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« 2 ç juin. — Appareillé à 6 h. 30. L'eau a monté d'environ un pied et demi pendant la nuit et le courant sensiblement augmenté.
a Nous traversons au-dessus du village de Lin-kiafong et suivons la rive droite jusqu'à Tou-kia-tchang. C'est le seul mouillage voisin de Kiating au-dessous du dangereux passage de Ta-fou-tse. Le Woodcock est resté environ un mois à ce mouillage l'an dernier. Par les fortes crues il doit être assez difficile à tenir.
« Le Ya-ho, affluent qui se jette à Kiating, n'étant pas fort, nous passons facilement le Oui-oui-tse et le passage resserré de Ta-fou-tse.
« Les tourbillons y étaient violents, mais le courant faible. Nous nous amarrons à Pi-tse-gaï pour aller sonder le chenal entre les deux bancs de galets du bas de la ville (chenal qui n'a que 2 pieds aux basses eaux).
« Il y avait 5 pieds de fond et nous remontons immédiatement nous amarrer sur la rive droite, en face du coin nord-est de la ville de Kiating.
« A midi tout était paré, d
Ainsi, en dépit de difficultés qui pour nous étaient devenues la monnaie courante de chacun de nos voyages, la traversée de la chaloupe s'était effectuée dans les plus heureuses conditions.
Je pouvais donc raisonnablement espérer qu'avec \Olry, de vitesse supérieure, tout irait mieux encore.
Monnot, qui avait encore sur le cœur son rude
voyage de Tchong-king à Suifou, prétendait bien, il est vrai, qu'il y avait un sort sur nos bateaux, faisant que, lorsque l'un opérait sans encombre une traversée, l'autre devait, en revanche, éprouver la mauvaise volonté des génies du fleuve. Je le traitai d'oiseau de mauvais augure.
Et de fait, si nous fussions partis le 8 juillet, comme je me l'étais promis d'abord, tout se fût sans doute passé sans difficulté, et j'en serais peut-être encore à ignorer ce que sont ces fleuves chinois lorsque les pluies torrentielles de l'été tombant sur un* terrain déboisé les changent en torrents.
J'étais pourtant près de me mettre en route ; Térisse me signalait fréquemment des bruits inquiétants : à Kiating même, sa présence avait apaisé des mouvements vagues, calmé de sourdes rumeurs parmi les basses classes de la population.
En revanche, le préfet ne lui avait pas rendu la visite qu'il en avait reçue. Je sais bien que le préfet actuel de Kiating passe pour un original fort enclin à apprécier souvent, et plus que de raison, l'eau-de-vie de riz; mais l'impolitesse, du moins dans les apparences extérieures, est si contraire à l'esprit chinois chez les mandarins que cette abstention, dont je me plaignis immédiatement à notre consul, ne laissait pas que de m'étonner.
Ce fut, moi, la politesse, la politesse internationale qui me perdit.
Le Woodcock, retour de Ping-chan, était revenu
prendre son mouillage contre les murs de Suif ou. Nous avions lié les plus cordiales relations avec les officiers de ce bâtiment.
Le commandant Somerville me prévint qu^il avait l'intention de partir le 11 juillet pour Kiating. Lui répondre que je partais le 8, c'eût été, me sembla-t-il, lui laisser croire que j'abusais de sa franchise pour le devancer. Je fixai notre départ à la même date.
A 7 heures nous appareillons du mouillage. Les roches qui sont au milieu du fleuve, en face de l'aval du village, sont couvertes, marque excellente pour indiquer le moment où le Fou-ho est navigable pour des bâtiments de notre taille. Nous pénétrons dans la rivière sans difficulté en rangeant à 30 mètres la pointe de la ville.
Une nombreuse population se presse sur la rive. Juste à la pointe est une sorte de pagode dont les baies de bois délicatement ouvragées s'ouvrent à pic sur la rivière. Nous avons passé là d'agréables moments à boire le thé à la chinoise en contemplant l'aspect du confluent, qui est un des points les plus pittoresques du fleuve.
Le Fou-ho est encore assez limpide et il mériterait l'appellation de Min-kiang (rivière claire) que les voyageurs lui ont donné je ne sais pourquoi, car, dans le pays, ce nom est complètement inconnu.
Nous apercevons le Woodcock qui, parti une heure avant nous, n'est pas à plus de 3 ou 4 milles. Nous le gardons en vue toute la matinée, nous en rapprochant, nous en éloignant, selon la force relative des
courants dans lesquels nous naviguons au même instant lui et nous.
La vue de la canonnière anglaise, que par moment nous semblons gagner de vitesse, excite Tardeur de îios mécaniciens et de nos chauffeurs, qui donneraient certainement, les braves gens, beaucoup pour « faire la barbe à l'Anglais » .
La navigation semble s'annoncer facile; de temps ^n temps nous rencontrons des courses que nous Temontons lentement. A lo h. lo, nous doublons Nieou-che-pien.
A II h. 45 nous défilons au pied des falaises rouges <ie Koan-tao-hia. La pierre rouge de Kiating, beaucoup plus friable et d'un grain plus fin que le grès du fleuve, commence ici et forme une bonne partie de tous les escarpements qu'on rencontre jusqu'à Tchentou.
