CHAPITRE VIII
L'ingénieur Barrel se promenait obstinément la tête nue, dans les orties et les luzernes de le cour. La pluie l'avait mouillé, mais sa têt* chaude séchait rapidement et l'ingénieur rôtis sait des cigarettes.
« Ah! marmonna-t-il, quand il entendit son ner l'heure à l'horloge de l'usine. Il faudra pour tant que je me décide à cesser cette course- Il s'arrêta, avec une envie terrible de repartu Un sentiment de poursuite était en lui; la bêt sauvage de la fortune apparaissait dans l'ombr
humide !
— Allons, mon pauvre garçon!... Allom
mon mélancolique enfant...
Il ne pouvait s'empêcher d'être fantasque et n'en restait pas moins triste. Le crâne lui bourdonnait, à force d'avoir repris les mêmes réflexions. Elles étaient inutiles, il le savait mieux que personne, mais sa nature le contraignait à les prendre et à les reprendre :
Voyons! fit-il encore. Ce n'est pourtant
g toi qui oserais t'étonner? Tu voyais chaque jour Je fil s'amincir. Il a tenu plus longtemps lue le calcul ne permettait de le croire. Alors, /oûk... il est cassé... il n'y, a plus d'ateliers... 1 n'y a plus d'affaires... c'est à peine s'il y a encore une invention...
Son visage devint pâle jusqu'aux oreilles; il
Semblait que le cœur fût devenu un minéral,
Jellement les coups en étaient durs. Le pauvre
lomme avait un regard effaré de petit enfant.
- Allons, s'encouragea-t-il, il ne faut pas se
(lettre à croire que c'est ta faute. Tu es un
vpe comme ça, qui a essayé de bien faire et qui
rille trop de cigarettes... Évidemment, il aurait
neux valu trouver quelqu'un pour exploiter
:>n brevet, mais rappelle-toi que tu as cherché
t que tu n'as trouvé personne. Ne t'imagine
lême pas que tu as fait trop peu de démarches.
u en as fait au moins... vingt-quatre. Pense si
est énorme pour toi. Tu n'en pouvais plus, tu
étais humilié jusqu'au fond du ventre... Remarque que tu as même eu recours aux intermédiaires. Il y a des agences qui ont cherché; elles avaient intérêt à réussir, car tu avais promis un appétissant pourcentage... Elles ont échoué comme toi, fumeux Barrel. Enfin, c'est une consolation ça?
Il se mordilla l'index, à la place jaunie par le tabac; malgré sa douleur, il faisait une grimace
comique :
— Tu avais deux cent douze mille francs! soupira-t-il. A quatre pour cent, ce qui se trouve encore sans trop de peine, c'était plus de huit mille francs de rente. Hein! tu le vois, le petit appartement de garçon... la femme de ménage... la vie saine :
Voici trois médecins qui ne se trompent pas: Gaîté, doux exercice et modestes repas;
« Tu te promènerais tranquillement sur h tête de tes contemporains. Tu ne serais rien mais tu serais tout. Autour de toi, les pauvre,1 bougres galoperaient comme des lièvres qui on la meute à leurs trousses. Et tu poserais te; pieds, bien d'aplomb. Le semeur sèmerait pou: toi, le moissonneur moissonnerait, le meunie:
te ferait de belle poudre blanche... et cette odeur charmante qui s'échappe des fours chauds, pour qui donc serait-elle? Infortuné Barrel, il fallait que tu inventasses!...
Un nuage se contracta et Barrel eut sa part d'arrosage :
— Finissons-en avec ces malheureux! grommela-t-il.
Il désignait ainsi ses deux ouvriers mécaniciens, son comptable et le jeune Maurice Lérande. A cause d'eux, il avait pour le moins prolongé d'une heure sa rôderie souffreteuse. Car il craignait l'amertume de leurs visages.
Il se prit la main gauche avec la main droite et fit le geste de s'entraîner lui-même. D'abord, il parut à l'atelier. Les deux mécaniciens y simulaient à peine un vague labeur. L'un d'eux fourrait un peu d'huile dans un rouage, l'autre donnait une manière de conseil. C'étaient des travailleurs conscients. Ils ne détestaient pas l'exploiteur Barrel, ils le méprisaient avec douceur.
