérisé par l'absence des vrais rapides remplacés par les courses. Lai navigation, moins dangereuse qu'entre Itchanget Pan-tou, reste cependant délicate. Pour y courir toute Tannée un bâtiment ne devra pas caler plus de trois pieds, ni avoir plus de 30 mètres de longueur.

Notre installation à Suifou avait très bien marché, grâce à l'activité du docteur Nègre tti et au concours que nous donnèrent les missionnaires de Suifou. A leur tête est actuellement le P. de Guébriant, provicaire, Tévêque de Suifou étant en convalescence en France.

Le P. Raison, architecte de la mission, s'est occupé de nos constructions, tandis que le P. Moutot, très ferré sur toutes les questions de propriété, résolvait la question d'achat dans les conditions que j'ai dites.

Nous avons à Suifou un vaste terrain. Une maison chinoise en rez-de-chaussée qu'on est en train de réparer et d'installer servira à nous loger, nous et les hommes, du moins ceux qui ne seront pas obligés de restera bord.

Une maisonnette recueillera les auxiliaires chinois.

Enfin une ferme logera notre fermier. Avant que le terrain fût vendu, un brave Chinois cultivait les terrains qui sont devenus notre possession; il payait pour cela un loyer de quinze ligatures de sapèques, soit environ 30 francs par an, somme relativement élevée en Chine.

ao4 CHAPITRE VI

Je lui enlève toute une large bande de terrain en bordure du fleuve pour faire un champ de manœu\Te et de jeux ; mais en revanche je l'exonère de tout payement sous la seule condition qu'il devra enclore nos possessions d'une haie de bambous et d'épines, et planter chaque année quarante nouveaux arbres, dont la moitié portant des fruits comestibles.

Inutile de dire que notre homme accepte avec satisfaction cette combinaison qui en fait presque un propriétaire, d'autant que, comme on ne pourra pas indéfiniment planter des arbres, au bout de quelques années l'accomplissement de ce devoir sera fatalement pour lui lettre morte.

Nous réparons le Takiang, Le gouvernail a beaucoup souffert; la partie qui sort de l'eau est absolument mâchée. Les hélices sont faussées, et nous devons les remettre droites avec les plus grandes précautions pour ne pas briser les ailes.

L'eau n'est pas assez haute dans le Min-kiang, ou, pour lui donner son vrai nom, le Fou-ho, pour tenter encore d'envoyer la chaloupe à Kiating.

En attendant qu'elle monte, j'expédie Monnot lever à la planchette le cours du fleuve jusqu'à Ping-chanhien. En amont de ce village les voyageurs signalent des rapides infranchissables et j'envoie Plant les étudier.

Sa femme est venue le rejoindre, amenée par la jonque où ils étaient logés à Tchong-king. Ils partent tous deux pour faire ce voyage.

Jusqu'à Ping-chan, encore que le courant soit violent (Plant mit trente heures pour monter et seulement huit heures pour descendre), il n'y a pas de passage capable de s'opposer absolument, avec une hauteur de crue suffisante au passage d'un bâtiment à vapeur.

Mais au delà de Ping-chan le fleuve devient aussitôt plus étroit, ses rives plus monteuses et plus escarpées. De gros rochers brisés et des blocs éboulés longent la berge des deux côtés.

Des rapides et des courses se suivent à brefs intervalles sur un parcours de 45 lis (le li vaut à peu près 400 mètres), et le fleuve avec sa largeur peu considérable n'est plus entre deux courses qu'une masse confuse de tourbillons aboutissant à un double et dangereux rapide, le Tse-t'an, et plus bas le Che-kan-tse.

Les indigènes débarquent ordinairement les cargaisons au-dessous de ces rapides pour les reprendre au-dessus.

Après avoir franchi le Tse-t'an, il y a une longue étendue d'eau courant droit sur un parcours d'à peu près 20 lis à travers les gorges du Tong-tong-gi, à l'extrémité desquelles se trouve le rapide Tsin-kait'an, suivi de près par le Kiang-pei-t'an et le Siaoouen-che.

Ces rapides franchis, on rencontre deux fortes courses dans les 15 lis avant d'arriver à Fou-koan, gros village sur la rive droite.

Encore 50 ou 60 lis interrompus par cinq courses et deux rapides, et on arrive à Niu-jen-tse, qui paraît être le terminus de la navigation indigène au mois de juin.

3o6 CHAPITRE VI

Le fleuve prend, aussitôt après, une direction vers le sud et passe à travers de splendides gorges.

Il devient encore plus étroit et est bordé de gigantesques piles de rocs formant une succession de courses et de tourbillons, sur une distance de 20 à 25 lis, jusqu'au Che-nieou-t'an, qui semble être un double et très dangereux rapide. Aucun bateau ne le traversait à ce moment, bien que les Chinois disent qu'aux très basses eaux un chemin de halage découvre le long des roches et permet aux sampans légers de passer.

Autrefois, dit-on encore, de légers radeaux de bambous insubmersibles et ne calant que quelques centimètres descendaient de Tamont à travers le Che-nieou-t'an.

Il arrivait des accidents si nombreux que les mandarins interdirent cette navigation par trop périlleuse.

Plant n'avait pu monter avec son koa-tse que jusqu'au Tse-t'an, malgré l'aide d'un pilote local. Il dut redescendre à Ping-chan pour y engager un sampan.