La rive, à Koan-tao-hia, abrupte, escarpée et à surface polie, qui s'élève perpendiculairement à une soixantaine de mètres de hauteur, présente un aspect tout à fait étrange et pittoresque. Çà et là un bouquet <ie verdure dont le vert paraît plus éclatant en se détachant sur le cinabre de la roche. Un chemin serpente, bordé d'un garde-fou en pierre taillée. Il semble s'enfoncer sous une poterne, pour ressortir dans un cercle de blocs tellement régulier que je me demande un instant si ce n'est pas un ouvrage fortifié et m'éloigne le plus possible vers l'autre rive, pour en découvrir plus long.
Mais non, c'est un simple jeu de la nature. Il n'y
aurait que peu à faire pour en tirer une forteresse dont la position serait d'ailleurs excellente et commanderait le cours de la rivière d'une façon absolue.
A Tsé-che Teau brise fortement sur la pointe de la falaise et forme un énorme tourbillon que nous évitons soigneusement, car il serait de force à faire pivoter YOlry sans peine.
La navigation est absolument aisée; nous avons^ tous la joie au cœur, en voyant tout aller ainsi à. souhait.
A 6 h. 5, nous nous engageons dans le Siao-cheouan.
C'est un long rapide sur la rive droite, brisant sur des blocs détachés de la falaise. Sur la rive gauche il se réduit à une très forte course.
Nous le remontons péniblement avec l'intention de nous amarrer à l'abri de la pointe que forme l'île détachée par un bras du fleuve au-dessous de Tchang-^ pan-pa.
Le mouillage semble facile à prendre. Sous la pointe l'eau est calme, presque sans courant. Le bâtiment s'étale avec quelques tours d'hélice en avant, tandis qu'on va porter à terre des amarres et., en attendant qu'on ait trouvé des points fixes, enfoncer dans le solde la pointe, qui paraît de sable, une petite ancre pour nous tenir provisoirement.
Si l'on était sage, on devrait, toutes les fois que les choses vont trop bien^ s'attendre à un retour de fortune. La malchance donne, je crois, pour qui a couru
quelques aventures dans sa vie, l'impression d'un être qui pense, raisonne, guette et souvent aplanit devant vous la route pour mieux vous conduire au précipice.
Pourquoi, ce jour-là, étais-je tellement certain de la fortune que j'en arrivai à me relâcher un instant — bien court, mais ce fut assez — de l'attention continuellement éveillée qu'il faut dans de pareilles navigations ?
Je crois pouvoir affirmer que ce fut la seule fois en dix-huit mois, mais elle faillit suffire.
Le sol de la pointe qui paraît de sable est, en réalité, composé de galets recouverts seulement d'une mince couche de poussière; nos ancres n'y peuvent mordre. Celle de l'avant chasse et je crie au gabier de la porter plus loin pour trouver une place où elle tienne.
Mais, dans cette manœuvre, et sans que je m'en aperçoive, je l'avoue, nous nous sommes rapprochés de terre. Là règne un contre-courant qui ne paraît pas à la surface. Il nous fait avancer, et tout à coup, dépassant l'abri de la pointe, notre avant pénètre dans le courant du grand bras du fleuve, et le bâtiment abat sur bâbord.
Pour éviter d'être entraînés et de tomber dans le Siao-che-ouan, qui gronde à 500 mètres en dessous de nous, je fais en arrière afin de rentrer dans la morte eau sous la pointe.
Des bancs de galets submergés occupent le fond de la petite anse et ne marquent pas à la surface.
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Nous touchons légèrement par Tarrière sur Tun d'eux.
Je repars en avant; mais il est impossible de continuer, à cause du banc de la rive opposée du petit bras.
Nous touchons par Tarrière une seconde fois, celleci fortement.
Le bâtiment pivote sur son gouvernail, qui se fausse, le barre tout à la gauche, et ne peut plus manœuvrer. Le courant nous entraîne dans le petit bras.
Cependant, à un moment, nous nous rapprochons assez de la berge pour me laisser espérer de réussir à tourner une amarre autour d'un petit bouquet de bambous, seul point fixe qui se trouve sur la rive.
Nos sampaniers chinois y parviennent; mais c'est la plus petite de nos aussières, elle casse.
Continuant notre mouvement d'abattée sur la droite, nous nous trouvons, à un moment, debout au courant et, avec les machines, puisque le gouvernail ne fonctionne plus, j'essaye de me rapprocher de nouveau du bouquet de bambous.
Une première fois je ne parviens qu'à atteindre bien en aval. Nous repartons en arrière et je recommence. Je me crois un instant prêt à réussir; mais le courant nous prend en travers et nous jette contre un banc de galets, où nous nous échouons par tout notre côté tribord.
J'essaye vainement de tirer le bateau de là en faisant en avant avec les machines. Les galets viennent dans les hélices, et leur bruit contre la coque m'avertit
et que si, par malheur, nous en coinçons un entre elle et rhélice, nous briserons notre propulseur.
Nous essayons de pousser du fond avec des espars et des gaffes ; je puis bientôt me convaincre que ces moyens sont insuffisants. Le courant nous appuie très fortement contre le banc et, pour nous tirer de là, il faudra de puissants moyens de halage.