Quand ils le virent devant eux, avec ses cheveux mouillés par l'averse, ils levèrent leurs faces bises. Il y en avait un petit, dont l'épaule droite faisait une bosse. Ses yeux exprimaient la haine des gens et du destin; ils réclamaient la Justice. L'autre homme, allongé dans une salo-
pette exiguë, se félicitait intérieurement de sa barbiche frisée et de son œil malin.
— Camarades, fit l'ingénieur, vous savez, n'est-ce pas, que nos affaires marchent mal?
Ça ne les regardait point. Le petit le montra par un mouvement de sa grosse épaule, le grand par un haussement des sourcils. D'ailleurs, c'était inadmissible, car enfin Barrel les exploitait et chacun de leurs mouvements valait de
l'or.
— Alors, reprit le patron hâtivement, il va
falloir fermer boutique.
— Ben! ricana le petit... et nous?
L'ingénieur devait cacher des capitaux.
— Nous... on ne peut pas fermer, ronchonna l'autre. Vu qu'on a sa machine dans le ventre.
Au fond, cette façon' réconfortait Barrel. Leur sympathie l'eût fait pâlir de honte :
— Je pourrai, dit-il, vous payer toute la quinzaine et la quinzaine suivante. Hélas! c'est
tout.
Ils réfléchirent, Le petit faisait des rides horizontales qui diminuaient son front de moitié; l'autre ne montrait qu'un seul pli vertical, audessus du nez :
Tout de môme, nous v'ià devant les vampires !
— Ça ne serait pas trop d'une quinzaine de plus...
Barrel n'éprouvait plus aucun besoin de s'excuser. Il riait intérieurement, du rire déchirant des vaincus. Il se borna à dire :
— Les exploiteurs ne vous manqueront pas!
Ce serait plus dur avec le jeune Lérande et le comptable. Le pas de l'ingénieur se ralentit au moment d'entrer dans leur antre. Le comptable faisait son petit tour hygiénique. C'était un homme construit à la manière de ces chevaux qui ont un père svelte et une mère trapue. Les membres s'emboîtaient mal; il avait un buste lourd sur des fémurs légers; il clopinait, les pieds en dedans et les genoux si proches que son pantalon commençait toujours à s'abîmer à leur hauteur.
Celui-là connaissait l'énigme. Il ignorait seulement l'heure où Barrel aurait jeté l'ultime bûche au feu dévorant. Pourvu d'économies, l'œil braqué sur les annonces des journaux, il patientait :
— Cher monsieur Turiel..., commença l'ingénieur à mi-voix.
Le comptable clignait de l'œil, non par familiarité, mais parce qu'il avait l'habitude
d'accueillir ainsi les nouvelles importantes :
— Ça ne va pas fort! acheva le triste maître.
— Il va sans dire que je m'en doutais! riposta le comptable.
Il s'en doutait depuis longtemps, mais préférait attendre jusqu'à la dernière heure. Ses chances seraient sensiblement égales, à quelque moment qu'il les tentât. Agé de quarante-deux ans, sa confiance en lui-même devenait médiocre. Non qu'il se méprisât. Il s'estimait plein de qualités secrètes, qu'il ne formulait pas, étant discret par rapport à soi-même, mais il admettait que ces qualités ne pouvaient rien pour le mener à la fortune, ni même au bel emploi. Son recours était le hasard; le hasard n'a point de date. Aussi préférait-il s'attarder chez Barrel, où il ne travaillait guère : c'étaient de bonnes vacances, profitables à ses reins, lesquels s'accommodaient peu des longues écritures.
— Alors, soupira l'ingénieur, si je vous disais que tout est fini...
— Je n'en serais pas surpris, non, monsieur. Mais je le regretterais. Car je n'ai pas été malheureux chez vous. Non, monsieur, je n'ai pas été malheureux.
Il regarda celui qui cessait d'être son chef avec bienveillance.
— HéJas! soupirait Barrel, que cette bienveillance écrasait.
Et il ajouta :
- Monsieur Turiel, outre le mois commencé et dû... vous ne doutez pas que je vous ai réservé un mois... de compensation.