La descente fut très périlleuse. Le koa-tse, presque ingouvernable, était lancé en tous sens par les tourbillons et les courants.

Avec un sampan du pays, il réussit à atteindre le Che-nieou-t'an.

La montée de Ping-chan au Che-nieou-t'an prit vingt-deux heures; la descente, trois.

Le Che-nieou-t'an est donc bien la terminaison du bief navigable, même pour les embarcations chi-

noises. Au delà, les rapides, les roches éboulées, la force du courant et les tourbillons rendent le fleuve complètement infranchissable.

Quant aux bateaux à vapeur, ils ne sauraient en aucun cas dépasser Ping-chan.

Cette partie du Yang-tse, en amont de Suifou, est appelée Kin-cha-kiang (rivière du sable d'or) par les Chinois.

A peu de temps de là, le Woodcock venait à son tour mouiller devant Suifou. D'après les dires de son commandant, le courant avait dû s'accroître déjà fortement sur le fleuve avec la crue.

Térisse, accompagné de notre ami Kremer, arriva quelques jours après par la voie de terre. Ils avaient dû prendre quelques précautions en route. Le pays devenait de moins en moins sûr, et les brigands qui existent toujours au Se-tchouen prenaient de plus en plus d'audace.

Moi-même, peu auparavant, j'avais eu des malles enlevées par ces derniers. Je n'avais pas voulu les prendre à bord en partant de Tchong-king par raison d'encombrement et les avais confiées aux maisons de transport chinoises qui, pour un prix très modique et avec la plus grande honnêteté, expédient les colis et les marchandises.

Près de Na-ki, en plein jour, une bande de brigands avait enlevé mes pauvres malles.

Ils laissèrent sur la route une partie de leur contenu, mais emportèrent les objets les plus précieux,

entre autres un nécessaire de bureau auquel je tenais beaucoup, car c'était un souvenir que mes hommes de V Alarme m'avaient offert lorsque j'avais quitté le commandement de ce torpilleur.

Le Woodcock appareillait quelques jours après pour Ping-chan, où il parvenait et d'où il revenait sans incident.

A ce moment j'envoyai à l'amiral un rapport pour lui proposer l'accomplissement d'une mission d'exploration vers le Yunan

J'avais pris des renseignements sur place; je m'étais entouré de tous les avis des Européens et des Chinois pouvant m'éclairer; l'heure me semblait arrivée de préciser les conditions dans lesquelles on pouvait utilement essayer de donner la main à nos possessions indo-chinoises à travers une province chinoise que nous pouvions légitimement prétendre exploiter, mais que personne n'avait l'intention de conquérir.

Ici je demande la permission, on comprendra pourquoi, de citer sans commentaire les passages les plus saillants du rapport que j'adressai à cette occasion.

Rapport sur un projet de mission sur le kincha et dans le yunan

M Suifou, lo juin 1902.

« hisuffisance au Se-tchouen des canonnières du haui Yang-tse, Une canonnière française doublée d'une annexe flotte sur le bief supérieur du Yang-tse.

Avec plus OU moins de difficultés, ici constamment, ailleurs seulement à des époques déterminées, nous pouvons montrer le pavillon depuis le Sin-longt'an jusqu'à Suifou, peut-être même Ping-chan-hien et Kiating. Il est encore possible qu'une étude ultérieure révèle la facilité d'accéder dans le Kia-ling et la rivière de Lou-tcheou.

« Ces embarcations seront probablement doublées avant longtemps d'autres mieux comprises , plus maniables et qui permettront encore d'étendre l'effort.

« Je ne voudrais pas tenir pour négligeables les résultats acquis ou à acquérir. Ces résultats je les énumère ici :

« Je crois que, sur la partie du fleuve accessible, les massacres ou pillages mis sur le compte soi-disant d'échauffourées locales, qui sont un des grands moyens d'obstruction chinois, ne se reverront plus. Je pense que les chefs comme les populations sont bien convaincus que, le cas échéant, si les premiers ne faisaient pas bonne et prompte justice, je le ferais pour eux.

« Nous avons montré que nous avions aussi bien que n'importe qui le savoir et le pouvoir d'amener un bâtiment de guerre ici. La légende contraire tendait par trop à s'accréditer.

« Nos établissements à terre, plus encore peut-être que nos bâtiments, sont pour la Chine une preuve que nous sommes formellement résolus à persister dans notre effort. Ils constituent vis-à-vis des puissances une base de discussion, si discussion il y a,

aïo CHAPITRE VI

car nous avons acquis des droits de propriété qui ne sauraient se dénier.

Notre présence et nos relations avec les missions catholiques donnent un appoint sérieux à leur influence, je ne dirai pas évangélisatrice, mais simplement civilisatrice.

« La question confessionnelle n'est pas en jeu. Au Se-tchouen, qui dit catholique dit Français; qui dit protestant dit Anglais. Un consul, un commandant anglais catholiques (et le cas s'est vu) seront obligés, sous peine de trahir leurs intérêts nationaux, de tenir une politique protestante; Tinverse n'est pas moins vrai.

Par ailleurs, si Tonapu parfois reprochera certains missionnaires un esprit un peu trop particulariste, trop porté à ne voir d'important que l'évangélisation du petit coin de Chine où ils travaillent, oubliant volontiers que si la France assume la charge de leur défense et de leur protection, il n'est que juste qu'ils se croient envers elle quelques devoirs, il faut voir là surtout le fruit d'une trop complète adaptation au milieu et de l'absence de relations avec la mère patrie.