La nuit est maintenant complète. Nous ne pouvons rien faire avant le jour; ce serait exposer des hommes, sans aucun bénéfice et peut-être aggraver notre position.
Nous envoyons des amarres à terre et prenons nos mesures pour béquiller le bâtiment, s'il était besoin, c'est-à-dire le soutenir par côté avec des espars au cas où il risquerait de pencher.
Mais le fond sous lui est plan, peu incliné; rien ne menace pour Tinstant.
J'expédie Fong-mi au village de Ne-che-chang pour ramener deux petites jonques, tant pour y débarquer le matériel dont nous avons à nous alléger que pour porter des amarres à terre.
Je passe une des plus mauvaises nuits de ma vie. Une heure auparavant, j'étais plein de confiance. Après les dangers que nous avions surmontés, il me semblait possible de conduire mon Olry partout où il trouverait sa largeur et sa profondeur d'eau.
Sottement, bêtement, pour une seconde d'inattention, nous étions au plein avec des avaries au gouvernail : de quelle gravité ? je l'ignorais, peut-être avec quelque chose de cassé aux hélices.
Comment maintenant allions-nous nous tirer delà? Et en imagination je voyais mon pauvre bateau cloué sur son banc de galets, et la risée que nous serions pour les Chinois et les Anglais.
A distance, et lorsqu'on s'est tiré d'affaire, un tel désespoir peut paraître puéril, mais le blâme ^ui ne l'éprouverait en pareil cas.
L'aube du lendemain 12 juillet fut pour moi lente à paraître.
J'avais mûri mon plan durant une nuit d'insomnie. Tout d'abord il fallait, sur la rive opposée composée uniquement de galets, sans un arbre, sans une grosse pierre pour nous servir de point fixe ; il fallait nous en créer un, afin d'y envoyer une amarre.
Cette dernière solidement fixée, j'espérais, en la virant au treuil, nous haler à la fois de l'avant et vers le milieu du chenal.
Nous mettons à terre une de nos ancres de bossoir, très heureusement forte et pesante; nous l'enterrons avec trois maillons (90 mètres) de grosse chaîne au-dessus d'elle, et recouvrons le tout de plusieurs tonnes de galets.
Il s'agit maintenant d'élongerau travers du bras du fleuve une aussière en acier. Le courant est d'au moins six nœuds et l'opération des plus malaisées.
Nous envoyons d'abord tout à fait à la pointe, à un mille au-dessus de nous, une des deux petites jonques venues du village, et essayons de lui faire porter jusqu'à nous une amarre en bambou.
Une première fois elle réussit à nous atteindre. Mais sous le seul effet du courant Tamarre casse.
On essaie de nouveau, et à ce coup, bien que les marins chinois fassent force de rames, la jonque est emportée au-dessous de nous. C'est à recommencer. A la troisième reprise, nous réussissons enfin.
Très doucement, très prudemment, nous amenons à bord au bout du cable en bambou une aussière d'un pouce et demi. Elle nous a servi en route pour tous les rapides, sauf au lé-t'an. Cependant, elle se brise en la virant au treuil, sans que nous ayons aucunement bougé.
Deux fois encore nous cassons nos amarres. A chaque tentative il faut recommencer à les jeter en travers de la rivière avec les plus grandes difficultés.
Ce travail, déjà épuisant par lui-même, est aggravé du fait qu'il y a 40 degrés à Tombre. Monnot, qui est sur la rive chargé des manœuvres auprès de Tancre enterrée, a la mauvaise idée de pénétrer dans Teau. Il reste plusieurs heures exposé au soleil et, lorsqu'il revient à bord souffrant bien fort des pieds et veut retirer ses chaussettes, la peau vient avec comme s'il les eût plongés dans l'eau bouillante. Il dut rester enveloppé de bandelettes jusqu'après notre arrivée à Kiating.
Enfin, vers 7 heures du soir, après de très nombreuses tentatives, ayant brisé nos meilleures aussières, le bâtiment prononce un léger mouvement.
Mais alors un autre danger se présente. Il fait nuit,
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et d'ailleurs nous ne pouvons songer à appareiller avec notre gouvernail en avarie.
J'avais espéré pouvoir nous haler vers l'avant, du moins assez pour arriver jusqu'au bouquet de bambous l'obscurité m'empêche de le tenter.
Si, dès lors, nous nous déséchouons subitement et que nous ne soyons pas très bien tenus à la rive gauche, le courant est tellement fort que nous risquons, rappelés par notre aussière de halage, d'aller nous jeter sur la droite, cette fois.
Nous multipHons comme nous le pouvons les points fixes : pieux, ancres légères; je n'ai qu'une médiocre confiance dans leur tenue.
Nous passons une nuit fort agitée, sur pied à chaque grincement de la coque contre le fond. Une crue commence à se faire sentir; mais le mieux à souhaiter maintenant est de rester échoués jusqu'au matin.
Le 13, à partir de 2 heures du matin, l'eau monte franchement. A 5 heures, VOlry commence à remuer et, à 5 heures 30, un léger coup sur l'amarre nous déséchoue complètement. Nous allons nous accoster un peu en amont, en bonne place, envoyant des amarres sur tout ce qui peut faire point fixe, et nous rentrons le matériel à bord.