Ces questions d'argent, quand elles tournent bien, sont attendrissantes. M. Turiel éprouva une émotion fort douce :
- Je ne m'en étonne pas, fît-il en toussotant, car je Vous connais, Monsieur... mais vous auriez pu être débordé... Enfin, cela me touche beaucoup.
A mesure qu'il parlait, il devenait l'égal du patron; quand il lui tendit une main cordiale, il était un peu son supérieur.
Le plus dur restait à faire. Barrel se dirigea \ "f > cette cage vitrée ou nichait le jeune Lérande, penché présentement sur un traité de statique. 1/ ingénieur sortit fébrilement une cigarette avant de prendre la parole :
- Eh bien! ma petite énergie, grommela-t-il. Il tourna les feuilles de la Statique, puis il
"•nsidéra Je visage frais de l'adolescent :
^<>us êtes presque devenu un homme dans cette cage!... Chaque jour, vous y avez grandi pendant huit heures, sauf les dimanches,
bien entendu, et les jours fériés. Je parierais pour un gain de quinze millimètres de hauteur et de trois kilogrammes en poids... avec pas mal de cerveau... Ah! ma petite énergie, j'aurais dû vous chercher un autre emploi.
Maurice devint un peu pâle. Il avait beau s'attendre à la débâcle, elle le surprenait... L'espoir était là, qui leurre même les vieux hommes, et puis, la cage vitrée était douce.
— Vous êtes saisi! fit Barrel avec chagrin. Oui, c'est affligeant... Moi-même, je me ronge- Maurice aurait bien voulu dire qu'il regretterait plus encore le maître que la cage. Il ne le dit pas; il n'était pas à l'âge où l'on dit ces choses. Les idées tournaient en lui, intraduisibles. Il demeurait là. avec une face impuissante et renfrognée. L'ingénieur lui tapotait
l'épaule :
— Allons, allons! cela s'arrangera. Avec vous mieux qu'avec tant d'autres. Car vous avez de la méthode, de la patience, et vous ne fumez pas... vous ne fumerez jamais — ou si peu!... Voilà ce que vous allez faire : vous chercherez tout de suite une place... vous aurez de moi un de ces certificats qui, tout de même, ont leur vertu; vous tâcherez de choisir une bonne maison. Le temps passera; vous serez remarqué...
Et sur un geste de Maurice :
— Si, si! vous serez remarqué. Non pas par des stratagèmes — vous ne serez pas plus rusé que moi — mais à cause de votre énergie. Vous ne la connaissez pas; moi, je la connais... elle est si grande, que vous ne pourrez Fépuiser en une existence... Ah! ah! si vous aviez un peu plus de substance agressive.
Il ne put résister plus longtemps à sa cigarette; il l'alluma d'une main tremblante :
— Bien entendu, vous toucherez votre mois, puis un mois d'indemnité... Oh! c'est très peu... combien je regrette...
Il fumait misérablement, il regardait son néant à travers le petit brouillard bleu. Et Maurice, après un effort épuisant, parvint à dire :
— Vous avez été bon pour moi, monsieur!
— Hélas, fit Barrel avec désespoir. Il aurait beaucoup mieux valu que je fusse dur. Peut-être auriez-vous déjà un bon emploi, quelque chose de confortable et de solide... Tandis que maintenant... Ah! il y a près d'un an que j'aurais dû vous mettre à la porte. Mais, ce sont là de vaines paroles.
Plein d'une affection inexplicable pour ce jeune garçon, il ne pouvait pas le lui dire. C'aurait été saugrenu. Alors, il lui prit les deux
mains, les serra avec force et sortit de la cage. Il titubait.
Pendant de longues semaines, Maurice et Adrienne coururent à la recherche d'un emploi. D'abord, ils résolurent d'exiger soixante-quinze francs par mois. Ils tinrent bon pendant vingt jours. Chaque matin, l'antique espérance accompagnait leurs démarches; chaque soir, il y avait quelque chose de lourd entre leurs épaules.
Ils lurent les annonces qui sont accrochées à la mairie; ils lurent celles qu'on trouve au coin d'un mur ou sur une porte; ils étudièrent minutieusement celles qui paraissaient dans les journaux. Elles sont comme ces traces que le loup affamé flaire sur la mousse, ou comme ces émanations qui guident le chevreuil, dans les viandis hivernaux. Le malheureux, à leur vue, voit se lever le grand hasard des hommes. Chacune a son énigme, sa caresse et sa menace.