« Le contact avec eux les ramènera tout naturellement et sans peine à des vues qu'on ne peut trop, après quelque vingt ou vingt-cinq ans de séjour ininterrompu en Chine, leur reprocher d'avoir parfois obscurcies.

« Voilà l'acquis positif. Mais il est logique de remarquer que ce sont là des causes plus que des effets. La moisson lèvera peut-être, mais dans combien de temps ?

Encore faut-îl qu'elle ne soit pas détruite avant de porter ses fruits.

a Si je passe aux faits patents et palpables, je ne vois pas que, jusqu'ici, la présence de VOlry ait amené un seul résultat tangible à l'actif de l'extension au Se-tchouen de l'influence industrielle, politique et commerciale française.

« J'ai été frappé de ce fait que \Olry arrivant le 13 novembre à Tchong-king, c'est le 12 qu'a été signée entre le vice-roi et le consul Wilton la convention minière qui^ si elle est ratifiée à Pékin, donne aux Anglais presque un monopole.

« Et cependant on peut dire que, grâce à l'avarie du Ktnsha, nous avions alors la supériorité militaire sur le haut Yang-tse.

« Depuis, sauf la concession de Marteau, qui d'ailleurs était précédemment accordée et dont nous avions été purement et simplement dépossédés en faveur des Anglais, nous n'avons conquis aucun avantage.

« Je n'en suis pas extrêmement étonné. L'âme de la Chine peut être curieuse et compliquée dans les mille circonstances de la vie ; en ce qui concerne les étrangers, son sentiment est limpide : elle n'en veutà aucun prix.

a Ce n'est pas haine. Tant que l'étranger lui est apparu inofîensif, les voyageurs ont pu parcourir la Chine avec plus de sécurité qu'ils ne l'auraient fait à pareille époque pour l'Europe.

« Tant que les empereurs n'ont pas craint que, par l'introduction de la nouvelle croyance le culte relt-

gteux dont ils étaient Tobjet fût aboli, les missionnaires ont été bien accueillis.

« C'est surtout mépris. Le barbare étranger est libre de vivre à sa guise dans Tempire. Mais qu'il prétende dans la religion, Tart, la science, l'industrie, l'administration, etc., introduire quelque changement, voilà ce que l'orgueil chinois ne saurait admettre. Cet orgueil, qui fait que le dernier coolie se tient comme bien supérieur à tout ce qui n'est pas chinois, constitue le seul sentiment rapprochable de notre patriotisme, parce que c'est le seul qui soit commun et forme lien entre les sujets du Fils du Ciel.

« Il est juste d'ajouter aussi que, du fait de l'énorme densité de sa population, la Chine est dans un état perpétuellement instable d'équilibre social.

« Une bonne partie de ses habitants passe sa vie à ne pas mourir de faim. Pas un résidu qui ne soit utilisé; une tranche de pastèque alimente successivement trois personnes. La première mange le rouge; la tranche rongée est remise sur le marché pour une fraction de sapèque (tout le monde peut le voir à Pékin) et, le blanc mangé à son tour, Técorce verte sera encore ramassée par un mendiant.

« Dans ces conditions la moindre perturbation introduite par l'influence européenne peut amener des catastrophes.

« A Suifou, les tailleurs d'habits n'ont pas le droit de se servir de la machine à coudre réservée aux fabricants de bas. Qu'un protégé européen s'y installe, et toute une corporation est ruinée.

« Qu'on mette des treuils aux principaux rapides, et

dix mille personnes n'ont même plus les quelques sapèques quotidiennes qui les font vivre.

« Or, les mandarins passent deux ans à leur poste. Ils se soucient donc peu d'innovations qui porteraient peut-être leurs fruits plus tard, mais commenceraient par occasionner des mécontentements et des troubles.

« he pas d^ histoires, pourn'êtrepasspécialàla Chine, y est du moins porté à ses extrémités. Le bon mandarin, celui qui aura de l'avancement, est celui dont on ne parle pas. On comprend qu'il soit peu porté à faire des expériences et que son seul désir soit, en gagnant du temps, de passer la question toujours inchangée à son successeur.

Dès lors j'admire infiniment la patience et la résignation du diplomate qui, par raisons démonstratives, espère persuader à un haut fonctionnaire chinois que, pour son plus grand bien, il doit concéder mines, entreprises industrielles, etc., à des Européens; les laisser accéder en grand nombre dans sa province; faciliter la tâche des ingénieurs, constructeurs, commerçants; mais j'admire encore plus la solide naïveté qui le fait penser que, sans quelque mobile direct, crainte ou intérêt, son interlocuteur va céder à son éloquence jusqu'à donner des bâtons pour se faire battre. On renouvelle difficilement en pratique l'histoire du guillotiné par persuasion.

« C'est pourquoi la présence àtVOlry, n'apportant ni ceci ni cela (crainte ou intérêt), ne nous fait pas faire un pas dans le sens de la pénétration au Se-tchouen.

« Elle empêchera, je Tai dit, massacres ou pillages le long du fleuve, parce que dans ce cas elle est une menace contre des bandits que la Chine ne peut que désavouer (en Tétat actuel des choses) et dont aucune nation européenne ne saurait officiellement trouver mauvais qu'on châtie les méfaits.