Nous flottons, il est vrai; mais rien ne dit que nous allons pouvoir marcher. Reste le gouvernail.
Trois hommes, en faisant toute leur force, le déplacent difficilement de 15 degrés. Cependant, autant qu'on peut le constater en plongeant, chose difficile
d'ailleurs à cause du courant, il ne présente pas d'avarie.
Il me vient alors l'espoir que, peut-être, un léger gauchissement de la mèche, c'est-à-dire de Taxe en fer qui le fait tourner et traverse la coque, le fait forcer contre cette coque. Si je puis laisser descendre l'ensemble de quelques millimètres, il est possible que cela soit suffisant pour lui rendre sa liberté.
Ce serait à souhaiter. Les gouvernails sont en général faits pour pouvoir être démontés s'il est besoin. Mais il semble bien que sur VOlry on ait dépensé des trésors d'ingéniosité pour que tout, dans le détail comme dans l'ensemble, soit incommode, illogique et de mauvais rendement.
C'est ainsi que, sans quantité de dispositifs très longs et délicats, notre gouvernail ne peut être ni démonté ni remonté.
Cependant, je tente l'essai. Nous coupons 9 millimètres sur le collier qui soutient le gouvernail, et j'ai la satisfaction de voir que j'ai deviné juste. Le gouvernail manœuvre aussi aisément qu'avant. Plant lui-même plonge et me réitère l'annonce que la déviation, si déviation il y a, n'est pas très forte. En fait, lorsque nous démontâmes notre gouvernail à Tchongking au retour, nous trouvâmes 8 degrés de déviation à son axe dans un plan et 6 degrés dans le plan perpendiculaire.
Le lendemain, 14 juillet, c'est la Fête nationale, jour de repos réglementaire dans la marine. Et Dieu sait
s'ils en ont besoin de repos, nos pauvres gens, après les fatigues des deux journées précédentes!
Je me décide donc à rester en place. Je fais donner une double ration et, n'ayant ni le temps ni la force de hisser le grand pavois, je fais seulement arborer au haut du mât les couleurs nationales.
Après les manœuvres que nous venons de faire, notre pauvre Olry, parti propret et pimpant de Suifou, est sale et minable. J*ai perdu mon assurance, et le voir ainsi, de la rive où je suis allé faire les cent pas sur les galets, n'est pas pour me la rendre.
Fâcheuse résolution, d'ailleurs, que j'ai eu de m'arrêter. Durant la journée, en effet, le fleuve monte de plus de deux mètres. Songeant au rapide Tchayu-tse, très dangereux aux eaux basses, ce n'était pas pour me peiner sur l'instant.
Mais ce que j'ignorais, ce dont je ne pouvais me douter et dont cependant j'allais faire l'expérience, c'est que lorsque la rivière monte en crue subite, elle se change en un torrent impétueux.
Si j'encroisles indications barométriques, ily aurait de Suifou à Kiating, sur une longueur de 95 milles, une différence de niveau de plus de cent mètres.
Je sais bien que dans la saison où nous étions, les hauteurs du baromètre sont extrêmement influencées par les orages fréquents. En admettant cependant que ce chiffre soit exagéré de moitié, il n'en reste pas moins une pente de 1/4,000, chiffre considérable.
Si on pense qu'il y a eu à Kiating, durant le cours
de notre voyage, des crues de 5 mètres et plus en quelques heures, on voit quelle puissance doit avoir une pareille masse d'eau dévalant le long du thalweg.
Si Ton en exempte les grands rapides à amarres tels que le lé-t'an, on peut dire que VOlry a constamment rencontré des courants plus forts qu'entre Itchang et Tchong-king.
Et cependant, moins d'un mois avant, le Takiang, de vitesse bien plus faible, était monté sans difficulté, comme nous l'eussions fait nous-mêmes si nous étions partis quelques jours plus tôt.
Le i^ juillet, nous appareillons à 7 h. 15. Toute la rive droite, le long de la falaise qui la borde, n'est qu'un rapide énorme et écumant.
Nous nous glissons le long des bancs, quelque peu impressionnés par le changement que nous constatons, nous rapprochant le plus possible des berges, demeurant parfois sans avancer.
Au coude de Tchang-pan-pa, nous restons trois quarts d'heure pour faire 30 mètres. Nous atteignons cependant Gni-ki-tchang à 9 h. 15, et nous nous amarrons tout contre le village, aux piliers mêmes qui soutiennent les premières maisons.
Tout le pied du village est dans l'eau et on dirait une petite Venise. Les maisons sont bâties sur pilotis en prévision des crues, et ce ne fut pas un petit étonnement pour nous, en descendant quelques mois après^ de retrouver, perchées sur une rive accore, les habitations dont les fenêtres se trouvaient à la montée à hauteur de notre spardeck»
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A I h. 10, nous repartons, ayant fait 5 tonnes de charbon que j^avais fait expédier de Kien-oui-hien.
Prévoyant, en effet, que nous allions avoir une montée terrible, j'avais envoyé des courriers pour multiplier les dépôts, afin de ne pas rester en panne par manque de combustible.