Ils déployèrent «d'abord beaucoup de bravoure et même de la témérité. La terre leur semblait ferme; ils comptaient sur leur énergie. A mesure que fondait l'argent se multipliaient ces paniques où l'on devient pâle, ces détresses qui vous taraudent le ventre. La nuit de la misère s'avançait, et ses marécages. Ils mar-
chaient sur des fanges, déçus par les flammeroles, dont on ne sait si elles annoncent la mort ou la vie.
Un être simple ignore en somme ces angoisses excessives. Demain n'existe pas. Une aubaine et c'est comme s'il tenait l'infini... Mais le jeune Maurice subissait la peur immense des imaginatifs. Affreusement prévoyant, quand il échouait dans une démarche, il ne constatait pas seulement un échec, il craignait le monstrueux futur que l'homme a mis des millénaires pour construire et qui lui retombe sur le crâne.
A la fin, ils virent qu'ils n'auraient pas soixante-quinze francs. Les gens, considérant le visage frais de Maurice et sa petite moustache, demandaient, comme les Chinois :
— Quel âge avez- vous?
— J'ai seize ans, disait-il, tout honteux.
Ils faisaient une lippe, ou prenaient des airs, ou même souriaient vaguement; et il sentait la misère d'être jeune. Quelquefois, le certificat de Barrel les rendait presque attentifs. En apprenant qu'il venait d'un homme ruiné, ils rempochaient leur confiance. Quand Adrienne ou Maurice parlaient de soixante-quinze francs, l'indignation, le dédain ou l'ironie s'abattaient comme des gifles :
— Soixante-quinze francs! se lamenta un
patron dyspeptique. Savez-vous seulement ce que gagne un cantonnier? Ou un facteur rural? Et oseriez-vous vous comparer à ces hommes?
Il regardait Maurice avec dégoût, comme un plat indigeste; une morne colère soulevait sa lèvre. Puis, il fit le geste résigné des gens qui savent que l'industrie et le commerce sont atteints dans leurs fondements *
— J'ai trente solliciteurs à recevoir! fit-il d'un ton vindicatif.
Maurice regagna timidement sa demeure. La réalité était sur ses épaules comme une chape. Elle est formidablement corruptrice. Ceux qui la subissent sous ses formés grossières savent trop vite à quoi s'en tenir. Le jeune Maurice percevait que le terreau social est bien mince sur l'ossature de granit :
— Il faut, dit-il à sa mère, en passer par où ils voudront.
La révolte dilata les yeux étincelants, parce qu'elle croyait à la justice. Adrienne s'emporta. Maurice avait moins de colère. Accablé comme on l'est par une immense fatigue, il ne s'accordait aucun droit. Il était là, dans son malhsur. comme on est dans sa peau. Si l'on est contrefait, que dire? D'autres le sont, et quelle faveur d'être déjà un homme! Si l'on gagne mal sa vie,
à qui se plaindre? La plupart des gens la gagnent mal. Toute plainte est saugrenue, à moins qu'elle ne soit une ruse pour attendrir le prochain et obtenir son aide.
— Je t'assure, maman, reprit-il avec calme, que nous devons nous soumettre.
Ce qui la révoltait surtout, c'est qu'elle s'imaginait demander peu de chose :
— C'est dégoûtant! cria-t-elle. Est-ce que tu ne vaux pas un homme?
- Je ne sais pas. Peut-être puis- je faire la même besogne que beaucoup d'hommes qui ont trente ans et qui gagnent deux cents francs par mois. Mais puisque je suis un enfant!
— Tout le monde devrait être payé selon son travail.
Ce n'était pas l'avis de Maurice. Il sentait qu'il était préférable que, pour la même tâche, un homme de trente ans reçoive un meilleur salaire qu'un tout jeune homme. Il y a là une petite bonté sociale. Si beaucoup de choses se
■ réglaient ainsi, on aurait moins peur du lende-
I main :
— Un homme de trente ans ne peut plus attendre, murmura-t-il. Que j'obtienne seulement soixante francs!
Elle pleurait et se plaignait à l'invisible.