« Si donc on ne considère l'action au Se-tchouen que s'exerçant par une ou des canonnières entre Itchang et Suifou, nous y resterons fatalement en état d'infériorité notable, et rien autre qu^un accroissement considérable de nos forces navales dans les mers de Chine ne saurait y porter remède. \JOlry aura sauvé la face, apporté quelque réconfort à nos nationaux et à nos protégés, augmenté leur sécurité, été le prétexte d'études hydrographiques intéressantes ; mais ce serait se leurrer que d'espérer plus de sa présence.

« On est donc amené à se demander s'il faut se résigner à ces minces résultats ou si par quelque voie, quelque moyen, on peut arriver à mieux, ou du moins à aider à faire mieux.

« Ici nous redeviendrons pour elle la nation la plus forte, celle à laquelle on est forcé de céder, parce que ni les forces militaires de l'empire ni le veto malveillant d'autres puissances ne peuvent rien. Dans un cas pareil, la Chine cède toujours; elle cède même en souriant, parce que cela garde la face.

« Si nous joignons alors à cet immense résultat acquis la sagesse de procéder prudemment, de ne point frustrer les légitimes possesseurs du sol ; de ne

point, en un mot, faire de conquête, mais seulement de la pénétration appuyée ; si nous cherchons avec l'Angleterre un terrain d'entente pour la délimitation en bonne justice de nos sphères d'influence, terrain d'autant plus facile à trouver que nous serons en meilleure posture, je crois que nos efforts du moment se couronneront de résultats grandioses.

« Chaque jour gagné et qui voit le rail s'avancer est une victoire sur l'influence étrangère, et si nous sommes assez heureux et assez habiles pour atteindre sans trop de déchet le moment où la ligne ferrée arrivera à Suifou, nous serons en mesure de produire nos justes réclamations et d'exiger qu'on y fasse droit.

« Il vous semblera peut-être. Amiral, que je me suis bien longuement étendu sur une question d'ordre purement politique dans laquelle la marine n'a pas la parole.

C'est d'abord que j'ai voulu bien montrer que j'avais sérieusement réfléchi à la question et n'étais point piqué de la tarentule de l'exjploration.

« C'est aussi que, ne recevant aucune direction, n'ayant jamais su quelle ligne de conduite guidait ici notre politique, doutant même qu'il y en ait d'autre que faire la voilure du temps, il m'a bien fallu raisonner, tâcher de tirer une doctrine de ce que j'observais, ne fût-ce que pour répondre aux instructions de l'amiral Pottier de rechercher la jonction avec le Yunan.

« Mais je n'ai pas de prétention à l'infaillibilité. Le principal intéressé est M. François, consul général

2i6 CHAPITRE VI

au Yunan. Ainsi que j'ai eu Thonneur de vous en rendre compte, je lui ai écrit pour lui exposer mes projets. Je compte, d'après les lettres que nous avons déjà échangées, sur une adhésion entière. S'il en était autrement, il conviendrait de se ranger à son avis. Il a le souci et la responsabilité de notre action politique. Autant il faut l'aider dans le sens de ses efforts, .autant il faut éviter de lui causer des embarras.

« Avant de rien entreprendre, il faut d'abord s'assurer :

« r Qu'il y a un bief navigable sur le haut cours du Kincha ;

« 2* Qu'il est suffisamment accessible pour qu'on puisse y porter par terre ou par eau les éléments démontés d'une petite canonnière.

« C'est ce que je demande à aller voir. Après cette reconnaissance seulement s'ouvrira utilement la discussion.

« Réalisation de la mission. Il n'est pas commode d'avoir des renseignements précis sur la navigabilité du Kincha. Son cours, n'étant pas entièrement navigable, ne constitue pas une voie commerciale. Voici ceux que j'ai pu recueillir :

a Jusqu'à. Ping-chan-hien, les jonques naviguent toute l'année.

« En amont, jusqu'à Man-i-se,le Kincha cesse d'être navigable pour des vapeurs; mais la batellerie indigène y circule encore.

% A Man-i-se, un coude terrible, rapide et resserré Tarrête. Les Chinois prétendent, il est vrai, que des

radeaux de bambous circulaient autrefois plus haut, et que c'est en raison de nombreux accidents que les mandarins y ont finalement mis opposition.

« Vient ensuite un bief semé de nombreux et dangereux rapides, et cela probablement jusqu'à Siao-kiatin.

« De ce point à Long-kai, confluent du Ma-ho, rivière qui descend des abords immédiats de Yu-nanfou, je manque de données précises. Je ne perds pas espoir de trouver un bief accessible. Rien, en tout cas, n'indique qu'il ne le soit pas.

« De Long-kaï à Ma-chang, en revanche, le P. de Guébriant a navigué sur un fleuve où il ne voit pas d'obstacle sérieux.

« Enfin de Ma-chang à Kin-kiang-kaï, proche de l'embouchure de l'affluent qui vient de Ta-li-fou, M. de Vaulxerre a emprunté la route fluviale d'après l'inspection de sa carte.

« En résumé, tout porte à croire que :

« r Sur 250 kilomètres, de Long-kaï à Ma-chang, et une centaine encore en amont, le Kincha est navigable pour les bateaux indigènes et très probablement pour un bâtiment à vapeur construit spécialement.

« A la rigueur, en effet, on peut concevoir une sorte de jonque à vapeur utilisant la cordelle dans les passages difficiles où la route libre serait trop dangereuse, usant de son propulseur dans les endroits calmes.