Au coude qui termine Tîle au-dessus du village, il nous est, cette fois, complètement impossible d'avancer. Nous devons nous laisser redescendre, Tarrière le premier. Nous prenons un petit bras à notre droite, où nous trouvons un endroit passable pour nous amarrer. On sonde sa sortie, qui présente 8 pieds d'eau. Plant a, lors de son premier séjour, dressé une carte du Fou-ho qu'il a parcouru en jonque; mais cette carte, faite aux basses eaux, ne nous est plus que de peu d'emploi. Dans le chenal qu'elle indique, il y a maintenant trop de courant pour songer à passer. Il nous faut continuellement chercher notre route dans les bras latéraux, à la sonde et un peu au petit bonheur.
Nous doublons You-poà4h. 20, Ma-lieou-tchangà 6 h. 5, et enfin à 6 h. 40 nous mouillons à Cha-ouan, un des rares points de la rivière où le fond soit de sable, et non de roches ou de galets, et permette aux ancres de tenir.
Le 16 juillet, la rivière est faiblement en baisse. Il n'en résulte pas moins une forte diminution du courant, sans laquelle nous n'aurions pu franchir les passes qui se présentaient devant nous.
La première est Tchou-kuen-men. Nous avons
expédié à l'avance des haleurs sur la pointe où est le village, pour leur envoyer s'il est besoin une aussière en bambou et nous faire aider par eux.
Mais c'est en vain que la machine donne toute sa vitesse, nous ne parvenons pas à nous rapprocher assez.
Il nous faut revenir vers l'autre rive en traversant au-dessous d'un groupe d'écueils submergés, puis suivre à la sonde un banc de galets recouvert très dangereux, parce que, à l'inverse de ce qui se passe généralement, il est irrégulier et mamelonné. Nous avançons cependant assez pour revenir à la rive gauche, au-dessus du fort courant, et continuer notre route.
A Fou-che-t'an, nous avons aussi envoyé des haleurs en avant; mais nous ne parvenons pas à doubler Tso-Iong-ko-kiang. Nous franchissons un premier petit raidillon d'eau; mais nous nous butons à un second.
Je fais mettre à terre l'ancre à galets; on la charge de pierres, et elle nous tient très bien en plein courant dans la course, à quelques mètres du bord, faisant en avant doucement.
Si nous n'avons pas pu nous servir plus souvent de ces appareils, c'est que les bancs de galets, au moment de notre voyage, étaient généralement couverts par l'eau dans toute la partie où ils ne sont pas revêtus d'un peu de terre et de gazon.
On envoie chercher les haleurs, on leur passe le bout d'une grosse ligne. Le peu de force que font une dizaine d'hommes suffît à nous faire franchir un pas-
UN HONG TCHOUAN
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sage où la machine à toute vitesse s'était montrée insuffisante.
Je n'ai jamais aussi bien compris combien étaient vaines les élucubrations de cabinet des faiseurs de théories sur la navigation à vapeur dans les rapides.
Le Tso-long passé, nous atteignons, non sans peine, un sampan qui se tient au-dessous du Fouche-t'an et porte le bout d'une aussière en bambou à l'autre extrémité de laquelle sont attelés 60 haleurs.
Le sampanier a une peur terrible d'être coulé par nous ; il se rapproche sans cesse de la rive dans un endroit où il n'y a pas de fond pour XOlry^ et il faut les pires injures et les plus redoutables menaces pour le décider à s'approcher.
Nous passons ensuite sans difficulté quelques petites courses et atteignons Kien-oui-hien à 4 h. 45. Nous mouillons en aval du village en face d'une pagode entourée d'arbres touffus.
Le sous-préfet vient nous visiter. Il se montre des plus aimables et insiste pour nous faire accompagner par un pachtchouan^ petite canonnière chinoise montée par un mandarin de rang inférieur.
Je n'accepte que pour ne pas le désobliger. Je ne me doutais pas alors combien cette embarcation nous serait utile.
JJ juillet, — Nous partons à 8 h. 30, et une demiheure après nous sommes au Tcha-yu-tse.
Ce rapide est en temps ordinaire le plus mauvais
de la rivière. Le lit moyen est encombré de roches ne laissant qu^un étroit passage entre elles et les deux rives.
A la rive droite, le courant est énorme avec des remous et des tourbillons très dangereux. A la gauche, il faut se glisser le long d'un banc de galets; puis, dès que le courant atteint une vitesse trop forte, traverser à toute allure, avec la perspective, si Ton n'est pas monté assez haut, si la vitesse propre du bâtiment est insuffisante, d'être jeté sur les roches centrales.
Plant appréhendait beaucoup ce rapide. Aussi se montra-t-il d'abord très satisfait de voir qu'un bras, à sec aux basses eaux et qui longe à la rive gauche des falaises escarpées, coulait à pleins bords.
Nous nous y engageons, et jusqu'à son extrémité amont tout va bien, malgré que le courant soit vif.
Mais là, soudain, nous apercevons devant nous un rapide qui s'est créé.
C'est, fait unique dans le Fou-ho, le rapide classique en forme de V avec des tourbillons sur ses deux bords.
En plus petit, il rappelle le lé-t'an, avec cette différence que c'est ici la rive gauche qui est rocheuse et semée d'écueils à son pied, tandis que le banc de galets en pente douce est vers la rive droite.