Maurice la regardait et r écoutait avec une curiosité pleine de compassion. Elle était toute gonflée de révolte; on se figurait un passereau sur sa ramille qui invective l'univers parce qu'il n'y a plus de graines sur l'emblave, plus de faînes au pied du hêtre... Elle n'avait pas de religion et tous ses soupirs étaient religieux; elle priait sans paroles; elle élevait dans le vide une supplication inlassable et. meurtrie au tréfonds dans son sentiment de la justice, elle criait funèbrement contre le juge absent.
.Maurice continua ses recherches. Mais les soixante francs parurent aussi inaccessibles que les soixante-quinze. Et les jours, un à un, grignotaient la faible réserve. Un jeudi, il n'y eut plus que cinq francs — et il s'en fallait de douze jours encore que Jacques ne touchât sa mensualité chez l'Astrographologue. De plus, les bottines de Maurice s'éculaient; il fallut faire une réparation de fortune à son pantalon, déchiré par un clou, dans un couloir obscur : les démarches en devenaient plus sinistres.
A l'aide de pâtes lourdes et de pommes de terre, Adrienne s'ingéniait à fabriquer ces soupes et ces plats qui tapissent le ventre. Même les subtances grossières devinrent trop coûteuses. Les derniers francs s'évaporaient. A travers les
longs jours de la misère, le home s'était dépouillé jusqu'à ne plus rien laisser pour la vente. Il restait quatre chaises mal équarries, la table, une literie insuffisante; les moindres bijoux, jusqu'à la bague de mariage, avaient disparu. Tous les vêtements étaient râpés.
Ils vécurent ces matins arides où l'on se partage un peu de pain sec, ces soirs ignominieux où la faim ronge les entrailles. A peine si la lampe brûlait pendant une heure. Il fallait l'éteindre après le repas, et, dans la pénombre, devant la lumière indigente qui montait de la rue, on ne savait que se dire : car les plaintes s'usent ainsi que s'usent des chaussures.
Adrienne ne s'indignait plus : l'infortune jugulait ses révoltes et triomphait de son énergie. Maurice attendait en silence. Il était de beaucoup le plus malheureux des quatre : la conviction que personne n'a droit à rien se mêlait à son terrible désir de vivre et sa faim était la plus âpre. Les démarches le harassaient, la croissance développait dans tout son corps une avidité convulsive; l'hallucination du jeûne lui broyait le crâne.
La petite Jeanne attendait aussi, avec un dégoût patient et rusé. Elle avait hâte de croître. La misère agissait sur sa mentalité
comme une culture intensive. Son cerveau évoluant entre des frontières étroites, rien ne retardait son développement. Plus que jamais indifférente aux siens, sans curiosité de lecture, sans goût pour aucune forme d'art, merveilleusement attentive aux événements et aux actes, elle était presque aussi intelligente, aux abords de sa treizième année, qu'elle le serait vingt ans plus tard. Sachant que la misère rend laide, elle épiait son visage avec une inquiétude tragique : comment en vivrait-elle s'il devenait trop blême, s'il s'amincissait piteusement ainsi qu'il arrive aux pauvresses, ou si la peau devenait bise, jaune, farineuse?
Jacques vivait à la cantonade. Les longues démarches du grand frère l'avaient d'abord étonné. Il admettait sans restriction que Maurice devait se tirer d'affaire : ses dons participaient d'une réalité ardue, rebutante et indiscutable. Le cadet ne les enviait point; leur pratique lui semblait pire qu'une maladie. Par cela même, il semblait impossible qu'ils ne rapportassent pas le pain quotidien.
De voir la patience de Maurice vaincue, et que tant de démarches demeuraient infructueuses, il lui vint une sorte de compassion sardonique. Les résidus d'instinct qui, parfois,
remplissaient l'office de remords, tendirent à disparaître : il emprunta plus souvent des comestibles aux étalages.
Il y eut un matin où la dernière pièce de cuivre s'en alla chez le boulanger*: La petite Jeanne rapporta une demi-livre de pain. Ce repas fut de tous le plus abominable, à cause du manque absolu d'argent. C'est une nudité terrible. La plus faible monnaie recèle une force. Toute la société est avec elle. Des siècles et des siècles de conventions la garantissent... Lorsque la poche est vide, un désert se creuse, incalculable, au sein même de l'humanité grouillante.