« 2* Il est possible que cette navigation s'étende encore d'une centaine de kilomètres et plus vers l'aval de Long-kaï.

2i8 CHAPITRE VI

Les pièces d'une petite canonnière démontable dont le poids total n'atteindrait pas 25 tonnes, et qui pourraient être conduites en jonque sans difficulté jusqu'à Man-i-se, auraient donc à subir un transport par terre de quatre à cinq cents kilomètres au grand maximum, en admettant que nulle part entre Man-i-se et Long-kaï on ne puisse suivre la voie fluviale.

« Ce n'est pas plus difficile que le transport au Niger des canonnières Mage et Niger ou que le passage du Faidherhe sur la ligne de partage des eaux entre le bassin du Congo et celui du Nil.

« Le but de la mission que j'ai l'honneur de vous proposer est d'aller reconnaître le cours du Kincha jusqu'en face de Tali, d'hydrographier rapidement ses parties navigables et de rechercher la route de transport là où le fleuve cesse de l'être.

« Cette mission de reconnaissance ne préjuge en rien de la solution qui interviendrait par la suite, tant au sujet de la canonnière du Kincha que de la politique à tenir, grâce à sa présence, questions qui, évidemment, ne peuvent être décidées ex abrupto.

« Nous redescendrons de Kiating fin août. C'est donc dans le courant de septembre que je demanderai à partir, en laissant le commandement intérimaire à M-. du Boucheron, qui est absolument apte à l'exercer.

« Je compte que mon absence durerait deux mois environ, pendant lesquels \Olry attendrait à Suifou. Si des circonstances imprévues la prolongeaient, M. du Boucheron, mes officiers et Plant sont à même de reconduire sans difficulté la canonnière à Tchongking pour ne pas la laisser bloquer par la décrue.

« J'emmènerais avec moi trois hommes et M. le lieutenant Marquis. Cette petite force est suffisante pour tenir en respect quelques pillards et malandrins s'il s'en trouve, et c'est le seul danger qui soit à craindre. Cet itinéraire, sauf son but particulier d'étude du fleuve, n'est pas nouveau ; en tout ou en partie il a été parcouru par de nombreux voyageurs, sans qu'il leur soit jamais rien arrivé de fâcheux.

« Nous vivrions à la chinoise, afin de réduire le bagage à transporter. Nous irions soit en chaises (ou plutôt en hamacs) lorsque le terrain le permettrait; soit à pied, mais sans quitter le fleuve, tant que cela serait possible.

A Long-kaï, M. Marquis divergerait vers Yunanfou. Entre ces deux points, en effet, existe une route en six petites étapes que le P. de Guébriant a faite plusieurs fois et qu'il croit facilement améliorable. Une fois que le chemin de fer atteindrait Yunan-fou, c'est elle qui deviendrait la route de ravitaillement de la canonnière.

u M. Marquis l'étudierait, ainsi que, dans la limite du possible, et après entente avec M. François, la topographie du territoire qui s'étend entre le cours le plus méridional du Kincha et la capitale du Yunan.

« Ce travail achevé, M. Marquis demanderait des ordres au sujet de sa rentrée, soit par le Yang-tse, soit par le Tonkin.

« J'ajouterai, pour terminer, qu'une circonstance

particulière et des plus heureuses se présente, qui est un gage de réussite pour la mission.

« Le P. de Guébriant a précisément l'intention de visiter cet automne les missions et chrétientés de son diocèse disséminées le long du Kincha. Je ne doute pas qu41 suffise de faire appel à son patriotisme et à son dévouement pour le décider à faire route avec nous, dût son propre travail en être retardé et rendu plus difficile.

« La haute valeur intellectuelle et morale du P. de Guébriant, sa parfaite connaissance de la langue et des coutumes, feront de lui le plus précieux des collaborateurs, en même temps que sa présence nous ^assure le concours des indigènes chrétiens répandus le long du fleuve.

« Je ne saurais trouver meilleur aide ni meilleur conseiller. »

Le vice-amiral Maréchal, successeur de Tamiral Pottier, venait de prendre le commandement des forces navales françaises en Extrême-Orient.

Il me fit savoir, au reçu de mon rapport, que mes projets lui semblaient bien conçus, et qu'il les soumettait au département.

Ils ne furent pas approuvés. La suite dira s'ils étaient utiles à accomplir ou non.

DE SUIFOU A KIATING

Nos installations àSuifou. — Tombeaux anciens. — En Chine les morts enlèvent le pain aux vivants. — La mission catholique. — L'enseignement du français. — La porte Indo-Chinoise. — Ouverture des ports de Suifou etTchen-tou. — Nouvelles peu rassurantes. — Inconvénients de la politesse internationale. — J'envoie \e Takiang à Kiating. — Rapport de Térisse sur sa traversée. — Notre départ. — Bons débuts, mauvaise fin. — VOlry échoué. — Un fleuve torrent. — Terrible navigation. — Kien-oui-hien. — Le Tcha-yu-tse. — L'inondation à Kiating. — Arrêt à Si-pa. — Furieux orage. — Arrivée à Kiating. — Une folie qui a réussi.