Nous tentons de le forcer à la vapeur. Nous avançons très haut, mais là impossible d'aller plus loin.
La pression baisse, nous ne pouvons nous étaler et devons redescendre l'arrière le premier.
Heureusement nous trouvons, près du banc, un
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endroit à peu près calme au-dessous de la pointe, à Tabri du remous même du rapide. Nous laissons tomber notre grosse ancre sur fond de galets; elle nous tient un peu par son poids et nous envoyons à terre une petite ancre portative, ce qu'on appelle une ancre à jet.
Il nous est impossible de passer autrement qu'en nous halant par une aussière, tout comme dans le Yang-tse.
Seulement nous n'avons pas à notre disposition les sampans et les coolies que nous avions là-bas. Nous n'arriverons jamais à prendre directement une aussière en acier; nous allons donc essayer du moyen qui nous a réussi lors de notre échouage : nous faire porter d'abord une aussière en bambou, par le moyen de laquelle nous amènerons le câble d'acier.
Mais pendant que nous prenons nos dispositions, l'eau monte avec une grande rapidité ; le courant s'accroît et l'île où nous avons notre ancre de jet est envahie par l'eau, qui détrempe la terre dont elle est formée.
Aussi, au moment où le sampan qui nous apporte le bout du câble de bambou accoste le bord et s'y cramponne, le choc, la force que fait le courant surl'aussière qui traîne à l'eau, font chasser notre petite ancre, qui glisse dans le sol détrempé.
J'ai juste le temps de mettre les machines en avant et de les régler à une allure telle que nous restions en place. Un Chinois se jette à l'eau et réussit à
tourner une amarre sur un petit arbre providentiel -qui par bonheur ne s^arrache pas.
La situation serait très dangereuse si nous étions entraînés dans le grand courant. Cependant je voudrais bien ne pas lâcher le bout de Tamarre, que nous n'arriverions peut-être plus à reprendre.
Nous complétons tant bien que mal un amarrage assez précaire et nous envoyons successivement au bout de la corde en bambou des aussières d'acier de plus en plus fortes aux haleurs qui sont à terre.
Malheureusement la distance est tellement longue entre le bord et eux, qu'ils ne peuvent s'emparer que de la première, une aussière d'un pouce, tout à fait insuffisante pour nous haler.
L'aussière de deux pouces se prend dans le fond, bien en arrière de nous, à cause de la boucle que lui fait faire le courant.
Ainsi retenue, l'effort des coolies nous appelle en arrière ; nous avons déjà bien de la peine à nous tenir contre le courant, et nous risquons d'être entraînés, emportant les ancres et arrachant l'arbre.
Nous nous décidons à couper et à recommencer 5ur nouveaux frais.
Cette fois le sampan qui nous apporte le câble de bambou manque le bord. Puis c'est ce câble qui se prend et s'enroule à quelque roche du fond, de telle façon qu'on ne peut plus le tirer à terre.
Il ne reste qu'à retourner à Kien-oui-hien ou à tenter de nouveau de forcer le passage à la vapeur.
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Pendant ce temps Teau a continué de rondement monter. La pointe de Tîle est couverte, et le courant s'accroît à notre mouillage de façon dangereuse pour la tenue du bâtiment.
Mais il me semble, en revanche, que cette crue déplace le rapide vers Taval, de telle façon qu'il me paraît peut-être possible, en se tenant à Tabri le long du banc immergé que forme le bout de Tîle, de remonterassez haut pour tenter le passage à l'autre rive.
Nous nous décidons à tenter l'aventure. Durant vingt minutes nous gagnons pouce à pouce le long de la berge de gauche, à toucher les arbres et les rochers. Enfin le courant diminue un peu et nous échappons, mais bien juste, au danger d'être entraînés derechef vers l'aval.
Nous traversons l'embouchure d'un affluent, actuellement sans courant, qui coule entre deux falaises à pic, et à 3 heures 30, nous réussissons à nous amarrer, collés à la rive escarpée, envoyant pour nous tenir sur les arbres et les roches tout ce que nous pouvons avoir d'amarres, battus par un courant de cinq à six nœuds»
A nous toucher, une petite case, maison de thé pour les barques et les haleurs, est à demi envahie par l'eau. Les habitants ont transporté leur misérable mobilier sur un plateau de roche plus élevé, et assistent avec toute la philosophie chinoise à la crue qui, si elle continue, emportera avant longtemps leur frêle demeure.
18 juillet, — Toute la nuit l'eau a encore monté. La rivière roule les objets les plus étranges, jusqu'à des
cases entières, avec leurs charpentes et leurs toits de chaume.
Ce n'est plus qu'un énorme torrent écumeux dans lequel il serait aussi imprudent qu'inutile d'essayer de se lancer. Nous restons accostés attendant une baisse.
La provision de charbon emportée de Kien-ourhien est épuisée par la rude journée de la veille, où nous avons marché durant trois heures et quart à toute puissance pour faire 4 milles.
En prévision, j'ai expédié un courrier vers Térisse, à Kiating, où nous avons un dépôt, pour qu'il nous en renvoie et en échelonne tout le long de la route.