Maurice et Adrienne mangeaient avec épouvante. Le pain aigre, l'eau froide, la communion de la famine, c'était le dénouement d'un drame si noir et si continu, qu'ils n'osaient plus entrevoir la délivrance. Saisie de remords, la mère regrettait d'avoir mis au monde ces tristes chairs qu'elle n'avait pu sauver des nécessités infamantes. Quelque chose la bafouait, une force lâche, cruelle et baroque...
Tandis qu'elle mordait la pâte molle, son cœur creva, les larmes roulèrent sur ses joues ; elle criait :
— Pardon! pardon! en étreignant contre son cœur Maurice et Jacques, car Jeanne s'était réfugiée dans un coin, avec dégoût.
Alors, Jacques eut un long ricanement. Il considérait avec un retour de tendresse la pauvre femme dont, malgré tout, il admirait la vaillance; il épiait le frère pour qui il gardait une sourde préférence et que, dans le tréfonds inconnu de lui-même, il admirait presque. Une vaste gouaillerie se mêlait à son trouble. Il grogna :
— Ah! non. Ce n'est pas la peine d'être du côté des flics!
Puis, avec un mépris gentil et consolant :
— Ne vous frappez pas! J'aurai bien une petite avance chez mon tireur de cartes.
A dix heures, Adrienne essayait de faire un peu de toilette. Ses résolutions, dont aucune n'était précise, se heurtaient en désordre, chacune paraissant à son tour la meilleure, puis s' évanouissant devant une autre. Après avoir fait des reprises à sa robe noire, elle avait nettoyé minutieusement ses mains flétries par le travail... Un ignoble petit miroir lui montrait son image. Sa chevelure demeurait foisonnante, mais le chagrin creusait le visage et lui infligeait des rides. Elle se les exagérait; elle se trouvait usée et presque laide. Mais, quand elle eut mis sa robe de veuve, un charme amer se dégagea
d'elle qui, pour tels hommes, l'eussent rendue plus désirable qu'au temps où elle courait éperdument au-devant des jours. Elle se revoyait dans ses jupes fines et elle avait l'obsession des grandes plumes d'autruche qu'elle aimait tant jadis... Puis, un grand découragement pesa sur ses épaules. Ses résolutions moururent. Aucune démarche n'apparaissait utile ni même possible. Le vide élargissait sa nuit interminable.
-Il faut pourtant que je fasse quelque chose!
Quand la bête se met en route, elle va vers des pâturages ou vers d'autres bêtes qu'elle pourra saisir et dévorer. Mais où ira l'être social, qui a épuisé ses démarches et ne veut pas mendier encore? La proie abonde. A chaque pas, il la flaire. Elle pullule aux étalages, derrière les vitrines, aux crocs de fer, sur les tables, lans les cuisines. Il n'y aurait qu'un geste à "aire. L'être social en est aussi loin que d'un mtre monde. Il rôde, il calcule, il se répète à 'infini : « Il faut que je fasse quelque chose. »
Adrienne se le répétait. C'était une énigme antastique, comme si on prétendait saisir une >uée. Tout de même elle allait sortir, lorsqu'on onna.
Elle vit le corps maigre, le visage vif et rouge
126 daks les nui: s
de M. Paille. Dans sa surprise, elle le laissa entrer dans sa chambre; et il y eut une grande gêne. M. Paille n'osait pas regarder cette pauvreté si. nue, il tournait ses yeux vers le plancher; par intervalles seulement, il épiait Adrienne. Elle pensa: « Ce n'est pas dangereux... il va voir comme j'ai vieilli! » Il ne le voyait pas du tout. Il la découvrait creusée par la famine, toute pâle, mais elle ne lui en semblait pas moins charmante. Le cœur de M. Paille sautait de compassion, de crainte et d'amour. Ah! ce n'était pas commode de parler! Il le fallait pourtant; il chuchota :
— Excusez-moi, madame... je suis venu comme ça... et puis, nous sommes vos^amis... nous le sommes tous à la maison.