Nos installations^ ce que nous appelions notre ferme prenait figure. Un coin en est surtout pittoresque. Là s'élèvent d'anciens tombeaux sur lesquels

de hautes statues de pierre, rongées par le temps, s'érigent encore debout pour la plupart. Certaines sont tombées et l'herbe les envahit, tandis que sur leur surface se chauffent au soleil les lézards. Il y a là des figures de bonzes en pierre, de chevaux, de chiens, des colonnes grêles portant un chapiteau au dessin méconnaissable. Des inscriptions encore lisibles par endroits font remonter Tâge de ces tombes à Tépoque de François I*'. En d'autres places, des familles moins riches ont simplement des caveaux couverts de terre et fermés d'une pierre plate. Tout cela est autant de terrain perdu pour la culture, car ces tombes restent la propriété des descendants de ceux qui y sont inhumés, et il ne leur serait pas possible de les vendre. Le possesseur du plus beau tombeau est un mendiant de Suifou.

On peut dire qu'en Chine les morts finissent par enlever le pain aux vivants, et je mets bien en fait qu'un bon quart de la superficie cultivable est ainsi inutilisée.

Une ancienne coutume prescrivait que lors d'un changement de dynastie les tombeaux devaient être détruits. Mais, à la chute des Mings, la dynastie actuelle, pour se concilier l'affection, n'appliqua pas l'usage.

Nous faisons de fréquentes visites à la Mission catholique, installée à la partie nord du village. Elle est logée dans un édifice chinois, mais approprié à nos conforts, dans la mesure du possible. Une large

DE SUIFOU A KIATING 223

cour en occupe le centre, et une vérandah tourne autour, soutenue par des piliers sculptés.

Ailleurs est Téglise — celle de Tintérieur de la ville, car il en est deux autres dans les faubourgs — et Técole qui, sous la direction de frères qui viennent d'arriver, commence déjà à présenter quelques élèves parlant un peu français.

J'ai souvent fait aux missionnaires catholiques le reproche de n'avoir pas assez cherché la diffusion de notre langue dans le peuple. Ils m'ont répondu, il est vrai avec quelque raison, que jusqu'à tout dernièrement nous avons semblé si peu pressés de venir nous établir au Se-tchouen que c'eût été donner beaucoup de travail à leurs élèves pour une utilité bien aléatoire.

Il est cependant malheureux qu'ils n'aient pas prévu le cas. La mission de Suifou qui, la première, est entrée dans cette voie, a déjà placé comme interprètes au chemin de fer du Yunan tout ce qui comprend parmi ses pupilles quelques mots de notre langue. De mon côté, je n'ai jamais réussi à trouver sur place un seul Chinois pouvant, même très vaguement, être utilisé comme interprète, et j'en ai parfois souffert.

Les missions semblent heureusement avoir comblé cette lacune, et maintenant, à Tchong-king comme à Suifou, elles entrent avec ardeur dans l'enseignement du français.

Pour la première fois fonctionne le service postal installé par M. François entre le Tonkin, le Setchouen et Shang-Haï.

Jusqu'à Tchong-king, où Ton a envoyé un agent des postes indo-chinoises, il se fait le plus simplement du monde, de mission catholique à mission catholique, et continue ensuite de même jusqu'à Itchang, où les sacs postaux sont embarqués sur les fluviaux.

Ce nouveau service est regardé d'un fort mauvais œil, d'une part par les douanes chinoises qui jusquelà ont eu le monopole des transports de lettres, et aussi , il faut bien le dire, par la poste (pas indo-chinoise, déléguée par le service central) de Han-keou et de Shang-Haï.

L'agent qu'on a envoyé à Tchong-king est actif et énergique. Il aura besoin de toutes ses qualités, car il ne se doute pas de tous les bâtons qu'on mettra dans ses roues.

Enfin on annonce que Tchen-tou et Suifou vont être incessamment ouverts au commerce européen. ' C'est du moins, à mon idée, ce qui se passera, quoique le vice-roi ait intérêt à y opposer, car ce sont encore les revenus de deux grosses villes qui vont échapper à sa perception directe.

Ce sont aussi deux points de plus où l'influence anglaise va pouvoir s'exercer, tant par ses agents officiels que par ses agents occultes des douanes.

A ce titre, je regrette fort cette ouverture. D'autre part, si j'étais Chinois, je trouverais à la fin mauvaise cette façon de manger mon pays morceau par morceau.

Lors des troubles de Pékin, le Se-tchouen n'a pas

DE SUIFOU A KIATING 325

bougé. Voici maintenant qu'on augmente ses impôts pour payer l'indemnité de guerre, et par surcroît on arrache au vice-roi une notable part des revenus que ses prédécesseurs ont touchés.

Je sais que la population murmure. Nous avons eu, durant notre séjour à Tchong-king, une grève de tueurs de porcs qui a failli donner lieu à des émeutes* Les ennemis des étrangers fomentent la haine contre nous, en disant que l'empereur est le prisonnier des Européens, qu'il est forcé de signer contre sa volonté les édits qui frappent de nouvelles contributions. Tout cela me fait mauvaise impression et, si nous nous mettons à dos les hauts mandarins, qui seuls peuvent faire contrepoids, tout cela finira mal.

De mauvaises nouvelles nous viennent de Tchentou et de Kiating. A la mission de Suifou on a l'air de les croire très exagérées, mais j'ai cependant la sensation que tout ne va pas comme il faudrait.

Aussi suis-je heureux de voir, le 24 juin, l'eau assez haute pour pouvoir envoyer à Kiating le Takiang. J'en donne le commandement à Térisse, qui part avec Plant, emmenant, comme de coutume, le grand sampan à la remorque.