Nous recevons son premier convoi. Il nous donne des nouvelles de ce qui s'est passé à Kiating, où la crue a été terrifiante. Une partie des bas-quartiers de la ville a été envahie. A sa pointe s'est creusé un tourbillon où nombre d'embarcations se sont englouties. C'estàgrand'peine, et seulement devant l'appât d'un salaire élevé, qu'il a réussi à trouver un sampan qui se hasardât à nous apporter notre charbon.
Le Woodcock n'a pu se maintenir qu'en faisant en avant à toute vitesse sur ses deux ancres et tout ce qu'il a pu accrocher d'amarres à terre. Durant la nuit il a bien pensé se perdre.
Au matin il a tenté de remonter au pied de la ville même de Kiating, où la chaloupe, bien abrifée, n'a pas eu à souffrir.
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Il a failli se jeter à la berge en coupant le courant terrible du Ya, affluent du Fou-ho.
Le iç juillet^ un peu de décrue ayant diminué le courant, nous partons à 7 heures.
A 8 heures, le ventilateur qui refoule de Tair dans les fourneaux, et que nous devons maintenir constamment à toute vitesse, brise une de ses traverses de liaison.
Heureusement, par le plus grand hasard, le courant n'est pas extrêmement fort à Tendroit où survient Tavarie, et nous pouvons gagner un bon mouillage audessous de Siao-liang-chang.
Nous réparons la pièce brisée en soudant les deux morceaux, et à midi nous nous remettons en route.
A San-jen-tse le courant redevient violent. Nous essayons de passer par le bras occidental, pour éviter l'encombrement dangereux des bancs de Tautre canal.
Nous pénétrons dans un dédale de hauts fonds où nous manquons de peu d'échouer et sommes forcés de revenir en arrière et de prendre le bras oriental.
Dans celui-ci, en face du village de Ma-tse-chang, il faut passer, en coupant perpendiculairement la rivière, entre deux bancs immergés. Le chenal, où le courant prend la route complètement en travers, n'a pas trois fois la largeur de la canonnière. Le moindre faux coup de barre nous mettrait au sec. Durant un quart d'heure, presque debout au courant, nous traversons lentement.
Nous nous en tirons pourtant sans accident et mouillons devant Tié-che-pa.
Le 20 juillet, nous appareillons à 8 heures , et presque immédiatement passons le Tou-tse-koan.
C'est un endroit infiniment dangereux. Le grand courant, après avoir formé une forte course à la pointe de la rive droite, vient se briser avec violence sur une haute falaise de roche au sommet de laquelle est une pagode qui semble suspendue sur Tabîme.
Les marins chinois ont coutume, en passant à cette place, de jeter une pierre sur la rive « pour empêcher le temple de tomber dans le fleuve »•
Après avoir choqué la muraille de roches, le courant change brusquement de direction, formant d'énormes tourbillons et des rejaillissements blancs d'écume.
Une partie vient reprendre la direction générale ; Tautre remonte le long de la rive droite en un contrecourant qui complète avec la course un immense tourbillon.
Plant manœuvre avec une admirable habileté. Se tenant à la limite des courants opposés malgré les embardées, il atteint la pointe.
Ici la course nous arrête, mais des haleurs préparés d'avance nous aident à la traverser,
A lo h. 1/4, nous mouillons à Si-pa pour faire du charbon.
Une pluie torrentielle commence à tomber. Dans la nuit du 20 au 21, de 5 heures du soir à 7 heures du
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matin, elle prend une violence inouïe. Ce sont de véritables cataractes que le ciel ouvre sur nous. En même temps Forage gronde, un éclair n'attend pas Tautre. Je ne puis comparer la tempête qu'aux plus violentes tornades d'Afrique. Mais là le phénomène ne dure guère qu'une couple d'heures, tandis qu'ici il sévit toute la nuit.
Telle est la quantité d'eau qui couvre le pont, que les dalots de mer, larges ouvertures destinées à laisser s'écouler l'eau des lames, ne suffisent pas à l'évacuer.
Il faut mettre des hommes munis de seaux pour assécher le pont, et nos chambres sont inondées.
En même temps les manifestations électriques redoublent de violence. La foudre tombe tout autour de nous et c'est vraiment miracle que VOlry, qui n'a pas de paratonnerres et dont le mât constitue un point culminant, ne soit point frappé. On ressent des secousses en touchant les objets métalliques, et chaque fois qu'un coup de tonnerre strident et bref accompagne immédiatement un éclair, on a la sensation très nette d'un choc en retour.
Nous savons trop maintenant ce qui nous attend après ces déluges, pour essayer de marcher durant la crue qui les suit.
De fait, toute la journée, nous ne sommes occupés à notre mouillage qu'à doubler les amarres pour ne point nous laisser entraîner, et à nous défendre avec des gaffes et des espars contre les objets emportés par le courant, qui viennent tomber sur la canonnière.
Des arbres énormes passent en tournant sur euxmêmes, montrant et cachant leurs branches feuillues,
as8 CHAPITRE VII
des îlots d'herbes descendent au fil de Teau, des maisons entières emportées par la crue laissent voir l'ossature de leurs solives dénudées. A travers le voile de la pluie diluvienne, nous voyons défiler une énorme jonque qui a sans doute brisé ses amarres et paraît abandonnée.