Il s'efforçait d'être délicat, et, jusqu'au fond de l'âme, il l'était. Son amour croissait sur toutes sortes de choses aimables, tendres et résignées. Comme elle se taisait, haletante de honte, avec toujours cette impression d'être enlaidie, qui la soulageait à la fois et la désolait, il crut devoir continuer :
— Oui, tous, madame. Si vous saviez comm* ma femme vous regrette! Les garçons, aussi ( Hector../. Vous étiez si bien là-bas, on sentai que vous étiez heureuse... et nous, ça nous ren
dait plus heureux. Pourquoi ne reviendriez-vous pas un jour? Justement...
Ici il s'arrêta, avec méfiance. Il perçut de la fierté sur le visage pâle, il craignit de prononcer un de ces mots qui renversent tout. Ce que Mme Paille pourrait dire avec bonhomie, deviendrait suspect dans sa bouche à lui, et ce serait juste.
— Pourquoi ne reviendrais-je pas un jour! murmura-t-elle d'une voix morte.
Elle s'était recroquevillée, comme rétrécie, avec un goût sec et amer sur la langue. Incapable de rien ajouter, elle montra de la main la décrépitude des choses. Ce geste eût pu atterrer M. Paille; au contraire, il lui donna du courage :
— Qu'est-ce que cela fait? dit-il avec chaleur. Ah! mon Dieu! On peut bien s'aider un peu... surtout quand on estime les gens... et qu'on est sûr que... Enfin, ce ne serait vraiment pas gentil si c'était cette fichaise qui vous arrêtait... Mme Paille et moi... nous serions si contents. Et justement, comme j'avais commencé de le dire, il y a une occasion.
— Une occasion? fit Adrienne étonnée.
— Oui, madame, oui, reprit Paille en fermant les yeux et parlant avec véhémence. Votre
maison est libre, le locataire est forcé de partir subitement, il céderait son bail... avec un petit avantage.
Lapalpitation desféeries avait passé. Adrienne respirait les jeunes matins dans la petite maison sonore, la sécurité, le rythme de la terre nourricière. La plupart des femmes n'ont du bonheur qu'une image variable avec le chiffon, l'amour, le moment. Mais Adrienne s'était créé son paradis, net, brillant et solide aux Sept-Maisons. Et sa misère en semblait plus irrémédiable. M. Paille, devinant cette émotion, la partageait, toute trempée d'une autre émotion, qui lui précipitait le souffle :
— On s'arrangerait, murmura-t-il, si bas qu'on l'entendait à peine. Quel plaisir vous feriez à ma femme!
« On s'arrangerait! » répétait Mme Lérande. L'indécise promesse allait chercher les faiblesses et les désirs. Qui sait si M. Paille ne deviendrait pas simplement un ami! Alors, avec de la patience, on finirait par payer... Mais elle aperçut les yeux trop vifs et leur émotion trouble. Non, il ne serait pas un ami. Il restait avec son désir inexaucé et sournois. La créance apparaîtrait chaque jour dans son regard. Une faible coquetterie réjouit Adrienne, mais son dédain la dé-
fendait comme un dogue. Elle avait beau subir l'infamie de la misère, gâter ses mains aux travaux de pauvresse, il n'était toujours que l'entrepreneur Paille, issu de la plèbe.
— C'est impossible! soupira-t-elle.
Au même instant, elle revécut la scène du matin, avec le remords qui l'avait suivie. Quel droit avait-elle encore? Qu'importait le triste corps d'Adrienne, fille des Arlanne. La plèbe, c'était elle, non M. Paille. Il l'honorait en la relançant dans sa répugnante déchéance, sous sa robe roussie... Il l'honorait en dirigeant vers elle ce visage navré :
— Non, madame, vous ne pouvez pas vivre ainsi, c'est si triste!... Et, je vous assure... je ne demande rien!
En ne demandant rien, il précisait, il montrait l'avenir, où il serait continuellement présent, avec son espérance. Elle eut une petite colère, pleine d'effroi; sa voix fut sèche :
— Jamais... jamais!
— Non! ne dites pas cela... réfléchissez encore. 11 y aura des moyens... des moyens honorables. Ne les rejetez pas comme ça. Laissez-moi revenir un autre jour... samedi peut-être? Voyez-vous, on ne peut pas régler en une minute l'existence de ses enfants!