Le 21 juin, avait eu lieu un premier mouvement rapide de crue à la suite d'une forte averse.

A la suite de ce mouvement de hausse, l'eau baissa sensiblement dans le Yang-tse. Le Fou-ho, dont les eaux étaient restées claires, n'avait pas eu de forte crue, les pluies n'étant que peu tombées dans son bassin. Toutefois, par suite du refoulement de ses

eaux par celles du Yang-tse, son niveau avait légèrement monté en même temps que le courant diminuait.

Le moment se trouvait donc parfaitement choisi pour le départ, si aucune crue ne survenait pendant la traversée.

Durant les cinq jours que dure le voyage du Takiang, le Fou-ho est monté lentement et régulièrement d'environ deux pieds en vingt-quatre heures.

En adoptant 95 milles comme distance entre Suifou et Kiating et douze heures comme durée de la descente pour les jonques qui vont avec une vitesse propre d'environ deux milles à Theure, on voit que le courant moyen de la rivière est d'environ 6 milles, c'est-à-dire presque égal à la vitesse propre de la chaloupe.

Le Takiang doit donc presque continuellement chercher les endroits de moindre courant, qui se trouvent être aussi les endroits de moindre fond. Or, sur les bancs de galets, par 4 pieds 1/2, le remous des hélices soulève des cailloux et les projette contre la coque. Ces galets sont très dangereux pour les hélices, dont ils faussent les ailes.

Par petits fonds, la moindre embardée, le moindre tourbillon peuvent porter très rapidement l'arrière ou l'avant au sec. D'autre part, la nécessité d'avancer, si lentement que ce soit, oblige à n'avoir que 5 à 7 pieds d'eau sous la quille.

Toutes les difficultés, toutes les situations délicates rencontrées pendant la montée de la chaloupe sont

DE SUIFOU A KIATING 22.7

dues en majorité à cette obligation de suivre les petits fonds.

Je donnerai encore ici les extraits du rapport que m'envoya Térisse à son arrivée.

Extraits du rapport de l'enseigne de vaisseau Térisse sur la montée du « Takiang »

DE SUIFOU a KiATING.

(c A 8 h. 15, nous entrons dans le Fou-ho. Le courant y est assez fort. Nous longeons la rive droite jusqu'au-dessous du Yang-kia-t'an. Nous traversons la rivière entre les deux temples, et passons le rapide en vitesse le long de la rive gauche.

« Nous traversons de nouveau au-dessus du rapide et trouvons un assez fort courant. En doublant une petite pointe, le remous qu'elle produit sous ellç nous pousse contre de gros blocs de rochers. Nous stoppons et débordons avec des gaffes. Deux fois nous nous éloignons et deux fois nous sommes repoussés. Nous parvenons enfin à nous écarter; nous ne passons la petite course due à cette pointe qu'en poussant du fond avec des gaffes.

« Vers 9 h. 40, nous arrivons en bas du Tse-moupin. Nous envoyons la petite aussière en bambou à terre, et nous nous faisons haler par une trentaine de coolies.

(c Le rapide est au pied d'une falaise à pic, et les coolies placés en haut peuvent difficilement haler. L'aussière frotte contre les rochers, se coupe et casse.

Nous envoyons alors la grosse aussière, et à lo h. 15: nous sommes au-dessus du rapide, après un halage très sérieux pendant lequel nous avons dû larguer le sampan pour nous alléger.

a Vers midi 45, ayant fait un mille durant les deux dernières heures, je m'amarre le long du banc de galets. J'emploie pour me tenir les ancres à galets (i).

« Les jonques qui tournent leurs amarres autour de tas de galets, lorsqu'elles n'ont pas d'autres points fixes, auraient avantage à fabriquer des ancres à galets en nattes et filins de bambou.

« Malheureusement la routine les empêchera long-* temps encore d'employer des perfectionnements aussi simples et aussi utiles. Il n'est pourtant pas rare de voir des jonques partir la nuit à la dérive, par suite de l'affaissement du tas de galets.

« 23 juin. — Nous sommes en route à 6 h. 15 da matin. Vers 7 heures, nous passons une course assez violente, grâce à un renvoi d'eau dû à un banc de galets de la rive gauche.

a L'eau accumulée dans le creux par le courant repousse l'eau qui arrive et forme même sur un tiers de la largeur de la rivière un retour de courant terrible.

« Nous entrons vers 10 heures dans les gorges de Koan-tao-hia, L'eau y est calme et très peu rapide.

(i^ Les secteurs en toile bordés d'un cordage que j'avais imaginés^^ comme je l'ai dit, lors de la montée de VOlry à Suifou, et que j'avais fait: construire.

DE SUIFOU A KIATING 229

Nous suivons la rive gauche pendant près de 5 milles et arrivons à midi sous le Che-ya-tse.

« Après sondage, nous trouvons suffisamment d'eau (7 pieds) entre les rochers de la rive droite et cette même rive. Le rapide n'est pas très fort le long de la rive gauche. Nous passons facilement sans aussière. Aux basses eaux le banc de galets est découvert et Teau court sur les galets entre lui et la rive droite.

a Vers 7 h. 15, nous nous amarrons sur la rive droite, en face de Kian-pe-chou, après une journée de 24 milles.