Nous apprenons plus tard que deux villages entiers sur le haut cours de la rivière s'étaient engloutis dans un lac de boue creusé à leur place.
A Kiating on vit passer les cadavres de malheureux tenus à la cangue pour quelque faute, qu'on n'avait pas eu le temps de délivrer et qui, ne pouvant s'enfuir, avaient trouvé la mort dans les flots gonflés.
Je profite de notre arrêt forcé pour faire nettoyer le condenseur, qui est rempli d'herbes et de vase.
Le 22 juillet, le courant est encore très fort. Nous appareillons à 7 heures avec beaucoup de difficulté.
Au Tchou-ken-t'an, dès le début de la course, nous sommes obligés de recourir au halage. Heureusement un chenal d'inondation qui longe les collines nous offre moins de courant, et nous pouvons continuer par nos propres moyens.
Au Ta-t'an, le passage est très émotionnant. Nous remontons avec la plus grande peine le long de la rive droite, formée par une colline abrupte; puis nous courons à la rive gauche, pour revenir de nouveau à la droite, où se trouve une baie d'eau tranquille.
C'est encore une place où la moindre erreur, la moindre fausse manœuvre causerait la perte certaine du bâtiment brisé sur la pointe rocheuse.
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Nous continuons durant un demi-mille et sommes bientôt arrêtés par une course. Notre /fao-tchotian, nos haleurs sont restés fort en arrière, occupés eux-mêmes à franchir le rapide.
Nous revenons mouiller dans la baie.
Nous repartons à 3 heures, avec nos haleurs prêts à nous aider. Mais comme Teau a un peu baissé, nous trouvons la course moins forte et arrivons à la passer sans leur secours.
Nous mouillons à 5 h. 15 à Koan-in-chang. Le courant, extrêmement violent devant le village, est encore fort au mouillage situé à un demi-mille audessus.
Le 22 juillet doit marquer la fin de notre difficile voyage. En dépit d'une course très forte, dès le départ, qui nous oblige tout de suite à avoir recours aux haleurs, et qui est peut-être la plus violente du fleuve, nous doublons la pointe située au-dessus du mouillage.
Au-dessus de Lao-kang-pa le grand bras est totalement impraticable pour nous. Le Woodcock y a brisé une aile d'hélice.
Par bonheur le bras occidental est accessible. Nous le remontons au prix de quelques difficultés, et enfin, à 2 h. 30, nous mouillons à Tou-kia-tchang, le dernier mouillage possible avant Kiating.
Le Takiang et le Woodcock sont amarrés le long du village. Pour arriver jusqu'en ce point, il faut passer le Ya, dont le courant, tombant perpendiculairement
26o CHAPITRE VII
dans Teau du Fou-ho, porte sur la rive gauche et rend le passage des plus délicats.
En outre, à la pointe sud de Kiating, s'étend un énorme banc de galets qui ne laisse qu'un chenal étroit et peu profond, même aux moyennes eaux.
En dépit de tout ce que le mouillage de Tou-kiatchang offre d'incommode et de précaire, je me décide à ne pas le dépasser avec VOlry.
J'ai le pressentiment que des événements peut-être graves vont s'accomplir, et je veux que la canonnière reste libre de ses mouvements et ne courre pas le risque d'être bloquée, même si nous sommes obligés de séjourner quelque temps.
Je compte comme le temps le plus dur que j'aie passé sur le haut Yang-tse, cette montée du Fou-ho. Nous avions mis treize jours pour faire 95 milles, voyage que la chaloupe avait accompli en cinq.
Dès le début, l'échouage fut pour moi un coup très rude. Jusque-là nous avions eu trop de chance pour n'en pas prendre l'habitude. Toutefois, ce ne fut qu'un mauvais moment, puisque aussi bien nous arrivâmes à nous en tirer à notre honneur.
Mais cette lutte de tous les instants contre une rivière affolée, cette angoisse continuelle à chaque passage, cette préoccupation constante de la difficulté de l'instant d'après, avant même que celle du moment présent soit surmontée, voilà véritablement ce qui brise les nerfs les plus robustes.
Vraiment, si je n'avais pas eu l'impression qu'à tout prix nous devions tenter d'atteindre Kiating,
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que notre présence y était nécessaire, et que notre action pouvait devenir d'un moment à Tautre indispensable, le parti sage eût été de renoncer à une tentative qui pouvait passer pour folle.
Avec une canonnière de vitesse trop faible, un équipage surmené, une machine qui pouvait d'un moment à l'autre éprouver une avarie, trop à craindre après un pareil travail ne laissant aucun instant pour les visites et les réparations, avec surtout un gouvernail dont je n'étais pas sûr, la sagesse eût tout d'abord consisté à nous remettre en état, quitte à recommencer sur nouveaux frais.
Il fût arrivé un accident grave que je demeurais impardonnable aux yeux des gens qui pouvaient être appelés à me juger.
Je n'aurais pu ni voulu leur offrir comme excuse ce pressentiment, cette prescience qui me poussait à aller quand même et semblait parfois prendre la forme d'un entêtement irraisonné.
Pourtant on jugera si j'eus raison d'y céder.