Gomme elle demeurait roide, les prunelles dilatées, les mains tremblantes, il craignit de l'offenser et qu'elle ne prononçât des paroles trop difficiles à reprendre. Il balbutia, humble :
— Pardonnez-moi... Je sais que vous réfléchirez... C'est même votre devoir. A bientôt!
Il avait disparu; elle demeurait là, immobile, dans la stupidité immense du malheur.
Puis, elle courut pendant deux heures, faisant au hasard quelques démarches. A midi et demi, elle se retrouvait avec Maurice et Jeanne. Ils attendirent en silence cette chose qu'attendent éternellement les pauvres.
— Jacques ne rentre pas! murmura la mère. C'est de lui seul que pouvait venir une espèce
de bonne nouvelle. Si l'astrographologue avait fait la petite avance!... Et tous trois tendaient l'oreille. Lafroide petite Jeaimeépiait par la vitre... Jacques, cependant, arrivait par la Tombe- Issoire avec Gobiche et la Poule. Il avait quarante sous dans sa poche. Le graphologue ne s'en était pas dessaisi sans résistance. Parmi les mystères des mains, des astres, des écritures, il gardait une âme économe et le sens des échéances :
— Cent sous! grognait-il. Pourquoi pas un louis... et pourquoi pas un billet de mille! Mon
petit garçon, il n'y a qu'une règle : il faut s'arranger!... Si tu as un million, arrange-toi avec ton million; si tu as dix francs, arrange-toi avec dix francs. Moi, je me suis toujours arrangé. Imite-moi..
Pourtant, il mit la main à sa poche et tonna :
— Voilà deux francs. Ce n'est pas une avance, c'est un don. A la fin du mois, il ne te sera rien retenu. Seulement, ne compte pas que je recommence. Je ne recommencerai pas!
Jacques emporta la pièce blanche, en se 1 disant :
— Encore huit jours jusqu'à la fin du mois... ils vont crever !
Il sortit et, en cherchant Gobiche, il trouva i aussi la Poule :
— Faut me rendre un service! déclara-t-il. | J'ai besoin de bidoche.
Ils étaient prêts. Et ce ne fut pas long. La Poule réussit à fourrer un rôti dans son sac; j Gobiche rafla un saucisson de Lorraine; Jacques saisit une boite de conserves. Puis, Gobiche acheta pour un sou de papier à l'aide duquel on fit, dans un coin du parc, deux paquets de bonne apparonoe :
— C'est pour une famille pauvre! ricana Jacques après les avoir remerciés.
Inquiet et goguenard, il se hâta vers sa demeure. Quand il entra, Maurice s'était assis au fond de la chambre; la petite Jeanne pleurait de faim.
— Voilà! cria-t-il, pour devancer tout interrogatoire. Le jeteur de sorts n'a voulu donner que deux francs. Alors, je me suis adressé à mes amis Gobiche. Ils m'ont prêté des provisions. C'est de braves types.
Adrienne le considérait avec stupeur. L'admiration qu'elle avait jadis pour le petit garçon agile et brillant, remontait des profondeurs de son être. Elle excusa le rôtieur, elle lui attribua soudain des qualités secrètes, un sens ingénieux de la réalité et un cœur plus excellent d'être caché sous la turbulence. A peine si elle s'étonna de l'intervention des énigmatiques Gobiche. Elle avait confiance : sa race pouvait être faible, dissipée ou étourdie, elle était incapable de fautes pénales.
Maurice seul demanda :
— Qui sont ces Gobiche?
— Un peintre décorateur et son fils ! répondit Jacques avec flegme. Us n'ont pas peur; ils sont sûrs que je leur rendrai ça... Quand je devrais faire des courses.
Le soupçon de l'aîné était impalpable. De tout
son être affaibli s'élevait un ardent désir de nourriture. Et quand, les paquets ouverts, on vit apparaître un rosbif, un saucisson, une boîte de harengs à l'huile, la joie rapide et l'aveugle sécurité des pauvres dominèrent.
Tandis que la mère hâtait les préparatifs du repas, le cadet sifflait doucement et, en sa goguenardise indulgente, trouvait plus que jamais ridicule de se mettre « du côté des flics ».