« 26 juin. — Nous appareillons à 7 heures du matin. Nous suivons la rive droite et traversons en bas du Siao-kia-ouan.

« Le courant est très fort tout le long de Tîle. Nous avançons lentement par des fonds de 5 pieds. Deux courses nous arrêtent assez longtemps. Nous les pas- •sons en poussant du fond avec de fortes gaffes.

« Le courant rapide du bras intérieur rend le passage très difficile, car il y a très peu d'eau dans ce bras.

« Nous arrivons à Tchou-kuen-men vers 4 h. 45. Nous passons une première course à la gaffe et envoyons une aussière à terre devant le village pour «n passer une autre beaucoup plus forte.

« Le halage est très dur, et le passage serait assez difficile à l'heure actuelle pour un gros bateau, qui ne trouverait pas facilement à terre de point fixe suffisant pour tourner son aussière.

Au-dessus du rapide Teau est très calme le. long de la rive gauche.

a Nous mouillons à Ho-keou vers 7 h. 30, après une journée de 20 milles environ.

« 2 J juin. — Appareillé à 7 h. 45. Nous passons en vitesse une première course du Tso-long-ko-kiang. Pour une seconde, du même rapide nous envoyons un bout à terre et nous faisons haler par une douzaine de coolies.

a Pour le Fong-jen-t'an, qui fait immédiatement suite au Tso-long-ko-kiang, nous employons une grosse aussière en bambou de 200 a 250 mètres et une soixantaine de coolies. Le halage dure une heure et se montre très dur. Pour les mêmes raisons qu'au Tchou-kuen-men, ce passage serait difficile pour une canonnière pas assez rapide pour le franchir en vitesse.

« Les coolies nous ont suivis jusqu'au Fou-che-t'an, où le halage est beaucoup moins dur. Il y a environ 5 pieds d'eau au-dessus des roches. A 11 h. 30, nous sommes au-dessus du Fou-che-t'an, et à midi 30 nous nous amarrons à Kien-oui-hien.

« Le sous-préfet de la ville vient immédiatement me rendre visite. Il met à ma disposition des soldats, une canonnière et des bateaux rouges.

« Je puis, grâce à cela, gagner beaucoup de temps dans la suite de mon voyage, car je trouve à tous les^ endroits délicats des soldats et des coolies prêts à prendre Taussière.

« Nous embarquons trois tonnes de charbon et, par précaution, je fais suivre la chaloupe d'une barque qui en contient deux tonnes.

DE SUIFOU A KIATING 231

a Je rends sa visite au sous-préfet pendant qu'on embarque le charbon, et nous appareillons à 4 h. 15.

« Kien-oui-hien est considéré dans le pays par les barques comme la mi-route entre Suifou et Kiating, bien que la distance à ce dernier point soit, en réalité, de 14 milles plus courte que l'autre.

« Cela tient au grand nombre de courses et de rapides qu'on rencontre dans la seconde partie du voyage.

« Vers 5 heures, nous passons une forte course sous le Tcha-yu-tse. L'eau est très tourbillonneuse à l'abri de la pointe de falaise à pic qui forme cette course. Nous suivons la rive droite jusqu'à cette pointe et traversons la rivière.

« Le long du banc de galets de la rive gauche l'eau est faible, et nous gagnons.

a Nous arrivons au Tcha-yu-tse; £'est le plus dangereux des rapides de cette partie de la rivière.

« L'eau descendante est renvoyée par le banc de galets et les roches de la rive gauche contre la rive droite. Elle rencontre alors une falaise à pic le long de laquelle se forment de violents tourbillons très dangereux à traverser. Une double ligne de rochers se trouve au milieu de la rivière. Les rochers sont visibles aux basses eaux et le rapide est alors extrêmement violent.

« Nous suivons la rive gauche le long du banc de galets, trouvant juste suffisamment d'eau (6 pieds) pour passer entre lui et les roches. Le courant est assez fort et nous ne gagnons que péniblement.

« Au-dessus des rochers, nous sommes arrêtés par une très forte course qu'il est impossible de franchir à la gaffe. Nous traversons; le courant très violent du milieu de la rivière nous depale vivement, et c'est bien juste si nous pouvons atteindre la pointe de la rive droite, passant à quelques mètres des rochers du milieu du lit.

a Nous étions entraînés par la violence du courant, bien que nous approchant par des fonds de 4 pieds 1/2 seulement. Heureusement, quelques coolies se trouvent là et peuvent attraper un bout qu'on leur jette. Ils nous étalent en attendant un renfort, grâce auquel nous remontons enfin. Sans leur présence, nous tombions dans les tourbillons, où la situation eût été des plus dangereuses.

a A 6 heures, nous étions au-dessus du rapide et, grâce à Teau calme, nous pouvions faire 4 milles encore jusqu'à un bon mouillage en eau tranquille, sur la rive gauche.

« Nous avions fait environ 18 milles dans la journée.

« 28 juin. — Appareillé à 7 heures. Nous suivons la rive gauche. Devant le village de Che-pan-ché, nous trouvons un violent courant avec des tourbillons dans le creux de la courbe que fait la rivière.

« Nous passons le San-jen-tse avec une aussière. Le courant est fort, il y a de grosses sources, mais sans mouvement de rotation. L'eau monte verticalement et forme à la surface comme un gros champignon. Quelques-uns sont venus éclater sous la chaloupe, et le choc était très violent.

ai

H ce

Page 1